CHAPITRE V LHYPOTHÈSE D'UN FLUIDE UNIVERSEL
Théorie de Mesmer en opposition avec celle des
magnétiseurs. — L'iniquité des auteurs contemporains vis-à-vis de Mesmer. — La
matièreet le mouvement. — Les
hyspostasies métaphysiques.
— Une
série de fluides. — Le magnétisme n'est pas un fluide.
— Les
mots et les choses. — Les actions comme résultat des sensations. — Le sens
intérieur. — L'instinct et la sensibilité cérébrale. — Comment la volonté peut
être communiquée. — Les appréhensions d'un grand novateur. — Les présensations.
— Pourquoi la suggestion mentale se manifeste surtout dans des états
hypnotiques. — Le monoïdéisme chez Mesmer. - Le « ton » du mouvement vital. —
Certaines opinions populaires. — Les adversaires de Mesmer. — Les banalités
académiques. — Théorie du Dr Despine. — La suggestion et l'éther. —
Y a-t-il un vide dans la nature? — Newton et Mesmer. — Y a-t-il une action à
travers le vide ? — Les grands horizons. - Tout par l'éther. — Suggestion et
maladies. — Contagion à distance. — Les « fluides impondérables ». — Ce que c'est
que l'éther. — Zôllner et la quatrième dimension.
On s'imagine généralement que c'est Mesmer qui
était le promoteur de la théorie du fluide nerveux, vital ou magnétique, qui se
dégage de notre corps, se projette au-dehors, se transporte en cas de besoin à
travers l'espace, etc., etc. C'estune erreur, propagée par ceux qui n'ontpas lu Mesmer, ou qui n'ont pas pu le comprendre.
La théorie que nous venons d'esquisser, très ancienne du reste, a été élaborée
par un travail collectif de plusieurs de ses élèves indirects et surtout
par les révélations des somnambules qui s'expliquaient comme
ils pouvaient. Enfin, l'autorité de Deleuze, qui lui-même indique cette source,
décida facilement la popularité d'une théorie palpable, compréhensible pour des
imaginations grossières, et qui semblait tout expliquer. Mais elle était en
opposition complète avec la doctrine de Mesmer connue seulement de ces élèves
directs. Son cours complet n'a jamais été publié, mais les extraits qu'en donne
Puységur, aussi bien que ses aphorismes ses mémoires et certains fragments
longtemps inédits. prouvent suffisamment, combien esti ntact tout ce qu'on
raconte de lui. Ils prouvent que c'était un esprit aussi profond qu'original,
qui pouvait bien perdre les qualités de modestie et de désintéressement qui
caractérisaient ses premiers
pas, devant cette risée universelle et vrai- ment inouïe qu'on lui opposa. Mesmer
connaissait le
somnambulisme mieux que Puységur qui, par enthousiasme, avait exagéré sa
valeur; il le connaissait sous certains rapports mieux, que les
hypnotiseurs d'aujourd'hui, qui ne connaissent même pas ses élèves. Tout d'abord, on se
contenta de l'appeler un charlatan, puis peu à peu on commença à découvrir ce
qu'il a découvert,
changeant seulement les noms, pour ne pas se compromettre, mais en lui
conservant le titre de charlatan. C'est bête, mais c'est comme cela.
J'exposerai ici la théorie de Mesmer, en tant
qu'elle a trait
à notre problème :
Tout ce qui est accessible à l'investigation peut
se résumer en deux mots : matière et mouvement. Mais, pour
arriver à cette conclusion, il faut dégager nos connaissances de cette
empreinte superficielle que leur donnent nos sens. « Nous acquiérons toutes les
idées par les sens : les sens ne nous transmettent que des propriétés, des
caractères, des accidents, des attributs; les idées de toutes ces sensations
s'expriment par un adjectif ou épithéte, comme chaud, froid, fluide, solide,
pesant, léger, luisant, sonore, coloré, etc. On
substitua à ces épithètes, pour la commodité de la langue, des substantifs;
bientôt on substantifia les propriétés; on dit la chaleur, la gravité, la
lumière, le son, la couleur, et voilà l'origine des abstractions
métaphysiques(*). »
(*) Mémoire de F.-A. Mesmer, docteur en médecine, sur ses
découvertes (1778). Nouvelle édition avec des notes du Dr Picher
Gran champ. Paris, 1828, p. 17.
On multiplia ces substances, on les personnifia.
De là les esprits, les divinités, les démons, les génies, les archées, etc. «
Il nous reste encore un certain nombre de ces entités, qu'il faut éliminer,
pour arriver à une vue nette des phénomènes. « C'est en général, dit Mesmer, le
but que je me propose d'atteindre (18). »
La matière présente plusieurs degrés de fluidité.
