CHAPITRE V TRANSMISSION DIRECTE DE LA VOLONTÉ
Expérience de Fournel. — Expériences de Puységur,
de Béranger, des docteurs Liébeault et Beaunis, de Lafontaine, du docteur
Berna, de MM. Donato et Aksakoff. — Réflexions. — Deux observations du DrPerronet. —Catalepsie et suggestion mentale.
Passons à la transmission de la volonté. Je vais
commencer par le récit d'un très bon observateur, aujourd'hui complètement
oublié :
Fournel (*) dit avoir vu un
somnambule auquel il ordonna de prendre un chapeau qui était sur une tablé au
milieu d'un cabinet et d'aller le poser sur la tête d'une personne de la
compagnie. « Je n'exprimai point, ajoute-t-il, cette volonté en parlant, mais
seulement avec un signe qui traçait les lignes que je lui donnais à parcourir
et qui venait aboutir au chapeau. » Le somnambule, qui avait les yeux
couverts d'un bandeau, se lève de la chaise, suit la direction indiquée par
mon doigt, s'avance vers la table, prend le chapeau au milieu de plusieurs
objets, et va le porter sur la tête de la personne indiquée (**).
(*) L'avocat Fournel est l'auteur
de trois écrits remarquables : Essai sur les probabilités du somnambulisme
magnétique, par M. F***, Amsterdam et Paris, 1785; Mémoire pour le docteur
Vernier, 1785. Défense du D Vernier, qui a été rayé du tableau delà
Faculté pour avoir pratiqué le magnétisme, et Remontrance des malades aux
médecins delà Faculté. Paris, 1785.
(**) Fournel, Essais sur les probabilités, p. 48.
Il esta remarquer que, même quand le sujet ne voit pas nos
gestes, ils facilitent l'expérience. Dans ce cas, divers agents contribuent au
résultat : 1° les courants d'air qui souvent sont très bien ressentis à
distance; 2° les impressions
auditives qui accompagnent
les
gestes; 3° les attractions, très actives chez certains su- jets; 4° la
concentration mentale elle-même, chez l'opérâteur, facilitée de beaucoup par la
mimique.
L'ouvrage de Fournel parut en 4785, c'est-à-dire
un an après le mémoire classique de Puységur. Je commençai par cette petite
observation, parce que, sans être tout à fait démonstrative au point de vue de
la suggestion mentale, elle présente bien le type le plus commun d'une
expérience de la transmission de la volonté, telle qu'elle est pratiquée
habituellement.
Mais n'oublions pas que c'est Puységur qui fut le
premier instigateur de ce genre de recherches. C'est lui qui, le premier,
proclama la réalité du fait et essuya les chi- canes de ses contemporains.
On s'étonne souvent que certains observateurs
sérieux
ont conservé le mot « sommeil magnétique » donné par Mesmer et
Puységur à une certaine forme du somnambulisme provoqué, confondue aujourd'hui
avec l'hypnose. Les passages que je vais citer expliqueront cette dénomination
qui a, comme nous allons le voir, une relation intime avec la transmission de
la volonté. Les analogies, que Puységur croit devoir constater entre certains phénomènes
d'électricité et de magnétisme, et les aptitudes des somnambules, peuvent
nous paraître
aujourd'hui inexactes et superficielles; mais il ne faut pas oublier non plus
que lui-même ne les considère que comme des analogies et non comme preuves
d'une identité de nature.
Le récit suivant concerne une jeune fille épileptique
(probablement hystéro-épileptique) dont il était question dans le deuxième
Mémoire de notre auteur :
« Cette fille, dans l'état de somnambulisme, était
de la plus grande mobilité magnétique (*); et
comme, â ses maux de nerfs près, elle était d'une très forte complexion, je ne
craignais point de nuire à sa santé en la soumettant à toutes les expériences
dont elle était susceptible. Parmi tous ceux qui dans ce temps sont venus chez
moi satisfaire leur curiosité, il doit sans doute en exister encore beaucoup
qui se rappelleront les heures
qu'ils y ont passées et les détails dans lesquels je vais entrer. »
(*) C'est ainsi que Puységur nomme la suggestion mentale et l'action
attractive des gestes.
« Avant de faire paraître Magdeleine, je commençais
toujours par annoncer aux spectateurs, non-seulement ce que j'allais opérer,
mais ce que chacun, pour sa propre conviction, pourrait opérer lui-même. Cette
fille une fois en somnambulisme, disais-je à tout le monde, vous présentera la
manifestation de tous les phénomènes de l'électricité et de l'aimant ;
comparable d'abord en tout, à un corps isolé, chargé de fluide électrique, elle
n'aura de communication qu'avec moi, de telle sorte que pour la toucher sans
risquer de lui faire mal, et vous en faire entendre, il faudra que je vous
mette en rapport avec elle. Alors, indifférente au repos ou au mouvement, elle
obéira à toutes les indications de votre volonté, avec autant de promptitude,
qu'une aiguille aimantée obéit au fer qui lui est présenté. On doit bien penser
qu'une annonce aussi extraordinaire disposait plutôt les esprits de laplupart des assistants à l'attente d'un spectacle
illusoire qu'à celui d'une réalité ; mais mon sujet d'expérience était d'une
nature tellement rassurante, par l'état passif de toutes sensations, que je me
croyais bien sûr de triompher par elle de toutes les incertitudes et de tous
les tâtonnements de l'incrédulité. »
« Lorsque Magdeleine était entrée, j'opérais donc
sur elle ce que j'entendais désigner ironiquement du nom de grand œuvre ou
de mystère. En deux ou trois minutes, et sans qu'aucun mouvement ni
changement se pût remarquer en elle , elle fermait les yeux et se trouvait dans
l'état électro-magnétique. J'invitais alors les deux ou trois personnes
qu'avait à l'avance désignées la société, de commencer les expériences.
