CHAPITRE IV L'HYPOTHÈSE D'UNE ACTION PHYSIQUE DIRECTE
Théorie du fluide magnétique. — Le fluide vital de
Lecat. — Théorie de Deleuze. — L'attraction. — Analogie avec l'aimant. —
L'action à grande distance. — Les limites. — Le merveilleux
et
l'habitude. — Le fluide et la volonté. — La démagnétisation. Théorie de
Lafontaine. — La « projection du fluide ». — Réflexions.
La plupart des magnétiseurs admettent l'existence
d'un fluide nerveux, vital ou magnétique.
On a beaucoup plaisanté sur ce fluide, et il faut
avouer que le sujet s'y prête. Mais ceux qui ont beaucoup expérimenté sont
seuls capables de juger la question, et ceux-là vont nous dire que l'apparence
est souvent telle, que si quelque chose passait du magnétiseur au sujet.
Ce fluide subtil doit servir d'intermédiaire entre
l'esprit et le corps. C'est lui qui excite les muscles, et transmet les
sensations au cerveau ; c'est lui aussi qui, sous l'impulsion de la volonté, se
projette au dehors pour affecter les nerfs du sujet. Etant d'une nature par
excellence mobile, s'il subit l'influence du milieu, aussi bien que les
impulsions de la pensée, il reflète par conséquent la personnalité de l'homme,
ses sentiments et sa volonté, il s'imprègne pour ainsi dire, des
modifications de notre esprit; en s'unissant à un autre fluide semblable, quoique
Individuellement différent, et peut faire passer
dans celui-ci les mêmes modifications virtuelles. C'est donc le fluide qui
transmet la pensée, celle-ci n'ayant pas besoin de quitter son corps, pour agir
sur un autre corps.
Le premier qui a exposé cette théorie fut Lecat
(*), docteur en médecine et professeur de physiologie. Son fluide s'appelle
fluide animal, et il est intéressant à voir que déjà, en 1767, on
s'efforçait à expliquer certaines transmissions mystérieuses. « Ce fluide, dit
Lecat, affecté du caractère particulier d'une passion, en porte l'impression jusque
dans le fluide animal des autres individus (154), » car « les sensations
et les pressions consistent dans des modifications du fluide animal,
et ces caractères se communiquent aux fluides de même espèce, et sont
susceptibles de changement à tout instant (549) ».
(*) Lecas, Traité des sensations, Paris, 1767, p.
154,242.
Ce fluide est une émanation, que l'auteur confond souvent avec les
émanations odorifères, comme du reste la plupart des magnétiseurs.
Citons encore un dernier passage :
« Dès qu'on se rendra aux faits évidents qui
prouvent que les différents caractères du fluide animai et des fluides végétaux
produisent dans les fluides des autres individus des émotions, des changements
de caractères, des révolutions considérables, suivant leur
consonnance ou dissonnance, on n'aura pas de peine à concevoir tous les
effets qui résultent de leur concours naturel ou de leur conflit, de quelque
genre que ce soit, intellectuel, animal ou animo-végétal (242). »
Telle est, en quelques mots, la théorie du fluide
magnétique.
Mais, pourquoi magnétique?
Pour répondre à cette question, écoutons ce qu'en
dit le principal promoteur de cette théorie, J.-P.-F. Deleuze :
<< Un somnambule saisit la volonté de son
magnétiseur, il exécute une chose qui lui est demandée mentalement. Pour se
rendre raison de ce phénomène, il faut considérer les somnambules comme des
aimants infiniment mobiles : il ne se fait pas un mouvement dans le cerveau
de leur magnétiseur sans que ce mouvement ne se répète chez eux, ou du moins
sans qu'ils ne le sentent(*). »
(*) Deleuze, Histoire critique du magn. Paris,
1813, p. 481.
Mais c'est sartout le phénomène plus évident et
plus fréquent de l'attraction qui fit penser à cette analogie. On se
rappelle l'expérience de Bruno. Elle montre ce phénomène à un degré
exceptionnel ; mais il est très commun de voir la main du sujet attirée par
l'approche de la main du magnétiseur, et suivre ses mouvements. Un aimant
approché du sujet produit le même phénomène ; et quoique cette action ne soit
pas à proprement parler magnétique, on comprend que de pareils phénomènes aient
pu déterminer le choix du mot « magnétisme animal », qui n'est pas plus bête
que celui d' « électricité », donné à des phénomènes qu'on connaît, et qui
n'ont rien à faire avec l'ambre (électron).