L'eau est plus fluide que le sable, puisqu'elle peut remplir les
interstices de ses grains, l'air est plus fluide que l'eau, puisqu'il peut se
dissoudre dans celle-ci, l'éther est plus fluide que l'air... Il est difficile
de déterminer où cette divisibilité finit, mais on peut supposer qu'il y a
encore plusieurs degrés de ce genre et qu'il existe une matière primitive universelle , dont la condensation
graduée constitue tous les états de la matière. Quoi qu'il en soit, il faut
admettre, suivant Mesmer, que tout espace du monde est rempli, et on peut bien
nommer ce fluide, qui remplit tout, fluide universel. Quelques
physiciens ont déjà reconnu l'existence d'un fluide universel, mais ils ont eu
le tort de préciser les caractères de ce fluide, de le surcharger de propriétés
et de vertus spécifiques, que nous ne pouvons pas connaître (23). Ce fluide existe, quoique nous ne
sentons pas sa présence. Nous sommes, vis-à-vis de lui, à peu près dans la
situation des poissons qui seraient sans doute fort étonnés si l'un d'eux leur annonçait,
que l'espace entre le fond et la surface delà la mer est rempli d'un fluide qu'ils habitent; que ce
n'est qu'en ce milieu
qu'ils se rapprochent, qu'ils
s'éloignent, et qu'il est le seul moyen de leurs
relations réciproques (22). « Le
fluide universel n'est que l'ensemble de toutes les séries de la matière la
plus divisée, par le mouvement de ses particules ». Par lui l'univers est fondu et
réduit en une seule masse. Tout ce qu'on peut dire de lui, c'est qu'il est
fluide par excellence et, par conséquent, qu'il doit présider surtout à des
transmissions de mouvements plus subtiles que ne le sont celles effectuées par
d'autres fluides plus connus. L'eau peut transmettre le mouvement à un moulin ;
l'air transmet les vibrations des sons ; l'éther celles de la lumière ; le
fluide universel les vibrations de la vie. Chacune de ces séries correspond à
un degré des phénomènes, et les vibrations de chacune de ces séries ne peuvent
être perçues que dans un degré correspondant de l'organisation (de l'agrégation
en général) de la matière (24). Ni la chaleur, ni la lumière, ni l'électricité,
ni le magnétisme ne sont des substances, mais bien des effets du mouvements
dans les diverses séries du fluide universel. Sans être pesant ou élastique, etc., ce fluide détermine les
phénomènes de la pesanteur, de
cohésion, de l'attraction, etc., à la suite des réactions du mouvement
communiqué.
L'attraction, à proprement parler, n'existe pas
dans la nature; elle n'est qu'un effet apparent des mouvements communiqués, et
en général, toutes les propriétés et toutes les prétendues forces, ne sont
qu'un résultat combiné de F organisation des corps, et du mouvement du
fluide dans lequel ils sont plongés (25). C'est ce fluide qui
préside aux influences mutuelles de tous les corps; et comme ces actions et réactions sont
pour ainsi dire symbolisées dans l'influence mutuelle de l'aimant et du fer, on
peut bien donner le nom de magnétisme universel à cette influence mutuelle
générale. Rien n'est soustrait à cette influence, qui peut être plus ou moins inappréciable,
mais qui théoriquement n'a pas de bornes. Les
corps célestes agissent sur nous et nous
réagissons sur les corps célestes, aussi bien que sur ceux qui nous entourent.
C'est cette propriété du corps animal qui le rend susceptible d'une pareille
action et réaction qui, à cause d'une analogie avec l'aimant, peut être
surnommé le magnétisme animal (Aph. 8). Par conséquent, le magnétisme aussi
bien universel qu'animal, n'est pas un fluide, mais une action; un mouvement
et non une matière ; une transmission du mouvement et non une émanation
quelconque. Un déplacement quelconque ne peut pas se faire sans remplacement, car tout
l'espace est rempli (39), ce qui suppose que si un mouvement de la
matière subtile est provoqué dans un corps, il se produit aussitôt un mouvement
semblable dans un autre, susceptible de le recevoir, quelle que soit la
distance entre les corps (39).
« En considérant, ajoute Mesmer, que l'influence
réciproque est générale entre les corps ; que l'aimant nous représente
le modèle de cette loi universelle et que le corps animal est susceptible de
propriétés analogues a celles de l'aimant, je crois assez justifier la
dénomination du magnétisme animal que j'ai adoptée... Je vois avec regret qu'on
abuse légèrement de cette dénomination; dès qu'on s'est familiarisé avec le
mot, on se flatte d'avoir l'idée de la chose, tandis qu'on n'a que l'idée du
mot. Tant que mes découvertes ont été mises au rang des chimères, l'incrédulité
de quelques savants me laissait toute la gloire de l'invention ; mais, depuis
qu'ils ont été forcés d'en reconnaître l'existence, ils ont affecté de
m'opposer les ouvrages de l'antiquité, où se trouvent les mots fluide
universel, magnétisme, influence, etc. Ce n'est pas des mots qu'il
s'agit, c'est de la chose, et surtout de l'utilité de son application (47).
La vie n'est qu'une manifestation d'un mouvement
subtil, dont la cessation constitue la mort. Parmi ces mouvements subtils, les
sensations occupent une place
principale : toutes les actions sont les
résultats des sensations (49). Les organes des sens correspondent à
différents degrés de subtilité des vibrations, qui nous influencent et ne sont
susceptibles d'être influencés que par un genre spécial de vibrations. Mais la
matière nerveuse elle-même, comme le produit suprême de l'organisation, est
capable d'être influencé directement par les vibrations les plus subtiles,
de la matière la plus subtile, c'est'à-dire du fluide universel, et cette
faculté, jusqu'ici négligée ou méconnue, Mesmer l'appelle le sens intérieur (50).
Je ferai remarquer ici que cette dénomination
revient souvent dans l'histoire de la psychologie, mais avec une autre
signification. Aristote s'occupe déjà de cette question. Après lui, Albertus
Magnus, Occam, Giordano Bruno, Cremonius, etc., etc., parlent d'un sensus
interior ou même de sensibus internis. Mais ce terme a été pris,
soit dans le sens d'un sensus communis, qui réunit toutes les
sensations, soit dans le sens de l'aperception et delà conscience de soi-même.
