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CHAPITRE II L'HYPOTHÈSE DE L'EXALTATION DU CERVEAU AVEC PARALYSIE DES SENS

Théorie de Bertrand. — La pensée se transmet, mais pas lai volonté. — Une expérience du comte de Lutzelbourg. — Appréhensions d'ordre moral. — Les nouveautés dangereuses. — Une opinion de H. Taine. — Y a-t-il une limite entre la pensée et la volonté? — Le cerveau peut être exalté, tandis que les sens restent paralysés. — Une sorte de sympathie.

En première ligne, il faut citer Bertrand.

Cet éminent analyste n'a pas, à vrai dire développé une théorie complète de la suggestion, mais il a émis plusieurs conceptions nettes sur ce sujet, qui méritent d'être mentionnées.

Bertrand n'admet pas, lui aussi, une action à distance ou en général, une action physique quelconque; il est le père scientifique de la théorie suggestive du magnétisme. C'est le sujet qui s'influence lui-même, par l'imagination ; mais l'imagination du sujet peut être influencée par une pensée étrangère même sans aucun signe extérieur, La pensée se transmet, la volonté non. Far conséquent, si le sujet exécute l'ordre donné, ce n'est pas la volonté du magnétiseur qui avait agi sur ses membres, mais c'est qu'ayant perçu la pensée de l'opérateur il consent à l'exécuter. «Le comte de Lutzelbourg, cherchante s'instruire sur ce sujet, fit l'expérience suivante : il dit à l'oreille d'un témoin ce qu'il voulait qu'une somnambule exécutât, et demanda à la malade si sa pensée la déterminait : « Je la connais, répondit-elle, et j'exécute ce que vous voulez. Vous avez voulu, sansme le dire, que je me misse sur mon séant, et j'ai obéi. » — En général, ajoute Bertrand, les magnétiseurs aujourd'hui (1823) me paraissent, admettre avec une légèreté inconcevable, l'opinion de l'influence directe de la volonté d'un homme sur un autre homme; je ne connais pourtant aucune idée plus facile à détruire, pour quiconque voudrait y réfléchir avec un peu d'attention. — D'abord il n'y a rien qui nous soit si intime, que notre volonté; elle seule constitue la personnalité, le Moi. » (Bertrand confond ici plusieurs phénomènes; la personnalité n'est pas le moi, et le moi n'est pas la volonté : la personnalité est un complexus de tous les caractères psychiques propres à l'individu, le moi n'est qu'un foyer, un point central, mobile et momentanément et relativement simple, de cet ensemble compliqué; la volonté enfin n'est qu'une résultante des tendances, patronnée par le moi régnant). « Et si la volonté du magnétiseur s'emparait, comme on le suppose, de la personne du somnambule, celui-ci ne serait plus qu'un automate, mu par des ressorts étrangers au second corps du magnétiseur. »

Eh bien ! oui, cela arrive souvent que le somnambule n'est qu'un automate. Bertrand, instruit dans l'école humanitaire de Puységur et de Deleuze ne connaissait pas tes hypnotiseurs et les magnétiseurs modernes, avec leurs orgues de barbarie. Il était encore de ceux qui demandaient aux malades la permission de leur faire du bien. « Je ne sais pas au reste, ajoute-t-il, comment les partisans de cette influence de volonté n'ont pas été effrayés des conséquences auxquelles elle conduit, Dans leurs idées, un somnambule aveugle, agent mu par une impulsion étrangère, prendrait un poignard et l'enfoncerait dans le sein de son propre père sans pouvoir résister à la volonté qui le dominerait, et il n'aurait connaissance de son action que quand le crime serait consommé. Heureusement il n'en est point ainsi, et tous les faits qui ont donné lieu à l'étrange opinion que je combat ne peuvent prouver autre choses, que la communication des pensées et l'influence limitée qu'elle peut avoir sur les déterminations du somnambule. »

Ici encore Bertrand se trompe. L'expérience n'a pas été faite par suggestion mentale, mais elle a été faite plusieurs fois par la suggestion verbale, et il est parfaitement certain que, dans des états plus ou moins voisins du monoïdéisme, le sujet peut commettre un crime commandé, sans se douter de rien, même après l'accomplissement du mouvement ordonné. L'opposition n'est possible qu'en plein somnambulisme, et peut être supprimée par quelques passes. Il y a environ cinq personnes sur cent qui ne pourraient opposer une résistance sérieuse. Du reste, il ne faut pas mêler la morale dans des questions de faits. Ce qui est vrai est vrai, voilà tout. Si on devait « s'effrayer des conséquences » en étudiant un problème, on n'arriverait jamais à rien de nouveau, car toute chose nouvelle effraye les conservateurs. Le Christ n'a-t-il pas été crucifié pour des « nouveautés dangereuses » ? Ni Socrate, ni Kopernik, ne se sont effrayés des conséquences d'une vérité, ils ont laissé à d'autres le soin de les condamner.

