CHAPITRE VII L'ACTION A L'INSU DU SUJET OU CONTRE SON GRÉ
L'opinion de M. Bernheim. — Faits contraires à cette opinion. — Sommeil
instantané. — Un magnétiseur endormi. — Somnambulisme forcé. — La crédulité et
la sensibilité. — Une influence abusive. — L'opinion de Mesmer. — Passage du
sommeil normal. — Le sommeil chez les aliénés. — Expériences du Dr
Voisin. — Sommeil et réveil a. l'insu du sujet. ~ Expériences de Dupotet. — La
volonté et les passes. — Un volontiste contemporain. — Expériences de MM. Janet
et Gibert.—Les monographies et les généralisations. — Expériences de M. Richet,
du Dr Héricourt, du Dr Dusart, du DrLiébeault. — Les enfants
endormis. — Un médecin indépendant.
L'action de la volonté à l'insu du sujet a donc
été constatée par une commission académique, ce qui n'empêche pas M. Bernheim
d'émettre le jugement suivant dans un mémoire adressé à M. Paul Janet :
« Il n'existe pas de magnétiseur; il n'existe pas
de fluide magnétique. Ni Donato, ni Hausen n'ont des vertus hypnotiques
spéciales. Le sommeil provoqué ne dépend pas de l'hypnotiseur, mais du sujet :
c'est sa propre foi qui l'endort : nul ne peut être hypnotisé contre son
gré, s'il résiste à l'injonction. Je suis heureuxde me joindre à vous pour rassurer le public
contre toute crainte chimérique, qu'une fausse interprétation de faits pourrait
faire naître. (*) »
(*) Bernheim, De la suggestion dans l'état
hypnotique, réponse à M. Paul Janet, Paris, 1884, p. 13.
Le public est rassuré ; mais je m'étonne qu'un
observateur aussi éminent ait pu réunir tant d'inexactitudes dans quelques
lignes.
Laissons de côté la question d'un fluide spécial,
dont l'existence n'est pas nécessaire pour l'explication des faits, et
remarquons seulement que ceux qui l'ont admis, l'ont considéré toujours comme
une propriété générale et non individuelle, présentant seulement quelques
différences de degrés.
« Le sommeil provoqué ne dépend pas de
l'hypnotiseur... »
De l'hypnotiseur, non ; mais du magnétiseur, oui ;
c'est-à-dire de ceux qui, au lieu de substituer purement et simplement un
bouchon de carafe, engagent leur propre corps, leur pensée et leur volonté dans
l'acte d'hypnotisation.
« C'est la propre foi du sujet qui l'endort. » Les
grenouilles, les écrevisses, les canards, les poules, les cochons d'Inde...
ont-ils la même foi au magnétisme que les sujets de M. Donato?
«Nul ne peut être hypnotisé contre son gré, s'il
résiste à l'injonction. »
J'ai cependant endormi plusieurs fois des
personnes qui ont résisté de toutes leursforces. Et ici M. Bernheim se trompe doublement; car,
dans la plupart des cas, ce phénomène peut s'expliquer par sa théorie
suggestive, sans aucune influence physiqueou psychique
directe. On n'a même pas besoin de citer les faits de somnambulisme à distance,
causé par une action physique ou psychique directe.
L'idéo-plastie peut être double : consciente et
inconsciente. Il y a des personnes qui affirment sincèrement ne pas croire à un
préjugé quelconque, et qui, tout de même involontairement, subissent son
influence. Il y a une soumission consciente et inconsciente. Dès qu'un sujet
est sensible, et que vous lui suggérez Vidée du sommeil,
cette idée peut réaliser le
sommeil, malgré son opposition.
Ilen est de même pour d'autres idées suggérées.
Enfin, est-il sage de couper court par quelques
mots à une question délicate et qu'on n'a pas étudiée suffisamment? Il paraît
que c'est la mode aujourd'hui. Voici un autre auteur d'un livre, du reste fort intéressant,
qui dit: « La question de la
lecture des pensées, de la lucidité delà double vue est jugée définitivement(*). »
(*) Cullère, Magnétisme et hypnotisme, Paris,
1886, p. 239.
Par qui? Il serait sans doute bien embarrassé de
nous le dire. Quand on est dans une situation pareille, voilà ce qu'on peut
dire : « Je n'ai pas étudié cette question-là », ou bien : mes études ne m'ont
donné que des résultats négatifs », ou bien encore : « les résultats que j'ai
obtenus ne m'autorisent pas à trancher la question etc., mais non : « cela
n'existe pas, cela est faux, parce que je n'y crois pas ».
Ceci dit, examinons les faits :
1). — M. S... avait une
somnambule, M X..., qui était en même temps sa maîtresse. Elle est
chez lui et reste assise devant une table; lui, il se promènedans Ja chambre. Tout à coup il aperçoit dans la
cour une autre jeune femme qui arrive, tandis qu'il voulait à tout prix éviter
la rencontre de ces femmes. Sans réfléchir longtemps, et tout en se promenant,
il fait un geste derrière la tête de M X... qui s'endort
instantanément et reste dans l'état d'aidée paralytique. Alors il
reçoit l'autre, et cause avec elle en présence de M X... endormie, qui ne se
doute de rien. Il ne la réveille, qu'après le départ de l'autre, et il la
réveille d'un seul souffle, et si rapidement qu'elle ne savait même pas qu'elle
était endormie. M. S... se promenait toujours dans la chambre.
Ce fait ne prouve ni l'action physique des gestes
ni l'action mentale de la volonté, mais il prouve qu'on peut etre endormi à son
insu. M X.... était exceptionnellement sensible, non pas à des influences délicates (la
suggestion mentale ne réussissait pas sur elle) mais au point de vue de la rapidité
des phénomènes. L'impression d'un geste hypnotisant (auditive et tactile) provoqua le sommeil par idéoplastie,
c'est-à-dire par une association ideo-organique, basée sur l'habitude, avant
qu'elle eût le temps de s'en rendre compte.
j'ai connu cette personne, et j'ai meme fait sur elle une expérience
analogue :
2). — N'ayant pas longtemps été magnétisée par M. S... elle crut avoir
perdu sa sensibilité, et, un jour, en société, elle me dit, qu'elle se sent
aujourd'hui tellement forte, qu'elle voudrait bien essayer de me magnétiser, moi.
Je me rend à cette plaisanterie et je la laisse faire. Enthousiasmée de mon
consentement elle me prend les pouces, et fixe mon regard. Pour l'amuser
davantage je feins que le sommeil s'empare de moi, puis, tout à coup, j'ouvre
les yeux et je la fixe avec l'intention de l'endormir — et elle s'endort au
bout de quelques secondes. Nous avons expérimenté sur elle au moins trois
quarts d'heure. Ensuite je reprends ma position vis-à-vis d'elle, je la
réveille d'un souffle et je continue à feindre le sommeil. Me croyant
réellement endormi elle se mit à battre des mains en triomphe, et elle n'a pu
comprendre pourquoi tout le monde éclata de rire. Elle n'a pas voulu croire que
c'était elle qui dormait.
3). — Une jeune fille de quatorze ans fut magnétisée par moi cinq ou six
fois; elle était très sensible quoique moins que la précédente (exp.
hyp. insensibilité et contracture, du doigt, — tandis que chez l'autre le
bras entier entrait en contracture); d'une santé excellente (comme l'autre du
reste elle fut magnétisée uniquement pour des expériences, qui devaient
convaincre un médecin de ma connaissance. Le seul effet de ces séances était
qu'elle dormait un peu plus longtemps dans la nuit de son sommeil naturel et
que, (c'était du moins l'opinion de ses amies) le magnétisme la rendait plus
jolie... Mais ses camarades lui ont persuadé qui si elle continue à se faire
endormir, elle perdra sa volonté, et on ne lui permettra pas de se marier avec
son cousin, qu'elle aimait... comme on aime à quatorze ans. Bref, ma somnambule
refuse de m'obéir, sans en donner des motifs. Elle ne veut plus se laisser
magnétiser. On la supplie, on lui ordonne même de ne pas faire des caprices,
mais inutilement.
