CHAPITRE III L'HYPOTHÈSE D'UNE ACTION PSYCHIQUE DIRECTE
Théorie des spirites. — Les pérégrinations d'une
âme. — L'âme ou l'esprit? — Une communauté mentale universelle. — Une
association pour deux sous ! - Théorie de Chardel et d'Allan Kardec. — Les «
rayons de l'esprit ». — Une série d'interprètes. — Théorie du D Billot et du
marquis de Mirville. — Les esprits bons et mauvais. — Fantaisies
extrascientifiques. — La crédulité et l'incrédulité à outrance. — Un lauréat de
l'Académie des sciences et un membre de l'Académie des sciences morales et
politiques. — Une prophétie amusante.
Le sympathisme de Bertrand, sans être clair,
n'avait rien de mystique. C'était une sorte d'induction dans le sens
électrique du mot. Une pensée induisait une pensée analogue, comme un courant
électrique induit un courant électrique analogue. Etienne passait directement
d'un cerveau à un autre cerveau. Etait-ce une action à distance, à une très
petite distance (car Bertrand n'en admettait * pas une autre)? Sans doute; mais
il ne s'est pas prononcé là-dessus. Ce passage n'a pas été éclairci.
Plusieurs magnétiseurs ont voulu combler cette
lacune, en admettant quelque chose qui passe, et, comme de raison, ont
prêté à cet intermédiaire des qualités tantôt psychiques et tantôt physiques,
suivant l'inclination de leur esprit.
Arrêtons-nous un moment àcette première hypothèse.
Mon âme agit sur une autre âme. Quoi de plus
simple que de supposer un déplacement réel de mes pensées ? Ce n'est pas cela
qui embarrasserait un spiritiste. Si ma pensée peut mouvoir mon corps et la
pensée de mon sujet le sien, il suffit de supposer que ma pensée est passée
dans son cerveau, pour comprendre tout. On voit comme c'est clair.
Quand il s'agissait d'expliquer la vue à distance,
on disait tout simplement que l'âme du sujet, après avoir quitté momentanément
son corps, était allée voir ce qui se passait à cent lieues, puis retournait et
racontait ce qu'elle venait de voir.
Il était un peu ennuyeux de laisser ainsi le corps
sans âme; mais les spiritistes ont trouvé le moyen d'y remédier: l'âme restait
sur place, c'est l'esprit qui se chargeait de l'excursion.
Pareillement pour la transmission de pensée. L'âme
(ou l'esprit, ad libitum) n'ayant pas de limite comme le corps, pouvait
bien s'allonger un peu pour occuper momentanément une position étrangère,
exécuter ce qu'il y avait à exécuter, puis se replier sur elle-même et rentrer
dans sa coquille. Descartes a bien reconnu l'impossibilité d'une action de la
pensée sur l'étendue (la matière), mais non pas sur une autre pensée.
Par conséquent elles pouvaient s'entremêler; et si
quelque chose devait nous étonner dans cette affaire, c'est que cela leur
arrivât si rarement. On devait plutôt s'attendre à une communauté universelle.
— Passe-moi ton expérience et moi je te passerai mon espoir... Voilà ce qui
serait commode. Un seul pourrait apprendre pour tout le monde, et puis
revendre ses idées directement, à tant la série : une association pour deux
sous, et même deux pour un sou, puisqu'il est prouvé que celui qui communique
ses idées au somnambule n'y perd rien.
Malheureusement, ce commerce est encore prématuré.
Nous ne sommes même pas fixés là-dessus, si une âme, ou une pensée d'une âme,
peut quitter son corps; et si, après l'avoir quitté, elle devient plus
puissante que tout à l'heure. Ce qu'il faudrait prouver avant tout.
Au lieu de supposer un passage direct, certains
spiritualistes se sont contentés d'une action également mystique, mais plus
vague encore. « On conçoit (?), dit Chardel (*) que les obstacles et les
distances disparaissent pour une âme lucide. Elle ne s'en inquiète plus ; elle
se livre naturellement à ce nouveau mode d'investigation et paraît ne faire en
cela que recouvrer son genre d'action qui lui est propre (Chardel
n'indique pas les sources de son savoir), et que le relâchement des liens de la
vie vient de lui rendre ».
