CHAPITRE IX LA SUGGESTION MENTALE A DISTANCE
L'action à grande distance. — Opinion de Deleuze. — Expérience de Mesmer. —
Un peu de magie magnétique. — La musique et le magnétisme. — Encore les
possédées de Loudun. — Van Helmont. — Attraction à distance. — Bruno. —
Dupotet. — Expériences à l'Hôtel-Dieu. - Les Drs Burdin et Dubois. —
Les prévisions de Bertrand. — Lafontaine. — D Dusart. — Une question du D Glay.
— Le Moi I et le Moi H. — L'importance de l'exercice.
— Dr Ch. Richet. — Dr Héricourt. — Expériences de
contrôle. — D Gibert. — Le récit de M. Janet. — Une statistique de l'action à
distance. — Conclusions. — Les conditions d'Aubin Gauthier.
Il ne nous reste qu'une dernière catégorie de
faits, celle qui embrasse les cas d'une action à distance. Ce sont
assurément les phénomènes les plus extraordinaires et le moins compréhensibles.
Il est vrai que, dès qu'on admet une action mentale, c'est-à-dire l'influence
de la pensée humaine voisine de la nôtre, la question de distance devient
secondaire. Ceux qui se contentent de notions mystiques pourraient même
soutenir, que la pensée, étant indépendante de la matière (malheureusement elle
ne l'est pas), peut bien agir d'ici à la lune, commed'un front à un autre front. Mais la méthode
positive ne nous permet pas de dépasser l'expérience, autrement que pas à pas.
Il est bon de se rappeler à ce sujet les sages paroles de « l'Hyppocrate du
magnétisme ».
« Les impressions, dit Deleuze, que produisent les
objets, s'affaiblissent en raison de la distance où ils sont
placés. Plus nous sommes éloignés d'un objet,
moins il envoie de rayons de lumière à nos yeux. Le son d'une cloche diminue à
mesure que nous nous en éloignons, et il finit par n'être plus sensible. Les
impressions produites sur les somnambules doivent de meme s'affaiblir par la
distance. Ainsi, de ce qu'un somnambule sent l'action de son magnétiseur à
vingt pas, il ne s'ensuit pas qu'il la sentira de même à vingt mille... Ces
limites ne sont pas bien connues ; elles sont plus ou moins éloignées, selon le
degré de sensibilité des somnambules ; mais elles existent, et il faut prendre
garde de les reculer au-delà de ce que l'expérience a décidément constaté(*) »
(*) Deleuze, Hist. crit. du magnétisme animal,
Paris, 1813,1, p. 189.
Il y a encore une autre cause d'erreur possible,
qui recommande la plus grande réserve, non seulement vis-à-vis d'un espace plus
ou moins grand, mais par rapport à l'action à distance en général.
Nous étions obligés d'admettre que certains sujets
peuvent percevoir la pensée d'autrui ; mais nous ne savons pas encore
exactement comment cela se fait. Or si, comme suppose Morin, la
suggestion mentale ne prouve qu'une exaltation extraordinaire de facultés
perceptives ordinaires, cette perception peut s'exercer à deux pas, comme à
vingt pas dans une même chambre, mais non à travers une cloison quelconque et
complètement à l'insu du sujet. Le doute est bien ici à sa place, et on
comprend que nous ne pouvons pas admettre le contraire, sans preuves
expérimentales suffisantes. C'est pour cela, qu'ayant déjà constaté d'une
façon, pour moi indubitable, la suggestion mentale à bout portant, même à l'insu
du sujet, je ne me sentais pas du tout autorisé à admettre les faits énoncés
par MM. Gibert et Janet, et que je suis allé au Havre pour les vérifier. C'est
là assurément le noeud de la question : tout dépend de l'action à distance.
Nous ne pouvons pas nous faire aucune
idée décisive du processus de la transmission
proche, avant de savoir si ce transfert n'est possible que dans des conditions
de la perception ordinaire, ou bien, s'il peut se manifester encore au-delà de
l'action probable de nos sens. Et en même temps toute la théorie du magnétisme
doit nécessairement prendre une autre tournure (*).
(*) Ce dernier point a été élucidé par M. le D
Héricourt dans son article sur le somnambulisme en dehors de l'hystérie (La
Revue scientifique du 28 juin 1884).
Mais, d'autre part, il est à remarquer, que, si
Ton arrive à admettre une transmission proche, indépendante de toute
perception normalet la question de distance deviendra
secondaire, dans ce sens qu'une action à un kilomètre de distance ne devra pas
nous étonner beaucoup plus, qu'une action à un mètre, vu la nature même du
phénomène qui alors prendra un caractère particulier d'une transmission sui
generis, analogue aux transmissions téléphoniques ou radiophoniques et
indépendante d'une perception sensorielle directe.
II va sans dire que les
réserves de Deleuze conservent leur valeur et qu'il nous faut avancer
lentement, au fur et à mesure des preuves fournies par l'expérience.
Mesmer connaissait très bien la transmission
mentale à distance. Nous allons voir qu'il en donne même une théorie
ingénieuse, et il est bien probable que ce qui choquait le plus ses
contemporains : la largeur de se3 vues, le fluide universel, etc., était basé
surtout sur cette conviction profonde qu'il avait de la possibilité d'une action
à distance. Seulement, de même comme pour le somnambulisme en général, il a cru
devoir taire cette partie de ses études, en la communiquant seulement sous le
sceau du secret à quelques privilégiés. En général, Mesmer expérimentait
beaucoup plus qu'il n'écrivait, résumait très brièvement les résultats acquis,
et même les principes de sa doctrine, imprimés en un petit nombre
d'exemplaires, ne furent distribués qu'à des élèves
choisis et presque toujours sous secret. Par
conséquent, nous avons très peu de détails sur ce qui se passait dans la «
chambre des crises » inaccessible pour les profanes.
En fait de l'action à distance, à une petite
distance, mais d'une autre chambre, nous pouvons citer cependant une expérience
intéressante, racontée par un témoin judicieux, le savant autrichien Seifert,
qui traitait d'abord Mesmer de charlatan, et qui ensuite, et principalement
sous l'influence des faits que je vais raconter, finit par admettre sa théorie.
1). La scène se passe en 1775 à Rochow, en Hongrie, dans un vieux château au baron Horetzky deHorka. Mesmer soi- gnait le baron par le
magnétisme et traitait en meme temps plusieurs autres maladesqui arrivaient pour le consulter du voisinage. Seifert
considérait tout cela comme une blague.
Un jour, on apporte les journaux et, dans l'un
d'eux, il
trouve un récit concernant Mesmer, d'après lequel celui-ci aurait
provoqué des convulsions chez quelques épileptiques apparemmeut guéris par
l'exorciste Gassner, en se tenant caché dans une chambre voisine
et en promenant seulement son doigt dans la direction des
malades. Seifert arrive au château, le journal en main,
et trouve Mesmer entouré de gentilshommes. Il lui demande
si c'est vrai ce qu'on dit de lui dans ce journal et Mesmer
confirme le récit. Alors, on lui demande une preuve expérimentale de l'action à travers un
mur. Mesmer refuse d'abord, mais
on insiste tellement, non
sans arière-pensée,
qu'il finit par accepter l'épreuve. Il choisit parmi ses malades les
plus sensibles un jeune juif, atteint d'une maladie de poitrine. 11 le plaça dans une chambre voisine
séparée de la salle où l'expérience devait être faite, par un mur
de deux pieds et demi d'épais- seur. Dans ces conditions,
l'expérience ne pouvait pas être tout à fait concluante, puisque le sujet
s'attendait à une expérience quelconque, mais elle devient
intéressante à cause des
particularités que nous raconterons tout à l'heure.