— Et vous ne craignez pas, mademoiselle, que je
vous endorme malgré vous?
— Oh! non, car je ne m'asseyerai même pas à côté
de vous.
On me prie d'essayer, et ses parents m'autorisent à tenter l'expérience,
fâchés qu'ils étaient de l'inobéissance de leur
mie.
Je prends alors un mouchoir qu'elle laissa sur la
table, et je le lui jette sur les genoux, en disant:
— Eh
bien! maintenant c'est fini. Vous allez vous endormir dans cinq minutes.
—
Cela ne me fera rien du tout, dit-elle; mais elle s'échappe tout de
même, pour éviter mon regard.
— C'est pas la peine de fuir, vous reviendrez
toute seule.
Une demi-heure après elle est revenue en
somnambulisme.
Par conséquent on peut endormir quelqu'un « contre
son gré, et malgré qu'il résiste à l'injonction ». Mais ici encore
l'idéoplastie joue le rôle principal.
Je pourrais citer encore deux ou trois faits
semblables où les personnes incrédules ont demandé elles-mêmes que j'essaye de
vaincre leurs résistance et leur incrédulité. La crédulité ne peut rien sans
sensibilité, et l'incrédulité ne nuit en rien quand il y a sensibilité. La
volonté, peut retarder l'action, mais seulement la retarder. La plupart des
personnes qui se croient hypnotisables, ne le sont pas, et une partie de celles
qui ne se doutent guère de leur sensibilité, peuvent être facilement
hypnotisées.
Voici encore un fait qui s'est passé en France et
qui a été reproduit plusieurs fois, il s'agit d'une affaire judiciaire où
toutes les circonstances ont été bien vérifiées.
4). « Le 31 mars 1865, un mendiant arriva au
hameau de Guiols. Il avait vingt-cinq ans environ ; il était estropié des deux
jambes. 11 demanda l'hospitalité au nommé H..., qui habitait ce hameau avec sa
fille. Celle-ci était âgée de vingt-six ans et sa moralité était parfaite. Le
mendiant, nommé Castellan, simalant la surdi-mudité, fit comprendre par des
signes, qu'il avait faim ; on l'invita à souper. Pendant le repas, il se livra
à des actes étranges, qui frappèrent l'attention de ses hôtes : il aftecta de
ne faire remplir son verre qu'après avoir tracé sur cet objet et sur sa figure
le signe de la croix. Pendant la veillée, il fit signe qu'il pouvait écrire.
Alors il traça les phrases suivantes. «le suis le fils de Dieu: je suis du ciel
et mon nom estNotre-Seigneur ; car vous
voyez mes petits miracles, et plus tard, vous en verrez de plus grands. Ne
craignez rien de moi, je suis envoyé de Dieu. » Puis il offrait de faire
disparaître la taie qui
couvrait les yeux d'une femme alors présente. Il
prétendait connaître l'avenir et annonçait que la guerre éclaterait dans six
mois. — Ces actes absurdes impressionnèrent les assistants et Joséphine H..., en
fut surtout émue ; elle se coucha tout habillée, par crainte du mendiant.
Ce dernier passa la nuit au grenier à foin, et le lendemain, après avoir
déjeuné il s'éloigna du hameau. II y revint bientôt, après s'être assuré que Joséphine
resterait seule pendant toute la journée; Il la trouva occupée des soins du
ménage, et s'entretint pendant quelque temps avec elle à l'aide de signes. La
matinée fut employée par Castellan à exercer sur cette fille toute sa
fascination. Un témoin déclare, que tandis qu'elle était penchée sur le
foyer de la cheminée, Castellan, penché sur elle, lui faisait, avec là main,
sur le dos des signes circulaires et dés signes de croix; pendant ce
temps elle avaitles yeux hagards. A raidi ils se mirent à
table ensemble. A peine le repas était-il commencé, que Castellan fit un geste,
commepour jeter quelque chose dans la cuiller de Joséphine.
Aussitôt, la jeune fille s'évanouit. Castellan la prit, la porta sur son
lit et se livra sur elle aux derniers outrages. Joséphine avait conscience
dé ce qui se passait; mais retenue par une force irrésistible elle ne
pouvait faire aucun mouvement, ni pousser aucun cri, quoique sa volonté
protestât contre l'attentat qui était commis sur elle. Elle était
évidemment en léthargie » — (plutôt en état de fascination) «Revenueàelle,ellene cessa pas d'êtresous
l'empire quéCastellan exerçait sur
elle, et à quatre heures de l'après-midi, au moment où cet homme s'éloignait du
hameau, la malheureuse, entraînée par une influence mystérieuse, à laquelle
elle cherchait en vain à résister, abandonnait la maison paternelle et
suivait éperdue, ce mendiant, pour lequel elle n'éprouvait que de la peur et
du dégoût. Ils passèrent la nuit dans un grenier à foin, et le lendemain,
ils se dirigèrent vers Collobrières. Le sieur Sauteron les rencontra dans un
bois et les amena chez lui; Castellan lui raconta qu'il avait enlevé cette
jeune fille, après avoir surprisses faveurs. Joséphine aussi lui fit part de
son malheur, en ajoutant «que, dans son désespoir, elle avait voulu se noyer.
Le 3 avril, Castellan, suivi de cette jeune fille, s'arrêta chez le sieur
Coudroyer, cultivateur. Joséphine ne cessait de se lamenter et de déplorer la
malheureuse situation dans laquelle la retenait le pouvoir irrésistible de cet
homme. « Amenez la femme laplusforte et la plus grande, disait-elle, vous verrez si
Castellan ne la fera pas tomber »! La pauvre fille jugeait d'après ses propres
impressions. Il n'y a qu'environ 5 per
sonnes sur 400 qui peuvent subir une influence semblable, c'est-à-dire sans
êtrepréalablement
hypnotisées). «Joséphine ayant peur des outrages dont elle craignait d'être
encore l'objet, demanda à coucher dans une maison voisine. Castellan s'approcha
d'elle, au moment où elle allait sortir, et la saisissant par les hanches, elle
s'évanouit. Puis, bien que, d'après les déclarations des témoins, elle fût
comme morte, on la vit, sur l'ordre de Castellan, monter les marches de
l'escalier, les compter sans commettre d'erreur, puis rire convulsivement. Il
fut constaté, qu'elle se trouvait alors complètement endormie.
« Le lendemain, 4 avril, elle descendit dans un état qui ressemblait à de
la folie » ; (délire somnambulique) « elle déraisonnait et refusait toute
nourriture; elle invoquait tourà tour Dieu et la Vierge; Castellan, voulant
donner une nouvelle preuve de son ascendant sur elle, lui ordonna de faire à
genoux le tour de la chambre et elle obéit. Emus de la douleur de cette
malheureuse fille, indignés de l'audace avec laquelle son séducteur abusait de
son pouvoir sur elle, les habitants de la maison chassèrent le mendiant malgré
sa résistance. A peine avait-il franchi la porte, que Joséphine tomba comme
morte. On rappella Castellan ; celui-ci fit sur elle divers signes, et lui
rendit l'usage de ses sens. La nuit venue, elle alla reposer vers lui. — Le
lendemain ils partirent ensemble. On n'avait pas osé empêcher Joséphine de
suivre cet homme. Tout à coup, on la vit revenir en courant. Castellan avait
rencontré des chasseurs, et, pendant qu'il causait avec eux, elle avait pris la
fuite. Elle demandait en pleurant qu'on la cachât, qu'on l'arrachât à cette
influence. On la ramena chez son père, et, depuis lors, elle ne paraît pas
jouir de toute sa raison» (C'était bien naturel, car chez des personnes très
sensibles qui ne sont pas bien démagnétisées (*), un trouble nerveux persiste longtemps;
si ellessontbien démagnétisées, l'effet du magnétisme doit être toujours favorable).
— «Castellan fut arrêté le 14 avril. Il avait déjà été condamné correctionnellement.