C'est simple comme bonjour.
D'autres, sans admettre un déplacement réel ou un
élargissement mystique des facultés, laissent entrevoir un « rayonnement »
presque physique :
« L'esprit, dit le grand maître du spiritisme(*)
n'est pas
renfermé dans le corps comme dans une boîte : il rayonne
tout alentour; c'est pourquoi il peut se
communiquer à
d'autres esprits, même dans l'état de veille,
quoiqu'il
le fasse plus difficilement que pendant le
sommeil. »
(*) C. Chardel, Essai de
psychologiephysioi.Pàris, 1838,p. 286.
C'est joli ; seulement il faudrait prouver qu'il
existe une analogie entre une âme et une lanterne. Ce qui, du reste, ne
suffirait pas encore, puisqu'une lanterne éclaire seulement, tandis qu'une âme
peut commander des mouvements. Il est vrai qu'un rayon de lumière peut mouvoir
un radiomètre de Crookes, mais on n'a pas encore déterminé ce que c'est qu'un rayon
de l'esprit, ni ce dont il est capable.
On sait que les spirites admettent encore une
transmission de pensée entre les âmes incarnées et les esprits affranchis. «
Les esprits n'ont que le langage de la pensée; ils n'ont pas de langue
articulée », assure Allan Kardec (*), et on peut le croire sur parole.
(*) Allan Kardec, Le Livre
des esprits. Paris, 1862, p. 185. (*) Le Livre des médiums, Paris,
1862, p. 271.
Donc, si un esprit a quelque chose à nous dire, il
est obligé de se servir d'un interprète. Cet interprète, c'est le médium.
« C'est l'esprit du médium qui est l'interprète,
parce qu'il est lié au corps qui sert à parler... » (p. 268). Mais le plus
souvent ce seul intermédiaire ne suffît point : « l'esprit familier est
presque toujours celui qui sert d'interprète, pour communiquer au médium la
pensée de l'esprit évoqué, quand celui-ci est assez élevé pour ne pas
juger convenable de venir personnellement, ou quand d'autres occupations l'en
empêchent. La pensée entre esprits, se communique sans le secours du langage
parlé et directement. Si tu évoques un esprit qui ignore ta langue, il transmet
directement sa pensée à ton esprit familier, qui la traduit dans la
langue que tu connais et qui t'es familière (*). »
(*) J. Roze, Révélations du monde des esprits, 2 série. Paris,
1862, p. 18.
Certains spiritualistes sont allés plus loin ; ils
admettent la nécessité d'interprètes spirituels non seulement pour une
communication entre un homme vivant et un esprit évoqué, mais aussi entre le
magnétiseur et son sujet. « L'influence que l'homme exerce sur l'homme par
l'action du magnétisme, dit lé Dr Billot(*), vient d'un auxiliaire
ou inconnu ou méconnu et dont la présence peut seule donner la solution
desphénomènes magnétiques. »
(*) Billot, Recherches psychologiques, etc. Paris, 1839, t. I, xii,
Cet auxiliaire, c'est le monde des esprits, bons ou mauvais; surtout
mauvais, assure M. le marquis de Mirville. Ces auteurs se sont placés au
point de vue des exorcistes : l'homme n'est pas capable de percevoir la pensée
d'autrui; par conséquent s'il parait la percevoir, c'est que son ange gardien —
ou le diable — lui en ont soufflé mot. Nous ne perdrons pas notre temps à
examiner ces
fantaisies extrascientifîques. Notons
seulement que, si la
crédulité peut mener si loin, une incrédulité quand
même n'en est pas du tout préférable. « Le doute,
a -dit Armago, est une preuve de modestie, et il a rarement nui aux progrès des sciences. Oh rien pourrait
dire autant de l'incrèdulité ». — Si on voulait avoir une preuve éclatante
de ce que peut produire un scepticisme
pathologique, on n'aura qu'à lire M. Mabru, « lauréat de l'Académie des
sciences ». Cet auteur a écrit un livre de 560 pages (*)
pour dire qu'il n'a rien vu en fait de magnétisme (p. 5), malgré toutes les lettres qu'il a
écrites et tous les concours qu'il a institués personnellement. Pourlui, « le prétendu somnambulisme magnétique
n'existe pas plus que le fluide, et les phénomènes qu'on attribue au
somnambulisme, ne sont qu'une pure illusion (p. 356). » Puységur était dupe de
ses servantes, qui simulaient ta clairvoyance « pour se faire augmenter
leurs gages », etc.
