CHAPITRE VIl LES ÉLÉMENTS D'UNE EXPLICATION SCIENTIFIQUE
La complexité du phénomène. — Ce que c'est qu'une
explication. Description et explication. — Les éléments d'explication dans les
cas d'une suggestion mentale apparente. — Définition de la transmission vraie.
— 11 n'y a pas de pensée sans expression. — Les diverses formes d'extérioration
de la pensée. — Explications incomplètes, — Le concours des mouvements
expressifs. L'insuffisance des théories expressives — Conditions de la part de
l'opérateur. — Conditions de la part du sujet. — Polyidéie somnambulique et
polyidéie de la veille. — Rétrécissement du champ psychique. — Ce que c'est que
le rapport magnétique. — Les doutes de Brown-Séquard. —Y a-t-il une
transmission de la force nerveuse? — La question d'un nerf coupé. — La volonté
ne voyage pas. — Les cerveaux et les téléphones. — Nécessité d'un instrument
délicat pour constater les phénomènes délicats. — Faits qui prouvent une action
physique. — L'être vivant comme foyer dynamique. —Ce que c'est qu'une, force. —
Le mouvement et la résistance au mouvement. — La loi de transmission. — La loi
de transformation. — Le corrélatif dynamique.
Faisons remarquer tout d'abord :
1° Que la suggestion, dite mentale, est un
phénomène très complexe qui, par conséquent, ne peut pas être expliqué à l'aide
d'un principe simple et unique;
2° Que même, par rapporta un fait déterminé et
isolé, la théorie en doit nécessairement être double : psychologique et
physique;
3° Que dans tous les phénomènes de ce genre, il y
a lieu de considérer : d'un côté, les conditions delà part de l'opérateur et de l'autre les conditions de la
part du sujet.
Ceci posé, entendons-nous quant au principe
général d'une explication scientifique.
Que veut dire expliquer ?
Expliquer ne veut dire autre chose que réduire
l'inconnu au connu, et il n'y a qu'un seul moyen d'effectuer cette
réduction : en indiquant les conditions, dans lesquelles le phénomène se
manifeste, et sans lesquelles il ne peut pas se manifester. C'est tout ce
qu'on peut faire, et c'est aussi
tout ce qu'il faut. On ne doit pas se faire l'illusion d'une connaissance
adéquate de n'importe quoi. On
détermine les conditions des phénomènes, on les résume, autant qu'on peut, dans
des lois qui ne sont qu 'une généralisation de l'observation, et c'est
tout. Toute la science est là.
Avant de pouvoir préciser les conditions d1un
phénomène, il faut le décrire, il faut l'analyser, afin de bien
circonscrire son contenu et lui assigner une place équitable parmi d'autres
phénomènes. C'est ce que nous avons essayé de faire, en traitant séparément les
diverses transmissions psycho-physiques. Il en est résulté, que la suggestion
mentale proprement dite doit être considérée en connexions avec plusieurs
phénomènes de transmission physique, qui l'élucident, par un rapprochement
gradué.
En outre, nous avons vu qu'un grand nombre de
faits, attribués à la transmission physique ou mentale, ne constituent qu'une
transmission apparente.
Cette transmission apparente peut être
expliquée, suivant les cas :
1° Par une harmonie préétablie entre deux
mécanismes associationistes, indépendants l'un de l'autre, mais dépendant
tous les deux d'un milieu psychique;
2° Par une présomption, basée sur les
sensations ordinaires de la vue, de l'ouïe, de l'odorat et du toucher.
Ces sensations, qui trahissent notre état
organique
ou psychique, peuvent être comprises ou même
réalisées par le sujet, en raison :
1° De l'expérience inconsciente, qui nous
est propre, et qui se fait valoir surtout en l'absence de la réflexion
consciente;
2° Des associations idéo-organiques, qui
peuvent dévoiler la signification des influences, plus ou moins inaperçues à
l'état normal ;
3° De l'idéoplastie, qui réalise chez le
sujet l'idée suggérée par l'expérience inconsciente et par des associations
idéo-organiques ;
4° De l'éducation hypnotique et magnétique, qui
facilite le concours de tous les agents précités.
Il en résulte, que la transmission apparente doit
être favorisée :
1° Par l'exaltation des sens;
2° Par l'exaltation de l'intelligence;
3° Par l'isolement des sens et de l'intelligence,
qui permet de concentrer toute l'attention dans une direction voulue.