Le plus souvent on ne faisait que travestir le
problème posé par Aristote : faut-il admettre un sixième sens pour voir ce que
l'œil voit, pour entendre ce que l'oreille entend, etc., ou bien enfin (dans la
psychologie moderne), on donnait le nom de sens interne à la faculté de
percevoir les sensations internes corporelles (selbslempfindungen). Le
sens que lui donne Mesmer est tout différent. Il croit que la matière nerveuse
en général et la substance grise en particulier peut être affectée directement
par les vibrations du fluide universel. Il y voit une source de connaissances
vagues, le plus souvent inappréciables, surtout chez l'homme, chez qui les
impressions des sens et le développement de la réflexion étouffent ces faibles
perceptions ; mais chez les animaux, qui ont des sens moins perfectionnés,
cette sensibilité purement cérébrale compense l'imperfection des
sens, et les remplace dans plusieurs actes de leur
vie. Elle les met en relation avec toute la nature, leur fait deviner les
directions dans l'espace, pressentir les révolutions terrestres ou
atmosphériques, l'utilité ou nuisibilité de certains aliments, et, en général,
forme une sorte d'expérience inconsciente à, laquelle on a donné le nom d'instinct.
Chez l'homme, cette faculté ne se manifeste qu'exceptionnellement dans le
sommeil normal et surtout dans le somnambulisme, à la suite d'un
engourdissement des sens ordinaires et de l'absence des idées
conscientes qui habituellement l'étonffent. « S'il est vrai, dit-il, comme
j'essayerai de le prouver, que nous soyions affectés par l'enchaînement des
êtres et des événements qui se succèdent, on comprendra la possibilité des
pressentiments et d'autres phénomènes analogues (50). »
Dans l'état de « crise », les sens du somnambule
peuvent s'étendre à toutes les distances. Il semble que toute la nature leur
soit présente. La volonté même leur est communiquée indépendamment de tous les
moyens de convention. Ces facultés varient dans chaque individu (52); le phénomène
le plus commun est de voir l'intérieur de leur corps, et même celui des
autres... Mais il est rare de trouver toutes ces faculté dans le même individu.
« Comment l'homme peut-il recevoir l'impression
d'une autre volonté que la sienne ? (62) »
« Cette communication ne peut avoir lieu entre
deux individus dans l'état ordinaire, que lorsque le mouvement, résultant de
leurs pensées, est propagé du centre aux organes de la voix et aux parties
servant à exprimer les signes naturels ou de convention ; ces mouvements sont
alors transmis à l'air ou à l'éther, comme milieux intermédiaires, pour être
reçus et sentis par les organes des sens externes. Ces mêmes mouvements ainsi
modifiés par la pensée dans le cerveau et dans la substance des nerfs, étant
communiqués en même temps à la série
d'un fluide subtil avec lequel
cette substance des nerfs est en continuité, peuvent, indépendamment et sans
le concours de l'air et de l'éther, s'étendre à des distances indéfinies et se rapporter immédiatement
au sens interne d'un autre individu. »
« On concevra par là, comment les volontés de deux
individus peuvent se communiquer par leurs sens internes ; par conséquent,
comment il peut exister une réciprocité, un accord, une sorte de convention
entre deux volontés, et qu'on peut appeler être en rapport (75). »
« Gomme ce genre de sensations ne peut s'acquérir
que par la médiation des fluides, qui sont ainsi supérieurs en subtilité
à l'èther que celui-ci peut l'être à l'air commun; les expressions me
manquent autant, que si je voulais expliquer les couleurs par les sons; il faut
y suppléer par les réflexions qu'on peut faire sur lespresensations constantes des hommes et surtout
desanimaux, dans les grands événements de la nature, à des distances
inaccessibles pour leurs organes apparents; sur l'attrait irrésistible des
oiseaux et des poissons pour des voyages périodiques, et enfin sur tous les
phénomènes relatifs que nous présente le sommeil critique de l'homme (77).»
Ces présensations peuvent se rapporter môme au
passé ou à l'avenir, parce que voir le passé, c'est simplement sentir les
causes dans les effets, et voir l'avenir, c'est deviner les effets par les
causes. Tout ce qui a été, a laissé des traces ; de même, ce qui sera
est déjà déterminé par l'ensemble des causes (76).
Mais pourquoi l'état du sommeil est-il plus propre
que celui de veille à manifester ces différentes transmissions?