(*) F. Mabru, Les Magnétiseurs
jugés par eux-mêmes. Paris, 1885.
Il admet, lui aussi, un interprète pour les
phénomènes de transmission, savoir... un compère. « Pour ne pas être dupe, de tous ces jolis
tours répétés si souvent avec avantage dans certains salons
magnétiques, dit-il, le moyen est bien simple : il ne faut
qu'une chose supprimer le compère. » « Il n'y a ni fluide animal, ni
somnambulisme artificiel, ni magie, ni sorcellerie ; toutes ces pré- tendues
sciences ne possèdent en réalité
aucun fait scientifique, et quand, à force de retenue, de gêne et de
contrainte, on parvient à provoquer
la somnolence chez un
malade ou chez un sujet
qu'on a longtemps fatigué (ce qui s'obtient chez une personne bien portante et
dont les sens sont reposés), ce sommeil n'est que le sommeil ordinaire. Il ne jouit
aucunement des propriétés merveilleuses du prétendu sommeil magnétique. Il
existe souvent des tours de compère, mais, en dehors de ceux-ci, il est complètement
faux qu'il existe entre l'endormeur et son sujet une relation ou
un état
psychique autre que les relations
ordinaires de la vie commune. Non seulement la chose n'existe pas, mais elle
ne peut pas exister... (p. 483). »
« Il est des erreurs, dit Cabanis, dont les hommes
d'esprit sont seuls capables. »
M. Mabru n'a pas cette excuse, mais il en a une
autre :
La Bruyère a dit : « Tout l'esprit
qui est au monde est inutile à celui qui n'en a pas ».
Dernièrement, M. Mabru a été surpassé par un
membre de l'Académie des sciences politiques et morales. M. Mabru voulut au
moins s'instruire, il demandait qu'on lui fasse voir des faits probants. M.
Desjardins, lui, ne veut rien voir et ne permet pas à d'autres de regarder. Il
condamne les études hypnotiques. Il n'a rien étudié, cela va sans dire, mais il
est parfaitement convaincu que toutes les expériences de suggestions,
thérapeutiques, pédagogiques et autres « ont piteusement échoué ». Gela
n'empêche pas qu'elles soient nuisibles et criminelles. On devrait punir non
seulement les hypnotiseurs, mais aussi les hypnotisés « car l'homme n'a
pas le droit d'abdiquer son humanité et son libre-arbitre ».
On peut espérer que l'honorable jurisconsulte ne
s'arrêtera pas là. Il lui reste à proposer une loi contre ceux qui dorment dans
la nuit, vu qu'il ne doit pas être permis à l'homme de se transformer
volontairement en une masse inerte et d'abdiquer son libre-arbitre.
« Gomme bien on pense, dit à ce propos M. P.
Favreuil, cette éloquente protestation a été unanimement approuvée et
son auteur très vivement félicité. M. Arthur Desjardins vient de porter
à l'hypnotisme un coup droit dont nous espérons bien qu'il ne se relèvera pas
(*). »
(*) Le Soleil du 15 août 1886.
Qui vivera, verra. Notons seulement que ceci se
passait le 13 août 1886, par conséquent au dix-neuvième siècle, en France, à
Paris, à l'Académie.
|