Mais toute cette théorie devient insuffisante, dès
qu'il s'agit d'expliquer les faits, où les indices involontaires, fournis parle
principe d'extérioration expressive de tout état psychique ou organique,
ne peuvant plus entrer en action. A moins d'étendre la perceptivité sensorielle
à des limites tout à fait invraisemblables et aussi incompréhensibles que le
phénomène lui-même, il faut recourir à un autre principe qui, cette fois-ci,
devra nous expliquer, non plus la transmission apparente, mais la transmission
vraie.
La transmission vraie embrasse les faits dans
lesquels un état a du cerveau A, est reproduit par le cerveau B, sans
l'intermédiaire des signes visuels, auditifs, olfactifs ou tactils.
On devinera facilement qu'en pratique, ces deux
catégories de transmission doivent se confondre le plus souvent,
et que ce n'est que dans des expériences faites exprès et à une certaine
distance, qu'on peut être sûr, que la transmission vraie agit toute seule.
Si la pensée est un phénomène purement cérébral,
en ce sens qu'elle ne peut être engendrée par aucun autre organe, elle n'est jamais
limitée au cerveau tout seul, quant aux manifestations qui l'accompagnent. Il n'y
a pas de pensée sans expression ; on pourrait même dire (avec Sietchénoff),
qu'il n'y a pas de pensée sans une contraction musculaire; mais je préfère la première formule,
plus générale, puisqu'elle embrasse aussi les sécrétions, les émanations, la
production directe de la chaleur et de l'électricité. On peut bien rester absolument
immobile et penser à toutes sortes de choses ; mais en analysant notre attitude
soigneusement, on trouve :
1° Que si la réflexion est un peu intense, il y a
toujours un commencement de la parole; le larynx, la langue, la mâchoire même, exécutent de
petits mouvements(*).
(*) J'ai attiré l'attention sur cefait dans mon travail sur la
méthode, 1869.
2° Que si la pensée présente un caractère plutôt
visuel qu'auditif;
l'œil, malgré
l'occlusion, suit les mouvements des objets
imaginaires et la pupille se dilate ou se rétrécit suivant l'éclat et
l'éloignement de l'objet imaginaire;
3° Que la respiration se règle, s'accélère ou
s'arrête, suivant les cours de nos idées(*) ;
(*) Voir mon travail allemand : Bedingungen, etc.,
1874.
4° Que, dans les muscles des membres, il y a
toujours une contraction interne, correspondante aux mouvements inachevés
auxquels on pense, ou qui se rattachent aux images de nos pensées;
5° Que tous les états émotifs s'accompagnent d'un
changement correspondant dans la circulation ;
6° Qu'une concentration de volonté se reflète dans
une contraction correspondante du diaphragme;
7° Que tous ces phénomènes, en général, doivent
déterminer une modification dans les fonctions de la vie végétale, dans
l'échange de matière et, par conséquent, dans la production des sécrétions et
émanations diverses;
8° Qu'il est certain que tout travail psychique
détermine une production de la chaleur, et probable, qu'il existe même une
transformation directe du travail psychique en chaleur rayonnante.
L'effet de ces actions ne peut pas être limité à
la surface de notre corps et, par conséquent, encore à une certaine distance;
ces changements peuvent influencer imperceptiblement les sens d'un organisme
quelconque et se faire sentir, d'une façon plus ou moins distincte, par un
organisme exceptionnellement impressionnable.
En s'appuyant sur une seule catégorie de
sensations, on peut arriver aux explications partielles, imparfaites, en disant
par exemple :
1° Que le sujet déchiffre la pensée dans les
signes pathognomoniques visuels et que, par conséquent, la théorie de la
suggestion mentale se ramène à une théorie de vision exaltée;
2° Que, la pensée étant habituellement parlée, et
le sujet pouvant présenter une hyperacousie extraordinaire (soit dit entre
parenthèses, que cette hyperacousie ne dépasse jamais une distance de plusieurs
mètres pour les paroles réellement prononcées), on peut envisager la
suggestion mentale comme une audition exaltée de la parole interne et
des bruits de la respiration;
3° Qu'étant prouvé que les émotions s'accompagnent
d'une senteur cutanée, modifiée, on peut exagérer la valeur de ces indices en
admettant, que même chaque pensée, un peu concentrée et persistante, surtout
celle d'approbation ou de négation
(qui peuvent beaucoup
aider un sujet qui cherche à exécuter l'ordre
donné), se caractérise par une modification olfactive perceptible;
4° Que la chaleur dégagée à la suite d'un
effort mental, modifiée par l'approche du corps et les gestes (courants d'air),
peut guider le sujet, lui faire sentir sur- tout le commencement et la
direction de l'action, et donner ainsi lieu à une explication purement
calorique de certaines influences dites mentales;
5° Que, dans les expériences avec contact immédiat
toutes les vibrations et tensions expressives des muscles. peuvent
servir de signe palpable, pour une interprétation de nos pensées, et donner
lieu à une théorie mécanique de la suggestion ;
6° Que le phénomène de l'attraction réflexe,
basé sur une sensibilité cutanée exaltée, pouvant être développé
considérablement, de sorte que le sujet est attiré par des gestes à peine
exécutés, on pourrait imaginer une théorie purement attractive de la
suggestion, et dire que tousles
mouvements commandés mentalement, sont exécutés en raison d'une attraction
physique réflexe;
7° Que le phénomène de l'imitation des
mouvements étant
assez commun et également susceptible d'un per- fectionnement considérable, on pourrait dire que, si,
même ayant les yeux fermés, le sujet peut reproduire les mouvements de
l'opérateur, ce phénomène à un
degré un peu plus élevé, pourrait se manifester même pour des mouvements inachevés, et donner
lieu à une
théorie exclusivement imitative.