Touchait-on le bras, le tablier seulement de cette jeune fille, on la voyait
s'agiter ou souffrir; une parcelle de papier mise sur sa tête à son insu, la
lui faisait baisser comme si on l'eût chargée d'un fardeau lourd et diffîcile à supporter. Je dois dire qu'à chaque
commotion qu'on lui donnait (car c'en était véritablement une), je m'empressais
par mon toucher de remettre ses nerfs en repos ; et le ' mal qu'elle avait
éprouvé était aussitôt réparé... Lui parlait-on, elle ne répondait point, et
tel bruit que l'on fit à peu de distance de ses oreilles, elle n'y paraissait
pas sensible. Je faisais signe alors, car je ne parlais pas, dans la crainte
qu'on ne soupçonnât quelque intelligence entre cette fille et moi; je
proposais, dis-je, à quelqu'un par signe de me donner la main ; aussitôt,
devenue indifférente à son approche, elle lui répondait comme elle l'eût pu
faire dans son état naturel. Huit ou dix personnes se tenaient-elles par la
main, pourvu qu'elles communiquassent avec moi, la dernière ou la plus près
d'elle répétait avec le même succès ces expériences. Lorsque je croyais avoir
assez prouvé l'analogie des phénomènes qu'elle avait présentés avec ceux de
l'électricité, je passais aux expériences qui devaient de même prouver cette
même analogie avec l'aimant. Pour cet effet je me plaçais donc vis-à-vis
d'elle, et sans lui parler, je la faisais lever de sa chaise, et je la
dirigeais avec ou même sans le signe de la main (qu'elle n'aurait pu voir, au
reste, puisqu'elle avait les yeux fermés), dans tel endroit de la chambre ou
sur telle chaise où je voulais qu'elle allât se placer; je lui faisais ensuite
et toujours mentalement, toucher, prendre et m'apporter de même tel objet que
ce fût : mais, comme, en ne la voyant agir que par moi, on eût pu croire, avec
quelqu'apparence de raison, que d'après de certaines conventions tacites, je
m'entendais avec elle, je disais alors à tous les spectateurs: « Je n'ai fait
les expériences que vous venez de voir, que pour vous indiquer de quelle
manière vous devez vous y
prendre pour les répéter vous-mêmes; celui de vous
avec lequel je vais mettre cette demoiselle en harmonie, va la faire obéir,
ainsi que je l'ai fait, à toutes les indications de sa pensée ; je ne vous
demande qu'une chose. c'est qu'une fois votre volonté déterminée, elle demeure
ferme, constante et ne change plus de direction. Figurez-vous quelqu'un n'ayant
jamais vu de boussole, à qui l'on donnerait à
tenir une baguette de fer, en lui disant qu'avec elle il peut diriger
l'aiguille à sa volonté; si chaque fois qu'il la verrait tourner d'un sens, il
allait subitement reporter sa pointe de fer d'un autre, vous sentez que ne
produisant en elle alors qu'une oscillation, il en pourrait tirer toutes les
conclusions les plus favorables à son ignorance ou à ses préventions. Ceseraitbien pire encore si son
amour-propre révolté de l'espèce d'acharnement que l'aiguille aurait à suivre ses
indications, il allait brusquement sauter d'un pôle à l'autre, car l'aiguille
alors, reprenant impérieusement sa première position, mettrait le comble à son
incrédulité. Vous allez être à l'égard de cette fille, Messieurs, absolument
dans le même rapport que la baguette de fera l'égard de l'aiguille aimantée; ce sera donc votre
faute et non la sienne, si vous la voyez un seul instant vaciller à suivre la
direction de votre volonté.»
«Je ne puis m'empêcher de rire encore en me
rappelant aujourd'hui le peu d'empressement que l'on mettait à essayer cette
dernière et concluante expérience; autant on en avait indifféremment mis à
essayer celle des communications électriques, autant on se réfusait pour
celle-ci à se mettre en évidence. Il est vrai qu'il fallait d'abord commencer
par un acte de foi, toujours bien difficile à faire, et se conduire ensuite en
conséquence; ce qui peut être est plus difficile encore. Quoiqu'il en soit, il
n'y eut pas une séance, où sept ou huit personnes au moins ne fissentl'essai de leur volonté, et dans laquelle il n'arrivât
tout ce que j'ai précédemment détaillé. Portait-on fortement sa pensée sur un
objet, et le désignait-on de la main ou simplement des yeux,cette fille s'y dirigeait, le touchait ou le prenait
sansbalancer; arrêtait-on par méfiance ou timidité la direction de sa pensée,
cette fille en suivait les oscillations; changeait-on sa direction dans
l'espoir de la faire se tromper, on la voyait vaciller, s'arrêter ensuite tout
court et rester à sa place. Une volonté faible et peu déterminée était à son
égard ce que la baguette de fer est à l'aiguilie aimantée, lorsqu'à une trop
grande distance, elle n'en reçoit que de faibles influences. »
« Quoique cette fille dans l'état magnétique eût
toujours les paupières exactement fermées, et que jamais elle ne pût les ouvrir, pour ôter néanmoins tout soupçon d'adresse ou
de subterfuges de sa part, je lui mettais, lorsqu'on le désirait, un épais
bandeau sur les yeux, ce qui lui était parfaitement égal ainsi qu'à moi ; et
les résultats de sa mobilité magnétique étaient les memes, »
« Que de personnes à l'estime desquelles j'avais
quelques droits de prétendre et combien d'autres que, d'après la considération
dont ils jouissaient dans le monde, il m'eût été flatteur de convaincre de la
réalité des phénomènes que je leur offrais, sont cependant sorties de chez moi,
non-seulement sans croire à ce qu'elles avaient vu et opéré par elles-mêmes,
mais avec plus que du doute de ma bonne foi! Combien l'idée de passer à leurs
yeux, si ce n'est
précisément pour un thaumaturge, au moins pour un
enthousiaste abusé, a été et est encore pénible pour moi. Quel est donc
l'empire de la prévention, si la vérité la plus pure, présentée par l'être le
moins intéressé à la désigner, ne peut en détruire le ténébreux prestige? »
« Quoique je me sois imposé la loi de ne nommer
aucune des personnes qui, pendant deux mois, sont venues successivement chez
moi se rendre acteurs ou témoins de mes expériences, je crois pouvoir cependant
sans indiscrétion en nommer une, chez qui s'en fit une des plus remarquables.