Heureusement les temps ont changé. On prête à M. H. Taine la réponse suivante. Lorsqu'on lui reprochait que les idées qu'ils proclame pourraient devenir dangereuses, il répondit : « Je n'ai jamais pensé qu'une vérité puisse servir à quelque chose. »

Mais oui, elle peut servir à quelque chose ; seulement ilne faut pas s'en inquiéter par avance. Et je suis certain que l'empire de la volonté des magnétiseurs sur le magnétisé, quand il sera bien connu, pourra apporter beaucoup plus de bien que de mal.

« Ainsi, pour me résumer, conclut Bertrand, je pense qu'il est absurde de supposer que, dans aucun cas, une volonté étrangère puisse agir directement sur (es organes des somnambules, et encore moins sur leurs déterminations » (la première phrase est juste, la deuxième est fausse) ; « mais il me semble qu'un nombre de faits suffisant pour entraîner la conviction, prouvent, qu'il n'est pas très rare que les somnambules aient connaissance de la volonté ou des pensées des personnes avec lesquelles ils sont en rapport, et que cette connaissance peut les déterminer à agir, et produire sur eux les mêmes effets, que si on leur avait parlé. J'ajouterai que, comme ce phénomène résulte de la communication sympathique des mouvements du cerveau de celui qui commande, le somnambule connaîtra d'autant plus facilement l'ordre qu'on lui donne qu'on l'accompagnera d'un geste quelconque qui, ne pouvant se faire sans un plus grand mouvement des fibres cérébrales, favorisera la communication : c'est ce que l'expérience confirme dans tous les cas, et ce que j'ai observé moi-même. Au reste, l'opinion que j'énonce a été adoptée par plusieurs magnétiseurs. » On remarquera facilement que la distinction absolue faite par Bertrand entre la transmission de pensée qu'il admet, et celle de la volonté qu'il rejette, est un peu oiseuse. Il aurait dû en faire une autre encore pour avoir complètement raison, celle d'une action directe de la volonté sur les organes périphériques et de la transmission de la volonté au cerveau. Quant aux muscles, par exemple, il est à peu près certain que, sans une excitation physique locale des tendons ou des nerfs, il est impossible de les mettre en mouvement par un acte d'une volonté étrangère, mais aussi tel n'est pas le sens du mot : action suggestive de la volonté. Et, dès qu'on admet une transmission de pensée, il n'y a pas de raison pour vociférer contre ceux qui croient que la tendance à un mouvement quelconque, peut être transmise aussi bien, qu'une idée purement passive et objective. Dès qu'on éveille un sentiment, on éveille aussi une tendance qui lui est propre. Et Bertrand ne nie pas la transmission des sentiments. Par conséquent, avec cette réserve que le phénomène ne peut avoir lieu que par une action réflexe du cerveau, on n'a plus besoin de trancher une limite absolue entre la volonté et la pensée.

Bertrand a toujours en vue un état polyidéique du cerveau et c'est cela qui le trompe. Quand il y a plusieurs idées, ces idées peuvent s'opposer à l'exécution, et, si elle a lieu, elle ne peut se réaliser que par le consentement de ces idées. Mais quand il n'y en a pas? Quand toute opposition est éliminée par l'état d'aïdéie ou du monoïdéisme naissant, comment voulez-vous que l'idée inoculée et devenue dominante par le seul fait de son isolement, ne détermine pas l'exécution? Et c'est précisément dans cet état qu'il faut faire les expériences directes.

Maintenant, quant à la question du « comment » de la transmission, Bertrand ne se prononce guère. Mais il paraît admettre l'exaltation du cerveau avec paralysie des sens extérieurs, comme une condition essentielle, et il fait un rapprochement fortjuste entre le sympathisme des maladies, qu'il a plusieurs fois constaté, et celui des idées qui est plus rare.

« La communication des pensées, dit-il, se présente le plus fréquemment chez les somnambules extatiques, ce qui tient, suivant moi, à ce que l'état d'exaltation morale dans lequel ils se trouvent ne pouvait avoir lieu sans une augmentation considérable de sensibilité du cerveau, augmentation qui favorise, entre le cerveau du somnambule et celui des assistants, une communication sympathique semblable à celle en vertu de laquelle il ressent, dans les autres parties de son corps, les douleurs qu'éprouvent les personnes qui sont en rapport avec lui. » Et. à un autre lieu il ajoute : « On a vu que ma volonté non exprimée avait une véritable action sur la malade dans l'état de paralysie, et n'en avait aucune qui fût sensible instantanément dans l'état de veille (*). » On verra plus loin l'importance de cette simple remarque.

(*) Bertrand, Traité du somnambulisme et de différentes modifications qu'il présente. Paris, 1823, p. 246-283.



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Titre Originel: Book Title : De la suggestion mentale

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