CHAPITRE VIII LA LOI DE RÉVERSIBILITÉ
Les trois foyers concentriques. — Action et
réaction. — La loi de réversibilité dans les phénomènes physiques. —Le
phonautographe et le phonographe. — Comment on peut prévoir les inventions. —
Le moyen d'allumer une lampe qui se trouve à Versailles à l'aide d'une lampe
qui se trouve à Paris. — Le photophone. — Une pensée transmise par un
rayon.—Les qualités de la chaleur. — Los transformations des forces de la
nature ne sont jamais complètes.— Une force latente délivrée.
Nous devons donc considérer la pensée comme un
acte dynamique.
Cet acte dynamique se développe au sein d'un foyer
dynamique plus large, qui s'appelle action nerveuse. Et cette dernière doit
être considérée comme une mécanique particulière, fonctionnant sur un fond
encore plus large, de l'agrégat vital tout entier. L'organisme tout entier
possède un ton dynamique, qui lui est propre, et qui dépend de la nature
anatomique et physiologique générale, aussi bien que de son état d'équilibre
momentané. Cet équilibre est gouverné par la tension nerveuse, et celte
dernière par la mobilité psychique. Ce triple microcosmus dynamique,
agit sur un milieu, d'abord par sa présence seule, comme machine vivante, puis
par son état, comme système nerveux, et enfin par sa pensée, comme centre
psychique.
Le mouvement étant contagieux, on comprend qu'un ton
suffisamment marqué pourra être communiqué aux objets environnants et
surtout à un autre organisme, dont le ton individuel est moins péremptoire,et
dont la nature
consiste précisément en une mobilité passive,
facilement modifiable. L'influence est sans doute réciproque, mais c'est la modalité
plus forte, plus largement constante, plus envahissante, qui donne le ton. Et
alors un contact étranger produira, soit un trouble de dissonance, désagréable
pour le sujet, soit rien du tout, suivant la solidité du ton qui domine. Dans
ce dernier casnous aurons affaire à un
courant vigoureux et décisif qui s'opposera à toute infraction. Plus l'union
dynamique est assurée, par le contact, par les passes répétées, par la
soumission physiologique du sujet, moins la transmission est gênée, moins elle
rencontre de résistance. Certains genres de mouvement (chaleur, électricité)
peuvent se communiquer sans modification sensible, d'autres se transforment.
Mais, ni le principe de communication, ni celui de
transformation, ne nous serviraient à grand'chose dans l'explication de la
suggestion mentale, s'ils n'étaient complétés par un autre principe, qui peut
être résumé dans une loi de physique générale.
Nous la nommerons loi de réversibilité(*).
(*) Voir mon étude : La force comme mouvement,
Varsovie, 1879.
Nous savons déjà que toute force se propage (loi
de transmission) ; que toute force propagée, qui rencontre une résistance, se
transforme (loi de transformation); mais nous ne savons pas encore ce qui peut
advenir à une deuxième, ou troisième transformation. Or, il peut advenir qu'un
mouvement, deuxfois transformé, recouvre
son caractère primitif. Dans quel cas cela pourrait-il arriver? Dans un cas
particulier où le mouvement communiqué rencontre un milieu, analogue à son
point de départ. Telle est la loi de réversibilité.
D'après ce principe, une transformation est toujours
réversible.
La chose paraît toute naturelle théoriquement,
mais il ne faut pas oublier qu'elle est moins évidente dans la
pratique, car rarement les mêmes conditions
accompagnent une transformation réitérée. On a longtemps produit l'électricité
par frottement, sans se douter que le frottement, lui aussi, peut être produit
par l'électricité. Le phonautographe, c'est-à-dire l'action mécanique de
la parole était connue depuis longtemps sans qu'on se doutât qu'une action
mécanique elle aussi, peut reproduire la parole dans le phonographe d'Edison.
Il était connu, depuis plusieurs années, que sous
l'influence de l'électricité, le verre peut changer sa conductibilité vis-â-vis
de la lumière, mais il n'y a pas longtemps qu'on a reconnu qu'inversement, la
lumière, dans une lame de sélénium, peut modifier la conductibilité
électrique.