Mesmer répond à cette question avec une précision
parfaite. La cause en est double :
1° Parce que les fonctions des sens sont
suspendues (77) et la continuité du sensorium commun avec les organes
externes plus ou moins interrompue. « Les
impressions des matières ambiantes ne se font donc pas sur les organes des sens
externes, mais directement et immédiatement sur la substance même des
nerfs. Le sens interne devient ainsi le seul organe des
sensations (78). »
2° Parce que à la suite de l'engourdissement des
sens, les fonctions psychiques de la mémoire consciente, de l'imagination, de la réflexion, etc., qui en dépendent
médiatement ou immédiatement (77), sont, elles aussi, suspendues, et que par conséquent, les impressions directes de la
substance cérébrale, se trouvant délivrées de la pression des sens externes, «
deviennent alors sensibles par cela même qu'elles sont seules » (le
monoïdeïsme). « Gomme la loi immuable des sensations est, que la plus forte
efface la plus faible, celle-ci peut être sensible, dans l'absence dune
plus forte. Si l'impression des étoiles n'est pas sensible à notre vue
pendant le jour comme elle nous l'est pendant la nuit, quoique leur action soit
la même, c'est qu'elle est alors effacée par l'impression supérieure de la
présence du soleil (78). »
Pour les transmissions individuelles de l'homme à
l'homme, il faut encore admettre deux autres conditions :
1° Celle du rapport. L'action spéciale
entre deux êlre3 est favorisée par une sorte d'accord, par une
production naturelle ou artificielle d'un ton du mouvement ou d'un
mouvement tonique analogue, et qui rend un cerveau plus susceptible d'une
vibration appartenant à la même catégorie (24, 75) ;
2 Celle de l'éducation. Car la perfection
de ce sommeil critique varie non seulement suivant la marche de la crise, le
tempérament et les habitudes des sujets, mais dépend aussi, età un haut degré, d'une sorte d'éducation qu'on peut leur
donner dans cet état, et de la manière dont on dirige leurs facultés ; on peut
le comparer à cet égard à un télescope dont l'effet varie comme les moyens de
l'ajuster (81).
Dans un état favorable aux transmissions de tout
genre, l'homme entre en relation avec toute la nature, et on pourrait le
comparer à un liquide dont la surface parfaitement équilibrée, reflète comme
dans un miroir, toutes les images de l'univers, retrace fidèlement tous les
objets. Mais imaginez cette surface troublée par des secousses de toutes sortes
(impressions des sens ordinaires) et vous verrez le liquide agité par une
infinité d'ondes et de réactions, et la réflexion des images va disparaître.
Mais, évidemment, il est bien rare que toutes ces
conditions de perceptivité cérébrale soient réunies. Emus par certains cas
exceptionnels, différents observateurs ont cru pouvoir faire des somnambules
lucides à volonté. Ils ont oublié que c'est toujours en état du sommeil que les
rêves se mêlent à des sensations vraies. Ils ont confondu le magnétisme et le
somnambulisme pour livrer tous les deux à la risée des hommes sensés(*).
(*)F.-A. Mesmer, von D Kerner, Fmnkfurt-am-Mein,
1856, p. 79,
Mesmer ne se dissimule pas que même malgré toute
la réserve qu'on peut mettre vis-à-vis d'un sujet aussi délicat, on aura de la
peine à convaincre ceux qui n'ont pas eux-mêmes constaté les phénomènes. «
Supposons, dit-il, un peuple qui s'endorme nécessairement au coucher du soleil,
pour ne se réveiller qu'après son retour sur l'horizon : il n'aurait aucune
idée du magnifique spectacle de la nuit. Si on apprenait à ce peuple qu'il
existe au milieu de lui des hommes en qui cet ordre habituel a été troublé, et
qui, s'étant réveillés pendant la nuit, ont reconnu à des distances infinies
des corps lumineux innombrables, et pour ainsi dire de nouveaux mondes, on les
traiterait sans doute comme visionnaires, en raison de l'extrême différence de
leurs opinions. Tels sont, aujourd'hui, aux yeux de la multitude, ceux
qui prétendent que dans le sommeil, l'homme a la
faculté d'étendre ses sensations (80). »
« J'ai annoncé, dit-il encore, par le mémoire que
j'ai publié l'an 1779, les réflexions que j'avais faites depuis plusieurs
années sur l'universalité de certaines opinions populaires, qui, selon
moi, étaient les résultats d'observations les plus générales et les plus
constantes. Je disais à ce sujet, que je m'étais imposé la tâche de
rechercher, ce que les anciennes erreurs pouvaient renfermer d'utile et de vrai
; et j'ai cru pouvoir avancer que, parmi les opinions vulgaires de tous les
temps » (imposition des mains, visions et oracles, influence de certains
métaux, action mystique de l'homme sur l'homme, les jeteurs de sort, les
dompteurs, les communications à distance, les pressentiments et les sensations
simultanées, l'influence des vœux et de la prière, transmission de santé, du
pouvoir, des maladies, etc., etc.), «il en était peu, quelque ridicules et
mêmes extravagantes qu'elles paraissent, qui ne pussent être considérées comme
le reste d'une vérité primitivement reconnue (3). »
Et comme certains de ces procédés, par une
observance trop scrupuleuse (44), par une application aveugle (43) semblaient
rappeler d'anciennes opinions, d'anciennes pratiques justement regardées comme
des erreurs (89), la plupart des hommes consacrés aux sciences et à l'art de
guérir n'ont considéré ma doctrine que sous ce point de vue : entraînés par ces
premières impresssions, ils ont négligé de l'approfondir. D'autres, excités par
des motifs personnels, par l'intérêt de corps, n'ont voulu voir dans ma
personne qu'un adversaire qu'ils devaient abattre. Pour y parvenir, ils ont
d'abord employé l'arme si puissante du ridicule, celle non moins active et plus
odieuse de la calomnie ; enfin la publicité immodérée d'un rapport (1784) qui sera
dans tous les temps un monument peu honorable pour ceux qui ont osé le
signer. D'autres personnes, enfin
convaincues, soit par leur propre expérience, soit
par celle d'autrui, se sont exaltées et livrées à de telles exagérations,
qu'elles ont rendu tous les faits incroyables. Il en est résulté pour la
multitude faible et sans instruction des illusions et des craintes sans
fondement. Voilà quelles ont été jusqu'à présent, les sources de l'opinion
publique contre ma doctrine (89, 90). »
Jusqu'à présent... Oui ! jusqu'à 1886 !