Toutes ces considérations prises séparément, et
même
collectivement, ne peuvent s'appliquer qu'à un certain nombre défaits, mais nous devons en tenir compte partout où, suivant les
cas, l'un des principes énoncés ou quelques-uns d'entre eux, peuvent être
évoqués, sans une exagération évidente.
Quelques expériences de contrôle peuvent seules
préciser la justesse ou l'incompatibilité de leur application.
En général, pour les expériences faites de près,
il paraît certain qu'il existe une graduation de facilité, et qu'elle peut être
résumée dans les catégories suivantes :
4° Avec contact, gestes et regards;
2° Sans contact, avec gestes et regards ;
3° Sans contact, sans gestes, avec regards ;
4° Sans contact, sans gestes et sans regards.
A partir de ce dernier degré, l'influence ne
diminue plus avec la distance, jusqu'à une limite inconnue. Si l'action a pu
être exercée du fond d'une chambre à l'insu dusujet, elle pourra l'être également d'une autre chambre, d'une
autre maison, etc.
Le fait d'une graduation souvent sensible à petite
distance, et d'une différence imperceptible à grande distance, prouve :
1° Que, dans certains cas, le contact, les
gestes et le regard ont leur part dans l'action ;
2° Que cette action, aussi bien que celle des
sensations olfactives, ne suffît pas pour expliquer certains autres cas.
D'ailleurs, le contact est très souvent
indifférent; les gestes deviennent inutiles et le regard n'exerce pas une
action palpable ; par conséquent, si ces agents ont une action quelconque à
distance, cette action doit être subjective, c'est-à-dire qu'elle facilite
simplement la concentration de la pensée chez l'opérateur.
De la part de l'opérateur les conditions ont été
très peu étudiées. Mais il est probable :
1° Qu'il y a des différences personnelles ;
2° Que ces différences peuvent tenir non seulement
à un. degré d'intensité delà pensée, mais aussi à
la nature de cette pensée, plutôt visuelle, plutôtauditive ou motrice;
3° Qu'il faut réserver une certaine part à une
sorte d'accord, de concordance, entre les natures de deux intelligences;
4° Que les efforts excessifs de la volonté nuisent
plutôt à la netteté de la transmission, sans augmenter considérablemenl son
intensité.
5° Qu'une pensée ferme, persistante, prolongée
ou répétée plus ou moins
longtemps, constitue une condition éminemment favorable;
6° Qu'une distraction quelconque, qui fait que la
pensée s'évanouit
momentanément ou cesse d'être isolée, cesse d'être monoïdéïque, paraît éminemment
défavorable à l'action;
7° Que néanmoins les pensées faibles, et même les
pensées momentanément inconscientes, peuvent être transmises involontairement ;
8° Que les efforts musculaires qui accompagnent
toujours un effort de volonté sont plus ou moins indifférents ; mais que
l'expression musculaire chez l'opérateur peut être utile subjectivement, en
raison de l'habitude, qui unit la pensée à ses signes expressifs.
Il résulte de ces considérations, que l'opérateur
doit insister moins
sur le « je le veux » que sur le contenu même de cette volonté, et il devient
dès lors probable, qu'à proprement parler, ce n'est pas la volonté forte qui
favorise la suggestion, mais bien la pensée nette.