La nature parait l'avoir doué d'une puissance magnétique peu commune» (tout le
monde peut magnétiser, mais il y a des différences quant au degré et même quant
à la nature de cette action) « c'est à cette cause qu'il faut attribuer l'influence
mystérieuse qu'il avait exercée sur Joséphine» (en
partie seulement, car l'idéoplastie y jouait aussi
son rôle) «dont la constitution se prêtait merveilleusement au magnétisme, ce
qui a été constaté par diverses expériences auxquelles l'ont soumise des
médecins. Castellan reconnaît que c'est par des passes magnétiques que fut
causé l'évanouissement de Joséphine, qui précéda le viol. Il avoua mêmeavoir eu deux fois des rapports avec elle, dans un moment
où elle n'était ni endormie, ni évanouie, mais où elle ne pouvait donner un
consentement libre aux actes coupables dont elle était l'objet. Les rapports qu'il
eut avec elle, la seconde nuit qu'ils passèrent à Capelude, eurent lieu dans
d'autres conditions, car, cette fois, Joséphine ne s'est pas doutée de l'acte
coupable dont elle fut victime » (aidéie paralytique) « et c'est
Castellan quilui raconta le matin
qu'il l'avait possédée pendant la nuit. Deux autres fois, il avait abusé d'elle
de la même manière, sans qu'elle s'en doutât.
(*) Je prie le lecteur de prendre ce mot dans son
sens empirique, en dehors de toute théorie; je ne peux pas entrer ici dans des
détails explicatifs.
« Pendant son procès, Castellan a fait preuve d'un
sang-froid et d'une audace extraordinaires... Ila surtout fait parade de ses talents magnétiques. Il a eu
l'impudence de proposer au président des assises d'expérimenter sur lui son
savoir. Devant le réquisitoire du procureur impérial, il a fait plus ; par la
fixité de son regard, il a menacé ce magistrat de le magnétiser, et ce dernier
a dû le contraindre a baisser les yeux. »
« Joséphine, depuis qu'elle est soustraite à
l'influence de cet homme, a recouvré à peu près la raison. Elle dit, dans sa
déposition devant la cour : « Il exerçait sur moi une telle puissance, à l'aide
de ses gestes et de ses passes, que je suis tombée plusieurs fois comme morte.
Il a pu alors faire de moi ce qu'il a voulu. Je comprends ce dont j'étais
victime; mais je ne pouvais ni parler, ni agir, et j'endurais le plus cruel des
supplices. »
« Trois médecins, les docteurs Hériart, Poulet et
Théus ont été appelés à éclairer le jury sur les effets du magnétisme. Ils ont
confirmé par leurs déclarations, les conclusions du rapport médico-légal,
rédigé à l'occasion de cette affaire par les docteurs Auhan et Roux (de
Toulon). Castellan a été condamné à douze ans de travaux forcés (*) ».
(*) Dr P. Despine, Psychologie
naturelle, t. I, p.
586, Paris, 1868.
« Si extraordinaires que paraissent ces faits,
ajoute à ce récit M. Liégeois, si étrange que semble le pouvoir exercé par
Castellan sur sa victime, il ne faudrait pas croire que ce soit là un exemple
unique. Je me ferais fort de trouver
parmi les clients de M. le Dr Liébeault, non pas
une, mais dix personnes, qui ne pourraient pas plus, dans des conditions données,
résister à des tentatives criminelles que n'a pu le faire Joséphine H... C'est
là une constatation d'une réelle gravité (*) ».
(*) Liégeois, De la suggestion
hypnotique. Paris, 1884, p. 48. Je vois avec étonnement que. dans la nouvelle
édition de son livre, M. Bernheim cite le même fait, sans observer qu'il
contredit ses opinions.
On comprendra maintenant pourquoi Mesmer tenait à
ne pas divulguer les moyens de provoquer le somnambulisme. Il l'explique
lui-même :
« Depuis que ma méthode de traiter et d'observer
les maladies a été mise en pratique dans les différentes parties de la France,
plusieurs personnes; soit par un zèle imprudent, soit par une vanité déplacée,
et sans égard pour les réserves et les précautions quej'avais jugées nécessaires, ont donné une
publicité prématurée aux effets, et surtout à l'explication de ce sommeil
critique ; je n'ignore pas qu'il en est résulté des abus, et je vois
avec douleur lés anciens préjugés revenir à grands pas (*). »
(*) F.A. Mesmer, Mémoire. Nouvelle
édition avec des notes du Dr
Grandchamp, Paris, 1826 p. 56.
Dans les cas précites le sujet connaissait
l'intention ou tout au moins la présence du magnétiseur. Mais il n'est
nullement nécessaire qu'il en soit ainsi. Une personne qui dort d'un sommeil
naturel profond, quin'a jamais vu le magnétiseur, qui ne se
doute guère de sa présence, peut subir l'influence de ses passés et de sa
volonté, tomber en somnambulisme, exécuter ses ordres, puis se réveiller le
lendemain,, ne se souvenant absolument de rien, pas même dans un autre accès de
somnambulisme, pasmême sousl'influence d'un autre magnétiseur.
Et je ne crains pas de le dire au public,
puisqu'il est déjà rassuré.
D'ailleurs, je me hâte d'ajouter, que des cas
semblables doivent être nécessairement fort rares — car il faut pour cela non
seulement une sensibilité hypnotique exceptionnelle, mais encore un sommeil
avec insensibilité complète — et que, si le magnétisme peut produire des
effets aussi graves, il donne en même temps le moyen de s'en préserver.
Seulement il faut se persuader enfin, que l'hypnotisme, qui ne peut pas
produire de ces effets-là, n'est qu'une imitation du magnétisme.
Revenons aux faits.
5). Je donnais mes soins à une dame malade, assez
difficile à endormir. Une fois arrivé un peu tard, je la trouve endormie de son
sommeil naturel sur un roman ennuyeux. Je l'endors magnétiquement, je la laisse
comme d'habitude un quart d'heure dans l'aïdére paralytique, puis je cause avec
elle en somnambulisme, enfin, comme j'étais pressé, je la réveille.
— Ah ! vous voilà arrivé, dit-elle. Eh bien
endormez-moi vite, car j'ai des douleurs dans les jambes.
—
Mais je vous ai déjà endormie et vousn'avez plus de douleurs.
— C'est vrai, dit-elle, il me semble que je ne souffre
plus. Mais elle n'a pas voulu croire qu'elle adéjà été magnétisée. Une autre fois c'était pire. Les douleurs sont venues
atroces et on a télégraphié pour me faire venir.
J'étais absent et je ne me suis rendu auprès de la malade que vers minuit. Je
la trouve sans connaissance, délirant, gémissant et se tordant de douleurs. Je
lui parle, elle ne me répond
pas. Alors je pose une main sur sa tête et je
l'endors au out de cinq minutes tout au plus ; elle s*endormait toujours
plus facilement lorsqu'elle ne savait pas que j'étais la; (il y avait pour
cela une cause individuelle particulière qu'il serait difficile d'expliquer
ici); les douleurs cessent
instantanément, la fièvre diminue peu à peu, je lui ordonne de dormir bien
toute la nuit et je la quitte. Le lendemain matin elle était tout étonnée
d'avoir si bien dormi, et c'est seulement son mari qui lui apprit que j'étais
venu la veille et que je l'avais endormie.
Enfin, il m'est arrivé plusieurs fois d'endormir
les malades pendant un accès de folie, ce qui est plus difficile, car, ne pouvant pas reconnaître le
magnétiseur, ils se débattent de toutes leurs forces; mais en agissant d'abord
à distance, puis en s'approchant lentement, on peut toujours en venir à bout avec
des malades qui sont suffisamment sensibles et qu'on a déjà endormis. Comme
l'accès cesse habituellement dans le sommeil magnétique, si ensuite on réveille
le malade, il est tout étonné de nous voir.
