CHAPITRE IX DERNIÈRES SUPPOSITIONS
Comment expliquer l'action à distance?—Le fluide.
— La suggestion. — La transmission
psychophysique. — Consciente ou inconsciente?— Par le
cerveau ou par les nerfs? — Transmission simple. — Paralysie et suggestion. —
L'état physiologique du cerveau. — Le sang et
les vaso-moteurs. — Energie nerveuse et énergie électrique. — Hypérémie
relative. — Difficultés théoriques. — L'action à distance au sein du meme
organisme. — Opinion
de Maudsley. —Transmission simple dans les organes de notre économie. — Transmission avec transformation. —
Transformation réversible. - Le « transfert ». — Un cas parti- culier do transfert. — Le
transfert sur le fœtus. — Hérédité et suggestion. — Une observation de Brown-Séquard.—L'hérédité
considérée comme suggestion mentale inconsciente. —La contagion nerveuse et l'échelle des phénomènes de transmission. — Les applications. —
Participation de la pensée de l'opérateur dans le magnétisme en général. — La suggestion latente.—La thérapeutique. — La suggestion
mentale peut réussir là où la suggestion verbale reste impuissante.— Les
applications scientifiques. — La
magie et la science. — Une nouvelle époque de renaissance.
Transportons-nous maintenant à l'autre station,
pour voir ce qui s'y passe.
Prenons le cas du sommeil à distance, et essayons
de l'expliquer.
Les magnétiseurs disent que leur volonté concentre
le fluide et puis le projette au dehors, dans une direction approximative,
comme un paquet d'opium. Ce fluide
est tellement intelligent et tellement aimable,
qu'il court au plus vite, trouve son chemin,
tourne les murs et frappe le sujet. Il l'envahit, et du moment que le sujet est
saturé convenablement, le sommeil se déclare, de loin comme de près.
C'est clair, c'est même un peu plus raisonnable que cette ancienne
explication de l'action de
l'opium, d'après laquelle il endort, parce qu'il possède une vertu
somnifère. Mais, dans l'espèce, il faudrait prouver d'abord que le fluide
existe, puis qu'il peut être projeté, ensuite qu'il sait trouver son chemin, et
enfin qu'il s'arrêtera juste dans le système nerveux du sujet. En somme, on ne
gagne pas grand' chose avec cette théorie. On décrit l'action, en la substantialisant, comme disait Mesmer.
Envisageons la question d'un autre côté : Supposons, pour le
moment, que la théorie suggestive est la seule vraie, c'est-à-dire que, si le
sujet s'endort, il s'endort par sa propre imagination, par l'idéoplastie.
L'idée du sommeil se présente à son esprit, trouve un moment monoïdéique et se
réalise. Il suffirait, dans ce cas, de transmetre au sujet l'idée impérative
du sommeil pour qu'il s'endorme. Cette idée ne peut pas arriver comme telle.
Les idées ne voyagent pas. Mais nous savons déjà que les idées envoyent partout
leur corrélatif dynamique, partout, c'est-à-dire tout autour. Ce n'est pas une
substance qui se transporte, c'est une onde qui se propage et qui se transforme
de plus en plus, au fur et à mesure de la différence et de la résistance des
milieux qu'elle traverse. Elles peuvent frapper toute sorte de corps, sans
aucune action sensible je dis sensible, parce qu'il
serait contraire au principe mécanique de l'univers, de dire, que par-ci ou
par-là elle n'aaucune action (il est vrai que
nous commettons tous les jours de pareilles inexactitudes ; nous disons, par
exemple, que la lune produit le flux et le reflux de l'océan, mais qu'elle
n'a aucune action sur l'atmosphère ou sur
l'homme). Donc, l'action est générale, mais elle
reste plus ou moins insensible, avant de trouver unmilieu analogue et toutes les conditions nécessaires
pour une transformation réversible. Un cerveau B réunit ces
conditions : l'idée correspondante se réveille en lui, et il s'endort.
Mais alors tous les cerveaux sensibles qui se
trouvent dans le cercle de l'action devraient en faire autant ?
Non ; parce que tous ces cerveaux ne sont pas réglés
tous ces cerveaux ne sont pas en rapport avec l'opérateur. Et je
crois qu'il n'est pas possible d'agirà distance sans rapport. Ce rapport
consiste en ceci, que le ton dynamique du sujet correspond à celui de
l'opérateur que, par habitude et par l'éducation, Je cerveau du sujet est
devenu sensible d'une façon spéciale à ces influences minimes.
L'action mentale à distance, supposant qu'elle est
certaine, est-elle consciente ou inconsciente?c'est-à-dire, le sujet s'en
doute-t-il, avant de s'y soumettre entièrement ?
Le plus souvent, non. La transmission est médiate
: du conscient à l'inconscient. L'idée suggérée n'entre pas danslapolyidéie normale; mais,
après avoir trouvé un moment
monoïdéïque (et un moment absolument monoïdéique n'est jamais
conscient : qui dit conscience
dit polyidéie), elle se réalise aussitôt par l'idéoplastie. Ce n'est qu'alors, dans l'état
somnambulique, que le
sujet peut percevoir la suite de l'influence et en deviner la cause.
Souvent alors l'image de l'opérateur est suggérée en même temps et produit une
hallucination véridique.