M. le baron de Bezenval m'avait écrit pour me témoigner le désir que je me
rendisse un soir avec ma somnambule chez M. Mitouard, pharmacien célèbre et
savant chimiste. 11 y avait une assemblée nombreuse dont je ne connaissais que
fort peu d'individus; après avoir exercé avec ma bonne foi accoutumée les
facultés électro-magnétiques de Magdeleine, et m'être fort bien aperçu qu'on
apportait peu de foi à leur réalité, je priai M. Mitouard, lui-même, de vouloir
bien pour un moment supposer vrai ce que je ne pouvais lui persuader; quand
meme, luidis-je, il y aurait quelque
mystère à ce que je vous propose, et que les faits que vous venez de voir
tiendraient a une cause différente de celle que je vous annonce, il sera
toujours curieux pour vous, dussiez-vous ne pas deviner pourquoi, de voir cette
fille agir d'après votreseule pensée; mais
dirigez-la bien, et veuillez fortement son exécution. M. Mitouard y ayant
consenti, il fit part à quelques personnes de ce qu'il allait mentalement
exiger delà somnambule; et ce
préliminaire, qui m'assurait de la direction fixe de sa pensée, ne me laissa
pas de doute sur le succès de l'expérience. Ayant donc mis cette fille en
communication avec lui, je la laissai à son entière disposition, et me retirai
dans un coin de la chambre. M.Mitouard, après l'avoir
fait marcher et s'asseoir, lui avoir fait prendre différents objets, tant sur
la cheminée que sur des tables, ce qui, d'après la promptitude avec laquelle
elle obéissait à ses intentions, me faisait juger delà fermeté de leur direction, s'arrêta; et, debout devant
elle, sans faire aucun mouvement, il demeura profondément recueilli. Dans
l'instant, la somnambule porte la main vers une poche de son habit, y pénètre
jusqu'au fond, et en rapporte trois petits clous à vis qu'il y avait mis et
qu'il avait eu en effet l'intention qu'elle allât y prendre... L'étonnement de
M. Mitouard, et l'assurance que chacun avait de l'exécution de sa pensée, en
imposèrent pour le moment à l'incrédulité; mais bientôt les comment se
fait-il, cela est incroyable, cela estimpossible, arrêtèrent, j'imagine, la suite des
réflexions que chacun dutfaire, car depuis, je
n'en ai pas entendu parler. »
« D'après cet exposé, l'on voit qu'il n'a pas tenu
à moi de faire ouvrir les yeux aux hommes instruits de toutes les classes et de
tout état, sur l'intéressante découverte du magnétisme animal, et
l'insuffisance que je me reconnaissais à leur en pouvoir expliquer les
phénomènes, n'aurait pas dû, ce me semble, être pour eux une raison d'en nier
la réalité (*). »
(*) Voyez p. 11 delà suite de Mémoires pour servir à l'Histoire du
Magnétisme animal (Puységur, Du Magn. animal, 1807, p. 15-24.)
Voici maintenant quelques observations plus
récentes :
« Ce fut dans une des séances, chez le savant et
fort incrédule docteur Bretonneau, raconte Lafontaine (*), que je fus assez
heureux pour voir et entendre Béranger, notre célèbre chansonnier. Béranger
ayant assisté à plusieurs expériences de transmission de pensée, voulant en
faire une lui-même, afin, disait-il, de convaincre le docteur qui ne pourrait
se défier de lui. Après quelques indications de ma part, il prit la main de la
somnambule, en lui disant d'exécuter ce qu'il lui ordonnait mentalement. Il y
mettait une telle force de volonté, que son autre main faisait trembler la
table sur laquelle il s appuyait. — Bientôt on vit la somnambule se lever, se
diriger vers le docteur Bretonneau, le prendre par la main et, malgré sa
résistance, l'amener devant Béranger, qui déclara aussitôt que tel était son
ordre mental.»
(*) Mémoires, t.I, p. 155.
« Dans une autre séance, on écrivait sur un
morceau de papier le nom d'une dame : on me communiquait le papier, et un
instant après on. voyait la somnambule se lever, prendre un bouquet et le
portera la dame indiquée(*). »
(*) Lafontaine. —L'Art démagnétiser, 5 édit. Paris, 1886,
p. 99
Un physiologiste éminent, M. H. Beaunis,
professeur à la faculté de Nancy, disait dernièrement. « Je n'ai jamais pu,
jusqu'à présent du moins, constater chez les
sujets que j'ai observés les phénomènes
merveilleux admis par certains magnétiseurs, tels que la devination mentale,
etc. Toutes les fois que la suggestion que je voulais produire a été simplement
pensée et non exprimée d'une façon ou d'une autre, elle ne s'est jamais
réalisée... Je ne veux pas cependant nier absolument ces faits, én présence des
affirmations des savants de très bonne foi; ce que je puis dire, c'est que je
ne les ai jamais observés (*) ».
(*) H. Beaunis, Recherches expérimentales sur les
conditions de l'activité cérébrale et sur la physiologie des nerfs, Paris,
1886, II,
p. 90.