« J'abandonne volontiers ma théorie à la critique,
déclarant que je n'ai ni le temps ni la volonté de répondre. Je n'aurais rien à
dire à ceux qui, incapables de me supposer de la droiture et de la générosité,
s'attacheraient à me combattre avec des dispositions purement hostiles, ou sans
rien substituer de mieux à ce qu'ils voudraient détruire ; et je verrais avec
plaisir de meilleurs génies remonter à des principes plus solides, plus
lumineux, des talents plus étendus que les miens, découvrir de nouveaux faits»
(ils ont découvert de nouveaux noms) « et rendre, par leurs conceptions
et leurs travaux, ma découverte encore plus intéressante. Il suffira toujours à
ma gloire d'avoir pu ouvrir un vaste champ aux calculs de la science et d'avoir
en quelque sorte tracé la route de cette nouvelle carrière (92). »
Telles étaient les opinions de l'illustre «
charlatan ».
On peut faire des réserves sur plusieurs points de
cette hypothèse, et, pour ma part, j'essaierai plus loin de présenter les faits
sous un aspect un peu différent; mais on conviendra, je crois, en comparant ses
idées avec celles de ses successeurs, que c'est là la seule théorie qui
mérite ce nom.
Comme nous sommes loin ici des grossièretés des
magnétiseurs avec leur fluide, qui se transporte, qui tourne les murs
et flotte dans l'air pour frapper le sujet prédestiné, et
s'installer dans son corps ! Sans égard aux avertissements de leur maître, ils
ont hypostasié,
substancialisé une action, en créant une
entité métaphysique nouvelle, tandis qu'il voulait lui, nous débarrasser des
anciennes ! Mais aussi comme nous sommes loin ici de ces banalités académiques
qui attribuaient tous les phénomènes du magnétisme à l'imagination, à
l'imitation et aux jongleries!
Heureusement, les préventions passent et
l'expérience reste.
Sans s'en douter, on commence à revenir à la
source; M. le Dr Despine (fils)(*) vient de publier en 1880,
c'est-à-dire cent deux ans après Mesmer, les réflexions suivantes :
(*) Dr P. Despine, Elude scientifique
sur le somnambulisme, Paris, 1880, p. 222-229.
« Explication du phénomène de la transmission
de la pensée. Une action à distance sur les phénomènes psychiques
des somnambules ne pouvant plus être mise en doute, cherchons à l'expliquer au
moyen des agents naturels. Disons en premier lieu que l'expression « action à
distance » est issue de la croyance qu'il y a du vide dans la nature. Or, il
n'en est point ainsi. »
Avant de continuer l'exposition des idées de M.
Despine, je ferai remarquer que s'il a parfaitement raison en rejetant l'action
à distance dans le sens absolu du mot, c'est-à-dire à travers le vide, il
s'avance un peu trop en affirmant la non existence du vide. C'était une erreur
de Mesmer, qui, lui aussi, s'imaginait le monde absolument plein. Cette
supposition est incompatible avec l'idée du mouvement, tel qu'il est nécessaire
pour expliquer une transmission quelconque. On peut bien se représenter le
mouvement d'une sphère qui tourne autour de son axe sans déplacement, mais
dès qu'il s'agit de transmettre un mouvement quelconque il faut bien admettre
un espace libre, un choc communiqué à travers cet espace libre, par
conséquent le vide. L'admission d'un milieu de plus en plus élastique, et
qui, en raison de cette élasticité, n'oppose aucun obstacle, ne nous servira à
rien, parce que, en admettant une matière, la plus subtile possible, on est
toujours réduit à lui assigner des particules séparées par des espaces
vides. Ou le vide existe ou le mouvement n'existe pas. Le mouvement étant un
changement de place, il faut une place pour pouvoir la changer. Il n'y a pas à
sortir de là. Je ne sais pas s'il en est ainsi pour « la chose en elle-même »
de Kant, mais ce que je sais, c'est qu'on se fait une illusion si on croit
pouvoir comprendre un mouvement sans le vide; un mouvement immobile, si
on me permet cette expression, — oui, mais celui-ci ne nous sert à rien —une
transmission de mouvement, non (*).
(*) J'ai développé ailleurs ces problèmes de
philosophie physique. Voir surtout mon traité : « La Force comme mouvement» (1879).
En tout cas, c'est là une question indépendante de
l'action mystique à distance. Le vide peut exister et l'action à distance à
travers le vide peut ne pas exister.