Mais il arrive aussi que le sujet devine l'action,
avant de s'y soumettre complètement. Quelquefois même, surtout à la suite d'une
défaillance momentanée de l'opérateur, il a le temps et la force de s'y
opposer. Dans ce cas, nous avons à faire à une suggestion immédiate, mais insuffisante, soit à cause de
l'opérateur, soit à cause du sujet. Mais alors, le plus souvent, la suggestion
immédiate manquée se transforme en une suggestion-médiate, retardée, qui peut
encore trouver son moment propice.
L'action peut donc être consciente ou inconsciente ; mais est-elle
toujours purement cérébrale? Autrement dit, la transmission s'opère-t-elle chez
le sujet par le cerveau sur l'organisme, ou par l'organisme sur le cerveau
? Dans la supposition de Baragnon,
qui croit que c'est la transmission de sensations qui sert de base à toute
suggestion mentale, ce
seraient les nerfs qui,
étant les premiers affectés, réagiraient sur le cerveau. Au point de vue
physiologique générai, sans penser à l'action à distance, cette supposition
n'est pas dénuée de fondement. La loi de réversibilité s'applique aussi bien à
la physiologie du système nerveux qu'aux questions de physique générale. Si une
émotion s'exprime par une altitude musculaire, cette attitude musculaire,
provoquée extérieurement, peut reproduire l'émotion. C'est ce que prouvent les suggestions musculaires de
Braid. Pareillement les sensations transmises pourraient
reproduire l'idée qui les
accompagnaient chez l'opérateur. Mais, d'abord, l'opérateur a-t-il réellement les
sensations du sommeil lorsqu'il provoque le sommeil? Ce serait un peu tirer les
faits parles cheveuxque de l'admettre. Il a
seulement Vidée du sommeil ; puis, je crois, qu'au moins pour des
expériences faites à distance, l'action sympathique de deux cerveaux est encore
plus compréhensible qu'une action
sympathique de nerfs, et comme le cerveau lui-même suffît complètement
pour produire, par une action centrifuge, toutes les sensations possibles, il
vaut mieux s'en tenir là.
J'admets donc (ou plutôt je suppose) qu'une action
à distance pourrait s'exercer uniquement ou principalement par l'intermédiaire
du cerveau.
Nous avons, il est vrai, admis une action
physique, et même une action
physique locale. Mais il est presque impossible d'éliminer, dans l'hypnologie
en général, le concours du cerveau, c'est-à-dire d'une idéoplastie ou d'une
action réflexe sensorielle. Vous pouvez bien agir sur un seul membre ; vous pouvez bien
paralyser un seul
doigt ou une seule oreille, mais l'apparence d'une action localisée des passes, de l'approche
de la main, de l'aimant, des métaux, des diverses substances médicamenteuses,
ne doit pas nous induire en erreur ; même quand le cerveau paraît tout à fait
endormi, il peut réagir par des
associations idéo-organiques réversibles. Une seule catégorie de l'action physique locale parait admissible :
c'est celle dont le type présente la communication de la chaleur. Je peux bien réchauffer une main froide, en la tenant entre mes
mains chaudes, et
alors l'action n'est pas réflexe, elle est purement physique. II est probable que d'autres
transmissions physiques du même
genre existent. Il est probable qu'une main bien nourrie par le sang, bien
ravitaillée par les courants normaux des muscles et des nerfs, une main qui
transpire d'une façon normale, qui enfin, dans l'en- semble de ses vibrations moléculaires, est
parfaitement équilibrée, il est probable, au point de vue théorique, et certain
comme fait, qu'une main pareille peut communiquer son ton à une partie
malade, ranimer par
induction un mouvement moléculaire ralenti, un échange des matières langissant, calmer les excès dynamiques
vitaux, et rétablir un équilibre
troublé.
Je comprends que tout ceci peut s'effectuer même à
une petite distance, toujours en dirigeant localement la. main vers un
membre donné. Mais ce que je comprendrais difficilement, c'est une action
semblable à grande distance ou à travers un mur , et je crois qu'alors ce .
n'est plus une communication physique directe qui agit, mais bien la suggestion
cérébrale, et si le sujet de
Mesmer (p. 402) ressentait derrière un mur les
mouvements de ses bras, c'était peut-être plutôt par transmission transformée
et réversible de la pensée, par idéoplastie suggérée mentalement, que par une
action physique locale.
Mais n'insistons plus, la question n'étant pas
encore susceptible d'une discution rigoureuse.
"Voici cependant ce que je crois pouvoir
inférer d'une série de mes expériences, autant que de celles de Bertrand et de
quelques autres :
Contrairement à la théorie de l'exaltation des
sens, la suggestion mentale paraît réussir le mieux lorsque les sens sont
complètement paralysés. Et alors nous sommes certainement en présence d'une
vraie transmission mentale. Il y a une exaltation du cerveau, une
exaltation toute particulière et que nous tâcherons de préciser un peu tout à
l'heure, mais pas une exaltation des sens.
C'est une question fort délicate que celle que je
soulève en ce moment, et je ne présente mes suppositions qu'avec toute réserve.
Il me semble que Mesmer avait encore une fois
raison. Il soutenait que si le sujet, dont tous les sens sont absolument paralysés
(ce qui arrive quelquefois en catalepsie et en extase) entend cependant
son magnétiseur, il l'entend par suggestion mentale(*).