Voilà certe, un langage vraiment scientifique; et
si M. Beaunis n'avait jamais trouvé rien de semblable, il aurait eu le droit de
faire toutes ses réserves vis-à-vis d'autres observateurs. Mais le hasard
voulut qu'il en fit autrement : voici ce qu'il publia lui même quelque
temps-après :
« La communication de M. Janet me donne occasion
de mentionner un fait de suggestion mentale que j'ai observé, il y a quelques
jours avec le Dr Liébeault. Le sujet est un jeune homme très bon
somnambule, bien portant, un peu timide. Il accompagnait chez M. Liébeault sa
cousine, très bonne somnambule aussi, et qui est traitée par l'hypnotisme pour
des accidents nerveux. —M. Liébeault endort le sujet et lui dit pendant son
sommeil : — « A votre réveil, vous exécuterez l'acte qui vous sera ordonné mentalement
par les personnes présentes. » J'écris alors au crayon sur un papier ces
mots : «Embrasser sa cousine. » Ces mots écrits, je montre le papier au Dr
Liébeault et aux quelques personnes présentes, en leur recommandant de le lire
des yeux seulement et sans prononcer même des lèvres une seule des paroles qui
s'y trouvent, et j'ajoute : «A son réveil, vous penserez fortement à l'acte
qu'il doit exécuter, sans rien dire et sans faire aucun signe qui puisse le
mettre sur la voie ». On réveillealors le
sujet et nous attendons tous le résultat de l'expérience. Peu après son réveil,
nous le voyons rire et se cacher la figure dans ses mains, et ce manège
continue quelque temps sans autre résultat. Je lui
demande alors : Qu'avez-vous ? — Rien. — A quoi
pensez-vous? Pas de réponse. — Vous savez, lui dis-je, que vous devez faire
quelque chose à quoi nous pensons. Si vous ne voulez pas le faire, dites-nous
au moins à quoi vous pensez. — Non. Alors, je lui dis : « Si vous ne voulez pas le
dire tout haut, dites-le-moi bas à l'oreille», et je m'approche de lui. — « A
embrasser ma cousine », me dit-il. Une fois le premier pas fait, le reste de la
suggestion mentale s'accomplit de bonne grâce. —Ya-t-il eu simple coïncidence ? Ce
serait bien étonnant. A-t-il pu, pendant son sommeil, reconnaître le sens des
paroles que j'écrivais à la façon dont je les écrivais sur le papier, ou a-t-il
pu les voir ? C'est bien pen suppôsable. Enfin je sais sûr qu'aucune dès
personnes présentes n'a pu le mettre d'une façon quelconque sur la voie de
l'acte qu'il devait accomplir. Il y a la évidemment quelque chose qui
bouleverse toutes les idées reçues sur les fonctions du cerveau, et pour ma
part, jusqu'à ces derniers temps, j'étais incrédule sur les faits de ce genre.
Aujourd'hui j'arrive à cette conviction qu'il ne faut pas les repousser, les
cas de réussite, quoique rares, étant trop nombreux pour être un simple effet
de hasard. Aussi du moment que la question de la suggestion mentale était
posée devant la Société, j'ai cru pouvoir, quelque étranges que paraissent ces
phénomènes, y apporter mon contingent (*).
(*) H. Beaunis, Un fait de
suggestion mentale (Revue philosophique, 1886, no. 2, p. 204 ; Bulletin de la
Soc. de Psych. phys.t 1 fascicule)»
La transmission d'un acte simple, c'est-à-dire
purement mécanique de la volonté, réussit facilement, si le sujet manifeste le
phénomène de l'attraction à un haut degré.
« M. Nottingham, j'obtins
le phénomène d'attraction sur une jeune fille pendant la somnolence et dès la
première fois. Le Dr Lightfoot, fort incrédule, conduisit à une
séance publique une jeune fille, afin de la faire magnétiser. Après quelques
instants, cette fille fut jetée dans l'état de sommolence, il y eut
insensibilité. Tout à coup je m'aperçus qu'il y avait attraction dans la main.
Je la fis lever etmarchervers leDr Altenburow. Pendant qu'elle marchait,
j'étais placé derrière à dix pas. Je cherchai à l'attirer, elle
s'arrêta; son corps balança ; puis, bien que le
docteur rappelât en avant, elle recula vers mol. Je cessai de l'attirer;
aussitôt elle marcha en avant; puis, lorsque je l'attirai de nouveau, le même
effet se produisit; elle s'arrêta, balança et recula (*). »
(*) Lafontaine, L'Art de magnétiser, 5e édit.
Paris, 1886, p. 90.
Si le Dr Altenburow avait été un magnétiseur, il
aurait pucontrecarer cette influence, en attirant le sujet de son côté. J'ai
fait cette expérience à Paris en 1882 à La Pitié. M. le Dr
Dumontpailer ayant endormi son sujet M"0 Marie, désormais
célèbre, l'attira d'un côté, et son corps se pencha de ce côté-ci, au risque de
la faire tomber de sa chaise, alors, après avoir fait quelques passes sans
contact (pour entrer « en rapport » c'est-à-dire gagner le droit d'action), je
l'attirai de l'autre côté, et nous avons pu la balancer ainsi comme avec des
cordes, en l'attirant alternativement.
Le phénomène d'attraction présente plusieurs
nuances que nous éluciderons un peu, en parlant de l'action à distance.
Passons maintenant aux transmissions purement
mentales de la volonté, c'est-à-dire aux expériences faites sans contact, sans
gestes et sans attraction, quelquefois même sans regard.
Une tentative de démonstration de ce phénomène
délicat a été faite en 1837 par le Dr Berna devant une commission académique.—
Mais elle a complètement échoué, au moins d'après le rapport de M. Dubois,
d'Amiens, qui est un chef-d'œuvre de mauvaise volonté. Les commissaires n'ont
pu même constater l'existence du somnambulisme! Voici un extrait de ce rapport,
concernant l'action de la volonté :
« Troisisième conclusion.— Le magnétiseur
devait prouver aux commissaires que, par la seule intervention de sa
volonté, il avait le pouvoir de rendre, soit
localement, soit généralement, la sensibilité à la somnambule. Mais, comme il
lui avait été impossible de nous prouver expérientalement qu'il avait enlevé,
qu'il avait aboli la sensibilité chez cette fille, il lui a été par cela même
impossible de prouver la restitution de cette sensibilité, et d'ailleurs il
résulte des faits par nous observés que toutes les tentatives faites dans ce
sens ont complètement échoué... »
Cette expérience est très difficile. Elle
implique, de fait, non seulement une suggestion mentale, mais en memstemepune idéoplastietrophique,
etl'on peut s'étonner que M. Berna
risqua une pareille expérience devant des ignorants en magnétisme, qui n'ont
pas su distinguer le somnambulisme de l'état de veille.