6). Dernièrement, j'ai même eu l'occasion
d'endormir une aliénée,absolument inconsciente, qui ne se doutait pas de ce que
je voulais faire et qui n'a jamais été hypnotisée. Il s'agit d'une nommée
Fier... (mélancolie agitée, délire de persécutions, idées de suicide, mutisme),
dans le service de M. Auguste Voisin, à la Salpêtrière. Le 29 juin, M. Voisin
me prie d'essayer a l'hypnoscope une série de ses malades. On me les amène et
je prends mes notes. Quand arriva le tour de la Fier..., la surveillante me dit
qu'il sera difficile de la faire venir, car elle est attachée à un fauteuil et
que l'on ne pourra pas l'amener autrement qu'en la portant avec le fauteuil. Je
me rends dans le compartiment des agitées etje trouve une femme de quarante-cinq ans environ dont la
figure et l'haleine fétide manifestaient l'inanition. Elle refusait la
nourriture etn'a presque rien pris
depuis huit jours. Il n'y avait pas moyen de tirer d'elle un mot ou un signe
raisonnable, et comme elle avait essayé à deux reprises de s'étrangler on était
obligé de la camisoler et de rattacher. Je fais ôter la camisole de force et
j'applique l'hypnoscope. Eu essayant de piquer le doigt avec une épingle, je
crois avoir observé une diminution de sensibilité, d'après la faiblesse des
mouvements réflexes, et sans plus hésiter, je lui applique la main sur la
tête dans l'intention de l'endormir. Au bout de trois à quatre minutes ses
paupières retombent et elle s'endort. Elle me répond par des signes de tête
raisonnablement. Je lui ordonne de dormir jusqu'à mon arrivée et je vais
prévenir M. Voisin qui était très content de ce résultat, parce qu'il
commençait à être inquiet de l'état de la malade. Une demi-heure après nous
arrivons, M. Voisin et moi, et nous la trouvons toujours en somnambulisme. On
propose de la transporter dans son lit. Je dis qu'elle pourra y aller toute
seule. On la détache et je lui ordonne de se lever. Elle se lève, se penche en
avant, mais ses jambes restent clouées sur place, Ellesétaient raidies. Un légermassage enlève la raideur et, aidée par nous, la
malade traverse la cour pour aller se coucher dans son lit. .Depuis ce moment
l'amélioration s'accentuait de jour en jour. Elle commença à parler, à manger
et à dormir tranquillement dans la nuit. Dans les premiers jours je tâchais de
la laisser en somnambulisme presque continuellement, et en réalité le sommeil n'était
interrompu que de temps en temps, par le retour de la folie. Elle n'a eu
aucun souvenir, ni de cette première magnétisation, ni de toute cette période
d'aliénation. Elle reste encore à l'hôpital, car on ne peut pas encore être
certain d'une guérison définitive, mais elle est tout à fait raisonnable et
travaille à la couture dans l'atelier.
Cette observation mériterait d'être racontée avec
détails, mais pour le moment je ne tiens qu'à démontrer qu'il est possible
d'endormir un aliéné, sans aucune suggestion exprimée.
7). Voici maintenant un autre exemple qui prouve
de son côté qu'il est possible d'endormir un aliéné malgré son opposition. Je
tire ce fait d'une observation mémorable de M. Voisin : « Le 1er
juin. — L'agitation n'a pas cessé. M. Voisin veut l'hypnotiser, elle se
débat, lui crache au visage, ce n'est qu'avec beaucoup de difficultés qu'il
y arrive; Le sommeil a été profond : il a duré vingt-cinq minutes. Dans
l'après-midi et toute la journée du lendemain elle a eté plus calme (*) ».
(*) Voisin, Etude sur l'hypnotisme et sur les
suggestions chez tes aliénés, Paris, 1884, p. 7.
Par
conséquent, il est inexact que « nul ne puisse être hypnotisé contre son gré,
s'il résiste à l'injonction ».
Dans la nouvelle édition de son livre, ;M.
Bernheim reproduit encore la même assertion. Mais voici ce que je trouve à la
fin du volume :
« Avant d'appliquer la thérapeutique suggestive,
voici les préceptes auxquels je crois devoir m'astreindre et auxquels tout
médecin devra s'astreindre, pour sauvegarder sa conscience et son honneur
professionnel »;
« 1° Ne jamais endormir aucun sujet sans son
consentement formel... »
On pourrait donc l'endormir sans son consentement formel?...
Vu l'importance de cette question, citons encore quelques preuves d'une
action réelle, physique ou psychique exercée à l'insu du sujet.
8). «Le 15 mars 1826, M. J. Dupotet a réuni chez M. Bouillet (rue du
Dragon, n° 8), plusieurs personnes, pour leur faire observer, quelaues-uns des
phénomènes du magnétisme et du somnambulisme.— M. Petit, instituteur primaire à Athis, près Fromeuteau, qui a été, en
1818, guéri par M. Dupotet, à la suite d'un traitement magnétique, de
plusieurs dépôts, et qui devenu somnambule à cette époque à conservé depuis une
très grande sensibilité à l'action du magnétisme, a bien voulu se prêter aux
expériences suivantes... M. Dupotet, après avoir mis un bandeau sur les yeux du
somnambule, dirigesur lui, à plusieurs reprises ses doigts en
pointe, à deux pieds environ de distance ; aussitôt il se manifeste dans les mains
et dans les bras, vers lesquels
est dirigée l'action, une contraction violente... M, Bourdin essaie de
produire les mêmes effets; il les obtient également, mais avec moins de
promptitude et d'un degré plus faible. On répète à satiété ces expériences...
Pendant que M. Petit faisait une partie de piquet (en somnambulisme), <<
M. Dupotet, sur l'invitation de M. Ribes, dirigea, par derrière, la main vers
son coude : la contraction précédemment observée eut lieu de nouveau. Puis, sur
la proposition de M. Bourdois, il le magnétisa par derrière, et toujours à plus
d'un pied dé distance, dans l'intention de l'éveiller; l'ardeur que le
somnambule portait au jeu combattait cette action, et faisait que, sans le
réveiller, elle le gênait et le contrariait; il porta plusieurs fois la main
derrière la tête, comme s'il y soutirait; il tomba enfin dans un
assoupissement, qui paraissait être un sommeil naturel assez léger, et
quelqu'un lui ayant parlé dans cet état, il s'éveilla comme en sursaut. —Peu
d'instants après,M. Dupotet, toujours placé derrière lui, et à quelque
distance, le plongea de nouveau dans le sommeil magnétique, et les expériences
recommencèrent. M. Bourdois dirigea sa main vers l'un des bras du somnambule,
dans l'intention de lui faire faire un certain mouvement. Au bout de quelques
instants, il se détermina dans le bras et surtout dans
la main, une agitation très prononcée, et qui devint tellement violente,
que M. Dupotet crut devoir la calmer. — M. Bouillet, désirant qu'il ne restât
aucune ombre de doute sur la réalité d'une action physique exercée à volonté,
proposa de mettre à M. Petit le nombre de bandeaux qu'on voudrait, et d'agir
sur lui dans cet état. On lui couvrit en effet la figure jusqu'aux narines avec
plusieurs cravattes, on tamponna avec des gants la cavité formée par la
proéminence du nez, et l'on recouvrit en outre le tout d'une cravate noire,
descendant en forme de voile jusqu'au cou. Alors on recommença de nouveau et de
toutes les manières les essais d'action à distance, et constamment les mêmes
mouvements se manifestèrent dans les parties vers lesquelles les mains ou le
pied étaient dirigés. Après ces nouvelles épreuves M. Dupotet ayant ôté à M.
Petit ses bandeaux, fit avec lui une partie d'écarté pour le distraire et
l'égayer ; il joua avec la même facilité et gagna encore. Il mettait tant
d'ardeur à son jeu, qu'il resta insensible à l'influence de M. Bourdois, qui
essaya inutilement d'agir sur lui par derrière et de lui faire exécuter un
commandement volontaire. Après sa partie, le somnambule se leva, se promena à
travers, le salon, écartant les chaisses qui se trouvaient sur son passage, et
alla s'asseoir à l'écart pour se reposer loin des curieux et des
expérimentateurs qui l'avaient fatigué. Là, M. Dupotet le réveille, à plusieurs
pieds de distance ; mais ce réveil ne fut pas complet à ce qu'il paraît ; car
quelques instants après, se trouvant auprès de M. le comte de Gestas, il
s'assoupit; il fallut faire de nouveaux efforts pour le réveiller complètement.