(*) On se rappelle que Puységur cite le cas d'un
malade sourd qui répondait aux questions mentales.
La parole, quoique prononcée de vive voix,
impressionne directement son cerveau et non son oreille. Il se pourrait même
que la pensée toute seule ne suffie pas pour l'influencer, et cela
n'entraverait encore en rien la supposition ; puisque la transmission pouvait
être trop faible sans parole.
Mesmer se trompait en partie ; il généralisait
trop. Il croyait que partout où le sujet n'entend que son magnétiseur,
il l'entend mentalement. Mais nous avons
vu que, jusqu'à une certaine mesure, le phénomène
du rapport se laisse expliquer par une impressionnabilite spécifiée, par
une perception élective et il faut toujours donner la préférence aux influences connues, avant d'avoir
recours à un principe essentiellement nouveau. Pourtant si, au lieu d'une anesthésie relative, on est en
présence d'une insensibilité absolue et générale, lorsqu'un coup de pistolet tiré inopinément près de
l'oreille ne provoque aucune
sensation, ni aucun mouvement
réflexe, il est vraiment difficile de comprendre, comment une parole du
magnétiseur, prononcée également d'une façon inattendue, même avec un
changement de voix, puisse cependant être entendue avec la plus grande facilité!..
En résumé, je considère comme probable l'existence de deux sortes de
suggestion mentale : l'une conditionnée par une exaltation des sens, exaltation
relative vis-à-vis des sensations provenant du magnétiseur, ce qui constitue le
rapport commun ; et une autre conditionnée par une paralysie complète
des sens, avec l'exaltation tout à fait exceptionnelle du cerveau.
Dans ce dernier cas, il y a toujours une sorte de
fièvre localisée au cerveau tout seul. La tête est chaude, les membres froids.
On dirait que toute la force nerveuse s'est concentrée dans les hémisphères.
C'est une hyperémie, mais une hyperémie toute particulière. On pourrait dire
une hyperémie de tension élastique; elle n'oppresse pas le cerveau, elle
lui procure seulement un excès de vitalité disponible, mais latente. La
circulation n'est pas vive, mais elle peut devenir plus vive que d'habitude, à
tout moment, et sous l'influence d'une excitation minime.
En admettant que c'est surtout l'action des
vaso-constricteurs qui règle le circulation capillaire, il faudrait leur
accorder, dans ce cas, une mobilité d'excitation et de relâchement toute
particulière. Quant aux phénomènes électriques, voici comment on pourrait s'en
rendre compte. On sait, depuis les travaux classiques de Du Bois-Raymond, que
les courants propres aux nerfs comme aux muscles subissent un affaiblissement
pendant L'action nerveuse proprement dite; c'est-à-dire qu'une quantité
d'énergie donnée, se manifeste tantôt sous forme d'une action nerveuse, tantôt
sous forme d'une action électrique. Dans le cas qui nous intéresse, l'action
nerveuse psychique est nulle ; mais elle peut devenir très intense. Par
conséquent, il faut admettre qu'il existe dans le cerveau une tension
électrique exceptionnelle, mais qui peut disparaître rapidement, et qui, en
général, doit subir de grands changements momentanés. Lorsque le cerveau reste
en aïdéie, la tension électrique est grande et elle excite les vasomoteurs qui contractent les artères. Mais,
grâce à l'hyperémie relative, et
par conséquent à une tension du sang, artérielsurtout, la moindre diminution de
tension électrique peut
augmenter le travail nerveux et produire une dilatation. des artères. Il suffit
donc de supposer que les courants
électriques de l'atmosphère, modifiés par une transmission psycho-physique, comme le rayon du photophone est modifié par la parole,
transmettent cette modification
aux courants électriques du cerveau, prédisposé aux influences minimes, par
l'ensemble de ces conditions —
pour comprendre la reproduction d'un phénomène mental, ensorcelé dans son corrélatif
dynamique.
Je
prie le lecteur de ne pas critiquer trop cette petite excursion dans le domaine
de l'invisible. Il se peut que les choses se passent tout autrement ; il se
peut surtout que ce processus intime soit beaucoup plus complexe, qu'il ne
ressorte de mes conjectures schématiques. On fait ce qu'on peut, pour ne pas
avoir l'air bête devant un phénomène qui « renverse toutes les notions
physiologiques ». Espérons qu'en définitive il ne renversera
rien et jettera lui-meme une vive lumière sur
plusieurs faits obscurs (*).
(*) Pour les questions del'état du cerveau dans le sommeil naturel
anormal, voir l'excellente étude du DT A.-M. Langlois :
Contributions à l étude du sommeil naturel et artificiel. Dijon, 1877. — Un
essai intéressant du DrH. Haan, Ueber Bezichungen zwischen
Hypnotimus undcerebraler
Blutfùllung. Wiesbaden,1885, et un travail descriptif récent, plein de
citations, du Dr Barth: Du sommeil non naturel, ses diverses formes.
Paris, 1886.
Pour qu'il en soit ainsi, il faut lui trouver des
connexions solides avec des phénomènes proches et plus ou moins connus. Si la
loi de réversibilité explique l'action àdistance, elle doit aussi expliquer l'action de près, et
cette dernière doit trouver des analogies avec des faits encore plus
rudimentaires.