Mesmer se tenait debout à trois pas de la
muraille, tandis que Seifert, en observateur, se plaça sous la porte
entr'ouverte, de manière à pouvoir observer en même temps le
magnétiseur et le malade. Voici ce qu'il constata :
Mesmer fit d'abord plusieurs mouvements rectilignes
transversales avec le doigt
indicateur de sa main gauche dans la direction présumée du malade. Celui-ci
commença
bientôt à se plaindre, il tâta ses côtes et
paraissait souffrir. — Qu'avez-vous? lui demanda Seifert. — le me sens mal à
mon aise, dit-il. Non satisfait de cette réponse, Seifert exige une description
plus nette de ce qu'il ressent. — Je sens, dit le juif, comme si tout se
balançait en moi de travers, à droite et à gauche. Pour éviter les questions,
il lui dit de déclarer les changements qu'il pourrait ressentir dans son corps
sans attendre une demande. Quelques minutes après, Mesmer Ht des mouvements
ovales avec son doigt.— Maintenant tout tourne en moi comme dans un cercle, dit
le malade. Mesmer cesse l'action, et presque aussitôt le malade déclare qu'il
ne sent plus rien, et ainsi de suite. Toutes ces déclarations correspondaient
parfaitement, non seulement avec les moments de l'action ou des intervalles, mais
aussi avec le caractère des sensations que Mesmer voulait provoquer (*).
(*) DJ.Kerner, Franz Anton Mesmer ausSchwaben, Frankfurt-am. Mein,
1856, p. 28.
2). Le môme auteur raconte encore une autre
expérience non moins extraordinaire. On sait que Mesmer soutenait que la
transmission physique est favorisée par le son et que les ondes sonores peuvent
pour ainsi dire être chargées de fluide et le transmettre à distance. Or, il
était de coutume au château du baron Horetzky que deux musiciens faisaient de temps
en temps sonner le cor de chasse dans un kiosque du jardin. Les malades, qui
attendaient l'arrivée de Mesmer, séparés par plusieurs murs du jardin, aimaient
entendre cette musique. Un jour, Mesmer voulant faire l'expérience se rendit au
kiosque. Seifert arriva dans la salle des malades pour voir Mesmer. 11 ne le
trouve pas, mais il est tout étonné de voir que quelques malades, au lieu de se
réjouir de la musique comme d'habitude, commencent à être inquiets et même
manifestent certains accidents nerveux plus graves. Seifert court chercher
Mesmer et il le trouve dans le kiosque, tenant par la main droite le bord
extérieur du cor de chasse dans lequel soufflait le musicien. Il lui raconte ce
qui est arrivé; Mesmer sourit en l'écoutant. — Je m'y attendais, dit-il. Puis
il toucha l'instrument de sa main gauche, et enfin le lâcha complètement, et
dit : Maintenant ou tantôt, les malades vont se calmer. Ils retournent au salon
et trouvent que les malades reviennent à eux peu à peu(*).
(*) J. Kerner, l. c, p. 44.
Peut-on admettre une action semblable?
Il faudra expérimenter dans ce sens pour pouvoir
se prononcer là-dessus. Mais n'y a-t-il pas une certaine analogie entre ce
fait et celui du radiophone de Bell dans lequel un rayon de lumière transmet
la voix? Qui eût osé croire à un effet semblable, il y a dix
ans ? Pourtant c'est
un fait. En voici encore un autre que j'ai observé une seule fois et, par
conséquent, qui a besoin d'être vérifié. MM... dormait du sommeil magnétique. En
attendant l'heure du réveil, je
pris quelques accords sur le piano. Aussitôt, le somnambule, qui se trouvait
tout à l'heure dans l'état d'aïdéie paralytique peu profonde, manifeste
l'attention et semble trouver plaisir dans ces sons. Comme elle n'entend jamais
personne que moi, je
voulus vérifier quelle serait l'action de sons provoqués par une autre
personne. Je donne le signe à M B... qui se met au piano et joue les mêmes
accords. Mme M... ne
manifeste aucune sensation. Je recommence; elle entend. M B... joue
de nouveau et très fort; aucune action. — Vous m'entendez jouer?
dis-je à la somnambule, essayant de l'induire en erreur. — Non, dit-elle, je n'ai rien
entendu.
Voilà un cas particulier du « rapport »,
probablement très rare, car d'habitude les somnambules entendent plus ou moins
toute musique et surtout le chant. Est-il possible qu'il y avait une
telle différence physique entre les sons provoqués par le
magnétiseur et les mêmes sons provoqués par une autre
personne? Est-il possible d'admettre que les vibrations sonores peuvent
transmettre le mouvement tonique personnel, duquel dépend la perception
momentanée du somnambule? C'est ce qui est encore à étudier.
3). Il paraît que les expériences à distance ont
été assez fréquentes en France vers 1784, parce que, dans une brochure
attribuée au marquis de Dampierre, on lit ce qui suit :
«Plusieurs fois on a fait l'expérience suivante :
une personne très susceptible a été laissée avec d'autres personnes prévenues,
qui cherchaient à la distraire: pendant ce temps, on la magnétisait à son insu,
de la chambre voisine, et l'effet était aussi prompt et presque aussi sensible,
que si l'on eût été auprès d'elle : la seule différence qu'on y ait remarquée,
c'est que, ne sachant pas qu'on opérât sans elle, elle se contraignait dans le
commencement de l'action, prenant pour un malaise naturel ce qu'elle
ressentait, et elle ne cessait de se contraindre que lorsque l'action, portée
avec force, ne lui laissait plus la liberté de se dissimuler, qu'elle était
magnétisée. Une seule expérience n'aurait pas été décisive, on les a
multipliées; on a constamment réussi à produire des effets plus ou moins
marqués selon le degré de sensibilité de la personne magnétisée(*). »
(*) Réflexions impartiales sur le
magnétisme animal, faites après la publication du rapport des commissaires du
Roi, Genève-Paris. 1784. La brochure est datée de Lyon, le 3 septembre de cette
année.
4). Mais il y a encore des traces plus anciennes.
On a essayé avec succès l'action à distance sur les possédées de Loudun.
« Il est arrivé plusieurs fois que les exorcistes
(les magnétiseurs inconscients) ont appelé secrètement cette même religieuse
(Elisabeth Bastard) quelquefois mentalement et de seule pensée, d'autres fois à
voix basse, mais sans être entendus de personnes du monde. Cette fille se
sentait attirée aux lieux où on l'appelait, et se doutant de ce qui était, s'est
couchée par terre pour résister à son inclinationt et néanmoins
en ces occasions elle obéit ordinairement(*). »
(*) « Relation de ce qui s'est
passé aux exorcismesen présence de Monsieur, frère du Roi». Paris, Jean Marti, p. 39.
5). Van Helmont, grand médecin et grand rêveur du xvii siècle, a dû étudier cette
question, tellement il est explicite là-dessus. Il croit que tout homme est
capable d'influencer ses semblables à distance, mais que généralement cette
force reste endormie en nous et étouffée par « la chair ». Pour s'exercer, elle
a besoin d'une certaine concordance entre l'opérateur et le patient. Ce
dernier doit être sensible et exercé
dans sa sensibilité qui, sous l'influence de son « imagination
intérieure », va à la rencontre de l'action. C'est surtout au creux de
l'estomac que cette action magique se fait sentir, car «le sentiment au creux
de l'estomac est plus délicat que dans les doigts et même dans les yeux.
Quelquefois le sujet ne peut même supporter l'apposition d'une main sur cette
région(*).
(*) « Persraepe os stomachi non fert manum
oppositum; ibidem esse sensum acutissimum ac precisum, qui alioqui magis in
digitorum extremis requiri videbatur. » (P. 278.)
» La
remarque que l'action magnétique se fait ressentir d'abord au creux de
l'estomac est intéressante. Il faut la rapprocher des découvertes de Petetin,
etc. et de l'observation récente du Dr Héricourt, qui dit : « Mme
D... prétendait que, toutes les fois que je pensais à elle, elle ressentait une
vive douleur dans la région précordiale ; c'était d'ailleurs cette même douleur
qu'elle éprouvait encore quand les séances de somnambulisme se prolongeaient et
qui me déterminait à y mettre fin. » — « Je différais jusqu'ici, dit encore Van
Helmont (p. 731) de dévoiler un grand mystère, c'est qu'il y a dans l'homme une
énergie telle que, par sa seule volonté et par son imagination, il peut agir hors
de lui, imprimer une influence durable sur un objet très éloigné. Ce seul
mystère éclaire d'une lumière suffisante plusieurs faits difficiles à
comprendre et qui se rattachent au magnétisme de tout les corps, à la puissance
mentale de l'homme, et à tout ce qu'on a dit sur la magie de l'homme et sa
domination de l'univers(*). » N'oublions pas que ceci fut écrit il y a deux
siècles !