Puységur, lui aussi, fut frappé de l'analogie qui
existe entre une boussole et un sujet mentalement suggestible; mais, comme nous
allons le voir, il ne s'arrêta pas à cette analogie apparente.
Deleuze fait encore une autre comparaison : « On
sait, dit-il, que si l'on place à côté l'un de l'autre deux instruments à
l'unisson, et qu'on pince les cordes du premier, les cordes correspondantes du
second résonnent d'elles-mêmes. Ce phénomène physique est semblable à celui qui
a lieu dans le magnétisme (p. 180). »
D'après cette dernière analogie, ce serait le
fluide magnétique qui transmettrait les vibrations psychiques, comme les vibrations
sonores sont transmises par l'air.
Quant à l'action à une plus grande distance, voici
ce qu'en dit cet auteur :
« Quoiqu'il soit très difficile d'expliquer
comment le fluide magnétique peut agir d'un appartement à l'autre, la plupart
des magnétiseurs en sont convaincus. J'ai moi-même fait des expériences qui
tendent à le prouver. Cependant, ce phénomène étant du nombre de ceux qui me
paraissent inconcevables, j'invite les magnétiseurs à l'examiner de nouveau
(1813) et à ne le croire vrai qu'après avoir constaté par leur propre
expérience. Au reste, la lumière et le son se portent à de très grandes
distances, sans qu'on puisse concevoir dans le mobile qui les envoie, une force
assez grande pour les pousser rapidement, même au travers des corps. Que la
lumière soit une émanation des corps lumineux, ou un ébranlement imprimé à
l'éther, il n'est pas plus aisé de comprendre comment l'éclat d'un charbon ou
d'une bougie se fait apercevoir instantanément à une grande distance au travers
des corps transparents, ni comment la lumière d'une étoile arrive jusqu'à nous.
Peut-être des phénomènes que nous refusons de croire parce que nous ne les
avons point observés, ne sont ils pas plus incompréhensibles que d'autres, qui
ne nous étonnent point parce que nous les voyons tous les jours (p. 85). »
Puis, par rapport aux conditions de l'action, il
ajoute :
« Pour que le fluide qui part de moi agisse sur
celui de l'homme queje magnétise, ilfautque les deux fluides s'unissent qu'ils aient le même ton de mouvement. Si
je touche avec volonté et avec attention, et que celui sur lequel je veux agir
soit dans un état passif ou d'inaction, ce sera mon fluide qui
déterminera le mouvement du sien. Il se passe alors quelque chose de semblable
à ce qui a lieu entre un fer aimanté et un qui ne l'est pas : lorsqu'on passe
plusieurs fois et dans le même sens l'un sur l'autre, le premier communique à
l'autre
son mouvement ou sa vertu. Ceci n'est point une
explication, mais une comparaison (p. 91). »
« Une fois que les nerfs sont abreuvés d'une
certaine quantité de fluide, ils acquièrent une susceptibilité dont nous n'avons aucune idée
dans l'état ordinaire. Considérez l'individu magnétisé comme faisant en quelque sorte partie de son
magnétiseur, et vous ne serez plus étonné que la volonté de celui-ci agisse sur lui
et détermine ses mouvements. Voilà tout ce que je puis dire sur le principe de
l'action magnétique et sur l'influence de la volonté (p, 93). »
Evidemment ce n'est pas une explication. Mais aussi ni Deleuze ni aucun de ses successeurs ne se
sont point flattés
d'avoir expliqué tout le mystère. Ils ont seulement insisté sur la nécessité
d'admettre une action physique, qu'ils résument par les mots : émission du
fluide, pour
concevoir, autant que possible,
les différents phénomènes de transmission. « La volonté, dit Lafontaine,
ne peut agir matériellement
sur un autre corps. Notre
volonté n'agit que sur nous-mêmes, en produisant une sécrétion plus
active au cerveau et des contractions au plexus; delà l'émission d'une plus grande quantité de fluide et plus d'intensité
dans l'action... Nous pouvons
donc dire avec raison que les phénomènes magnétiques ont une seule et
unique cause, le fluide vital, et que la volonté n'est ici qu'un accessoire, comme en toutes choses... Ce qui a fait
penser que la volonté agissait sur le magnétisé, c'est un des effets qui se