Les mathématiciens se rompent souvent la tête en
voulant calculer les actions et réactions qui doivent avoir lieu entre deux
points matériels, séparés par un espace vide. Peine perdue ! Entre deux points
matériels séparés par un espace vide, il n' y aura aucune action ni
réaction, « L'attraction universelle, comme qualité occulte des corps est
une idée insensée, infiniment plus difficile à comprendre que la transmission
de pensée. Et ce n'est pas moi qui le dit, c'est Newton. On a brutalisé,
idiotisé la théorie de Newton, comme celle de Mesmer, ne pouvant pas comprendre
la nécessité des idées subtiles pour des causes subtiles. Newton lui-même, et
c'est ici que M. Despine a parfaitement raison en le citant, rejetait une
action à distance. Voici, en effet ce que dit ce grand génie : « Il est
incompréhensible qu'une
matière brute (ou
quelconque) puisse,
sans l'intermédiaire de quelque autre chose qui ne
soit pas matériel, agir, opérer sur une autre matière sans contact mutuel. Que
la gravitation soit inhérente, essentielle à la matière, de manière qu'un corps
puisse agir sur un autre à distance à travers l'espace, sans l'intermédiaire de
quelque chose à l'aide de quoi leur activité, leur force » (leur mouvement tout
simplement) « puissent se transmettre de l'un à l'autre, me paraît une si
grande absurdité, que je ne crois pas qu'un homme qui ait la compétence de
penser aux matières philosophiques puisse jamais y tomber. »
Eh bien ! c'est cependant l'opinion de la majorité
des savants d'aujourd'hui. Mais continuons l'analyse de M. Despine : « Les
recherches des physiciens modernes confirment la manière de voir de Newton, en
ce sens qu'elles prouvent que le vide n'existe pas » (encore la même
confusion), « que l'espace est plein de la matière éminemment subtile appelée éther,
dont les attributions sont non seulement la transmission de l'électricité
et du magnétisme terrestre, mais encore celle de la lumière et de la chaleur »
(Une matière éminemment subtile veut dire une matière éminemment raréfiée, et
quand quelque chose est raréfié, c'est qu'il y a du vide entre ses particules).
« Les vastes régions interstellaires ne sont donc pas des régions de vide et
d'isolement. Nous les trouvons remplies de ce milieu qui s'étend partout, si
bien que quand une molécule d'hydrogène vibre dans Sirius, le milieu en reçoit
une impulsion ; mais la distance de cette étoile est si grande que cette impulsion reste trois années pour
arriver à la terre. Et cependant cette distance n'altère en rien les
vibrations transmises. » (Gela, c'est une autre question : on n'a pas été dans
Sirius pour pouvoir les comparer.)
M. Despine cite encore un passage d'Herbert
Spencer, dont je rapporterai un fragment :
« La découverte que la matière en apparence si
simple est, dans sa structure intime, étonnamment compliquée; et cette autre,
que ses molécules, oscillant avec une rapidité presque infinie, propagent leur
impulsion à l''éther environnant, qui la transmet à des distances
inconcevables, en des temps infiniment petits, nous conduisent à cette
découverte, plus merveilleuse encore, que les molécules de chaque sorte sont
affectées d'une manière spéciale par les molécules de même sorte gui existent dans les régions les plus
lointaines de l'espace »
C'est bien là l'idée de Mesmer.
M. Despine cite encore M. Bertrand de l'Académiepour
consacrer l'existence de l'éther et son action dans : les phénomènes de
lumière, de l'électricité, etc., puis il ajoute :
« Pourquoi n'aurait-il pas une égale importance
dans la nature
organique? Ne peut-on pas supposer
avec raison que ce qui, dans ce
milieu universel, est le principe de la lumière, de l'électricité et de la
chaleur, peut bien, uni à la substance nerveuse, être le principe de la vie chez
l'animal doué du système nerveux, et par conséquent le principe de
l'activité de ce système et de ses
diverses fonctions? Quand
on songe que ce système
n'est pas absolument nécessaire à la vie, puisque les végétaux et les animaux les plus
inférieurs en sont dénués, quand on songe que la
lumière, la chaleur et
l'électricité, c'est-à-dire les principales manifestations de l'éther, sont nécessaires à la
vie, puisque partout où elles sont insuffisantes, la vie végétale et la vie
animale sont impossibles, et
que la vie est d'autant plus active que ses manifestations sont plus
puissantes; quand on songe à
tout cela, disons-nous, n'est-on pas en droit de supposer que le principe de
la vie dans les corps organisés réside réellement dans ces trois
manifestations de l'èther, et que le système nerveux n'est
nécessaire que pour présidera la spécialité de chaque fonction, alors
que l'éther le met en activité?Cette
hypothèse, que nous émettons ici, nous paraît assez rationnelle pour que nous
nous permettions de la soumettre à l'appréciation des savants (285) ».
J'avoue que je ne comprends pas bien l'avantage de
ce transport dans l'éther du principe de l'activité nerveuse et
organique en général; je ne crois pas qu'il deviendrait par cela plus
compréhensible. On a mis déjà tant de choses sur le dos de cet aimable
intermédiaire! M. Despine attribue à l'éther la chaleur, la lumière,
l'électricité, le magnétisme terrestre, la gravitation, l'attraction
moléculaire, les affinités chimiques, les fonctions de la vie organique, celles
de l'automatisme et enfin celle du cerveau. Je crois qu'il ne reste plus
grand'chose à distribuer. Si, reste la Providence. Mais cela a déjà été fait.
Spiller (Gott im Lichte der Naturwissenschaften) attribue à l'éther,
outre toutes ces belles choses, encore la divinité. Dieu, c'est l'Ether,
dit-il. Je ne vois pas d'inconvénient à ce qu'on aille si loin, mais alors
pourquoi s'arrêter? Appelons le Fils la lumière, l'Esprit-Saint l'électricité,
et tout sera expliqué. Il ne restera qu'à comprendre, comment l'Ether construit
les organismes et veille sur l'humanité...
Revenons à la suggestion mentale.