Nous avons déjà signalé, que l'action mentale à
distance s'enchaîne intimement avec l'action physique de près et plusieurs
phénomènes de sympathisme et de contagion nerveuse. Descendons maintenant
encore plus bas, tout au bout de l'échelle, pour sonder ensuite les deux séries
de l'évolution.
Il existe une action à distance au sein d'un
seul et même organisme.
<< C'est une propriété caractéristique du
système nerveux, dit Mandsley(*), qu'une excitation localisée se transmet
aussitôt à des parties éloignées. »
(*) Je cite d'après la traduction allemande du Dr B. Boehm. H.
Maudsley, Die Physiologie und Pathologie der Seele. Wûrzburg,1870, p. 412.
« Comment cela se fait? nous ne le savons pas ;
aussi il nous est indifférent de désigner ce phénomène sous le nom de sympathie
ou du consentement des parties, de l'induction, infection ou action réflexe, ou
sous tout autre nom, qui, à l'instar d'un symbole algébrique, ne peut qu'exprimer
une valeur inconnue. « Quelle peut être la cause de ce fait, demande M. D.
Whytt, que parfois, l'amputation d'un bras ou d'une jambe provoque une
contracture des muscles de la mâchoire, plutôt que
d'un autre organe ? » Notre ignorance là-dessus ne
doit pas nous étonner; personne ne sait pourquoi, dans une plante sensitive,
dans mimosa pudica par exemple, l'excitation appliquée à un seul point
se propage sur toute une feuille, et parfois même sur des feuilles voisines,
qui se contractent ; personne ne sait comment, de fait, s'effectue l'induction
électrique ; pourquoi un seul point d'un muscle excité, transmet l'excitation
tout le long des fibres, ou comment se transforme la substance d'un nerf dans
l'état électro-tonique. »
Mais il n'est pas nécessaire de connaître tout
cela en détail pour en saisir le principe. Or, ce principe consiste
manifestement dans les lois que nous venons d'indiquer.
Une excitation quelconque causée par un changement
anatomique ou purement dynamique, spontanée ou provoquée, constitue toujours un
foyer de mouvement. Ce mouvement, comme tous les mouvements delà nature, se propage. S'il se propage à travers
un milieu identique (fibres nerveuses de même nature), il n'y a que
transmission. S'il rencontre un milieu différent, il y a transformation. Et
c'est alors que se manifeste le phénomène du sympathisme, dans le même
individu.
Un état inflammatoire de la pituitaire peut se
transmettre dans la muqueuse des paupières, du larynx, des poumons, des
intestins, de l'anus, etc., en totalité ou en partie, et alors il n'y a que
transmission. Mais elle peut s'effectuer à travers les muqueuses intermédiaires
sans les atteindre et s'abattre sur un point éloigné, qui
individuellement constitue un nodus minoris resistentiae, car ici, comme
ailleurs, la transmission ne devient palpable que sur les routes d'une
résistance moindre.
Il y aura transformation complète, si deux organes
différents réagissent l'un sur l'autre à distance. C'est ainsi qu'un
déplacement de l'utérus peut déterminer un accès de mélancolie, qui disparaît
par replacement de
cet organe (Schrôder van der Kolk) ; si
l'action s'est porté au cerveau et
non ailleurs, c'est qu'il était particulièrement prédisposé. J'ai observé une
autre sympathie de ce genre. Chez une ataxique un déplacement de l'utérus provoqua des
douleurs sciatiques qui cessaient aussitôt après reposition. Ici les nerfs
sciatiques présentaient un terrain favorable (à cause de l'ataxie), tandis que le cerveau
s'opposait à toute influence. J'ai vu aussi une hyperesthésie dorsale
transformée en coliques hépatiques nerveuses. Du jour au lendemain, la maladie
changeait de place, en même temps que de caractère, et j'ai obtenu une guérison
rapide par une série de ces transferts d'un nouveau genre, d'après la méthode,
que M. Charcot appliqua au transfert ordinaire...
L'état de grossesse peut provoquer régulièrement
une folie,
tandis que, dans d'autres cas, c'est la raison qui revient avec la grossesse, de sorte que la
malade n'est raisonnable que durant cette période (Guislain, Griesinger). Un pessarium
peut supprimer instantanément certains cas de mélancolie (Fleming,
Maudsley), comme une
pression sur les ovaires peut arrêter une attaque hystérique (Charcot)
et chez l'homme, celle d'un testicule, arrêter une attaque de catalepsie
hystérique (Abbe). On sait que la présence des vers dans l'intestin peut causer
le prurit nasal et autres phénomènes sympathiques, et qu'une aiguille dans les
mêmes conditions peut déterminer des convulsions (Whytt).
Mais ce qui est surtout intéressant, c'est une
transmission totale avec transformation totale, qui se manifestedans plusieurs maladies et qui a déjà été
remarquée par le Dr Darwin,
et dernièrement par
Maudsley. Il
existe un certain antagonisme entre les convulsions et le délire. Très
souvent le délire se manifeste au moment où les convulsions s'arrêtent et
réciproquement. Dans ce cas c'est l'excitation delà moelle qui se transmet au cer- veau et s'y
transforme sous l'influence du milieu.