— Eveillé, il ne conserva aucun souvenir de ce qui s'était passé pendant son
sommeil. »
Le procès-verbal a été signé par MM. Bourdin, docteur-médecin, membre de
l'Académie, président de la commission chargée de l'examen du magnétisme;
Ribes, docteur médecin, membre de l'Académie de Médecine; le comte de Gestas,
député ; Déleuze, aide naturaliste au Jardin des Plantes (qui n'arriva qu'au
milieu de la séance); Raynal, ancien inspecteur général de l'Université; Raynal fils, étudiant en
droit; Lachevardière, imprimeur; Binet. professeur de mathématique et de physique au
collège de Sainte-Barbe; Bouillet, professeur de philosophie au même collège;
Corbin, professeur agrégé de rhétorique au collège de Lyon (*).
(*) Le Propagateur du magnétisme animal par une
société de médecins, Paris, 1827, p. 32.
9). Dans une autre séance le 26 janvier 1826,
après avoir éveillé M. Petit, M. Dupotet le rendormit une seconde fois sur
l'invitation de quelques assistants. 11 était alors éloigné de lui de toute la
longueur du salon, lui tournait le dos et causait avec une personne de la
société. Etaient présents à cette expérience, entre autres M. Ampère, de
l'Académie des Sciences, et MM. Adelon et Ribes, de l'Académie de Médecine (*). (*) Le Propagateur, p. 30.
10). On a usé de tous les moyens contre le
magnétisme, même du mensonge. Une certaine demoiselle nommée Samson a été
guérie par M. Dupotet. M. Recarmier trouva ingénieux, pour détruire l'effet de
celte guérison (d'anoncer en pleine Académie que M Samson était depuis
rentrée à 1 Hôtel-Dieu et qu'elle y était morte. M. Dupotet l'ayant
rencontrée dans la rue, la conduit chez M. Husson rapporteur de la commission
académique, où tout le monde la reconnaît; il s'agissait seulement de vérifier
par des nouvelles expériences les phénomènes qu'elle présentait il y a six ans,
mais elle s'y refusa obstinément, et cette obstination suggéra aux membres de
la commission l'idée d'essayer l'action du magnétisme contre le gré du
sujet. « Je sentis cette espèce de provocation indirecte, raconte M. Dupotet,
et je me mis en mesure d'y faire honneur. Je commençais donc à agir sur elle à
son insu, et alors s'engagea entre elle et moi une sorte de lutte, dans
laquelle ou la voyait faire tous ses efforts pour se soustraire à mon influence
: elle éprouva une violente agitation, qui, interrompue un instant par
l'abattement et l'immobilité la plus complète, recommença avec les caractères
les plus curieux : elle nous offrit en effet l'image le plus frappant des
anciennes sybilles; dominée comme elle par une force irrésistible, elle
s'élançait brusquement de son fauteuil comme ces prophétesses de leurs
trépieds; rien ne pouvait ladistraire de cet
enthousiasme frénétique » (En magnétisant le sujet contre son gré, on provoque
toujours une sorte de délire somnambulique; le sujet parle tout le temps, sans
s'arrêter ou tombe dans des spasmes nerveux — dans ces cas, il ne faut jamais
le réveiller avant qu'il se soit calmé). « Après avoir épuisé tous les genres
d'excitation physique, on imagina de lui dire à haute voix les injures les plus
offensantes, celles auxquelles une
femme est le plus sensible ; mais son
impassibilité complète prouvait évidemment qu'elle n'entendait point. Moi,
placé à une certaine distance, je lui parlais et me faisais écouter, je la
touchais et elle me sentait; il en fut de môme quand il s'agit de la réveiller
: ces messieurs pour y réussir, firent le bruit, on pourrait même dire le
vacarme le plus étourdissant, mais rien n'opéra; ce fut alors que, recevant
d'eux l'invitation de la réveiller, il ne me fallut pour y parvenir à l'instant
que l'acte simple de ma volonté (*) ». (Le sujet plongé dans le sommeil
magnétique ne peut pas être réveillé que par celui qui l'avait endormi ou qui a
su entrer en rapport avec le somnambule — c'est encore une différence entre le
magnétisme et l'hypnotisme, car le sujet hypnotisé peut être réveillé par
n'importe qui).
(*) Procès-verbal de cette séance
a été signé par toutes les
personnes présentes, au nombre de près de vingt. (Prop., p. 52.)
On s'étonnera peut-être que je cite les
magnétiseurs, comme on cite les observateurs scientifiques. Il est vrai qu'il y
a dix ans je ne l'aurais pas fait. Mais depuis, j'ai constaté peu à peu qu'ils
méritent confiance, au moins autant que les hypnotiseurs, et que si parmi eux
il y a des gens crédules qui ont mal observé et mal interprété certains
phénomènes extraordinaires, il n'y en a que trop, parmi ces derniers, qui ont
mal observé et mal interprété
certains phénomènes très ordinaires.
Une instruction incomplète est quelquefois
préférable à une science faussée par des préventions.
La participation de la volonté dans l'action
magnétisante, ne peut plus être niée. Il est vrai que,dès qu'on se sert des passes, du regard, de la
suggestion verbale, etc., en même temps que de la force volitive, cette
dernière peut être superflue, ou, au moins son action reste douteuse. Dans la
plupart des cas elle est même certainement inutile, car les sujets
s'influencent eux-mêmes, ou bien l'action physique de la main se passe de
Faction mentale. Mais un seul sujet, exceptionnellement sensible, suffit pour
prouver, que cette action existe,
dès qu'il est possible de l'influencer sans
passes, sans regard, sans paroles et sans suggestion involontaire. En éliminant
graduellement les agents accessoires, on arrive à découvrir l'agent vrai.
Écoutons ce qu'en dit un volontiste contemporain, le Dr
Perronet, en ayant soin de réduire à leur juste valeur les généralisations de
cet auteur :
11). « J'ai employé, dit-il, plusieurs procédés
pour obtenir àrtificieilement la catalepsie. Quels qu'ilssoient, passes magnétiques ou gestes bizarres destinés à
lancer un prétendu fluide, tous aboutissent aux mêmes résultats; ils ont
seulement l'importance que leur prêtent des théories ou des croyances
subjectivement préconcues.
Réprouvant doric toute cérémonie mimique, je me
contentais de dire : «Dormez! » et la catalepsie se produisait. Je supprimai
même cette formule, si peu matérielle qu'elle fût;je concentrai sur elle-même
toute la force de ma volonté, je la dépouillai de tout symbole mimique ou
phonique, je la condensai, pour ainsi dire, en vue d'obtenir le sommeil
magnétique chez une personne prédisposée : celle-ci, sans y être
préparée par aucune conversation antérieure ni aucun signe, ni aucun acte
capable d'expliquerphysiologiquement le
fait, s'arrêtait court au milieu d'une phrase, les membres et le regard fixés
dans l'immobilité et l'insensibilité cataleptiques.
— Pourquoi dormez-vous? Allons! éveillez-vous, lui
dis-je pour donner le change aux personnes présentes sur la véritable cause de
la crise. — Vous savez bien que je ne peux pas m'éveiller, répondit le sujet. —
Pourquoi? — Parce que vous voulez que je dorme. —Ce que vous dites là est faux
: comment savez-vous ce que je veux? Vous ai-je dit de dormir? —Vous ne me
l'avez pas dit ; vous dites le contraire, pour faire le taquin ; mais je
sais bien que vous le voulez. — Que faut-il faire pour vous éveiller? — Le
vouloir.
Je voulus le réveil du sujet, comme j'avais voulu
son sommeil, c'est-à-dire sans manifester extérieurement par des gestes ou des
paroles l'essence de ma volonté : le réveil s'effectua rapidement.
Je réussis souvent cette expérience : j'en conclus
que la volonté d'un opérateur est l'instrument unique ou tout au moins
prépondérant dans la production de la
catalepsie
artificiellement provoquée, qu'en un mot la mise
en scène des passes, des gestes cabalistiques, des regards impérieux ou
mystiques est une superfetation ». (L'auteur oublie que tous les sujets ne sont
pas suggestibles mentalement). «Sans en nier complètement l'utilité, je
suis obligé par les faits de constater, que celle-ci puise son pouvoir dans la
direction intentionnelle, que soutenue par une volonté ferme et énergique, elle
concourt au succès, mais ne le crée pas sanscette volonté, qu'enfin la volonté seule suffit sans
l'intermédiaire d'aucun acte extérieur, pour provoquer artificiellement la
catalepsie.