On voit d'ici l'utilité d'une loi quinous assure par avance que, dès que l'effet A
peut être produit par une cause B inversement, un effet B peut être provoqué
par une cause A. Si le travail mécanique produit la chaleur, inversement la
chaleur peut produire le travail mécanique. L'homme sauvage utilisait déjà le
premier fait, l'autre ne fut appliqué sérieusement que dans la machine à
vapeur. Si l'électricité en mouvement peut produire un aimant, un aimant en
mouvement peut produire un courant électrique, et si, par rotation mécanique,
on obtient un courant ; inversement un courant peu produire une rotation
mécanique.
Si une action chimique peut engendrer la lumière,
la lumière, de son côté, peut engendrer une action chimique, et si cette action
chimique rencontre des conditions particulières, elle va nous reproduire une
image, qui était visible avant d'agir chimiquement, et qui, après avoir agi
chimiquement, redevient visible dans une photographie. La magie de la science
ne s'arrête pas là. Voulez-vous, à l'aide d'une lampe ordinaire, allumer une
autre lampe qui se trouve à Versailles par exemple? Pour y arriver, il vous faut
seulement installer une série detransmissions. Vous employez votre lampe à chauffer une
batterie thermo-électrique de Clamond. La différence de température de deux
métaux vous donne un courant. Ce courant, vous l'envoyez à Versailles. Là, vous
lui i opposez une résistance dans un fil de platine très fin. Le fil de platine
s'échauffe, et, comme il touche la mèche d'une lampe à liqroïne, cette lampe
s'allume.
Mais il vous a fallu un conducteur spécial,
allant de Paris à Versailles. Il vous en faut un également, pour une
transformation réversible du mouvement mécanique, dans une machine dynamo, réunie
à un moteur électrique. Il vous en faut un également pour une
transmission réversible téléphonique. Mais voilà ce qui peut surprendre
davantage : il y a moyen de reproduire à distance la parole sans fils
conducteurs.
Vous remplacez le fil par un rayon de lumière.
Voici en quoi consiste un photophone : un
rayon de lumière est réfléchi par un miroir très fin, et projeté à distance.
Derrière ce miroir est fixée une embouchure. En parlant dans l'embouchure, vous
faite vibrer le miroir. Un miroir qui vibre, modifie la réflexion de la
lumière. La lumière qui arrive à l'autre station est modifiée par votre parole,
est chargée de votre parole, pas de la parole comme telle, mais de sou
corrélatif mécanique. Elle arrive et frappe une lame de sélénium. Cette
lame de sélénium est traversée par un courant local. Mais la lame de sélénium
présente à ce courant une résistance plus ou moins grande, suivant l'éclat du
rayon qui la frappe. Ce courant incessamment modifié, vous le lancez dans un
téléphone. Il fera vibrer la plaque de cet appareil, conformément aux
modifications qu'il subit — et il va vous reproduire la parole.
Est-il possible qu'un rayon de lumière puisse
transmettre la parole? Parfaitement, puisque cela a été fait par Bell et
Tainter. Mais quel physicien l'eût admis, il y a vingt ans !
Retenons bien ce qui s'est passé ici : votre
cerveau avait chargé de votre pensée transformée, les nerfs moteurs. Les nerfs
l'ont transmise aux muscles et aux cordes vocales, les cordes vocales à
l'atmosphère, l'atmosphère au miroir, le miroir à la lumière, c'est-à-dire à
l'éther, L'ether à la lame du sélénium, le sélénium au courant d'une pile, le
courant de la pile à l'électro-aimant du téléphone, l'électro-aimant à la
plaque vibrante, la plaque vibrante à l'air, l'air à la membrane du tympan, la
membrane du tympan aux petits os de l'oreille moyenne, les petits os de
l'oreille moyenne à la membrane du labyrinthe, la membrane au liquide de
l'oreille interne, le liquide aux organes terminaux du nerf acoustique, enfin
le nerf acoustique au cerveau. Et ce cerveau a reproduit la pensée d'un autre
cerveau. Pourquoi ? Parce que la dernière transmission a rencontré un milieu
analogue à celui de son point de départ,
Croyez-vous que cela ne s'est jamais produit avant
Bell et Tainter ?
Pourquoi pas ? Toute personne qui parlait devant
un miroir,— et tout est miroir jusqu'à une certaine mesure — envoyait sa parole
dans l'univers. Et n'oublions pas que ce n'est là qu'un cas particulier d'une
loi générale. Tout se transmet, tout se transforme, tout peut être reproduit.