(*) J.-B. von Helmont, Opéra omnia, Frankfurt,
1682, p. 731, etc. — De l'opinion de van Helmont sur la cause et les effets du
magnétisme, par Deleuze (Bibl. du magn. animal., t. I, p. 45 et t. II. p. 198, Paris, 1817). — Dr
Ennemoser, Der Magnetismus nachder allseitigen Bezichung. Leipzig, 1819,
p. 616.
6). La comparaison du sujet sensible avec une
aiguille aimantée revient tout le temps dans ces anciens auteurs.
Elle est justifiée par l'analogie indubitable qui
existé entre l'action physique d'une main et celle de l'aimant en général (*);
mais surtout par l'action attractive du magnétiseur au magnétisé. C'est
une question très compliquée, car elle présente plusieurs formes différentes :
1° attraction par idéoplastie, fascination, imitation des mouvements; 2°
attraction physique réflexe par l'approche d'une main; 3° attraction physique
et mentale directe, c'est-à-dire sans intermédiaire de la perception ordinaire,
à distance. Le sujet magnétisé est toujours porté vers l'opérateur, il le
recherche, il tend à se rapprocher de lui ; aussi l'expérience de suggestion
mentale qui réussit le plus facilement, est celle qui consiste à faire venir le
sujet vers l'opérateur. Il arrive que le somnambule se penche toujours du côté
du magnétiseur, et M. Janet a observé qu'après avoir endormi Mme B.
à distance, il la trouvait la tête inclinée dans la direction de son action.
Mais le fait le plus extraordinaire de ce genre est cité par Bruno(*) :
J'ai traité ce sujet dans un article polonais : «
L'aimant et la main ». Voir la revue scientifique «Niwa », publiée sous ma
direction à Varsovie en 1881.
« Le phénomène qui m'a le plus étonné, dit-il, parce qu'il
a été le premier qui se soit offert à mes yeux, est celui que je vais rapporter
: une jeune fille âgée de dix-huit à dix-neuf ans, était depuis cinq à six
mois, condamnée à mourir pulmonique. Elle s'endormit dès le troisième ou le
quatrième jour du traitement. Son sommeil devint très profond en peu de jours.
Lorsque je la magnétisais, sa tôle se penchait vers moi; j'étais obligé de la
repousser doucement sur sa chaise, pour l'empêcher de tomber sur moi. Gomme
c'est un effet ordinaire du sommeil, je n'y faisais aucune attention ; après
l'avoir magnétisée, jela laissais dormir
tranquillement et j'allais à un autre malade. Nouvel embarras : cette fille se
penchait de côté, tombait quelquefois sur sa voisine, et l'on était conttnuelle(*)
(*) De Lausanne, Des principes et
des procédés du magnétisme animai et de leurs rapports avec les lois de la
physique et de la physiologie. Paris, 2 vol. 1819. Le tome I est de Bruno, p. 123-128.
ment occupé à la retenir. Je lui fis donner un large
fauteuil propre à dormir commodément. Inutile précaution; sa tête déclinait
tout doucement, mais par saccades,
et toute la partie de son corps qui
n'était pas retenue par le
fauteuil suivait ce mouvement. Enfin, je fus frappé d'une idée : il me sembla
que cette tête penchait toujours du côté où j'étais. Je changeai doucement de
place; quel fut mon étonnement ! Cette tête, comme une véritable aiguille
aimantée, suivait la courbe que je parcourais lentement autourd'elle à une distance de cinq à six pieds. Elle s'arrêta lorsque je m'arrêtai, et
dans la direction de ma
personne... J'avais beau m'éloigner, l'effet était le même. Je sortais de la
chambre, je descendais dans la cour et je me plaçais dans différentes directions. J'allai me placer à
une très grande distance, à l'angle que fait ma maison, dont deux côtés d'une
seconde cour donnent sur deux rues différentes : ma boussole désignait
toujours, avec la plus parfaite exactitude, le point de l'horizon où j'étais
placé : il -fallait la retenir, elle serait tombée. — Cette expérience me
réussit très bien, lorsque je la fis devant un médecin à qui j'avais laissé le
choix des places. Après m'avoir fait placer dans différents points hors de la
chambre, dans laquelle il
était resté, pour être témoin de la direction que
prendrait cette jeune fille, il me proposa d'aller jusque dans la rue, me
conduisit lui-même jusqu'à cet angle très éloigné des bâtiments de ma maison.
J'avais ordonné qu'on ne touchât point cette fille, afin qu'on pût vérifier sa
direction à notre
retour. Dès que je fus placé, le médecin retourna
promptement et remonta l'escalier avec la plus grande précipitation. Il trouva
cette tille tombée sur le plancher. Je l'avais assise
sur une chaise très basse, recommandant que l'on
prît attention à ce que sa chute fût très douce, et qu'on l'aidât à tomber en
lui tendant les bras jusqu'au plancher. Je ne savais pas où la volonté du
médecin me placerait; l'idéedela place ne lui vint que dans la rue. La direction de son
corps n'était pas exactement celle de ma place; le dossier de sa chaise s'y
était opposé ; mais elle était tombée de ce
côté-là. Son sommeil n'en fut pas troublé. Le lendemain, le même médecin eut
quelques doutes sur la direction de cette chute, qui ne lui parut pas exacte,
n'ayant pas voulu recevoir pour bonne la raison que je lui en avais donnée. Il
me pria de recommencer l'expérience. — Lorsque je fus descendu dans la rue, il
désira que je fisse le tour de la maison voisine, placée à l'ouest. 11 remonta
aussitôt pour examiner ce qui se passerait. Nous étions convenus qn'on
empêcherait cette
fille de tomber : il arriva assez tôt pour être
témoin du prodige, qui opéra sa conviction. J'allais très doucement, pensant
toujours à cette fille, et cela sans connaître toute l'importance de cette
opération de l'esprit. La tête de cette personne lui indiqua parfaitement
la direction de ma marche ; il s'aperçut aussi de l'action que je fis, par la
position du corps, qui menaçait d'une chute prochaine. Une jeune fille qui
avait coutume de la secourir dans cet état la retint. Mais bientôt cela ne fut
plus nécessaire; elle se releva, et la nouvelle direction de sa tête, qui
décrivait une courbe de l'est à l'ouest, annonça mon retour. »
Cette observation est intéressante pour nous,
parce qu'elle montre comment un phénomène physique d'attraction corporelle par
la seule présence du magnétiseur, peut s'accentuer par le concours d'une action
mentale. Mais c'est un cas bien rare et le plus souvent l'attraction est
purement réflexe (sensation de chaleur et de courants d'air), ou, si elle est
directe, elle ne s'exerce qu'à une très petite distance. Il est encore à
remarquer que la somnambule de Bruno supportait l'attouchement d'une tierce
personne, c'est-à-dire qu'il n'y avait pas d'hyperesthésie proprement dite.
C'est là un point dont l'importance ne nous échappera pas ensuite, au point de
vue théorique. L'attraction forte est toujours accompagnée d'une roideur dans
les membres. Elle cesse quelquefois au moment d'une contracture générale, mais
il y a toujours une tendance à la contracture, là où l'attraction se manifeste.
Après Bruno, et souvent sans connaître ses travaux, plusieurs magnétiseurs ont
constaté le même phénomène. Il faut le considérer comme un auxiliaire de la
suggestion mentale, lorsqu'on appelle le sujet vers soi.
7). « On rencontre parfois, dit Dupotet(*), des
sujets d'une telle mobilité que vous pouvez agir sur eux à travers des
cloisons, des murailles, au moment où il est impossible de
leur supposer la connaissance de votre intention ;
ils sentent votre approche, s'aperçoivent de votre éloignement. s'endorment
pour se réveiller et se rendormir ensuite à votre volonté. » Voici les
expériences auxquelles pensait Dupotet en écrivant ce passage :
(*) De l'art d'appliquer le magnétisme animal à la
thérapeutique (Le Propagateur, 1827, p. 277).
Expériences à l'Hôtel-Dieu (4 novembre 1820).— Nous
étions tous rendus dans la salle ordinaire de nos séances, la malade exceptée.