« L'un des paragraphes du programme avait pour titre
: obéissance à l'ordre mental de cesser, au milieu d'une conversation, de
répondre verbalement ou par signes à une personne désignée. — Le magnétiseur a
cherché à prouver à la commission que la puissance tacite de sa volonté allait
jusqu'à produire cet effet; mais il résulte des faits qui ont eu lieu dans
cette même séance que, loin d'évincer ces résultats, sa somnambule paraissait
ne plus entendre, lorsqu'il ne voulait pas encore l'empêcher d'entendre, et
qu'elle paraissait (!) entendre de nouveau lorsque positivement il ne
voulait plus qu'elle entendit. De sorte que, d'après les assertions de cette
somnambule, la faculté d'entendre ou de ne pas entendre aurait été en elle
complètement en révolte contre la volonté du magnétiseur.
Mais, d'après les faits bien appréciés, les
commissaires ne tirent pas plus la conclusion d'une révolte que d'une
soumission : il ont vu une indépendance complète, et voilà tout (*)... »
(*) Voir pour les détails,
Expériences et considérations à l'appui, relatives au magnèisme animal, thèse
présentée et soutenue a la Faculté de Paris, 1834, et Examen et réfutations du
rapport fait par M. Dubois (d'Amiens), Paris, 1838.
On voit que M. Dubois ne manquait pas d'esprit; il
a eu tort de ne pas l'utiliser pour une étude sérieuse.
Quant au phénomène annoncé par le Dr
Berna et décrit pour la première fois par Puységur, nous l'examinerons dans la
suite. Remarquons seulement pour le moment, que, malgré sa simplicité
apparente, cette expérience est des plus difficiles. J'ai déjà fait observer
ailleurs, que lorsque le sujet cause avec quelqu'un, c'est-à-dire lorsqu'il se
trouve en état de polyidéisme actif, il est très difficile d'agir sur lui
mentalement, d'abord parce que son « rapport » avec le magnétiseur est affaibli
par ce partage avec une autre personne, ensuite, et principalement, parce que,
pour qu'une action aussi faible puisse être ressentie, il faut qu'aucune autre
ne s'y oppose. Souvent les personnes qui causent entre elles ne nous entendent
pas ; eh bien, le même phénomène, toute proportion gardée, a lieu par rapport à
une parole mentale. Plusieurs idées occupent déjà l'esprit du sujet, il est
donc difficile à une nouvelle idée de s'y introduire.
En général, j'admire la foi robuste de ces
médecins qui, sans connaître les conditions d'un phénomène aussi fugace, ont
voulu s'exposer à un échec, devant une commission d'incrédules!
Les magnétiseurs d'aujourd'hui sont plus prudents.
On se rappelle ce que m'avait répondu M. Donato, lorsque je lui demandais s'il
croyait à la possibilité d'une suggestion mentale. Il parait cependant qu'il a
réussi plusieurs fois en présence de M. Aksakof et de Flammarion.
Voici d'abord ce qu'il en dit lui-même :
« Un jour, à Paris. M, Aksakof me demanda une
séance privée. J'acceptai, comme toujours. M. Aksakof ne m'avait pas prévenu de
ce qu'il désirait obtenir. Je m'attendais à devoir reproduire mes expériences
ordinaires.
Il me demanda tout autre chose que ce que je
faisais d'habitude. Si je rappelle cette circonstance, c'est qu'elle a une
importance qui n'échappera à personne. — En effet, M. Aksakof me demanda des
transmissions de pensée, expériences que je ne faisais jamais ni publiquement
ni en
séance privée. —Peu de temps après, M. Flammarion
m'en demanda aussi inopinément. Je tentai l'expérience pour satisfaire une
curiosité toute scientifique, et toutes les transmissions de pensée que l'on
exigea, réussirent à souhait. Si cette expérience m'eût été habituelle, l'on
aurait pu supposer, à la rigueur, une entente, une télégraphie secrète entre
mon sujet et moi-meme. Mais, sans parler des précautions minutieuses qui furent
prises pour empêcher tout subterfuge, on me demanda à brûle-pourpoint des
expériences nouvelles ; je me refusai d'abord à en faire l'essai; puis, sur des
instances réitérées, je consentis à les tenter, et, si elles ont réussi,
c'est presque malgré moi. Je n'y ai mis aucun amour-propre; c'est sans
orgueil et même sans plaisir que je constate ma complète réussite, parce que je
sais qu'il me sera impossible de contenter constamment tout le monde, et
surtout de me satisfaire toujours moi-même dans cet ordre de phénomènes aussi
fugaces qu'éminemment curieux. »
Voici maintenant le compte-rendu d'expériences,
rédigé avec beaucoup de soin par M. Akaskof.
« ...Il est connu qu'un des aphorismes les plus
prônés de la physiologie moderne, est que l'activité psychique ne dé' passe
pas la périphérie des nerfs. Si donc on pouvait démontrer que la pensée
humaine n'est pas circonscrite au domainedu corps, mais qu'elle peut le dépasser, agir à distance
sur un autre corps humain, se transmettre à son cerveau, sans aucun procédé
visible ou reconnu, et être reproduite par la parole, le mouvement, ou tout
autre moyen, cela serait un fait immense, devant lequel la physiologie
matérialiste devrait s'incliner, et dont la psychologie et la philosophie
devraient s'emparer, pour donner un nouvel appui et un nouveau développement à
leurs spéculations métaphysiques. »
Ici M. Aksakof se trompe. Il n'y a aucun rapport
entre la suggestion mentale et la question du matérialisme ou du spiritualisme.
Malgré son caractère inusité, la suggestion mentale est un fait d'action et non
de nature intime des choses, que nous ne connaissons pas. L'action à distance
n'est pas un caractère propre aux
choses immatérielles —s'il y a des choses
immatérielles — et je n'en sais rien. L'électricité n'est pas devenue une chose
« spirituelle » depuis qu'on a inventé le télégraphe.
«... Je me rendis chez M. Donato, le 17 novembre
1878, à deux heures, et, après quelques minutes de conversation , nous nous
mîmes à l'œuvre.
« Première expérience.— Je prie M. Donato
d'endormir M Lucile; il met un fauteuil entre les deux fenêtres de la chambre,
à quelques pas du mur; M Lucile s'y installe et est endormie en peu d'instants.