De la part du sujet, pour bien s'orienter dans la
question, nous pouvons considérer successivement les quatre états principaux :
1° Bans l'état aîdéique profond, la
transmission n'est jamais immédiate, mais elle peut être quelquefois latente;
2° Dans l'état du monoïdéisme naissant, elle
peut être immédiate et parfaite ;
3° Dans l'état du polyidéisme passif, elle
peut être médiate ou immédiate, mais toujours plus faible
4° Dans l'état du polyidéisme actif, les
conditions se compliquent, et il faut les considérer séparément;
a). Elle peut être directe, si le sujet nous aideens'absorbant volontairement dans une concentration plus
ou moins monoïdéque : il s'y prête, il écoute mentalement, il cherche, et
quelquefois il trouve :
b). Elle peut être indirecte, c'est-à-dire latente,
également avec un certain ajustement de la part du sujet, et ce cas paraît plus
fréquent.
c) Enfin elle peut être, par exception, médiate ou
immédiate, même sans que le sujet soit prévenu de l'action. Et ici nous
touchons à la question de l'action mentale à l'état de veille, qui demande
quelques explications L'état somnambulique de polyidéie active ne diffère de
l'état de veillé, que par deux caractères, dont le premier est absolu, le
second relatif.
1). La différence absolue, c'est-à-dire constante,
nécessaire, n'est que quantitative; la veille est un état plus polyidéique
quele somnambulisme. Dans le dernier
il y a toujours un rétrécissement du champ psychique. A l'état
de veille, malgré le monoïdéisme apparent qui a séduit plusieurs psychologistes
(Bain, Wundt, Morell, Horwicz, etc.), notre pensée est toujours très
compliquée; nous avons simultanément une foule de sensations qui luttent entre
elles, et une foule de souvenirs qui cherchent à se débarrasser de la pression
des idées dominantes (Herbart). En somnambulisme, leur nombre général est
beaucoup moindre; la plupart des sensations ordinaires font défaut(anesthésie);
la plupart des souvenirs restent paralysés, mais ce qui peut induire en erreur
et ce qui, en même temps (sans contredire le rétrécissement général), constitue
un caractère particulier : c'est que les sensations ou les souvenirs, appartenant
à une idée donnée, peuvent y être plus nombreux qu'à
l'état de veille; la perception est plus détaillée, quoique uniquement par
rapport à une seule idée, et la reproduction associationiste plus complète,
quoique toujours uniquement dans une seule direction. D'où il
résulte, que l'état polyidéique somnambulique, est
plus favorable à la suggestion mentale, le sujet étant prévenu de l'action; mais,
s'il ne l'est pas, c'est plutôt l'état de veille qui aura la préférence. Il est
plus facile d'influenceràson insu un sujet
éveillé, qu'un sujet qui se trouve dans l'état somnambulique nettement actif. Dans ce dernier cas, le
sujet est plus absorbé
etpar conséquent, moins abordable. L'état
normal est en général moins sensible à cause de l'opposition d'un grand nombre d'idées, qui luttent
pour l'existance, mais il est moins concentré, plus élastique, plus
varié et, par suite, plus accessible. Ce que je voulais exprimer en disant
qu'il est plus élastique, c'est que, à l'état normal, notre pensée se projette plus facilement à droite et
à gauche, sans quitter
le fil qui la guide; mais je le disais surtout à
cause de cette particularité, autrement importante
pour nous, c'est
que, à vrai dire, l'état normal n'est pas un état tout bonnement polyidéique;
il consiste plutôt en un agrégat mobile de tous lesétats possibles, avec prépondérance de la
polyidéie. Il y a indubitablement des moments monoïdéiques de toute forme,
et même des intervalles franchement monoïdéiques. Seulement tout cela se mêle, se succède avec une rapidité très
grande, le plus
souvent insaisissable. Mais c'est cela qui rend cet état accessible à de
faibles influences, surtout chez des sujets hypnotisables,
dont l'esprit, en général, se caractérise par une tendance constante au
monoïdéisme.
2). La seconde différence entre l'état
somnambulique
et l'état normal n'est que relative, mais elle est encore plus
importante pour notre sujet. Elle est relative, parce qu'elle n'existe pas chez les hypnotisés. Un
hypnotisé n'est en rapport avec personne. Elle est relative encore à un
autre point de vue, parce que, quoique dans le somnambulisme magnétique l'isolement
existe, cet isolement ne présente qu'une différence de degré, avec
l'état normal,
dans lequel la suggestion peut
réussir. En vérité, elle ne réussit jamais (du moins la suggestion immédiate) dans
un état normal sans trace de rapport. Il faut que ce rapport soit
établi, tantôt par des magnétisations ultérieures, tantôt par un lien de sang,
de sympathie, d'un commerce journalier, enfin, par une influence exceptionnelle
instantannée.
Ce détail nous ramène dans le fond même de la
question.