M. Husson, médecin de cet hospice me dit : « Vous endormez la malade sans la toucher
et cela très promptement. Je voudrais que vous essayassiez d'obtenir le sommeil
sans qu'elle vous vit et sans qu'elle fût prévenue de votre arrivée ici. » Je
répondis que je voulais bien essayer, mais que je ne garantissais pas le succès
de cette expérience, parce que l'action à distance, à travers des corps
intermédiaires, dépendait de la susceptibilité particulière de l'individu. Nous
convînmes d'un signal que je pourrais entendre. M. Husson, qui tenait alors dès
ciseaux à la main, choisit le moment où il les jetterait sur la table. On
m'offrit d'entrer dans un cabinet séparé de la pièce par une forte cloison et
dont la porte fermait solidement à clef. Je ne balançai pas à m'y enfermer, ne
voulant éluder nulle difficulté et ne laisser aucun doute aux hommes de bonne
foi, ni aucun prétexte à la malveillance. — On fit venir la malade, on la plaça
le dos tourné à l'endroit qui me recelait, et à trois ou quatre pieds environ.
On s'étonna avec elle de ce que je n'étais pas encore venu. On conclut à ce retard
que je ne viendrais peut-être pas; que c'était mal à moi de me faire ainsi
attendre; enfin, on donna toutes les apparences de la vérité. Au signal
convenu, quoique je ne susse pas où et à quelle distance était placée M Samson,
je commençai à magnétiser, en observant le plus profond silence, et évitant de
faire le moindre mouvement qui pût l'avertir de ma présence. 11 était alors
neuf heures trente-cinq minutes; trois minutes après, elle était endormie, et,
dès le commencement de la direction de ma volonté agissante, on vit la malade
se frotter les yeux, éprouver les symptômes du sommeil, et finir par tomber
dans son somnambulisme ordinaire. — Je répétai cette expérience le 7 novembre
suivant, devant M. le professeur Récamier. Celui-ci prit toutes les précautions
possibles, et le résultat fut en tout conforme à notre premier essai. Voici les
détails de cette expérience. Lors de mon arrivée à neuf heures un quart, dans
le lieu de nos séances, M. Husson vint me prévenir que M. Récamier désirerait
être présent et me voir
endormir la malade à travers la cloison. Je
m'empressai de consentir à ce qu'un témoin aussi recommandable fût admis
sur-le-champ. M. Récamier entra et m'entretint en particulier de sa conviction
touchant les phénomènes magnétiques. Nous convînmes d'un signal :je passai dans
le cabinet, où l'on m'enferma. On fait venir M Samson; M. Récamier la place à
plus de six pieds de distance du cabinet, ce que je ne savais pas, et y
tournant le dos. Il cause avec elle et la trouve mieux; on dit que je ne
viendrais pas, elle veut absolument se retirer. Au moment où M. Récamier lui
demande si elle digère la viande (c'était le mot du signal convenu entre
M. Récamier et moi), je commence à la magnétiser. Il est neuf heures trente-deux minutes; trois minutes après, M. Récamier
la touche, lui lève les paupières, la secoue par les mains, la
questionne, et nous acquérons la preuve qu'elle est complètement endormie. Mais
ce n'était pas assez de ces deux faits pour
admettre un phénomène aussi étrange; » (en effet cette seconde expérience a été
très mal arrangée : on a choisi les mêmes heures (9 h. 35 et 9 h. 32} les mêmes
lieux et le même subterfuge pour tromper la malade ; ce n'était pas bien
ingénieux et cette deuxième expérience comme deuxième (voir p. 44) n'avait
absolument aucune valeur.
Bertrand était bien
autorisé à conserver des doutes. Quant à Récamier, lorsque M. Dupotet lui
demanda : « Eh bien, êtes-vous maintenant convaincu ? — Convaincu, non,
répondit-il, mais ébranlé.) «Nous voulûmes encore multiplier les expériences en les variant, en
changeant les heures et les circonstances accoutumées. — Voici ce que nous fîmes : Je me rendis
un soir, accompagné de M. Husson et autres médecins dans la salle où était la
malade. » (Nouvelle imprudence 1) « On me fit mettre à plusieurs lits de
distance, en observant le plus grand silence, de manière que je ne puisse être
vu. Je magnétisai la malade à sept heures huit minutes, à sept heures douze minutes, nous nous
approchons tous, et nous nous assurons que le sommeil et l'insensibilité qui la
caractérisaient habituellement existent au plus haut degré. Il est inutile de
dire que le jour d'expérimentation avait été choisi par le médecin en chef et
non par moi; qu'on s'était assuré avant l'expérience que la malade ne
dormait point» (c'est sur ce point principalement qu'ont porté les objections
de Bertrand, qui admettait que M. Husson, par sa présence seule pouvait
suggérer l'idée d'une expérience), » et enfin que mon action avait été dirigée
à vingt pieds de distance environ. Pour détruire toute espèce d'incertitude sur le
résultat de cette
action prodigieuse, voici ce que nous fimes, ou
plutôt ce qu'on m'ordonna de faire. M Bertrand, docteur médecin de la faculté
de Paris, avait assisté aux séances. Il y avait dit
Su'il ne trouvait pas extraordinaire que la
magnétisée s'endormît,
le magnétiseur étant placé
dans Je cabinet;
qu'il croyait, que le concours
particulier des mêmes circonstances environnantes
amènerait sans maprésence un
semblable résultat; que du reste la malade pouvait y être prédisposée naturellement. Il proposa donc
l'expérience
que je vais décrire. —11 s'agissait de faire venir
la malade ans le même lieu,
delà faire asseoir sur le même
siège et à l'endroit habituel,
de tenir les mêmes discours
à son égard et avec elle; il
lui semblait certain que le sommeil
devait s'en suivre. Je convins, en conséquence, de n'arriver qu'une demi-heure plus tard qu'à l'ordinaire.
A neuf heures trois quarts, on commença
à exécuter vis-à-vis de M
Samson, ce que l'on s'était promis.
On l'avait fait
asseoir sur le même fauteuil où elle se plaçait ordinairement, et dans
la meme position ; on lui lit
diverses questions ; puis on la laissa tranquille; on simula les signaux employés précédemment, comme
jeter les ciseaux sur la table, et l'on fît enfin une répétition exacte de ce
qui se pratiquait ordinairement. Mais on attendait vainement l'état magnétique,
qu'on espérait voir se produire chez la malade ; celle-ci se plaignit de son
côté, s'agita, se frotta le côté,
changea de place et ne donna aucun signe de besoin de sommeil, ni naturel ni magnétique. — Le délai
expiré, je me rends à
l'Hôtel-Dieu ; j'y entre à 10 heures 5 minutes. La malade déclare n'avoir aucune
envie de dormir, elle
remue la tête et se trouve endormie dans l'espace d'une minute et demie,
mais ne répond qu'une demi-heure après (*), »
(*)
Dupotet, Traité complet du magnétisme animal cours en douze leçons, 4 édit. Paris, 1979, p. 182.
Telle est la relation du principal intéressé dans
l'affaire. Voyons maintenant ce qu'en disent les incrédules intransigeants, MM.
Burdin et Dubois (*):
(*) Histoire académique, p. 260.
« D'abord, M. Husson arrivait ainsi inopinément
dans la
salle à sept heures du soir, événement inouï dans
les habitudes d'un chef de service aussi exact,
aussi ponctuel; M. Husson ne se cache pas, il va droit au lit delà demoiselle Samson, et pour la dérouter (comme si
dérouter une somnambule était chose facile), il s'adresse à sa voisine et lui
dit : C'est pour vous que je suis venu ce soir ; vous m'aviez inquiété ce
matin: mais je vous trouve mieux; tranquillisez-vous, cela ira bien. C'était la
somnambule qui devait se dire à elle-même : cela ira bien; car la voilà prévenue.