Au contraire, lorsque la transmission a lieu
transversalement, c'est-à-dire d'une moitié du corps à l'autre, elle rencontre
le plus souvent un organe identique, et par conséquent ne change pas de
caractère. C'est ainsi qu'une migraine, une névralgie quelconque, une
contraction ou contracture, une anesthésie ou hyperesthésie, passe de droite à
gauche, et le phénomène du transfert hypnotique montre, que tous les
phénomènes unilatéraux, sensations, hallucinations (Féré) peuvent être
transférés.
Ce phénomène est bien connu en principe depuis les
travaux de la commission nommée par la Société de biologie pour l'étude de la
métallothérapie du Dr Burq. Mais quelquefois le transfert présente
une forme particulière. Voici, par exemple, un fait intéressant observé par
Ollivier : Dans un cas d'hémianesthésie gauche, en piquant la jambe insensible,
cet auteur provoqua une sensation douloureuse dans le point correspondant de la
jambe droite. J'ai observé un cas analogue chez un jeune homme bien portant, un
de mes élèves à l'université de Lemberg. On pouvait provoquer chez B... une
anesthésie bien localisée, à l'état de veille. Je dessinais par exemple, sur
son avant-bras un carré, ou un triangle, et j'agissais sur cette partie à
l'aide d'un léger massage du doigt; deux minutes après, le carré ou le triangle
de la peau était insensible, mais quelquefois, en le piquant, je
provoquais la sensationdouloureused'une piqûre, dans les points exactement
correspondants, de l'autre bras.
Il existe donc dans le même organisme :
a. Une action à distance (excitation, réfléchie
dans un organe éloigné). Remarquons que l'excitation peut être d'origine
psychique, et que tous les cas d'idéoplastie trophique ou matérielle en
général, peuvent être considérés comme les faits d'une action mentale à
distance, au sein d'un même organisme. (Voir m'a note sur l'idéo-plastie.)
b. Une transmission avec transformation partielle apparemment entière (transmission et transformation
des maladies d'un organe à un autre, différent). Ici encore, le point de départ
peut être psychique. (Voir l'influence du cerveau sur les autres organes, dans
l'excellent livre du Dr Hake-Tuke, Le Corps et l'Esprit, traduit par lé
Dr V. Parent. Paris, 1885.)
c. Un
transfert des symptômes (c'est-à-dire une transmission psychique ou physique
réversible, dans les organes analogues bilatéreaux.
À un degré un peu plus élevé, l'on observe une
transmission d'un organisme à un autre, lié seulement avec celui-ci par une
communauté matérielle de nutrition. J'ai en vue les influences
maternelles sur le fœtus. Le fœtus est chloroformé en même temps que la
mère, il subit l'influence des excitations sensorielles de celle-ci (Féré), et
il paraît que dans certains cas, même l'action morale devient manifeste.
Théoriquement, le fait m'a semblé absolument nécessaire, et je pourrais même
citer quelques observations concluantes qui me sont personnelles ; mais en
somme la question a été si peu étudiée sérieusement, que je l'ai éliminée à
dessein(*).
(*) On trouve certains indices
dans deux livres intéressants, l'un écrit par un médecin distingué, et imprégné
d'un bon scepticisme scientifique, J. B. Demangeon, De l'imagination conisidérée dans ses
effets directs sur l'homme et les animaux,2 édit. Paris, 1829 ; l'autre écrit par un pédagogue enthousiaste,
mais spirituel, Frarière, Education antérieure, influences maternelles pendant
la gestation sur les prédispositions morales et intellectuelles des enfants, 2
édit. Paris, 1862. Voir enfin le chapitre sur cette question dans l'excellente
étude classique du Dr Liébeault : Du sommeil et des états analogues. Paris,
1866.
Un genre de transmission, encore un peu plus
éloigné, constitue la transmission héréditaire (Voir. Ribot, L'Hérédité
psychologique, 2° édition, Paris, t882), qui est aussi bien psychique que
physique. Chose étrange On l'admet bien, parce qu'il y a là une goutte
d'albumine qui sert de point d'appui à notre imagination,
tandis qu'on se refuse d'admettre une transmission
par le contact, comme s'il était plus facile de comprendre, qu'une série de
tendances et aptitudes morales puisse être ensorcelée dans une goutte de
matière ! Voici, par exemple, le cas observé par M. Brown-Séquard, il nous
servira en même temps d'exemple d'une action inverse du fœtus sur la mère :
« Le fait signalé par le Dr Harvey,
d'Edimbourg, comme ayant été observé chez l'homme et dans quelques espèces
d'animaux, s'est présenté d'une manière très nette chez le cobaye. La mère a
été physiquement modifiée, de manière à ressembler au père. Des cobayes
mâles, ayant eu le nerf sympathique cervical coupé, ont eu des petits,
présentant les effets de la section de ce nerf, et la mère a, elle aussi, à
l'époque de la naissance des petits et plus tard, présenté les mêmes effets(*).
»
(*) Brown Séquard, Modifications de mères par leurs embryons, 1870 (Notice
sur tes travaux scientifîques,Paris, 1881, p. 57).
Ainsi, on agissait sur le père, et c'est la mère
qui en a subi l'action ! Ce fait est-il moins étonnant que la contagion
nerveuse ou la transmission mentale ?