Le rapport, étant une condition sine qua won,
d'une action nette, tâchons de préciser ce que c'est.
Nous avons déjà signalé, au commencement de cette
étude et puis surtout à l'occasion d'expériences de Despine, que la nature de
ce phénomène est essentiellement double : psychique et physique. Nous
connaissons déjà les éléments psychiques (prépondérants quant à la fréquence de
leur manifestation palpable), mais il nous reste à analyser la cause
physique de ces phénomènes.
Voici l'écueil.
Avons-nous le droit d'admettre une cause physique
dans le « magnétisme animal »?
Faisons remarquer, en passant, que, conformément à
l'aspect général des phénomènes, jusqu'à ce moment confondus sous un seul nom
des phénomènes « hypnotiques », cette cause ne nous est nécessaire que pour
certaines catégories de faits. Les autres peuvent s'en passer. Mais cela ne
supprime pas la difficulté ; elle reste, quoique dans l'ombre. Et ce qui
choqueles esprits légitimistes, c'est que cette action physique paraît
«renverser toutes les notions de la physiologie... »
« Je n'ai jamais compris, dit M. Brown-Séquard,
comment un homme intelligent et connaissant les principes fondamentaux de la
physiologie peut admettre une telle transmission (une transmission de force
neurique d'un individu à un autre) alors que l'étudiant le moins instruit
sait, combien sont vains, après la section
d'un nerf moteur, les efforts, les désirs, la
volonté de mouvoir la partie
paralysée... » (Préface de Braid).
Je ne voudrais pas passer pour un étudiant le
moins instruit, et encore moins voudrais-je donner des leçons à mon honorable
maître, auquel je dois plus d'une idée excellente, mais — amicus Plato, magis arnica
veritas — j'oserais
dire que j'ai compris, moi, comment c'est possible.
La volonté dit M. Brown-Séquard, ne peut pas
atteindre un muscle, dont le nerf moteur est coupé, tandis qu'il lui paraît
tout naturel qu'elle peut atteindre un muscle, dont le nerf moteur n'est pas
coupé. Eh bien ! pour moi, cela ne me paraît pas naturel du tout. Je conviens
qu'elle ne peut atteindre un muscle dont le nerf est coupé, mais je n'admets
pas non plus qu'elle puisse atteindre un muscle dont le nerf moteur reste
intact. La volonté est un phénomène cérébral, qui n'a jamais été constaté en
dehors du cerveau, et qui ne peut pas dépasser le cerveau. Elle ne se transmet
môme pas dans le nerf moteur qui sort de ce cerveau, pour aboutir dans un
muscle. Pareillement le mouvement mécanique d'un muscle ne se transmet pas dans
le nerf sensitif pour arriver au cerveau, mais il peut, il doit nécessairement,
provoquer un courant moléculaire, qui, lui, se transmet au cerveau, et y
réveille un autre phénomène dynamique d'une nature inconnue, mais que nous
distinguons bien intérieurement comme sensation ou idée. La
volonté est dans le même cas. Pour atteindre le muscle, elle a absolument
besoin d'un intermédiaire moléculaire qui parcoure le nerf, et il est
parfaitement vrai, que cet intermédiaire ne saurait sauter une coupure. Un courant
téléphonique, lui aussi, quoique moins capricieux, ne peut pas traverser un fil
cassé. Le téléphone restera muet. Et si on s'arrêtait à cette expérience, on
aurait tout le droit de dire par rapport au téléphone, ce que M. Brown-Séquard
dit par rapport au muscle.
Heureusement notre science ne s'arrête pas là. M.
Brown-Séquard en proclamant deux vérités incontestables s'est trompé deux fois.
Les deux vérités, les voici :
1° La force nerveuse ne peut pas traverser un nerf
coupé;
2° La force nerveuse ne peut pas passer dans
un autre système nerveux.
C'est très vrai, aussi je n'admets pas un passage
quelconque d'un fluide nerveux quelconque.
Mais est-ce à dire que la force nerveuse, ou une
autre, n'importe laquelle, n'agisse que là où elle se trouve et que son action
soit absolument limitée au corps dans lequel elle se manifeste visiblement?
C'est ici que commence l'erreur. Elle est double,
car :
1° Une pareille force, absolument limitée à un
point matériel quelconque, n'existe pas;
2° S'il en était ainsi, les principes les plus
fondamentaux de la physiologie, entre autres les principes de l'inhibition et
de dynamogénie de M. Brown-Séquard seraient renversés.