Il en est de même pour tous les actes accomplis
par l'opérateur, dans le but d'obtenir tel ou tel résultat: la volonté seule
donne à l'acte son efficacité. Ainsi, par exemple, en vertu d'idées à priori,
je crus qu'une pression exercée par moi sur le creux épigastrique d'une
personne cataleptisée provoquerait chez elle les manifestations d'un bien-être
extatique : l'effet confirma mon hypothèse. Je demandai à un de mes amis de
comprimer à ma place ; aussitôt des secousses cloniques, attendues
subjectivement par moi, agitèrent le sujet, et cessèrent au moment où je
touchais moi-même la personne qui comprimait le creux épigastrique de la
caleptisée, pour recommencer dès que j'interrompais mon contact.
Une autre fois, accaparé par un système sur la
marche des fluides dans les organismes vivants, jecrus, qu'en touchant les pieds d'un sujet catalsptisé, on
devait obtenir chez lui des contractures brusques, qu'on pouvait faire
disparaître en touchant simultanément la tête et les pieds : tout se passa
selon mes prévisions, mais cela ne prouve pas que ces effets physiologiques
soient liés indissolublement à ces manœuvres; d'autres procédés, de nature quelconque,
auraient réussi, à la condition que psychiquement, j'aie cru à leur efficacité.
Peu importe la formule, la force volitive est
tout. C'est à ce sujet qu'il importe de méditer cette parole évangélique ; « La
lettre tue, l'esprit vivifie (*) ».
(*) Perronet,Du Magn. an., Paris,
1884, p. 15-17.
Grâce à l'impulsion donnée aux recherches
scientifiques parla Société de psychologie
physiologique, présidée par M. Charcot, ces anciennes découvertes des
magnétiseurs ont été confirmées par plusieurs
savants, et désormais on s'occupe vivement de rassembler lepîus grand nombre
possible de cas bien observés, pour pouvoir en tirer des conclusions
théoriques. On a assez longtemps blagué les magnétiseurs et en particulier les volontistes,
pour qu'il soitjuste de leur faire une amende honorable
et de rendre suùm cuique. Voyons ce qui a été publié par les membres de
cette Société, au sujet de la participation de la volonté dans les expériences
magnétiques.
En cherchant à déterminer dans quelles conditions
et par quelle influence le sommeil était provoqué chez Mme B..., M.
Pierre Janet constata ce qui suit :
1). Que la fixation du regard était inutile ;
2). Que la pression de la main favorisait un peu
le sommeil et le rendait plus profond ;
3). Que la production était encore plus prompte,
si au lieu de presser simplement la main on appliquait exactement le pouce
contre celui du sujet; mais
4). Que toutes ces manoeuvres restent sans
influence, si la pensée est distraite et si la volonté n'intervient pas.
Hâtons-nous de dire qu'il s'agit d'une monographie
et non d'une théorie générale. Malheureusement on oublie trop souvent cette
différence. Il est vraiment étonnant que des physiologistes, qui savent
généraliser avec prudence quand il s'agit des recherches ordinaires, perdent la
tête, dès qu'ils ont affaire à l'hypnotisme. Et non seulement ils perdent la
tête, mais ils se croient dispensés de toute circonspection vis-à-vis des
faits, affirmés par les magnétiseurs. Les magnétiseurs ont observé ceci ou cela
sur mille personnes—donc c'est une blague; moi j'ai vu ceci ou cela chez M. X. et chez MZ, donc : « les personnes hypnotisées se
conforment d'une telle et telle manière. »Ilva sans dire que
l'hypnotisme estsynonyme du magnétisme,
et voilà une observation généralisée, imposée par l'autorité de l'observateur,
et qui n'a
absolument aucune valeur scientifique, pas même
individuelle, parce qu'on a négligé de préciser les particularités de
l'individu et parce qu'on n'a pas dit, si le sommeil a été provoqué par un
bouton brillant ou par des passes. Donner à un magnétiseur expérimenté
l'opuscule malheureux de Heidenhain par exemple, qui est pourtant un
physiologiste éminent, il haussera tout simplement les épaules. 11 y a beaucoup
plus de vérité dans les exagérations de M. Dupotet, que dans les observations
savantes de M. Heidenhain; Je serais embarrassé si on me demandait d'indiquer
une seule page de Heindenhain, qui pourrait être admise sans restriction.
Croyez-vous qu'en écrivant un traité sur l'hypnotisme ou le « soi-disant magnétisme
» il a au moins eu la prudence de lireBraid? Pas plus que Mesmer. Et cependant s'il s'agissait
de l'action de la cocaïne ou de la narcéine il aurait sans doute étudié ses
devanciers ! ~ Voilàce que c'est der Fluch
der boesen That, comme disent les Allemands. La science a repoussé et
ridiculisé le magnétisme, c'est le magnétisme maintenant qui lui renvoie la
malédiction.
Donc, sans généraliser, puisqu'il est certain que
dans la plupart des cas, l'action mentale de la volonté ne pourra pas être démontrée,
voyons ce qu'ont observé les expérimentateurs non prévenus chez quelques
sujets privilégiés :
12). « M. Gibert tenait un
jour la main de Mme B... pour rendormir; mais il était visiblement
préoccupé et songeait àautre chose qu'à ce qu'il
faisait : le sommeil ne se produisit pas du tout. Cette expérience répétée par
moi (dit M. Janet) de diverses manières, nous a prouvé que, pour endormir Mme
B..., il fallait concentrer fortement sa pensée sut l'ordre dit sommeil qu'on
lui donnait, et que plusla pensée de l'opérateur était
distraite, plus le sommeil était difficile à provoquer. Cette influence de
la pensée de l'opérateur, quelque extraordinaire que cela paraisse, est ici
tout à fait prépondérante, à un tel point qu'elle peut remplacer toutes
les autres. Si on
presse la main de M B... sans songer à l'endormir, on n'arrive pas à provoquer
le sommeil; au contraire, si l'on
songe à l'endormir, sans lui
presser la main, on y réussit parfaitement. En effet, nous laissâmes Mme
B... assise au bout de la chambre, puis, sans la toucher et sans rien dire, M.
Gibert, placé à l'autre bout, pensa qu'il voulait la faire dormir : après trois
minutes le sommeil léthargique se produisit. J'ai répété la même expérience
plusieurs fois avec la plus grande facilité: il me suffisait, en me tenant il
est vrai dans la même chambre, de penser fortement que je voulais l'endormir et
elle s'endormait en effet. Je réussis même ainsi à l'endormir un jour malgré
elle et quoique elle fut dans une grande agitation, mais il me fallut cinq
minutes d'efforts. M. Janet ajoute
encore : « IIm'est arrivé plusieurs fois, en attendant M. Gibert, de rester prèsdeM B... dans la mêmeattitude méditative, dans le même
silence, sans pensera l'endormir, et le sommeil ne commençait pas du tout. Au contraire, dès que, sans
changer d'attitude, je songeais au commandement du sommeil, les yeux du sujet
devenaient fixes, et la léthargie commençait bientôt. En second lieu, si
l'attitude des personnes présentes eût suggéré le sommeil, je ne m'expliquerais
pas pourquoi la personne seule qui avait provoqué le sommeil par la pensée,
pouvait provoquer pendant la léthargie les phénomènes caractéristiques de la
contracture et de l'attraction (*). » (C'est encore un caractère du sommeil
magnétique, qui n'existe pas dans l'hypnotisme. Par conséquent, ceux qui
confondent les deux phénomènes, et après avoir obtenu le sommeil magnétique,
sans le savoir, disent : c une pression ou excitation mécanique
provoque ceci pu cela », commettent une erreur, parce que la pression ou excitation comme
telles, n'y provoquent absolument rien. La littérature hypnotique fourmille de
pareilles inexactitudes.)
(*) P. Janet, Notes sur quelques phénomènes du
somnambulisme, Bul. de la Soc. Psych. phys., 1885).