Nous prenons place dans le fond de la chambre en face de M Lucile. C'est alors
que je tire de ma poche un calepin, d'où je prends une carte que je passe à M.
Donato, en le priant de faire faire a M Lucile, uniquement en la regardant, le
mouvement in* diqué sur la carte. Il y était écrit: « Etendre le bras gauche
». M. Donato prend la carte, se lève, se tient immobile auprès de moi et
regarde M Lucile. Après un instant, son bras gauche commence à bouger, se
détache lentement du corps, s'étend et reste dans cette position jusqu'à ce que
M. Donato le remette dans la position naturelle. »
« Seconde expérience, — Je passe à M.
Donato un mouchoir blanc, que j'avais apporté avec moi, et le prie d'en couvrir
le visage et la tête de M Lucile : les bords du mouchoir lui retombent
jusqu'aux épaules. Nous reprenons nos places. Je passe à M. Donato, dans un
silence parfait, une,seconde carte où il est
écrit : « Lever le bras droit verticalement. » M. Donato fixe de son
regard le corps immobile de M Lucile et bientôt son bras droit, docile à la
pensée qui le dirige, exécute le mouvement voulu, — et toujours lentement,
doucement, s'arrêtant immédiatement dès que M. Donato détourne la tête pour
m'interroger du regard.
Je félicitai M. Donato du succès et le priai
d'enlever le mouchoir de la tête de M Lucile et de la réveiller, afin de
prévenir toute fatigue. » (Il aurait mieux fallu la laisser dormir
tranquillement.)
« Troisième expérience. — Après une dizaine
de minutes de conversation, M Lucile est rendormie, sa tête est de nouveau
couverte du mouchoir; nous reprenons nos places et je passe à M. Donato une
troisième carte sur laquelle j'avais écrit : « Mettre les deux mains sur la
tête », et je prie
M. Donato d'opérer, cette fois en se tenant, non
en face, mais derrière le sujet. M. Donato émet quelques doutes de, pouvoir
réussir dans ces conditions; néanmoins, il se place derrière M Lucile et
essaye, mais vainement. Cela ne m'étonnait pas, les rapports généraux de
polarité entre l'opérateur et son sujet étant renversés. »
On ne doit pas invoquer une cause inconnue. L'âme
spiritualiste a-t-elle aussi le côté gauche et le côté droit ? Du reste en
agissant à grande distance on ne peut savoir qu'elle est la position du sujet.
Donato remarque à propos de cet échec ;
« Sans discuter la question de polarité, je ferai
remarquer, que mon objection ne reposait pas sur ce phénomène. Elle consistait
simplement en ce que, placé derrière M Lucile, je ne pouvais actionner ses
bras, mis hors de ma vue, au travers de son corps. C'est comme si l'on
demandait à un tireur d'atteindre un but placé derrière une muraille etqu'il ne pût par conséquent viser. »
Il ressort de cette remarque, que M. Donato croît
plutôt à une action directe sur le membre visé, que par intermédiaire du
cerveau. Je ne peux pas dire que cette théorie soit fausse, ayant moi-même
constaté l'action excitatrice du regard. Mais si les rayons lumineux réfléchis
de l'œil de l'opérateur, ou une autre causé inconnue, en irritant l'organe
directement, facilite l'action locale, ils ne sont pas absolument nécessaires;
et on se souvient que la plupart de mes essais sur M. M... a ont été faits sans
le concours de l'action physique du regard et sans gestes.
Continuons l'article de M. Aksakof :
« En ce moment, je m'approchai de M. Donato, et un
phénomène remarquable se produisit. Commeje voulais
prierM. D... de concentrer sa
volonté sur l'occiput deML... et comme je me tenais derrière elle, ma main
se porta involontairement vers son dos, pour indiquer la place dont je parlais.
A peine ma main s'était-elle approchée de son dos, une distance dequelques pouces l'en séparait encore, que je
corps de M L..., par un mouvement brusque, se
porta en avant. C'est ainsi que j'eus d'une façon tout aussi inattendue que
concluante, la confirmation du phénomène de polarité, ou d'attraction et de
répulsion, que j'avais déjà observé à la représentation publique... »
Ce phénomène ne prouve rien en faveur delà polarité. Toute personne étrangère, en touchant
ou approchant sa main gauche ou sa main droite aurait obtenu le même effet répulsif.
Le sujet s'éloigne parce que cela lui fait mal. Ce phénomène prouve seulement
que ce qu'on nomme le rapport magnétique ne consiste pas uniquement en une
concentration de l'attention, mais s'appuie aussi sur une base physique.
On pourrait dire que l'acte de magnétiser établit
dans les mouvements moléculaires des nerfs du sujet une tonalité particulière,
concordante avec celle du magnétiseur, et qu'alors un corps qui ne la possède
pas, c'est-à-dire qui présente une tonalité différente, impressionne désagréablement
le sujet. Dans ce cas-là, il suffit de faire quelques passes devant le point en
question, pour conquérir le droit de le toucher.
J'ai observé un cas, mais un seul, sur plusieurs
centaines, où le magnétiseur lui-même ne pouvait pas toucher le sujet sans lui
causer de secousses désagréables. J'ai été tout étonné et je voulus vérifier le
fait. Voici quelle était la cause de ce phénomène : le magnétiseur endormait
son sujet toujours à plusieurs pas dedistance. sans jamais commencer par le contact ou par des
passes de près.
Cette circonstance n'aurait pas suffi chez un
autre, mais elle a suffît chez M. L... qui était remarquablement
impressionable. Je rendormis moi-même en touchant ses mains et en faisant des
passes rapprochées, et l'hyperesthésie générale ne se manifesta pas. Je lui
avais communiqué un état dynamique analogue à celui de mon corps —je mesers ici des termes que je ne saurais
mieux définir, mais enfin la chose ne me paraît
pas inadmissible. En tout cas, l'attention toute seule ne suffit pas pour
expliquer ce phénomène, car il peut avoir lieu sans présomption possible (voir
les expériences mentionnées p. 24) et il y en a d'autres de ce genre, qu'elle
est encore moins capable d'expliquer,
— « Si vous me permettez d'agir avec les mains, me
dit M. D..., je suis sûr de pouvoir réussir.» —« Agissez donc, lui répondis-je.