L'action téléphonique normale cesse, dès que le
fil est cassé. Elle est également nulle pour nous, si le fil n'estpas cassé, mais lorsque le circuit ne contient qu'un
seul téléphone. Est-il possible de transmettre la parole avec un seul
téléphone? Non, et cependant il fonctionne. Toute la longueur du fil est
parcourue par un courant qui n'est pas la parole elle-même, mais qui en est le
corrélatif, tout en restant muet.
Prenons un autre téléphone, qui a également un
circuit fermé, et qui reste également muet; approchons-le du premier, ou bien
seulement du fil du premier téléphone, ou bien simplement le fil du premier
téléphone du fil du second, ce dernier va parler, il va reproduire la
parole, malgré qu'iln'y ait aucun contact matériel entre les deux systèmes. Il va parler par induction.
C'est cette transmission-là qui correspond aune transmission men-
tale, et non celle qui existe entre un muscle et
un cerveau. Mon cerveau n'agit pas sur les muscles du sujet, mais il
peut agir sur son cerveau. Si, au lieu d'un second téléphone, on mettait à
côté un autre instrument, un électroscope, par exemple, on n'obtiendrait rien,
mats on devrait se bien garder d'en conclure, qu'il n'y a aucune action
électrique tout autour du téléphone, car, pour constater une action analogue,
il faut un instrument analogue, un téléphone pour un téléphone, un cerveau pour
un cerveau.
Je n'ai nullement l'intention d'abuser de cette
analogie. Comparaison n'est pas raison; et s'il n'y avait pas d'autres preuves
d'une action physique inductive, celle-ci ne nous servirait à rien.
Mais il n'en est pas ainsi. Indépendamment de
toute théorie, les faits nous contreignent à admettre une action physique. Nous
serions obligés de le faire même, si aucun autre phénomène analogue n'existait.
Ces faits, les voici en deux mots. Bien entendu,
je ne peux pas ici prouver leur réalité, je ne pourrai que les mentionner:
croira qui voudra:
1° Il y a des cas où le magnétisé distingue la
présence de son magnétiseur, en dehors des sensations ordinaires. Il distingue
son attouchement entre plusieurs autres, même par l'intermédiaire d'un corps
inerte (une tige en bois, par exemple) qui ne peut pas l'influencer
différemment par elle-même. Par conséquent, si le sujet distingue aussi bien
l'attouchement de son magnétiseur à travers une tige que directement, il faut
bien qu'il existe un courant moléculaire quelconque, propre à l'organisme du
magnétiseur, et qui dénote sa présence, à peu près comme un courant galvanique
dénote la présence d'une pile, par l'intermédiaire d'un fil qui nous touche.
L'objection, que la majorité des sujets n'éprouvent rien, est sans valeur,
puisque également on ne sentira rien avec un courant d'un faible élément
galvanique, quoique la
boussole manifestera nettement sa présence, et que
pour un courant encore plus faible, celui d'un téléphone ou d'une grenouille,
vous n'obtiendrez rien du tout dans une boussole; il vous faudrait pour cela un
galvanomètre exceptionnellement sensible. Supposez, qu'il y a quarante ans,
lorsque M. Du Bois Reymond publiait ses découvertes sur l'électricité animale,
on lui eût contesté ses assertions, en disant qu'aucun galvanomètre n'avait
révélé la présence des courants qu'il annonçait... Gela aurait été vrai, et
cependant injuste, parce que, à cette époque, Du Bois Raymond possédait seul
un multiplicateur, capable de révéler leur présence.
2° On peut obtenir des effets marqués au point de
vue thérapeuthique en agissant sans contact et à l'insu des malades, par
exemple chez des enfants endormis. Il y a donc une action inductive, qui
dépasse la surface du corps.
3° On constate des différences nettes dans
l'action dite magnétique de différentes personnes, sans que l'influence morale
puisse les expliquer. Une main agit autrement qu'une autre main, il y a donc
une action physique et une action physique personnelle.
4° Enfin, dès que les faits nous obligent à
admettre une action de loin, il faut bien admettre une action réelle de près.
Ne pouvant pas préciser la nature de cette action,
on peut pourtant dire ce qui suit :
1° Tout être vivant est un foyer dynamique;
2° Un foyer dynamique cherche toujours à propager
le mouvement qui lui est propre ;
3° Un mouvement propagé se transforme, suivant le
milieu qu'il traverse.