« D'après ces données, continue M. Despine, on
conçoit comment l'activité cérébrale, qui préside aux manifestations psychiques,
puisse sous ce?'taincs conditions d'impressionnabilité »
(lesquelles ? une théorie de transmission devrait les préciser), « retentir
d'une façon efficace sur le cerveau d'un autre individu au moyen de l'éther,
y déterminer une activité de même nature, et y faire surgir des éléments
instinctifs, des pensées, des représentations mentales et des volontés
semblables. Tout acte psychique a incontestablement pour cause une modification
cérébrale des vibrations, un mode particulier d'activité dans les cellules de
la substance grise du cerveau. Ces vibrations ne sont pas, il est vrai,
susceptibles d'imprimer, par
l'intermédiaire de l'éther, des vibrations semblables dans les cerveaux sains
(?) environnants. Cependant, quelques faibles que soient ces vibrations,
elles ne se propagent pas moins au dehors, frappent ces cerveaux sans effet.
Mais, supposons que parmi ces cerveaux, il s'en rencontre un, qui soit dans un
état d'impressionabilité telle, qu'il soit influencé par les vibrations
éthérées, provoquées par l'activité d'un cerveau sain, et que ces vibrations
produisent dans ce cerveau impressionnable des vibrations identiques :
l'activité de cet organe donnera certainement lieu à des idées semblables. Ainsi
s'explique naturellement la transmission de la pensée, de la volonté d'un
individu à un autre, sans signes extérieurs. Si cette action est rare, cela ne tient ni au mode d'action du fluide
éther, ni aux lois qui dirigent ce mode d'action, deux, choses qui ne changent
pas ; cela tient à l'état particulier dans lequel le système nerveux peut être influencé
par celte action si faible, état qui réside surtout dans une sensibilité
extrême, anormale,
pathologique (?) et heureusement rare de ce système. L'action de l'agent est toujours
la même ; ce qui
varie et ce qui rend le phénomène rare, c'est l'état des organes nerveux qui reçoivent l'action
de l'agent. »
C'est juste, quoique assez vague.
« Au moyen de cette cause de transmission à
distance ? transmission qui n'est pas douteuse, et qui ne peut tenir surla réserve pour le cas présent, que parce qu'elle n'est
pas encore entrée dans le domaine de nos connaissances vulgaires, s'explique
non seulement la transmission de la pensée chez les somnambules, mais encore la
raison par laquelle les personnes, dont la constitution nerveuse est puissante,
dont l'activité cérébrale est énergique et dont la volonté est forte, sont plus
aptes à magnétiser que les personnes à constitution faible. On s'explique aussi la contagion nerveuse, admise par
M. Bouchut(*), contagion qui propage à distance,
dans certaines conditions, les phénomènes somatiques et psychiques, qui
caractérisent les diverses folies épidémiques ; on s'explique organiquement la
contagion des éléments instinctifs, la contagion morale; ou s'explique
l'ascendant que les ames fortes exercent sur les âmes faibles » (mais si elle frappe
sans effet les cerveaux sains, comment peut-elle transmettre tout cela?...)
(*) Voici le passage significatif de cet éminent
observateur : « On dirait que dans certains cas, notamment pour ce qui concerne
les névroses convulsives, il existe une fiction physique directe du malade sur
l'homme sain, par une émanation nerveuse dont l'influence produit à distance
l'état convulsif, car enfin il est difficile de toujours expliquer le fait par
l'imitation, telle qu'on la comprend habituellement. Quoi qu'il en soit, à
l'encontre des autres modes de contagion qu'on croit connaître, en les
attribuant à des miasmes, le choléra, parexemple, onne connaîtrien de la cause des névroses epidémiques,
chorée, hystérie, pas plus de leur principe contagieux, si tant est qu'il en
existe un, que du véhicule dans lequel il serait enfermé. Il est facile de
faire des suppositions a cet égard, mais il est impossible d'en démontrer la
nature... L'action de cette contagion nerveuse est extrêmement puissante et
presque sans limites. Elle s'exerce sur l'homme et sur les animaux, à tous les
âges, principalement dans la jeunesse, et son influence est plus grande chez la
femme que chez l'homme. Elle tient à la fois de la contagion par l'apparence
d'un agent contagieux et de l'imitation, par son caractère moral et mental. »
(Bouchut, De la contagion nerveuse et de l'imitation dans leurs rapports avec
les maladies nerveuses, 1862, p. 14.)
Je cite d'après J. Kambosson: Phénomènes nerveux,
intellectuels et moraux, leur transmission par contagion. Paris, 1883, p. 200,
20l. Cet auteur ne parle pas de la suggestion mentale, mais il formule une loi
de transmission du mouvement expressif ainsi conçue : « Un mouvement cérébral
ou psychique peut, en traversant divers milieux, devenir purement
physiologique, puis physique, puis de nouveau physiologique, et enfin cérébral
ou psychique, sans se dénaturer, c'est-à-dire en conservant le pouvoir de
reproduire tous les phénomènes qui sont sous sa dépendance » (p. 187). Cette
loi
peut être considérée comme la formule générale des théories
psycho-physiques. (Voir le chapitre suivant.)
<< On s'explique pourquoi les procédés
magnétiques, les passes, soit au contact, soit à distance, peuvent produire les
divers phénomènes dits magnétiques. On s'explique pourquoi les organes rendus
très impressionnable, par une
maladie et les organes les plus fournis de
ganglions et de nerfs, tels que la tête, l'épigastre, le trajet des cordons
nerveux, le cou, les bras, les extrémités digitales, sont. les parties les plus
impressionnées par les passes » (mais c'est alors le nombre de fibres nerveux
qui explique tout cela, et non la théorie de l'éther) « on s'explique
enfin cette action si remarquable de la volonté de certains individus sur
d'autres individus, sans signe extérieur... effet que nous avons vu se produire
d'une façon si remarquable par Castellan, condamné pour viol aux assises de
Draguignan (227). »
Un peu plus loin l'auteur signale comme cause de
cette impressionnabilité particulière des sujets suggestibles mentalement : «
les affections névropathiques, hystériques, et l'anémie (229) ».