Mais ce n'est pas tout. On place fort adroitement encore le magnétiseur à un
lit d'intervalle de son sujet; une lampe, dit Bertrand, éclairait la salle et
se trouvait placée derrière ledit magnétiseur en sorte qu'il pouvait se
dessiner comme une ombre chinoise ; et M. Husson, à peu de distance aussi,
avait les yeux fixés sur elle; ne voilà-t-il pas une expérience bien
instituée?... Aussi, qu'arrive-t-il? G est que la demoiselle, une fois tous ces
préparatifs terminés, dit à haute voix pour l'édification des expérimentateurs
: «C'est étonnant comme j'ai mai aux yeux ; je tombe de sommeil 1 Et la voilà
endormie. »
Mais MM. Burdin et Dubois n'ont pas assisté à
l'expérience. Voyons donc ce qu'en dit Bertrand lui-même, auquel se réfèrent
les auteurs académiques :
... «M. Husson eut la complaisance d'accueillir
mes objections et de consentir à une expérience qui devait servir de
contre-épreuve, en montrant jusqu'à quel point les circonstances accessoires
que je viens de signaler pour raient agir en l'absence du magnétiseur. Il
s'agissait de faire venir la malade à l'heure ordinaire, dans le même cabinet,
de là faire asseoir sur le même siège, de simuler un signal, en un mot de se
comporter en l'absence du magnétiseur absolument comme on avait coutume de le
faire quand il était là. Tout cela fut fait comme je l'avais demandé ; et, contre
ce que j'avais présumé la malade ne s'endormit pas... Cette expérience
n'ayant pas eu le résultat que j'en attendais, j'en proposai une seconde qui me
paraissait plus concluante encore : elle consistait à diriger l'action
magnétique sur la malade, non seulement à son insu, mais encore à une heure à
laquelle elle ne devait pas naturellement s'attendre qu'on chercherait à agir
sur elle; à s'introduire, par exemple, le soir dans sa chambre, à l'heure où
tout le monde était couché, et, après s'être assuré qu'elle ne dormait pas
«(c'était inutile, puisqu'il est bien facile de distinguer le sommeil naturel
du sommeil magnétique), » à la magnétiser de loin à son insu.... Ce fut à
l'instant même où déjà nous étions tous retirés à
quelque distance dans un coin delà salle, que le lieu de
l'expérience fût choisi. Plusieurs circonstances ont rendu pour moi cette
expérience plus que douteuse. Une lampe qui éclairait la salle se trouvait
placée derrière le magnétiseur et à peu de distance de lui, de sorte que son
corps, pourpeu qu'il se fût dressé,
pouvait assez facilement être aperçu de la malade. Une autre cause d'incertitude
résulte de l'exactitude même avec laquelle on voulut faire l'expérience; car M.
Husson, ayant désiré s'assurer par lui-même que la malade ne dormait pas, fut
obligé de se faire voir par elle; et quelque précaution qu'il ait pu prendre
pour lui faire croire qu'elle n'était pas l'objet de sa visite nocturne, elle
dut concevoir au moins des doutes, capables d'éveiller son attention. Elle le
dut d'autant plus, que depuis quinze jours elle ne cessait d'être le sujet
d'une multitude d'expériences, dontun grand
nombre étaient, comme on a pu le voir, tentées dans le but d'exercer sur elle
quelque action à son insu. » Bertrand termine son analyse en déclarant qu'il ne
conteste pas les faits, mais qu'en signant le procès-verbal, il était bien loin
de confirmer par cela même la réalité de l'agent magnétique, et de présenter
ces expériences comme concluantes1.
Je suis absolument du même avis. Elles ne sont pas
concluantes, mais aussi elles ne sont pas dénuées de toute valeur, comme le
veulent faire croire MM. Burdin et Dubois. C'étaient les premières expériences
publiques de ce genre, et M. Dupotet a le grand mérite d'avoir osé le premier
pas.
« Peu de temps après, dit encore Bertrand, des
essais semblables furent faits, à la Salpêtrière, par des hommes versés dans
l'étude de la médecine, par des élèves distingués qui sont devenus des médecins
estimés. Leur résultat futde convertir à la
croyance des phénomènes de somnambulisme l'auteur de la Physiologie du
système nerveux, le docteur Georget, qui consigna en 1821 dans cet ouvrage
même le résultat de ses recherches. Ces expériences entraînèrent aussi la
croyance du Dr Rostan, auteur de plusieurs bons ouvrages, et d'un
grand nombre d'articles du nouveau
(*) Bertrand. Du Magnétisme. Paris, 1826,
p. 259-265.
Dictionnaire de Médecine, recueil dans lequel il
vient de publier un article magnétisme animal, où il expose les
observations qui l'ont convaincu. M. Georget, ainsi que M. Rostan, proclament,
il est vrai, l'existence d'un agent particulier, et croient surtout à
l'influence de la volonté du magnétiseur, à laquelle ils font jouer un rôle
aussi important que MM. Deleuze et de Puységur. Mais on ne doit pas beaucoup
s'en étonner, tant l'illusion est facile quand on observe des êtres pour qui la
croyance la moins fondée devient unesource de phénomènes réels. J'ai passé par l'illusion
dans laquelle sont encore les médecins distingués que je viens de nommer. Qu'il
me soit permis d'espérer qu'un jour ils adopteront le point de vue auquel je me
suis arrêté. Au surplus, la chose importante, c'est le témoignage qu'ils ont
donné sur la réalité des phénomènes ; ce témoignage est venu
heureusement fortifier ceux qu'avaient déjà rendus des hommes, auxquels on ne
peut pas supposer raisonnablement aucune intention de tromper, et il
contribuera sans doute à entraîner la croyance du public savant. — D'autres
expériences furent faites dans tous les hôpitaux de Paris; il en fut fait à la
Pitié, à la Charité, sous la direction de M. Fouquier, à l'hôpital Saint-Louis,
et partout ou obtint des résultats plus ou moins remarquables; mais
l'administration, qui aurait dû rester étrangère à des essais tentés sous la
direction de médecins éclairés, et qui ne pouvaient avoir aucun inconvénient
pour les malades, y mit une opposition aveugle et apporta toutes sortes
d'entraves(*). »
(*) Bertrand, l, c, p. 266.
8). Bertrand se trompait quant à l'issue
définitive des expériences faites à distance. Cinq ans après la publication de
son ouvrage, de nouvelles preuves ont été apportées par la commission
académique nommée au moment où parut cet ouvrage. Le Dr Foissac
répéta les expériences de Dupotet avec un plein succès et dans de meilleures
conditions(*). Morin, un autre incrédule, en rapportant ces faits, ne peut
faire qu'une seule objection, celle d'une entente possible entre le docteur
Foissac et le malade...
(*) L'Art de magnétiser, 5 édit., corrigée, p. 92.
Il est difficile d'admettre la supposition de M.
Morin,
ou plutôt celle de MM. Burdin et Dubois. Et, à
vrai dire ces messieurs ne la font pas sérieusement; mais ils ont raison à ce
point de vue que, dans de pareilles questions, toute délicatesse doit être
éliminée, et que M. Foissac ne devait pas savoir d'avance l'heure exacte.
9). « Le sommeil à distance, dit Lafontaine1,
ne se produit que sur des personnes qui ont été magnétisées souvent. A Rennes,
M. Dufihol, recteur de l'Académie, et M. Rabusseau, inspecteur, vinrent un jour
avec plusieurs autres médecins à l'hôtel où j'étais logé. Après avoir causé
beaucoup, M. Dufihol me pria de l'accompagner chez lui, me prévenant qu'une dame désirait
causer avec moi. Je pris mon chapeau et je sortis avec M. Dufihol; lorsque nous eûmes traversé la cour,
nous entrâmes dans une des salles de l'hôtel, et M. Dufihol entama une
conversation, dont je ne voyait pas le but. Après un quart d'heure, il me dit :
Tous avez prétendu pouvoir endormir votre sujet à distance sans qu'il soit
prévenu : voulez-vous
maintenant essayer cette expérience?—J'acceptai.
Combien vous faut-il de temps ? — Quatre
à cinq minutes. — Commencez. — Trois minutes après, je dis à M. Dufihol que le sujet devait être endormi. Il me pria de
rester dans la salle,
traversa la cour, monta l'escalier, et, comme il arrivait près de la porte, il
entendit ces messieurs dire au sujet : — Eh bien ! vous dormez?
Réveillez-vous! — Il dort! — M. Dufihol entra précipitamment et
trouva le sujetendormi; alors il
m'appela, et dit — En présence de
faits comme ceux-ci, il faut croire, messieurs : c'est moi qui ai prié M.