Entrons un peu dans quelques détails :
Je ne sais pas si les forces, comme telles,
existent dans la nature; et a fortiori, je ne sais pas si elles existent
en dehors de la nature ; mais ce
que je sais,
c'est, qu'en tant que connaissable, la force n'est
qu'un mouvement. On dit «
mouvement », quand on voit du mouvement; on dit « force », quand le mouvement
est invisible. Un animal qui dort,
a bien la « force » de se lever,
puisqu'il existe en lui un mouvement moléculaire latent, caché, qui peut se transformer en
un mouvement mécanique
visible. Une fois mort, l'animal n'aura plus cette force, parce que le
mouvement moléculaire interne qui constitue l'échange biologique des matières,
a vécu.
On peut donc, sans inconvénient, considérer cette
force comme un mouvement dérobé, c'est-à-dire moléculaire.
Un mouvement tend toujours à se propager.
Pourquoi semble-t-il quelquefois disparaître?
Peut-il s'annuler? Non, si le mouvement ne se crée pas, il ne se perd pas non
plus. Par conséquent, lorsqu'on voit un travail quelconque : mécanique,
électrique, nerveux ou psychique, disparaître sans effet visible, on ne peut en
inférer que de deux choses l'une :
1° Soit une transmission,
2° Soit une transformation.
Dans un milieu qui n'opposerait aucune résistance,
un mouvement se transmettrait indéfiniment. Imaginez l'univers formé d'un
milieu immobile, mais capable d'être mu, et ne présentant aucune résistance, il
suffirait de pousser dudoigt un seul atome, pour
mettre tout l'univers en mouvement. Et si cet atome était seul au monde, il
avancerait toute l'éternité. Il avancerait en une ligne droite, d'après
l'ancienne mécanique; en un cercle infini, d'après la nouvelle, et c'est ici
que commencent les farces scientifiques. Bornons-nous à dire, qu'il n'y aurait
plus alors aucune raison pour que ce mouvement cesse.
Mais tel n'est pas l'univers : il y a de la
résistance. Que veut dire cette résistance? Pour l'expliquer, on a fait comme
les sauvages, on a prêté
qualités qui nou9 sont propres à nous. Après avoir
objectivé un sentiment subjectif musculaire, dans la notion de la « force », on
a procédé pareillement pour ce qui s'oppose à la force, en prêtant à la
matière notre paresse sous le nom « d'inertie ». L'inertie n'existe pas plus
que la force, pas plus que le repos absolu. Mais ce qui existe certainement
c'est le mouvement, qui, s'il n'est pas de même nature, s'oppose à un autre
mouvement.
Qu'arrive-t-il alors? Il arrive que le mouvement
initial se transforme. Tel est le grand principe de l'univers. Non pas
seulement «transmission», comme
disait Puységur, mais transformation. Où finit la première et où
commence la seconde? La philosophie physique nous donne là dessus une idée très
claire :
a Dans un milieu identique,
il n'y aurait que transmission ; b Dans un milieu différent, il y a
transformation ; Un noyau dynamique, en propageant son mouvement, le propage
tout autour; mais celle transmission ne devient visible que sur les routes
de moindre résistance. C'est pourquoi on dit que le magnétisme choisit le
fer ; que la chaleur choisit les bons conducteurs, comme le son ; qu'un courant
galvanique donne la préférence à un fil gros parmi plusieurs fins, comme la
foudre choisit les lignes de sa route, comme l'impression de la lumière choisit
le nerf qui lui convient, comme la volonté choisit la fibre qui fait son
affaire, etc., etc.
Mais, en réalité, rien ne choisit rien. C'est nous
qui faisons le choix subjectivement, par incapacité de voir les choses
invisibles. La pression qu'exerce un liquide enfermé dans un vase, est la même
sur sa paroi intacte, que sur sa paroi trouée. Mais le liquide ne s'échappe que
par cette dernière, et alors l'autre pression ne nous intéresse guère. Au lieu
d'une substance, prenons une
force. Jetons une pierre dans un lac, non loin de
ses bords. Ce choc provoquera une série d'ondes. Elles sont visibles sur la
surface de l'eau. Finissent-elles au bord? Non. La terre subit le choc comme
l'eau, et le propage ; seulement, elle le propage à sa manière, invisiblement.
Que fait une force qui rencontre un milieu impropre à son genre de mouvement ?