C'est un lieu commun des hypnotiseurs, que de
confondre tout cela avec la sensibilité hypnotique qui est un caractère primordial,
indépendant de toute maladie. On peut être éminemment sensible et tout à fait
bien portant. Il est seulement plus facile à une personne hypnotisable de
devenir hystérique qu'à une autre, ou au moins l'hystérie prend alors le
caractère convulsif de la grande hystérie. Les névropathe en général ne sont
pas plus sensibles que les personnes bien portantes. (Dans le service de M. le
Dr Aug. Voisin à la Salpêtrière, nous n'avons trouvé que 28 sur 100.
Chez les individus bien portants la proportion est de 30 p. 100 environ. Quant
à l'anémie (encore une erreur propagée parle professeur Heidenhain!), elle est plutôt une condition
défavorable; en tout cas, un cerveau anémique n'est pas nécessairement
plus impressionnable qu'un cerveau hyperémique. J'admettrais plutôt le
contraire.
Enfin,il termine par la réflexion suivante : «
S'il n'intervient ni fluide nerveux, ni fluide magnétique dans les phénomènes
dits de magnétisme animal, ainsi que le supposait l'ancienne théorie, le fluide universel y intervient positivement, si ce n'est
comme cause directe des phénomènes, du moins comme agent de transmission du
mode d'activité du système nerveux d'une personne, au système nerveux d'une
autre personne. »
En somme, entre la théorie de M. Despine et celle
de Mesmer, qu'il ignore ; il n'y a que quelques différences de détails, si je
ne me trompe pas, à l'avantage de cette dernière.
Mesmer croyait, comme Spencer, que les particules
d'une certaine matière sont affectées principalement par les particules qui ont
des mouvements analogues et, guidé par cette pensée, il a admis une série de
mouvements de plus en plus subtils, et une série d'états de matières de plus en plus raréfiées à l'état
solide, liquide, gazeux, éthéré et un état encore plus subtil, du fluide universel
ou de la matière primitive, qui peut elle aussi présenter des degrés, qui nous
sont inconnus. Bref, il a divisé le travail de la nature, et distingué
le fluide universel, susceptible surtout de vibrations vitales, de l'éther, auquel il abandonne principalement la lumière. A
vrai dire, nous ne savons rien de toute cette organisation; mais, puisque cela
ne tient qu'à nous, nous pouvons nous permettre le luxe de plusieurs séries ;
c'est au moins plus juste, que de rejeter tout sur le dos d'un seul fluide.
Puis, je crois qu'il n'y a pas de limites absolues dans la nature, et j'aime
mieux la graduation de Mesmer, que
le fluide, sans doute impondérable, de M. Despine, c'est-à-dire de la majorité
des physiciens modernes. Ce fluide, qui n'est qu'une négation absolue delà matière « pondérable », constitue une espèce de
matière absolument contraire à tout ce que nous savons de la matière ordinaire,
et, disons-le franchement, contraire au sens commun. Les particules de la
matière ordinaire s'attirent, celles de l'éther se repoussent, etc., un tas de
fantaisies ! L'éther est un fluide impondérable.
Or, si fluide veux dire quelque chose, fluide
impondérable veut dire un non-sens. Un fluide, c'est-à-dire quelque chose qui
peut couler, doit être poussé par quelque chose et par conséquent, peser
sur quelque chose. D'ailleurs on admet que les molécules de l'éther sont
attirées par la matière ordinaire, et lorsque un corps est attiré par un autre corps, il pèse sur
lui. Puis, l'éther ne peut pas
remplir tout l'espaee, précisément parce qu'il est raréfié. Enfin,
si c'est lui qui doit nous expliquer les attractions et la pondérabilité, il ne peut pas être en luimême ni pondérable, ni impondérable, puisque ce n'est que
par une relation entre lui et la matière ordinaire que ces qualités se
manifestent.
En un mot, je comprends la nécessité d'un gaz plus
raréfié que les gaz que nous connaissons, c'est-à-dire plus raréfié que
l'hydrogène (il y en a peut-être plusieurs — je n'en sais rien), maisjene comprends pas une matière
qui n'est pas matière, un corps raréfié qui supprime le vide, un deus ex
machina qui doit tout expliquer, sans être lui-même compréhensible. J'aime
mieux mon ignorance qu'une science pareille. Et je supplie les mathématiciens
de ne pas s'imaginer qu'ils peuvent découvrir quoi que ce soit, en
dehors des relations fondées sur l'expérience. Un psychologue peut bien savoir
cela. Il peut estimer autant qu'on voudra, les quatre, cinq et n dimensions
qu'on lui développe à l'aide de symboles abstraits, mais il avoue franchement,
qu'il peut bien s'imaginer les trois dimensions, mais pas plus. Si
Zoellner vivait encore, il aurait sans doute expliqué la transmission mentale
par un passage à travers la quatrième dimension, et nous aurions eu une théorie
en plus.
Sans cela, il ne nous reste qu'à signaler une
dernière, uniquement pour effectuer une transition, entre les hypothèses
précédentes et la nôtre.
Cette transition nous la trouverons dans la
théorie de Puységur.
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