Lafontaine d'endormir le sujet de la grande salle de l'hôtel. »
Cette expérience fut bien arrangée. En voici deux
autres également organisées à l'improviste :
« Le séance étant terminée, beaucoup de personnes
ont entouré M. Lafontaine, et ont, avec le plus vif intérêt, discuté sur les
effets divers du magnétisme. C'est à ce moment qu'a eu lieu l'expérience la
plus concluante delà soirée. Le sujet
s'était éloigné, et causait avec des gardes de ville, auprès d'une des
braisières qui avaient été allumées pour échauffer la salle... — Pourriez-vous,
dit quelqu'une M. Lafontaine, l'endormir d'ici?—Sansdoute, répondit-il... Entourez-moi toujours, afin qu'il ne me voie
pas...—Au bout de quelques moments, le sujetétait plongé clans le sommeil. » — « A Cinq-Mars-la-Pile,
deux heures avant de donner une séance publique, je me trouvais chez le docteur
Renaud. Il y avait une douzaine de personnes; on discutait magnétisme; on me
proposa d'endormir mon sujet de la maison du docteur a la salle de la mairie,
dans laquelle je donnais la séance. J'acceptai : on mit pour conditions que je
ne sortirais pas de la maison, que deux de ces messieurs resteraient avec moi
et m'indiqueraient l'instant où il faudrait commencer; que deux autres iraient
chercher la somnambule qui était a l'hôtel, la conduiraient à la mairie, et ne
lui parieraient pas de ce qu'on voulait faire. Il y avait à peu près un
demi-kilomètre de distance de la demeure du docteur à la mairie. — Lorsque
l'heure fut arrivée et que les deux personnes qui étaient restées avec moi, et
dont l'une était M. de la Béraudiaire, me prévinrent que je pouvais commencer,
je crus pouvoir leur assurer, quatre minutes après, que le sujet était endormi.
Nous partîmes alors et, lorsque nous arrivâmes, le sujet dormait. Le sommeil
n'avait été complet qu'après cinq minutes. Dès la seconde, les premiers effets
s'étaient fait sentir, tels que le battement des paupières et la torpeur.. »
Ajoutons que Lafontaine n'admet pas l'action
directe ou une transmission de la volonté, mais seulement celle du fluide émis
au dehors, sous l'empire de la volonté.
10). Le Dr Dusart complète ainsi son
observation sur M J... «Je donnais chaque jour avant de partir, l'ordre de
dormir jusqu'au lendemain à une heure déterminée. Un jour, je pars, oubliant
cette précaution, j'étais à 700 mètres que je m'en aperçus. Ne pouvant
retourner sur mes pas, je me disque peut-être mon ordre
serait entendu, malgré la distance, puisque à un ou 2 mètres un ordre mental
était exécuté. En conséquence, je formule l'ordre de dormir jusqu'au
lendemain huit heures, et je poursuis mon chemin. Le lendemain, j'arrive à
7 heures et demie, la malade dormait. « Gomment se fait-il que vous dormiez
encore ?— Mais, monsieur, je vous obéis. — Vous vous trompez; je suis parti
sans vous donner aucun ordre. — C'est vrai; mais, cinq minutes après, je vous
ai parfaitement entendu me dire de dormir jusqu'à 8 heures. Or, il n'est
pas encore 8 heures. Cette
dernière heure était celle que
j'indiquais ordinairement.
Il était possible que l'habitude fût la cause d'une illusion etqu'il n'y eût ici qu'une simple coïncidence. Pour en
avoir le cœur net et ne laisser prise à aucun doute, je commandai à la malade
de dormir jusqu'à ce
qu'elle reçût l'ordre de
s'éveiller.— Dans la journée, ayant trouvé un intervalle libre, je
résolus de compléter " l'expérience. Je pars de chez moi ( 7 kilomètres
de distance) en donnant l'ordre du réveil. Je constate qu'il est 2
heures. J'arrive et
trouve la malade éveillée ; les parents, sur ma recommandation, avaient noté
l'heure exacte du réveil. C'était rigoureusement celle à laquelle j'avais donné
l'ordre. Cette expérience, plusieurs fois renouvelée, à des heures différentes,
eut toujours le même résultat. »
Elle est réellement très intéressante. D'abord,
parce qu'elle semble prouver que non seulement le contact des fronts n'est pas
nécessaire, mais que l'action peut s'exercer à 7 kilomètres de distance ;
ensuite, parce qu'elle prouve que, dans ces conditions, l'influence peut porter
non seulement sur le fait du sommeil, mais du réveil aussi, probablement même
avec spécialisation d'une idée particulière, comme celle d'une heure déterminée.
Mais voici ce qui paraîtra plus extraordinaire
encore :
« Le 1erjanvier, je suspendis mes
visites, et cessai toute relation avec la famille. Je n'en avais plus entendu
parler, lorsque le 12, faisant des courses dans une direction opposée et me
trouvant à 10 kilomètres de la malade, je me demandai si, malgré la
distance, la cessation de tous rapports et l'intervention d'une tierce personne
(le père magnétisant désormais sa fille), il me serait encore possible de me
faire obéir. Je défends à la malade de se laisser endormir; puis, une
demi-heure après, réfléchissant que si, par extraordinaire, j'étais obéi, cela
pourrait causer préjudice à cette malheureuse fille Je lève la défense et cesse
d'y penser. — Je fus fort surpris lorsque, le lendemain, à 6 heures du matin,
je vis arriver chez moi un exprès portant une lettre du père de M J... Celui-ci
me disait que la veille, 12. à 10 heures du. matin, il n'était arrivé à
endormir sa fille qu'après une lutte prolongée et très douloureuse. La malade, une
fois endormie, avait déclaré que, si elle avait résisté, c'était sur mon ordre
et qu'elle ne s'était endormie que quand je l'avais permis. Ces déclarations
avaient été
faites vis-à-vis des témoins auxquels le père
avait fait signer les notes qui les contenaient. J'ai conservé cette lettre,
dont M... me confirma plus tard le contenu, en ajoutant quelques détails
circonstanciés. »
Il devient donc probable qu'avec une connaissance
exacte des conditions du phénomène, on pourra arriver à communiquer à distance
des pensées entières, comme on le fait aujourd'hui par téléphone...
M. le Dr Glay ajoute à cette
observation une remarque d'ordre expérimental : « Il semble, dit-il, que le Dr
Dusart ne soit arrivé à endormir à distance sa malade, qu'après l'avoir soumise
à une certaine éducation. C'est ainsi qu'il dit l'avoir d'abord endormie un
grand nombre de fois par ordre mental, mais donné de très près. On ne
comprend évidemment pas fort bien, quelle peut être l'influence de cette
sorte d'éducation ; il se peut néanmoins qu'il y ait là une condition favorable au développement de ces
phénomènes, si leur réalité se confirme. »
Je crois qu'on peut comprendre assez bien
l'influence de cette éducation :
1° D'abord, elle ne doit pas nous étonner,
puisqu'elle s'observe dans tous les phénomènes hypnotiques et magnétiques sans
exception : le sujet devient de plus en plus sensible au fur et à mesure de
l'expérimentation. L'hypnoscope nous permet de contrôler cet effet, et j'ai
déjà observé, dans ma note communiquée à la Société de Biologie en 1884, qu'il
existe à ce sujet un contraste très net, entre la sensibilité imaginaire et la
sensibilité vraie : les personnes qui se croient très sensibles, très «
nerveuses », qui ont la foi au magnétisme, sans posséder cette sensibilité spéciale
qui ne dépend en rien de la volonté ni de la foi, éprouvent diverses sensations
plus ou moins fortes au moment d'un premier essai hypnoscopique. Ces sensations
sont causées par l'émotion, par la peur, par l'attention expectante, en un mot
par l'imagination.
Renouvelez l'épreuve de l'hyphoscope, et vous verrez que ses sensations
diminuent rapidement et disparaissent, tandis que les effets dus à une
sensibilité réelle, persistent et s'accentuent avec chaque application.