— Elle se transforme, voilà tout. Il en est toujours ainsi, et il n'y a pas
d'autres causes de transformation. Transformation suppose résistance. Vous
lancez un courant électrique dans un fil gros. Vous avez le courant, vous ne
percevez aucune autre force. Mais, coupez le fil gros, et réunissez les bouts à
l'aide d'un fil fin ; ce fil fin s'échauffera : il y aura transformation d'une
partie du courant en chaleur. Poussons plus loin l'expérience : prenez
un courant assez fort et interceptez un fil encore plus résistant ou une
baguette de charbon très mince. La baguette éclatera de lumière et la
lumière sera encore plus intense, si vous coupez le charbon en deux,
introduisant un conducteur encore plus résistant : l'air. Une partie du courant
se transforme alors en chaleur et en lumière. Croyez-vous que cette lumière
n'agisse que comme lumière seulement, dans la lampe qui brille? Erreur. Elle
agit tout autour, d'abord visiblement comme lumière, puis invisiblement comme chaleur
et comme courant électrique. Approchez un aimant. S'il est faible et mobile,
sous forme d'une aiguille, le faisceau de lumière le fera dévier, s'il est fort
et immobile, c'est lui qui fera dévier le faisceau de lumière. Les rayons
lumineux qui frappent les ailes non transparentes d'un radiomètre de Crookes,
font tourner le moulinet. Et tout cela à distance sans contact, sans
conducteurs spéciaux. Et tout cela parce que, loin de là, on tourne une
manivelle, ou qu'un processus chimique presque imperceptible travaille dans une
pile !
Un processus chimique, physique et psychique à la
fois, s'accomplit dans un cerveau. Un acte
compliqué de ce genre se propage dans la substance grise, comme les ondes se
propagent dans l'eau. Ce sont là des phénomènes autrement intenses ; leur
intensité n'est pas mécanique, elle est plus subtile et plus concentrée. Ce
qu'on nomme une idée est un phénomène très localisé. Mais n'oublions pas que,
pour faire naître une idée, il a fallu des milliers d'impressions répétées, qui
toutes représentent une force. Cette force s'est accumulée, condensée pour
ainsi dire dans une idée. Vue de son côté physiologique, une idée n'est qu'une
vibration, vibration qui se propage, sans pourtant dépasser le milieu où elle
peut exister, comme telle. Elle se propage autant que le permettent d'autres
vibrations semblables. Elle se propage davantage, si elle prend un caractère,
que subjectivement, nous nommons émotif. Uneémotion est plus expansive qu'une idée indifférente(*) ;
elle peut occuper tout le cerveau au détriment des autres idées. Mais elle ne
peut pas aller au delà, sous peine d'être transformée. Néanmoins, comme toute
force, elle ne peut rester isolée, comme toute force elle s'échappe, elle
s'échappe en déguisement. La science officielle ne lui accorde qu'une seule
roule : les nerfs moteurs. Ce sont les trous d'une lanterne sourde, que
traversent les rayons lumineux. Seulement la pensée ne rayonne pas comme une
flamme, même pas comme la chaleur d'une flamme, qui ne se moque pas mal des parois
opaques, infranchissables pour la lumière.
(*) C'est ce que j'ai nommé en allemand
Raumstaerke (Bedingungen des Berwusstwerdens. Leipzig, 1874).
La pensée reste chez elle, comme l'action chimique
d'une pile reste dans la pile, elle se fait représenter au dehors par son
corrélatif dynamique, qui s'appelle courant pour les piles, et qui s'appelle...
je ne sais comment pour le cerveau. En tout cas, c'en est aussi un corelatif dynamique. Ce dernier n'est pas et
ne peut pas être limité aux courants nerveux des fibres moteurs. Il représente toutes
les transformations du mouvement cérébral, transformations d'autant plus
subtiles et d'autant plus radicales, qu'il y a plus de différence entre le
milieu anatomique de la pensée et les milieux environnants : corps solides,
liquides ou gazeux sans en excepter l'éther, considéré comme le quatrième état
de la même matière et qui, relativement, remplit tout.
Arrêtons-nous là un moment. Nous sommes arrivés à
cette conclusion que le mouvement qui correspond à la pensée ne peut pas faire
exception dans la nature, et qu'il se transforme aussi en d'autres formes de
mouvement, nécessaires, quoique pour la plupart inconnues.
« Il ne s'opère pas, dit M. de Parville un
déplacement de matières dans la nature morte, un acte volontaire ou inconscient
dans la nature vivante, sans qu'il y ait production d'électricité en rapport
exact avec l'énergie du travail dépensé(*) ». Outre l'électricité, il y a
production de la chaleur, il y a production du mouvement mécanique, peut-être
de la lumière ; mais mon intention n'est pas de préciser, je crois que nous ne
connaissons pas la millième partie des changements moléculaires, que peut
produire une pensée en plus ou en moins, etnous devons nous contenter d'une simple constatation de
faits : l'énergie se transmet et se transforme, ici comme ailleurs.
(*) H. do Parville, L'électricité et ses
applications. Paris, 1882, p. 17,
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