En principe, tous ces phénomènes ne font qu'un.
L'intermédiaire d'une goutte d'albumine n'est pas plus compréhensible que
l'intermédiaire du contact seul, ou des milieux environnants. Il n'y a pas de
limites absolues dans la nature, tout s'enchaîne dans une évolution graduelle.
Si une mère peut devenir ressemblante au père par une transmission
physiologique, pour ainsi dire par ricochet, si l'embryon, après avoir
hérité du père, peut communiquer sa maladie à la mère, si les maladies
nerveuses sont héréditaires, avec transformation ou non, si l'épilepsie peut
succéder à la folie chez les parents, ou la folie à l'épiiepsie, pourquoi n'en
serait-il pas de même pour un contact intime entre deux individus, contact
beaucoup plus large et beaucoup plus
direct que celui d'un corpuscule spermatique, qui
d'ailleurs n'est pas absorbé par la mère,mais au contraire se nourrit et se
transforme à ses dépens ? Et une fois la contagion nerveuse admise, on est sur
le terrain de la suggestion mentale, et on y arrive, comme nous l'avons vu, par
une série de phénomènes intermédiaires : transmission de la santé, sensations
du magnétiseur, sensations des sujets, transmission de l'épuisement, des
douleurs, des sensations objectives, des émotions, des idées et de la volonté.
L'action de la volonté à distance n'est qu'un dernier échelon d'une longue
série évolutioniste.
Et au fond de tout ceci, il n'y a qu'une chose, la
même qu'entre le fer et l'aimant, la même qu'entre le soleil et la terre : transmission
et transformation du mouvement.
Il ne nous reste qu'à signaler les applications.
Gomment? la suggestion mentale devrait-elle avoir
une application pratique quelconque?
En commençant cette étude, je ne l'aurais pas cru
moi-même. Je crus faire une œuvre de pure théorie et, suivant le précepte deM.
Taine, en constatant une nouvelle vérité, je ne me suis guère inquiété de
savoir, si elle pouvait être bonne à quelque chose. Mais certains cas observés
dernièrement, me paraissent de nature à légitimer une application immédiate.
Faisons remarquer tout d'abord que, du moment
qu'on admet la réalité de l'action mentale, il faut faire amende honorable aux
magnétiseurs et réserver une certaine part à cette influence dans la pratique générale
du magnétisme. Il ne faut plus agir machinalement, mais ajouter à l'action
suggestive ou physique l'influence d'une pensée et d'une volonté ferme. Il est
vrai qu'habituellement on le fait sans y attacher aucune importance, et même
sans s'en douter. Mais ceux qui hypnotisent beaucoup, ou ceux qui font parade
de leurs théorie purement subjective, négligent ce concours, et alors
il arrive, comme il m'est arrivé à moi-même,
qu'ils obtiennent moins que ce qu'ils pourraient obtenir. En voici un exemple :
Je pose une question à une malade endormie, qui me répondait habituellement
sans difficulté. Mais il paraît que, ce jour-ci, elle dormait plus profondément
que d'habitude, et malgré ma demande réitérée, elle ne répond pas. Croyant
qu'il s'agissait d'une contracture des muscles de la voix, je les dégage
machinalement par des passes, mais rien n'y fait. La malade remue le bras
droit, comme si elle voulait écrire, je dégage le bras et lui donne un crayon;
elle écrit ce mot Veuillez... Je ne comprends pas bien, et je
m'impatiente, elle aussi, tout en restant aphasique. Enfin, je lui dit avec
plus d'énergie psychique :« Répondez-moi donc ! je le veux ! » Et alors elle me
répond et m'explique qu'elle n'avait pas de force pour parier, parce que je ne
l'avais pas voulu avec assez de fermeté(*).
(*) Une affirmation vigoureuse avec entraînement
actif (dit M. Bernheim, qui ne croit pas à l'influence de la volonté), réussit
mieux qu'une suggestion passive. (De ta suggestion et de ses applications
thérapeutiques, Paris, 1880, p. 327.)
Dans un autre cas, il s'agissait d'une malade très
difficilement hypnotisable et chez laquelle le somnambulisme ne se déclara
qu'après deux mois de traitement. Dans quelques jours, il y avait un certain
progrès dans la facilité de provoquer le sommeil, mais depuis, et ceci pendant tout
un an, la sensibilité est restée stationnaire-. Il m'a fallu toujours dix à
quinze minutes pour l'endormir ; c'était ennuyeux, mais je m'y suis résigné et
j'accomplissais ma tâche machinalement. Au bout d'un an, l'idée me vint
d'adjoindre à l'action du regard, non seulement l'apparence d'une volonté, mais
une intention réellement plus forte, et j'obtins le sommeil au bout de la
moitié du temps indiqué.
Il est vrai que, dans ce cas particulier, si
j'avais employé le même moyen plutôt, je n'aurais probablement
obtenu rien de plus. La malade n'était sensible à
aucun agent délicat. Mais, vers cette époque, j'ai remarqué avec étonnement
qu'elle devenait sensible à l'aimant (sensible, en dehors du concours de
l'imagination, car avec ce concours elle était un peu sensible à l'hypnoscope
dès le premier
jour). L'aimant rapproché d'un bras, dans l'état d'aïdéie léthargique, provoqua, pour la
première fois, une contracture générale. C'est ce qui m'a donné l'idée d'essayer
l'action mentale, qui ne réussissait jamais toute seule, mais qui aidait sensiblement
l'action de la main ou du regard.