Si, après un premier essai hypnoscopique, on
hypnotise ou magnétise le sujet pendant un mois par exemple, et qu'on refasse
ensuite l'expérience hypnoscopique, on trouvera toujours les marques d'une
sensibilité plus grande. Pourquoi ? Parce que l'action consistant en une
influence réflexe entre le cerveau et les ganglions, doit nécessairement
présenter les phénomènes propres à toutes les actions réflexes en général, qui
s'apprennent, s'enracinent et deviennent de plus en plus faciles. Une voie
nerveuse quelconque, parcourue une fois par une excitation quelconque,
présentera une résistance moindre, au moment d'un second passage de la même
excitation. C'est en quoi consiste la différence entre un fil métallique et une
fibre nerveuse, surtout quand cette fibre est liée à des cellules vivantes.
C'est ce que M. Ribot a appelé une mémoire organique, et cette mémoire
ne doit pas être moins propice aux excitations faibles qu'aux actions
mécaniques ordinaires.
2° Il ne faut pas oublier, que si la sensibilité
hypnotique est indépendante de la volonté consciente du sujet, il n'en n'est
pas de même pour son inconscient. L'inconscient peut être considéré presque
comme un gouvernement secret, souvent, si non toujours, plus puissant que celui
qui, sous le nom du Moi I, règne à la lumière du jour, mais... ne gouverne pas. Avec
ce Moi, plus vaniteux que puissant, vous pouvez traiter pour des questions
d'ordre superficiel, mais avec le Moi II vous pouvez conclure des
traités, concernant toutes les fonctions vitales.
Vous pouvez lui dire, par exemple : « Pendant que
le Moi I dormira, tu vas veiller, en comptant les heures et les minutes, et tu le
réveilleras à telle heure ; tu vas veiller
sur ton premier ministre qui s'appelle l'Echange
de matière, pour qu'il n'aille pas trop vite à sa besogne ; tu vas activer et
égaliser le mouvement vital dans toutes les provinces de ton royaume, barrer la
frontière à des courants étrangers ; chasser les foyers pathologiques qui
troublent ton repos, etc., etc. », et il vous obéira; il a le pouvoir de vous
obéir. Par conséquent, la volonté du Moi II peut aller à la rencontre
de la nôtre, elle peut nous aider, nous faciliter de plus en plus, notre tâche.
3° Il doit y avoir une grande analogie entre une
voix parlée et une voix mentale. Or, nous comprenons quelquefois difficilement
la parole d'une personne étrangère ; elle parle trop vite ou trop bas et
prononce mal ; mais peu à peu on s'y habitue ; les associations se forment, et
comme une mère qui comprend le babillage de son enfant, nous apprenons à
associer les sons plus ou moins confus à des idées nettes. Il est probable que
les vibrations qui transmettent la pensée et la volonté ne sont pas moins
confuses, ni moins imparfaites ; par conséquent, il faut les sentir se répéter,
pour bien saisir leurs différences ; et il est complètement compréhensible que
l'habitude, l'éducation, l'exercice, favorisent cette perception.
4° Enfin, nous avons déjà observé que
l'envahissement du sujet par un foyer rayonnant extérieur, et unréglage, conformément à la nature
dynamique de ce foyer, s'effectuent peu à peu, et constituent ce qu'on nommé «
le rapport ». Or, ce rapport forme une condition nécessaire pour toutes les
transmissions mentales.
11). « Un jour, raconte M. Richet, étant avec mes
collègues à la salle de garde, à déjeuner, notre confrère M. Landouzy, alors
interne comme moi à l'hôpital Beaujon, était présent —j'assurai que je pouvais
endormir une malade à distance, et que je la ferais venir a, la salle de garde
où nous étions, rien que par un acte de ma volonté! Mais, au bout de dix
minutes personne n'étant venu, l'expérience fut considérée comme ayant échoué.
— En réalité l'expérience
n'avait pas échoué, car, quelque temps après, on
vint me prévenir que la malade se promenait dans les couloirs endormie,
cherchant à me parler et ne me trouvant pas ; et en effet, il en était ainsi,
sans que je puisse de sa part obtenir d'autre réponse pour expliquer son
sommeil et cette promenade vagabonde, sinon qu'elle désirait me parler. »
Ici, c'est plutôt le manque d'éducation magnétique
qui se fait voir. Si elle était habituée à ces expériences, comme les
somnambules de M. Dupotet, Foissac, ou même comme Mme B... de M.
Gibert, elle aurait sans doute reconnu la cause de sa promenade. Une autre
circonstance encore mérite d'être signalée : la somnambule ne trouve pas M.
Richet ; elle ne le trouve pas pour plusieurs causes : d'abord, parce que M.
Richet a cessé de l'influencer ; ensuite parce que, là où l'attraction physique
ne s'ajoute pas à l'action mentale (comme dans l'expérience de Bruno) le sujet
ne peut pas retrouver son chemin; ilsait qu'il doit aller quelque part, mais il ne sait pas
où ; et, enfin, il est probable que celte idée dominante d'aller voir M. Richet
provoqua chez elle une monomanie somnambulique qui, comme toutes les monomanies,
empêche de voir clair. Ne nous arrive-t-il pas de chercher, par exemple un
coutcau qui gît devant nous sur la table ; plus on s'entête de le retrouver et
moins on le voit ; enfin on renonce à le rechercher, et on le trouve. Qu'on se
rappelle, du reste, une circonstance analogue dans notre troisième expérience
au Havre, où Mme B... cherche M. Gibert et ne le trouve pas. Elle
est cependant venue d'une distance d'un kilomètre, obéissant à l'ordre mental.
Gela nous explique l'insuccès de plusieurs magnétiseurs qui, après avoir attiré
mentalement leurs sujets, n'arrivent pas à se faire rejoindre dès qu'on a
changé leur place. Le sujet s'impatiente, s'entête et ne sent plus rien.
« Une autre fois, dit encore le même auteur, j'ai
répété cette expérience en la variant de la manière suivante : je
priai deux de mes collègues de se rendre dans la
salle, sous le prétexte d'examiner une malade quelconque ; en réalité afin
d'observer comment se comporterait le n° 11, que j'aurais, à ce moment,
l'intention d'endormir. Quelque temps après ils vinrent me dire que
l'expérience avait échoué. Cependant, cette fois encore, elle avait réussi, car
on s'était trompé en désignant à la place du no 11la malade
voisine. qui naturellement était restée éveillée, tandis que le n° 11 s'était effectivement endormi.
« J'aurais dû, ajoute M. Richet, répéter et varier
avec plus de précision cette expérience intéressante ; mais en pareille matière
on ne fait pas tout ce qu'on désire faire, et ceux-là seuls qui ont
expérimenté, peuvent savoir quelles difficultés de toute sorte, morales et
autres, empêchent la poursuite méthodique de l'expérimentation. Quelques
semaines après, la malade retourna dans son pays, à Béziers, je crois, et je
n'ai plus entendu parler d'elle. Je n'ai pu, depuiscette époque (1873), sur aucune personne absolument,
reproduire ce même phénomène de somnambulisme à distance. Si donc le phénomène
existe — et je crois qu'il est difficile de le nier absolument — il est
extrêmement rare, et ne se produit que dans des circonstances spéciales qui
échappent jusqu'ici à la détermination scientifique. »
Ces circonstances spéciales, nous tâcherons de les
préciser d'après les études récentes. Mais poursuivons d'abord notre exposé
expérimental.
42). M. Héricourt complète ainsi sa note déjà
citée : « Bientôt, ce ne fut plus seulement d'une extrémité à l'autre d'une
chambre, que je songeai à exercer mon action; d'une pièce à une autre, d'une
maison à une autre maison, située dans une rue plus ou moins éloignée, le même
résultat fut encore obtenu. — Les circonstances dans lesquelles j'exerçai ainsi
pour la première fois cette action à longue distance méritent d'être rapportées
avec quelques détails. Etant un jour, dans mon cabinet (j'habitais alors
Perpignan), l'idée me vint d'essayer d'endormir MmeD... que j'avais
tout lieu de croire chez elle, et qui habitait dans une rue distante environ de
300 mètres de la mienne. J'étais d'ailleurs bien éloigné de croire au
succès d'une pareille expérience. Il était trois heures de l'après-midi, je me
mis à me promener de long en large, eu pensant très vivement au résultat que je
voulais obtenir; et j'étais absorbé par cet exercice, quand on vint me chercher
pour voir des malades. Les cas
étant pressants, j'oubliai momentanément M D...
queje devais d'ailleurs rencontrer vers quatre heures et demie
sur une promenade publique. M'y étant rendu à cette heure, je fus très étonné
de ne 1 y point voir, mais je pensai qu'après tout, mon expérience avait bien
pu réussir; aussi, vers cinq heures, pour ne rien compromettre et rétablir les
choses en leur état normal, dans le cas où cet état eût été effectivement
troublé, par acquit de conscience, je songeai à réveiller mon sujet, aussi
vigoureusement que tout à l'hèure j'avais songé à l'endormir. Or, ayant eu
l'occasion de voir M D... dans la soirée, voici ce qu'elle me raconta, d'une
manière absolument spontanée, et sans que j'eusse fait la moindre
allusion à son absence de la promenade : Vers trois heures, comme elle était
dans sa chambre à coucher, elle avait été prise subitement d'une envie
invincible de dormir; ses paupières se faisaient de plomb, et ses jambes se
dérobaient—jamais elle ne dormait dans la journée — au point qu'elle avait eu à
peine la force de passer dans son salon, pour s'y laisser tomber sur un canapé.