Si quelque chose ne se reproduit pas visiblement,
c'est que les conditions de reproduction sont plus ou moins éloignées d'une
analogie parfaite des milieux. Trouvez un récepteur assez sensible, et vous
aurez la reproduction. On aura beau parler dans un téléphone, avant d'avoir un
autre pour la réception. Mais le téléphone n'est qu'un type plastique et
grossier d'une transmission réversible biologique. Le photophone est déjà plus
délicat; il se passe de fils, il se contente d'un rayon. Un jour, on se passera
d'un rayon particulier, et l'on se contentera d'un intermédiaire quelconque,
d'un jet d'eau, d'un courant d'air. Les inventions vont
toujours du complexe au simple, quant au principe,
quoique, dans les détails, la complexité puisse s'accroître. Elles ne font
d'ailleurs qu'imiter la nature, l'imiter en la perfectionnant.
Mais remarquons bien, ce qui résulte de cette
démonstration. Il en résulte, entre autres, que la lumière peut être chargee
d'une parole. Eh bien ! pareillement la chaleur delà main peut être chargée d'une bonne santé et d'une
bonne intention.
On va crier au mysticisme. Tant pis pour ceux qui
vont crier, ils perdront l'occasion d'apprendre une vérité superbe ! Peut
m'importe qu'elle ait été propagé par une foule ignorante; puisqu'elle est
vraie, remercions-en la foule. Oui, comme le la d'un piston n'est pas le
la d'une flûte, et le la d'un instrument quelconque n'est pas
celui d'une corde vocale d'un homme, d'une femme, d'une individualité enfin;
pareillement la chaleur d'une main n'est pas identique à celle d'un cataplasme.
Qu'on n'invoque pas le thermomètre comme juge. Un thermomètre n'a pas plus de
droit à juger une semblable différence, qu'un baromètre à juger la pureté de
l'atmosphère, ou une balance à j uger la qualité de deux vins. Soyons moins
fiers de notre science, pour qu'elle soit plus fière de nous. Si tout était à
apprendre à l'école, je me demande à quoi servirait la science, qui cherche ?
Encore une remarque :
Tout en nous servant de la loi de transformation,
nous ne devons pas nous dissimuler que les transformations ne sont jamais
complètes. Je dis jamais en pleine connaissance de cause. J'ai, tâché de
prouver ailleurs, qu'une force A se transforme toujours en plus d'une force B,
G, D...etc. Un coup de marteau produit non seulement un ébranlement mécanique,
mais aussi de la chaleur, de l'électricité, un son, un changement magnétique,
quelquefois une étincelle, etc. Jamais une
force A ne se transforme en
totalité en une force B. Voilà pourquoi l'équivalent mécanique de la chaleur ne peut pas
être une quantité absolument constante dans la pratique, et voilà pourquoi,
au lieu du mot équivalent, j'ai préféré me servir du mot corrélatif
dynamique. Il y a plus que cela : l'univers n'est pas vide, ni mort. Une
force qui se transmet, rencontre d'autres forces, et si elle ne se transforme
que peuà peu, le plus souvent elle se
borne à modifier une autre force à ses dépens, mais sans en souffrir
sensiblement. C'est surtout le cas de forces persistantes, bien concentrées,
bien soutenues par leur milieu ; c'est le cas de l'équilibre physiologique, de
la force nerveuse, de la force psychique, des idées, des émotions, des
tendances. Elles modifient les forces environnantes sans disparaître, elles ne
se transforment qu'insensiblement, et, si la nature du voisin s'y prête
exceptionnellement, elles gagnent même en action inductive, comme
l'aimant gagne parla présence d'une
armature de fer doux., auquel il communique cependant sa force. Un sentiment
communiqué n'y perd rien; au contraire, une induction polaire souvent le
soutient.
Il faudrait écrire tout une psychologie et toute
une philosophie delà nature pour élucider
suffisamment ces questions subtiles. Bornons-nous à dire qu'il y a dans la
nature « morte » des faits analogues. Une étincelle provoque l'incendie. Mais
tout ce qui constitue l'incendie, pas môme la première flamme, ne peut être
considéré comme l'équivalent mécanique de l'étincelle. Cette dernière n'a
fait que délivrer une série de forces latentes, Si le téléphone
magnétique produit lui-même le courant qui transmet la parole, il n'en est pas
de même pour un transmetteur microphonique. Celui-ci a besoin d'une pile, et la
parole ne fait que modifier un courant existant; elle lui imprime les
modifications corrélatives, elle le charge d'une mission, sans en être
affaiblie.
C'est ainsi que procède la pensée du magnétiseur.
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