présentent dans l'état
somnambulique. Un somnambule, dont la lucidité est développée, voit la pensée
du magnétiseur et obéit à
l'ordre mental. C'est une transmission de pensée; on a conclu de
là que la volonté, à laquelle le sujet était ainsi soumis devait être la cause;
mais on a fait erreur on a confondu la cause avec l'effet. La transmission de
pensée n'est qu'un résultat de l'état particulier dans lequel se trouve le
sujet. Si le magnétiseur n'est pas dans
une disposition de santé et de force convenables,
s'il est fatigué, épuisé, par un excès quelconque, il ne produira rien ou très
peu » (il pourra toujours hypnotiser), « bien qu'il y mette toute la
volonté dont il est doué. Si, au contraire, le magnétiseur est plein de force
et de santé, et qu'il magnétise machinalement, avec distraction, sans volonté
bien exprimée, il produira cependant des effets positifs... Pour faire
cesser l'état magnétique, il faut démagnétiser, il faut dégager le sujet
ou le membre sur lequel on a agi, de
tout le fluide qu'on lui a transmis, et, par cela seul que le magnétiseur voudra
que le membre ou le magnétisé lui-même soit remis dans son état normal, cela
ne sera pas; il lui faut encore agir physiquement et s'il ne le fait
pas ou s'il le fait légèrement, il en résultera souvent des malaises qui
pourront dégénérer en accidents graves. »
(Cette dernière remarque, indépendamment de la
théorie du fluide, est très juste. On parle souvent des accidents
nuisibles à la suite d'une magnétisation. Eh bien! jamais (et je m'appuie sur
une expérience de dix-neuf ans), jamais une magnétisation, faite dans des
conditions régulières, ne peut faire de mal; au contraire, elle doit toujours
produire plus ou moins de bien; le cas le moins favorable est quand l'effet est
nul. Mais les expériences faites à la hâte, pour produire de l'effet, par
des magnétiseurs ambulants ou par des hypnotiseurs qui n'ont pas étudié la littérature
du sujet, sont très souvent nuisibles, et la cause principale des accidents est
une démagnétisation insuffisante. On diminue de moitié l'effet favorable
du magnétisme et quelquefois on cause des troubles sérieux, àla suite d'un réveil prématuré, trop brusque ou incomplet.)
« Les partisans de la volonté, dit encore le même
auteur, semblent s'appuyer sur un autre exemple pour défendre leur cause;
lorsqu'un magnétiseur endort à distance, sans faire un mouvement, un sujet
qu'il a l'habitude de magnétiser, ou même qu'il magnétise pour
la première fois, ils prétendent que la volonté agit seule, C'est une erreur;
le magnétiseur, en se concentrant en lui-même, provoque l'émission du fluide,
qui va frapper le sujet et l'endort. Là, comme partout, il y a une simple
projection du fluide vital(*). »
(*) L'Art de magnétiser, p. 25-34.
Cette théorie, assurément, est bien simple. Si le
fluide existait, il serait assez commode pour l'explication de faits et, il
faut le dire, que souvent, surtout dans les applications thérapeutiques ; il
faut agir ainsi, comme si le fluide existait. Mais, d'abord, il est certain
que, dans un grand nombre de faits, l'intervention du fluide est théoriquement
inutile, et que là où nous sommes obligés de reconnaître une action physique,
elle ne prouve pas encore le déplacement, ni même l'existence d'un fluide
particulier. Pour dire tout en un mot : la théorie du fluide est trop simple
vis-à-vis de la complexité de faits et inutilement compliquée vis-à-vis de
faits simples.
Cependant, ceenquoiLafontaine
a parfaitement raison, c'est que, dès qu'on admet une action à distance, il
faut bien admettre une action physique. La pensée, comme telle, ne peut
ni se promener, ni rayonner ailleurs que dans un cerveau qui lui
appartient, ou auquel elle appartient. Mais l'émission, ou transport, aussi
bien que l'existence même d'un fluide vital particulier ne pouvant être
démontrée, il nous faudra chercher un principe plus positif, pour élucider
notre problème.
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