Je sais que, dans la grande majorité des cas,
l'action mentale ne servira pas à grandchose. Mais, comme on ne sait jamais où commence son efficacité,
on fera bien de l'essayer.
Pareillement, et surtout, il faudra en tenir
compte dans les applications thérapeutiques, et ne pas se moquer des
magnétiseurs qui exigent de l'opérateur une certaine sympathie morale envers le
malade, et un désir ferme de lui faire du bien. Il faudra tenir compte de
l'état physique et psychique dans lequel on se trouve, pour ne pas inoculer au
malade un malaise, ou un dé- couragement moral.
Ce sont là les applications générales. Mais, ce
n'est pas tout. Quelques autres faits m'ont suggéré l'idée d'une application
plus spécifiée.
Je m'imaginai au commencement, et la chose paraît
parfaitement logique, que là, où la suggestion verbale échoue, afortiori, la suggestion mentale ne
nous servira à rien.
Eh bien! je me suis trompé ! Elle peut servir et
peut même être très utile.
Il arrive quelquefois, dans les maladies nerveuses
et mentales surtout, qu'une certaine question, rappelée au malade, produit un
effet déplorable. Il faut cependant que cette questionsoit élucidée ou arrangée d'une façon
ou d'une autre. Un médecin raisonnable sait ménager
les susceptibilités naturelles ou pathologiques du malade et commence par des
détours à mots couverts. Il préparait malade. Mais très souvent cela ne
sert à rien, surtout en somnambulisme, le moindre souvenir provoque l'attaque,
le moindre ordre dans une direction donnée une opposition. Eh bien ! c'est
précisément dans ces cas que j'ai tiré une grande partie de la suggestion
mentale. Ajoutons que les deux sujets sur lesquels j'ai fait ces essais n'étaient
pas suggestibles directement ni par la parole, ni par lapensée. Il s'agissait, dans un
cas, de transporter le lit dans un autre appartement. En raison de
circonstances toutes particulières, il était impossible de décider la malade à
ce changement, qui cependant était dans l'intérêt de sa santé. Un jour, en
restant auprès d'elle endormie, je me mis à penser, pendant au moins une
dizaine de minutes : « Tu vas faire transporter le lit dans l'autre
appartement... il faut transporter le lit dans l'autre appartement, etc. »
Quelques minutes après, elle commence à causer avec moi de différentes choses,
puis tout à coup elle pose d'elle-même la question du lit, tout à fait
tranquillement, analyse les motifs pendant près de 10 minutes et finit par
incliner vers la solution voulue. Connaissant bien les conditions, j'étais
presque sûr, que la suggestion mentale n'étaitpas étrangère à ce changement subit ; mais pour m'en
assurer je fis un autre essai. Egalement pendant dix minutes environ, je pense
continuellement: « Tu vas mettre ta main droite sur ta tête ; mets ta main
droite sur ta tête, etc.. » L'action immédiate fut nulle ; mais un quart
d'heure après, elle pose sa main droite sur sa tête et la tient ainsi pendant
dix minutes, sans aucune cause rationnelle.
On se rappelle une autre expérience semblable, sur
MZ.., qui ne voulait pas se coucher et
qui après s'être opposée à toutes les persuasions verbales, céda à une
suggestion sans parole, à une suggestion mentale retardée,
En général, mes dernières observations semblent
prouver que la suggestion mentale relardée est beaucoup plus commune qu'on
ne te pense, c'est-à-dire qu'elle peut réussir là, où l'action directe
immédiate est absolument nulle.
Voilà un résultat qui aura assurément de
l'importance,
s'il se trouve confirmé sur une plus vaste échelle.
Enfin, mentionnons encore que, chez des sujets, où
la suggestion directe est possible, l'application devient beaucoup plus nette,
et pourra s'exercer toutes les fois qu'il s'agira d'arrêter une suite
d'associations, ou d'en susciter une autre, sans que le sujet se doute de votre
intention, car, on le sait déjà, la suggestion mentale peut rester tout à fait
inaperçue; le sujet en subit l'action, mais l'attribue à des motifs personnels.
Dois-je parler
des applications
théoriques ? Elles seront très
nombreuses. Une foule de faits jusque-là inadmissibles pourront et devront
désormais être examinés sérieusement.
En effet, la transmission psycho-physique pourra
nous expliquer :
1° Certains cas d'appréciation instinctive des
maladies;
2° Certains cas de contagion nerveuse directe;
3° Certaines illusions des observateurs, qui ne se
sont pas mis à l'abri d'une influence mentale;
4° Certains cas d'une prétendue vision à distance;
5° Certains phénomènes incroyables, et quelquefois
bien constatés, d'hallucination véridique;
6° Communication de certaines sensations, dans les
rêves du sommeil normal;
7° Les prétendues divinations des « esprits
frappeurs »;
8° L'influence mystique de certains personnages;
9° Les différences personnelles des « hypnotiseurs
»; et les différences caractéristiques des effets qu'ils obtiennent;
10° Plusieurs faits enregistrés dans l'histoire de
la civilisation et rapportés aux démons, aux oracles, aux sorciers aux
possédés, etc.