» Effectivement, dès qu'il approcha (toujoursen se tenant derrière son sujet) ses mains des épaules de
ML..., en faisant quelques
passes vers les coudesles liras prirent un mouvement
ascensionnel et les deux mains se posèrent sur la tête. »
Mais alors ce n'était plus une suggestion mentale,
mais l'effet de l'attraction magnétique.
« Quatrième expérience. — M.Lucile
reste endormie avec la tête sous le mouchoir. Je passe à M.D... une quatrième
carte sur laquelle j'avais écrit :« Réunir les deuxmains comme en priant », et je prends une place
sur un sopha à gauche de M L... pour pouvoir mieux observer tous les mouvements
de M. D... Il se tient immobile, à cinq ou six pas en face de M.L..., et la
regarde fixement. Ses mains, qui avaient été auparavant remises par M. D...
dans leur position naturelle, se relevèrent alors lentement, se réunirent, et
leurs doigts même se croisèrent; ils prirent en un mot la pose delà prière. L'expérience étant achevée, M. D...
enleva le mouchoir et réveilla Je sujet. »
« Cinquième expérience. — Après dix minutes
de repos, M L... reprend sa place sur le fauteuil, etM. D... l'endort de nouveau. Je passe à M. D...
une cinquième carte : « Faire un nœud avec un mouchoir. » — Voilà
comment nous allons opérer pour cette fois, me dit-il, et, se plaçant un peu en
arrière de M L..., il étend sa main au-dessus de sa tête; sans la toucher bien
entendu, elle se lève; M. D... ladirige vers la table sûr laquelle le mouchoir a été posé par moi, à son
insu. M L..., obéissant à l'attraction de la main, s'approche de latable;-M. D... s'en approche aussi, tout en
gardant la même position, derrière M L.;. ; je me tiens debout auprès de M.
D... et nous suivons tous les deux, avec
un intérêt croissant, les mouvements du sujet. Peu à peu, sans hésitation,
ses mains se portent vers le mouchoir, étirent un de ses bouts, le plient, le
contournent et voilà le noeud fait. M. D... en était lui-même tout émerveillé.
Pour cette fois, ce n'était plus un simple effet de volonté, mais une pensée
transmise et exécutée. »
« Sixième et dernière
expérience,— Il était presque inutile de continuer ; mais, comme M. Donato
insistait, je lui passai encore une carte avec l'inscription suivante : « Toucher l'oreille gauche avec la main
droite, » Immobile et silencieux, M. D... fixe M L... à quelques pas de
distance : j'étais à côté de M L... et presque en face de M. D... pour pouvoir
bien observer ses moindres mouvements. Le bras droit du sujet se dégage bientôt
et exécute l'ordre donné en trois actes successifs : il se porte vers la
poitrine, puis se dirige vers l'oreilie, s'en approche, un doigt se détache
enfin de la main, et touche l'oreille. »
On ne nous a pas donné de détails sur l'état dans lequel se trouvait
M"6 Lucile pendant ces expériences. Mais il paraît ressortir du
protocole qu'elle n'a ni parlé, ni agit d'elle-même; par conséquent, elle
n'était pas en polyidéie active.
D'un autre côté, ce ne fut pas un état d'aïdéie paralytique profonde,
puisqu'elle ne tombait pas inerte. C'était donc un état intermédiaire.
Je profite de cette description de M. Aksakof, très bien faite, pour poser
la question suivante :
Faut-il distinguer entre une transmission de volonté et une
transmission de pensée ou des idées ?
Dans les citations que je viens de faire, cela m'a était impossible;
j'étais obligé de confondre les deux phénomènes. Mais sont-ils réellement
distincts? Peut-on transmettre et faire exécuter un acte de volonté sans
transmettre en même temps une idée ou une série d'idées ?
La question est très compliquée. Prenons par exemple la dernière expérience
de M. Donato. M Lucile devait toucher son oreille gauche avec sa main droite.
Si ce mouvement avait été exécuté par attraction des gestes, comme
dans la première partie de la cinquième expérience
—-le nœud du mouchoir — il n'y aurait pas une communication de pensée, mais
aussi il n'y aurait pas de transmission de volonté. L'acte resterait tout simplement
physique, même en admettant que l'attraction somnambulique ne soit pas un fait
direct, mais une action réflexe. Mais, puisque cette expérience a été faite à
distance et sans gestes, il fallait bien que M.Lucile devinât ce qu'on
demandait d'elle, d'autant plus, que si le mouvement a été exécuté lentement,
il a été exécuté bien et sans hésitation, sans tâtonnement. Une seule influence
extérieure était possible : celle du regard. Nous savons déjà qu'un regard fixe
dirigé sur un point du corps hyperesthésié, provoque chez certains sujets et
dans certains états, une action locale tantôt inhibitoire (insensibilité et
contracture), tantôt dynamogénique, excitatrice. Par conséquent, M. Donato a
pu, en concentrant son regard sur le bras droit de son sujet, y provoquer une
excitation, une agitation, enfin une impression quelconque, qui, ressentie par
M.Lucile, lui fit présumer que c'est avec ce bras qu'elle doit exécuter un
mouvement. Mais ici finit'action du regard. M.
Donato n'a pas pu pousser le bras avec son regard, ni indiquer par ses yeux le
mouvement commandé. Par conséquent, il faut admettre une transmission. Mais, de
quoi ? De la volonté ou de l'idée? L'idée toute seule ne pouvait pas suffire.