13). «Dans le cours de l'année 1873, raconte M.
Richet, étant alors interne à l'hôpital Beaujon,j'ai fait beaucoup
d'expériences de somnambulisme. Je n'ai pu constater que sur un seul des sujets
endormis par moi, le somnambulisme à distance. » (Pour le moment, je ne cite
que les expériences qui ont eu lieu dans la même chambre et qui prouvent
seulement l'action de la volonté).
« C'était une jeune femme
d'environ vingt-cinq ans (couchée, si je ne me
trompé, au lit n° 11 de la salle des femmes), qui, d'abord difficilement
accessible au sommeil, finit, par le fait de l'éducation, par pouvoir être
endormie avec une grande facilité. D'abord Je l'endormais par des passes; puis,
plus tard, en lui touchant la main; puis, enfin, simplement en entrant dans la
salle. — Le matin, quand j'entrai avec mon chef de service M. le professeur Le
Fort, je la voyais aussitôt, dans le fond de la salle où elle était,
s'endormir. Mais, comme je ne voulais pas qu'elle fût dans cet état au moment
où M. Le Fort serait à côté d'elle, je faisais tous mes efforts pour la réveiller
mentalement, et, de fait, elle se réveillait toujours quelques instants
avant que M. Le Fort arrivât au lit n° 11
(*)'. »
(*) Ch. Richet, Un fait de
somnambulisme à distance (Bull. de la Soc. de Psych.) phys.,1885).
14) « L'observation que je rapporte ici (c'est M.
le Dr Héricourt qui parle) date de l'année 1878, époque à laquelle
je l'ai communiquée à mon ami M. Charles Richet, qui l'a gardée fidèlement et
prudemment dans ses cartons, pour des raisons faciles à comprendre. Il s'agit
d'une jeune femme de vingt-quatre ans, d'origine espagnole, veuve et mère dune
petite fille de cinq ans. Mme D... est petite, maigre, très brune, a
le système pileux très développé. L'examen le plus minutieux n'a pu faire
découvrir chez elleaucune trace hystérique
personnelle ou héréditaire. — Quand j'essayai de produire l'hypnotisme »
(il s'agit du magnétisme) « chez M D..., elle n'avait été soumise auparavant à
aucune expérience de cette nature. La première tentative réussit d'ailleurs
pleinement, après une dizaine de minutes passées à la regarder fixement et à
lui tenir fortement les pouces à pleine main. Par la suite, lé même résultat
était obtenu, mais seulement en la regardant ou eh lui touchant la tête ou la
main pendant quelques secondes à peine, et puis, enfin, en faisant moins
encore, comme on va voir tout à l'heure. — L'état de Mme D... était
alors d'emblée celui du somnambulisme lucide; la conversation était facile,
l'intelligence du sujet était vive, sa sensibilité paraissait exaltée, et sa
mémoire remarquable; toute image évoquée provoquait une hallucination, mais ce
phénomène n'apparaissait jamais spontanément. »(C'étaitdonc un état polyidéique, avec tendance au monoîdéisme
passif). « En même temps, il y avait une insensibilité complète à la douleur,
et
les membres, qui étaient le siège d'une
hyperexcitabilité musculaire très nette, étaient mis en catalepsie parle simple attouchement sans que l'état psychique fût en
rien modifie.» (C'est là un
phénomène très commun en magnétisme et qui prouve 4° qu'il n'est pas nécessaire
d'ouvrir les yeux du sujet pour provoquer la catalepsie, et 2° que la
catalepsie peut exister en somnambulisme, et que, par conséquent, il est
impropre de considérer ces deux états comme deux phases distinctes. En général, toutes les classifications,
basées uniquement sur lès caractères extérieurs doivent être nécessairement
défectueuses, car tous les, caractères extérieurs peuvent être provoqués dans tous les états
hypnotiques et même à l'état de veille. 11 n'y a que les caractères psychiques qui peuvent servir de base pour une classification
sérieuse. Le somnambulisme est avant tout un phénomène cérébral et par
conséquent il n'y a pas lieu de chercher ailleurs les caractères différentiels
de ses phases. Ou peut seulement dire par exemple : aîdéieou polyidéie cataleptique ou simplement paralytique,
suivant les deux cas où les membres restent flasques ou conservent
l'attitude imprimée.) « Au réveil, que je provoquais en promenant le doigt sur
les paupières supérieures, la mémoire de ce qui venait de se passer était
complètement perdue; mais, dans l'état second elle faisait une chaîne
ininterrompue des faits de son état de veille et de ceux de son état de
sommeil. — J'ai dit que j'endormais Mme D... avec une facilité chaque
jour plus grande. En effet,
après quinze jours environ de cet entraînement spécial, je n'avais plus besoin
pour obtenir ce résultat ni du contact, ni du regard : il me suffisait de vouloir
tout en m'abstenant de toute espèce de gestes qui pût trahir mon intention.
Etait-elle en conversation animée au milieu de plusieurs personnes, tandis que
je me tenais dans quelque coin, dans l'attitude de la plus complète
indifférence, que je la voyais bientôt, à mon gré, lutter contre le sommeil qui
l'envahissait, et le subir
définitivement; ou reprendre le cours de ses idées, selon que moi-même je
continuais ou cessais d'appliquer ma pensée au résultat à obtenir. Et même je pouvais regarder fixement
mon sujet, lui serrer les pouces ou les poignets, et faire toutes les passes
imaginables des magnétiseurs de profession, si ma volonté n'était pas de
l'endormir, ilrestait parfaitement
éveillé, et convaincu démon impuissance (*).
(*) J. Hêricourt, Bull, de la
Soc. de Psych. phys. 1885.
15). Enfin, une quatrième observation de ce genre
a été rappelée à la société par M. Glay. Elle est due à M. Dusart ancien
interne des hôpitaux de Paris et a été publiée dans la Tribune Médicale (ndes 16 et 30 mai 1875). «Il s'agit d'une jeune fille de
quatorze ans, à laquelle M. Dusart fut appelé, en 1869, â donner ses soins pour
des troubles hystériques graves : paralysie de la vue et de l'odorat,
perversion du goût, abolition des mouvements et de la sensibilité dans le bras
droit et dans les deux jambes, œsophagisme, rachialgie, tendance au suicide.
Voici comment M. Dusart eut l'idée d'endormir sa malade : «Le spasme de
l'oesophage était tel qu'il fallait la nourrir à la sonde; mais, dominée par
des idées de suicide, elle engage chaque fois avec nous une lutte acharnée pour
s'opposer à l'introduction de tout aliment. Nous devons être trois, souvent
quatre. pour triompher de sa résistance. Les aliments introduits, la malade
fait deshaut-le-corps, des efforts de
vomissements, crache d'une façon continue et pousse des hurlements pendant
plusieurs heures. — Les parents, dont l'intelligence est au-dessous de la
moyenne et qui sont imbus de préjugés, s'opposent à l'emploi des stupéfiants et
de tout agent susceptible d'apporter du calme. Dans de telles conditions la
malade dépérit rapidement et nous donne de vives inquiétudes. Celte lutte pour
l'alimentation dure depuis les premiers jours de juin jusqu'à la fin d'octobre.
C'est alors que je proposai à la famille un moyen, auquel je songeais depuis
quelque temps, le sommeil magnétique. — Toutes mes notions sur le
magnétisme se bornaient aux quelques souvenirs que j'avais conservés lors de
mon passage, comme interne dans le service d'Aran. J'avais souvent vu ce
médecin endormir une hystérique, et je me disais quej'améliorerais sans doute beaucoup la situation de MJ... si je
pouvais assurer sa digestion en provoquant après chaque repas un état de
sommeil, ou tout au moins, de calme suffisant. » M. Dusart essaya donc de
l'endormir au moyen de passes, comme il avait vu faire Aran; il réussit et put
facilement alimenter sa malade. C'est en se demandant comment se produisait ce
sommeil qu'il fut amené à observer les phénomènes suivants : « J'ai observé que
quand, en faisant des passes, je me laissais distraire par la conversation des
parents, je ne parvenais jamais à produire un sommeil suffisant, meme après un
long espace de temps. Il fallut donc faire une large part à l'intervention de
ma volonté » (et de la distraction du sujet). « Mais celle-ci suffisait-elle
sans le secours d'aucune manifestation extérieure ? Voilà ce que je
voulus savoir. — A cet effet, j'arrive un jour avant l'heure fixée la
veille pour le réveil et, sans regarder la malade, sans faire un geste, je lui
donne mentalement l'ordre de s'éveiller : je suis aussitôt obéi.