Mais ce sera alors une vraie résurrection de
l'occultisme et de là magie !
Parfaitement. Et je ne m'en plaindrai pas, car cet
occultisme et cette magie redeviendront une science. Je dirai plus : ils
pourront régénérer la nôtre. Entre nous soit dit, la science de ce siècle pèche
un peu par défaut de fantaisie. Elle s'est routinisée, elle s'est barricadée
sur un terrain sec et décoloré, elle s'est éparpillée en petits détails, en
petites mesures et petites formules, très utiles, très nécessaires, mais qui ne
peuvent jamais constituer une science. Une science n'est pas complète
sans une conception générale, c'est-à-dire philosophique. Et on a tellement
abusé de la fantaisie philosophique dans les époques précédentes, que nous
croyons devoir nous en passer complètement. On croit que le positivisme
scientifique, qui exclut la recherche des causes « efficientes » et des causes
« finales » comme réellement inabordables, dans l'état actuel de notre
évolution, doit les exclure à jamais, et non seulement ces causes-là, mais
aussi tout phénomène présumé, qui paraît dépasser visiblement les bornes
de notre savoir.
C'est là une prévention blâmable. Les anciens
systèmes arbitraires ont vécu, c'est bien; mais il n'est pas bon qu'aucun autre
meilleur ne soit venu les remplacer. Et il faut cependant s'avancer tout
doucement, mais s'avancer, non seulement par rapport aux menues observations,
de plus en plus nombreuses, mais aussi à l'égard d'une conception
philosophique, de plus en plus large, vigoureuse et profonde.
Or, je crois qu'on n'arrivera jamais à une vue d'ensemble des phénomènes, sans se débarrasser de la
routine de l'école, sans aborder franchement les problèmes de l'occultisme et
de la magie.
Car, remarquons-le bien, la doctrine sensualiste
elle meme nous
apprend, que l'homme n'invente pas les
problèmes, mais qu'il les puise dans son expérience. La magie n'est
qu'une science expérimentale mal fondée, dénaturée, incomplète, dégénérée, tout
ce qu'on voudra
mais une science primitivement expérimentale. Recommençons les
éludes avec les moyens perfectionnés que nous possédons, avec cette précision
de méthodes, dont nous sommes fiers, et nous verrons qu'un progrès inattendu va
jaillir decette alliance, entre le passé et
le présent : une nouvelle époque de renaissance.
Si je ne me trompe pas, elle est même déjà
commencée.
Les grandes découvertes scientifiques de ces
dernières années portent ce cachet miraculeux et en même temps positif : on
fait parler les corps bruts et les rayons du soleil, on analyse chimiquement
les corps célestes ; on pose le problème d'une vision électrique à distance, on
. régénère la médecine des exorcistes et les miracles des stigmatisés,
on fouille l'ancien spiritisme, on revient aux amulettes de la métalloscopie,
au massage des anciens prêtres, aux mots magiques de l'orient...
Eh bien! tant mieux! J'aime bien ce réveil
juvénil
d'un esprit mûr et fort. Ne sommes-nous pas assez sûrs de notre
saine logique, de notre équilibre
mental et de nos tendances positives, enracinées
par un siècle d'expérience, pour n'avoir jamais peur d'une extravagance mystique?
Non, l'occultisme n*est pas dangereux à la
civilisation parce qu'il existe, mais parce qu'il s'est emparé de quelques
rayons de lumière, que la science ne cherche pas àlui reprendre.
Evidemment, il y aura toujours un certain nombre
d'esprits échevelés, qui iront se baigner avec
complaisance dans le vague et l'obscur. Mais ce ne sont pas eux qui feront
vivre les préjugés. Les préjugés se soutiennent parles aspirations de ceux,
qui, mécontents d'une science clair-obscure, cherchent une lumière plus vive,
et la cherchent à l'instar des papillons de nuit : en se brûlant les ailes.
Un médecin intelligent, d'une imagination vive et
sincère, mais sceptique par routine scientifique, assiste à une séance de
spiritisme. Il y est venu par amitié personnelle, pas môme par curiosité, tellement
il est convaincu de la niaiserie de ces « jongleries ou illusions ». Le sourire
aux lèvres, il pose des questions aux « esprits » afin de démasquer la bêtise
humaine. Mais voici « l'esprit » qui prend sa revanche. L'inconscient du médium
devine ses pensées, notre sceptique est confondu, ébranlé, et, en homme
sincère, il proclame la vérité. Gomme la science ne s'est jamais inquiétée du
phénomène de la suggestion mentale, il ne le connaît pas, il le croit
impossible, par conséquent retombe dans le mysticisme, devient spirite, et
propage la contagion.
La science a perdu un homme utile. Pourquoi ?
Parce qu'elle a négligé, par vanité et outrecuidance, les découvertes de sa
rivale déchue.
Non, la suggestion mentale ne favorise pas
l'occultisme; elle le chasse, au contraire. Et une fois reconnue, une fois
régénérée par la science positive, elle va nous traduire en accents plus
puissants, et plus dignes de notre siècle, l'écho mystérieux des anciennes
vérités.
|