Sa domestique étant alors entrée pour lui parler, l'avait trouvée, comme elle
le lui raconta plus tard, pâle, la peau froide, sans mouvement, comme morte,
selon ses expressions. Justement effrayée, elle s'était mise a la secouer
vigoureusement, mais sans parvenir cependant à autre chose qu'à lui faire
ouvrir les yeux. A ce moment, Mme D... me dit qu'elle n'avait eu
conscience que d'éprouver un violent mal de tête qui, paraît-il, avait disparu
subitement vers cinq heures. C'était précisément le moment où j'avais pensé à
la réveiller. Ce récit ayant été spontané, je le répète, il n'y avait
plus de doute à conserver: ma tentative avait certainement réussi. Afin de
pouvoir la renouveler dans des conditions aussi probantes que possible, je ne
mis pas Mme D... au courant de ce que j'avais fait, et j'entrepris
toute une série d'expériences dont je rendis témoins nombre de personnes, qui
voulurent bien en fixer les conditions et contrôler les résultats. Parmi ces
personnes, je citerai le médecin-major et un capitaine du bataillon de
chasseurs dont j'étais alors l'aide-major. Toutes ces expériences se ramènent
en somme au type suivant : Etant dans un salon avec M D..., je lui disais que
j'allais essayer de l'endormir d'une pièce voisine, les portes étant fermées.
Je passais alors dans cette pièce, où je restais quelques minutes, avec la
pensée bien nette de la laisser éveillée. Quand je revenais, je trouvais en
effet Mme D... dans son état normal, et se moquant de mon insuccès.
Un instant plus tard, ou un autre jour, je passais dans la même
pièce voisine sous un prétexte quelconque, mais
cette fois avec l'intention bien arrêtée de produire le sommeil, et, après une
minute à peine, le résultat le plus complet était obtenu. On n'invoquera ici
aucune suggestion autre que la suggestion mentale, puisque l'attention
expectante, mise en jeu dans toute sa force, lors de l'expérience
précédente, avait été absolument sans action. Les conditions de ces
expériences, qui se contrôlent réciproquement, sont d'une simplicité et d'une
valeur sur lesquelles j'attire l'attention, parce qu'elles constituent une
sorte de schéma à suivre pour la démonstration».
Cette observation est éminemment instructive.
En effet, les expériences négatives de contrôle
présentent un intérêt tout spécial. On se rappelle une contre-épreuve de ce
genre demandée par Bertrand et quia réussi à Dupotet. On trouve aussi des faits
analogues dans le récit de M. Pierre Janet et dans la plupart des cas où une
action purement mentale a été constatée. On a pu toucher le sujet, faire des
passes, simuler l'intention de l'endormir, sans aucun résultat positif.
Mais ceci est très rare ; la plupart des sujets
éminemment sensibles subissent l'action idéoplastique, et je crois même qu'un
certain nombre de ceux qui sont capables d'être influencés à distance ne
résisteront pas à une action imaginaire; et que, par conséquent l'épreuve
négative de M. Héricourt ne peut pas être décisive. Mais, ce qui paraît
certain, c'est que les sujets suggestibles à distance ou mentalement sont moins
suggestibies verbalement. Ils sentent l'action réelle aussi faible qu'elle
soit, mais ne s'influencent pas eux-mêmes. Il est vrai que cela peut tenir à
l'éducation plutôt qu'à une différence effective de sensibilité. Dans ce
dernier temps, la suggestion fait la mode, on s'acharnent à suggérer aux sujets
toute sorte d'hallucinations, et l'école de Nancy ne faisait longtemps que
cela. Dans ces conditions, il n'est pas étonnant qu'on obtient des sujets très
amusants, mais tout à fait impropres pour une étude sérieuse.
Du moment que tout est imagination, une action
vraie reste inaperçue. C'est le contraire de ce qu'ont fait les magnétiseurs
sérieux, comme Bruno, Puységur, Deleuze, etc. Ils se sont efforcés à conduire
les somnambules sans les contraindre et à développer leurs facultés simples
plutôt que leur mobilité suggestionniste. La suggestion verbale ne doit pas
être négligée, puisqu'elle peut rendre de grands services à la thérapeutique,
mais il faut développer avant tout les propriétés sincères de cette sensibilité
extraordinaire, si l'on veut faire des progrès réels au point de vue théorique.
Il n'est pas étonnant qu'avec la manie des suggestions on soit arrivé à
ridiculiser le magnétisme et à remplacer les somnambules par des orgues de
Barbarie.
13). Voyons encore les expériences faites à
distance sur M B...
a), « Sans la prévenir de son
intention, M. Gibert s'enferma dans une chambre voisine à une distance de six
ou sept mètres, et là essaya de lui donner mentalement l'ordre du sommeil.
J'étais resté, dit M. Janet, auprès du sujet et je constatai qu'au bout de
quelques instants, les yeux se fermèrent et le sommeil commença. Mais ce qui me
semble particulièrement curieux, c'est que, dans la léthargie, elle n'est pas
du tout sous mon influence. Je ne pus provoquer sur elle ni contracture ni
attraction, quoique je fusse resté auprès d'elle pendant qu'elle s'endormait.
Au contraire, elle obéissait entièrement à M. Gibert qui n'avait pas été
présent; enfin ce fut M. Gibert qui dut la réveiller, et cela prouve bien qu'il
l'avait endormie. Cependant ici encore un doute peut subsister. Mme
B... n'ignorait certainement pas la présence de M. Gibert dans la maison; elle
savait également qu'il était venu pour l'endormir; aussi, quoique cela me
paraisse bien peu vraisemblable, on peut supposer qu'elle s'est endormie
elle-même par suggestion, au moment précis où M. Gibert le lui commandait delà salle voisine. — 6). Le 3 octobre 4885 je suis
entré chez M. Gibert à 11 heures et demie du matin et je l'ai prié d'endormir Mme
B... par un commandement mentale sans se déranger de son cabinet. Cette femme
n'était alors prévenue en aucune façon, car nous ne l'avions jamais endormie à
cette heure-là; elle se trouvait dans une autre maison à 5O0 mètres
ou moins de distance. Je me rendis aussitôt
après auprès d'elle pour voir le résultat de ce singulier commandement.
Comme je m'y attendais bien, elle ne dormait pas du tout : je l'endormis alors
moi-même en la touchant, et, dès qu'elle fut entrée en somnambulisme, avant que
je lui aie lait aucune question, elle se mit à parler ainsi : Je sais bien que
M. Gibert a voulu m'endorrair... mais, quand je l'ai senti, j'ai cherché de
l'eau ei j'aimismes mains dans l'eau froide... je neveux pas que l'on m'endorme ainsi... je puis
être à causer... cela me dérange et me donne l'air bête. » Vérification faite,
elle avait réellement mis ses mains dans de l'eau froide avant mon arrivée.
J'ai rapporté cette expérience, quoiqu'elle ail échoué, parce qu'elle me semble
curieuse à différents points de vue. Mme B... semble donc avoir
conscience même à l'état de veille de cette influence qui s'empare d'elle : elle
peut résister au sommeil en mettant ses mains dans l'eau froide-, enfin,
elle ne se prêtait pas complaisamment à ces expériences, ce qui peut être
considéré comme une ga
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