A ma volonté, le délire et les cris commencent. Je m'assieds alors devant le
feu, le dosau lit de la malade, laquelle avait la face
tournée vers la porte de la chambre, je cause avec les personnes présentes,
sans paraître m'occuper des cris de MJ..., puis, à un moment donné, sans que personne se fût
aperçu de ce qui se passait en moi, je donne l'ordre mental du sommeil,
et celui-ci se produit. Plus de centfois l'expérience fut faite et variée de diverses façons : l'ordre mental était donné
sur un signe que me faisait le DrX..., et toujours l'effet se produisait. Un jour,
j'arrive lorsque la malade était éveillée et en plein délire; elle continue
malgré ma présence à crier et s'agiter, je m'assiedset j'attends que le DrX... me donne le signai. Aussitôt celui-ci donné et
l'ordre mental formulé, la malade se tait et s'endort. — « Vous saviez que
j'étais là depuis quelque temps?—-Non monsieur, je ne me suis aperçue de votre
présence qu'en sentant le sommeil me gagner; j'ai eu alors conscience que
vous étiez devant le feu (*). »
(*) E. Glay, A propos d'une observation de sommeil
provoqué à distance (Bull., 1885).
Cette dernière remarque explique comment la
transmission mentale, opérée à la suite d'une concentration de la pensée, peut
simuler la vision. En même temps que la volonté, quelques sensations se
transmettent aussi et produisent, dans l'esprit du sujet une image visuelle de
l'opérateur et de son entourage ; une hallucination véridique, comme dit
très bien M. F. Myers.
Plus souvent encore l'action de la volonté, sans
pouvoir se transmettre comme telle, fortifie seulement l'action physique du
magnétisme, qui peut avoir lieu sans cette concentration spéciale, et il y a
tous les degrés possibles entre une action purement idéoplastique, idéoplastique
et physique, purement physique, physique et mentale. La première est la plus
commune, la dernière la plus rare. L'action physique tient le milieu quant à
l'évidence, mais elle s'ajoute si souvent, ou plutôt elle est
si souvent sensible, qu'on n'aura pas de peine a le constater.
C'est encore cette dernière catégorie de la transmission
volontaire médiate que je voudrais mentionner, avant de passer aux
phénomènes les plus extraordinaires de la suggestion.
Lorsque votre main agit sur un malade éveillé, il
faut toujours supposer le concours de l'idéoplastie, mais on peut expérimenter
sur dès petits enfants endormis et alors il est difficile, surtout à une
première expérience, d'invoquer l'imagination comme causé unique de l'action.
Ce ne sera pas une preuve de l'action mentale de la volonté (du moins pas une
preuve directe) mais bien une, preuve de l'action physique, et celle-là
n'est compréhensible qu'avec celle-ci. Je mentionne ces expériences avec, un
plaisir particulier, parce, qu'elles ont causé la conversion d'un vieux
pécheur, très estimé et de grand mérite. Il s'agit de M.le Dr Liébeault, apôtre de la théorie
suggestionniste et le père de l'école hypnotique de Nancy. Pendant plusieurs
dïxaines données il confondit, comme tout le monde, l'hypnotisme avec le
magnétisme et rejeta l'action physique. Ce sont les petits qui l'ont
converti, et, détail curieux, c'est une suggestion de M. Bernheim qui achevala conversion...
... « Nous cherchâmes, rapporte M. Liébeault, à
répéter nos expériences surun
enfant encore plus jeune, d'après le conseil quenous donne M. lé professeur
Bernheim. 'Et, en principe, c'est ce même mode d'expérimenter que Dùpotet et M.
Dumont avaient employé déjà avec avantage sur de très jeunes sujets, dans un
but exclusivement physiologique, mais, au contraire de nous, en agissant à
distance. Aussi frappé de cette idée juste, nous nous mîmes à l'affût d'une
occasion d'expérimenter ainsi, et nous né-tardâmes pas à la rencontrer. Une
petite, nommée Louise Meyer,âgée
de un an, nous fut présentée, dans la condition que nous désirions.
Depuis quatre semaines, cette enfant pleurait nuit et jour, et malgré les soins
d'un fort bon médecin, aucun
mieux n'était encore survenu. Elle nous parut
avoir des coliques continues, effet d'une constipation opiniâtre. A peine si
elle dormait de temps à autre cinq à six minutes de suite. Pendant un de ces
courts sommeils, et par conséquent à son insu, nous prolongeâmes cet
état et nous la tînmes vingt minutes sous nos mains, jusqu'à ce qu'il y eut signe
de réveil. De ce moment, comme par enchantement, elle ne pleura plus, dormit
même une grande partie de la nuit, et nous revint le lendemain tranquille et
commençant à avoir des selles. Trois séances faites les jours suivants, mais
sans qu'elle dormit, achevèrent la guérison. »
Ce fait peut paraître extraordinaire à un médecin
qui ne connaît que les drogues, mais c'est un fait banal pour les magnétiseurs,
fait, que j'ai maintes fois constaté. Et il n'est pas nécessaire d'admettre,
qu'un enfant d'un an ait lu les ouvrages de M. Dupotet, ou, assisté à une
séance de M. Donato, pour avoir une foi robuste, indispensable à
l'action hypnotique : on peut le guérir tout de même.
M. Liébeault cite quarante-cinq observations
semblables, et en homme sincère et qui sait observer, il conclu :
« D'après les effets curatifs, que nous venons de
relater, nous sommes conduit à admettre une action directe de la
neurilitè.,. » (pourquoi seulement de laneurité ? C'est le corps tout entier qui agit
physiquement; l'action nerveuse, et principalement l'action mentale ne fait
qu'accentuer et affirmer cette action. J'ai constaté entre autres, que la
promptitude de l'action curative dépend de beaucoup des impressions
agréables que vient d'avoir le magnétiseur, mais elle s'exerce toujours
plus ou moins, lorsqu'un organisme malade est magnétisé par un homme sain, même
sans une volonté particulièrement tendue)... « se transmettant d'homme à homme,
et a ce caractère essentiel, irréductible et suigeneris, celui de rétablir le
fonctionnement physiologique des organes. Un ébranlement nerveux, chez tous nos
malades, s'est
transmis de nous à leurs systèmes nerveux, et, par
suite, nous ne savons trop de quelle manière, a excité les organes lésés, dans
un sens bienfaisant... »
« Quoique magnétiste psychologiste et longtemps
adversaire de la théorie du fluide par externation, il ne m'est plus possible
de soutenir que certains phénomènes ne soient pas dûs à l'action d'un organisme
sur un autre, sans aucune intervention consciente du sujet mis en expérimentation...
»
« Ce ne serait pas un mince progrès, si ces deux
différentes manières de voir étaient enfin acceptées l'une et l'autre; car
elles permettent de rendre raison de faits nombreux qui, auparavant,
paraissaient inexplicables par l'une seule... »
« En attendant, nous invitons les vrais amis de la
science, ceux qui, indépendants, ne reconnaissent pas l'infaillibilité
des académiciens, nous les invitons à vérifier nos expériences ; le travail en
est facile, et nous sommes sûrs, qu'ils confirmeront nos conclusions, de même
que nous avons confirmé celles du magnétiseur de Liège, M. Longpretz...(*) »
(*) D Liébeault, Etude sur le zoomagnétisme
Paris-Nancy, 1883, p. 4, 24 et 28.
Ces mots ont été écrits il y a trois ans. Depuis,
pas un seul savant n*a essayé de vérifier les assertions de M. Liébeault. On a
attendu cent ans, on peut bien attendre encore un peu. Malheureusement
l'affaire est difficile : il faudrait trouver un médecin indépendant...
Rara avis !
|