Si l'idée seule était transmise, le sujet aurait eu une image mentale d'une
oreille touchée par un doigt, comme il aurait pu avoir une image d'un oiseau
volant, d'un as de pique, etc. Il fallait qu'il ait ressenti en même temps le
désir ou l' impulsion de réaliser cette image. — De l'autre côté,
l'impulsion toute seule pouvait-elle suffire? — Oui. —Il n'y a pas de doute que
les sujets peuvent ressentir par transmission, par sympathisme, par imitation
mentale, une impulsion à faire un mouvement, sans savoir ni pourquoi ils le
font, ni ce qu'il
veut dire, ni à quoi il aboutira. Dans ce cas-là,
il y a transmission de volonté pure et simple. Ce n'est que l'impulsion
mentale, la tendance, la volition qui se transmettent. Et je crois même que
c'est le cas lé plus fréquent. Si on questionnait le sujet au commencement de l'exécution
de la cinquième expérience par exemple, il ne saurait dire ce qu'il veut faire;
mais peu à peu, poussée par des secousses transmises l'une après l'autre, il
arrive à accomplir l'action voulue, peut être sans même savoir ce qu'il vient
de faire (l'état monoïdéique s'opposant à une généralisation d'actes ou
d'idées). Il arrive, quand on commande par exemple de prendre un objet et de le
remettre à une personne, que le sujet exécute ce qu'on lui demande, et puis, si
on lui demande ce qu'il vient de faire, il dit qu'il fallait qu'il
prenne quelque chose et qu'il le porte à quelqu'un sans savoir ni
quoi, ni à qui, ni pourquoi. Si, dans un cas, la transmission des idées existe,
elle appartient aux phénomènes inconscients de deuxième ordre, et c'est la volonté
seule qui est perçue sous forme de tendances inconscientes de premier ordre.
En résumé, si les deux transmissions peuvent se
manifester isolément, en général leurs actions se combinent.
Et la transmission des sensations est-elle un
accompagnement nécessaire dans ses deux phénomènes?
Nécessaire non, mais utile.
J'ai, par exemple, remarqué plusieurs fois
(quoique le plus souvent ce phénomène retarde un peu) qu'une forte action de la
volonté fait ressentir immédiatement au sujet des sensations analogues. Une
volonté fortement affirmative, ou fortement négative, s'accompagne toujours de
certaines sensations agréables dans le premier cas, désagréables dans le second
cas, auxquelles s'ajoutent encore des sensations, résultant des gestes
inachevés d'affirmation ou de négation.
Les premiers sont, par leur nature, attractifs,
les seconds répulsifs. Or, le sujet ressent souvent ces sensations. Vous lui
criez mentalement : « Non! ce n'est pas cela ! » et il s'arrête ou il recule.
Nous allons terminer ce chapitre par deux
observations intéressantes du Dr Perronet. On y trouvera la transmission
directe de la volonté, mêlée à quelques faits de suggestion mentale des idées.
J'attire l'attention du lecteur surtout sur les détails d'une action apparente phreno-hypnotiqûe,
qui nous seront utiles pour l'appréciation des illusions de Braid, dans le
chapitre suivant.
Première observation.— « Dans la nuit du 2 au 3
mai 4883, je fus appelé pour donner des soins à une personne de dix-huit ans.
Nerveuse, impressionnable, frivole, elle avait été contrariée dans la journée.
Je la trouvai pétrifiée dans une rigidité et une insensibilité absolues.
J'appliquai mes doigts sur les globes oculaires : précédée d'une légère
trémulation, la détente s'effectua. Les membres, devenus flaccides, ne
conservaient pas les postures imposées : soulevés, ils retombaient inertes.
Aprèsun court réveil, pendant lequel le sujet prononça des paroles conscientes,
la rigidité reparut : l'application des doigts sur les globes oculaires n'en
triompha qu'après une injection de morphine : les membres gardèrent les
postures imposées.
Alors s'accomplirent, sur mon ordre, les
mouvements les plus variés : appliquant le doigt sur la moitié droite du crâne,
j'obtins les mouvements commandés pour les membres gauches, et inversement.
J'attribuai cela à l'entrecroisement dans les
pyramides des tubes nerveux, provenant des hémisphères cérébraux;
entrecroisement, par lequel un tube nerveux appartenant à l'hémisphère gauche
du cerveau passe à droite dans le faisceau médullaire, et commandent par
conséquent les mouvements et les sensations dans la moitié droite du corps.
C'est naturellement l'inverse pour les tubes nerveux, nés dans l'hémisphère
droit du cerveau.
Je fis parler le sujet en touchant la moitié
gauche du crâne : dans cette opération j'étais dominé par l'idée que la
troisième circonvolution frontale gauche est le siège du langage articulé.
Quand je touchais la moitié droite du crâne,
sous l'influence de cette idéeje n'obtenais aucune réponse, parce que, dans ma pensée
intime, théoriquement, subjectivement, je n'en attendais aucune. Mais, une
fois, je me trompai de côté, et le sujet me répondit quoique mon doigt fût
placé sur la moitié droite du crâne, c'est-à-dire du côté opposé à celui de la
circonvolution que Broca assigne pour siège au langage articulé.
La parole cessa, dès que je reconnus mon erreur.
J'en conclus immédiatement que ma pensée seule était active dans la
production de ces phénomènes, et que l'application des doigts sur tel ou tel
point du crâne, pour obtenir tel ou tel acte, était une superfétation.
Après avoir donc obtenu la fermeture ou
l'ouverture des paupières, la moue, le sourire, etc., en plaçant les doigts sur
les muscles qui président à ces actes, j'eus l'idée de cesser tout contact avec
le sujet et, me plaçant à plusieurs mètres; de lui demander la répétition des
actes et des paroles déjà obtenus avec la mise en scène du contact digital. Le
sujet obéit parfaitement à tous mes ordres exprimés oralement.
J'eus alors l'idée de lui communiquer mentalement
des ordres :je fus bien surpris d'en obtenir l'exécution ponctuelle. Je fus
encore plus surpris quand, demandant aux per- sonnes présentes de me prendre la
main et de penser à tour de rôle un acte quelconque, cet acte était accompli
automatiquement par le sujet.
J'avoue qu'une bouffée d'illuminisme et de
spiritisme me passa à ce moment dans le
cerveau ; aussi ai-je cru prudent de laisser reposer pendant
près d'un an mes idées sur cette question, avant de les donner au public.
Enfin, après avoir prolongé ces expériences
pendant quatre heures, j'éveillai le sujet en lui soufflant dans les yeux : le
réveil fut instantané et ne laissa aucune conscience des phénomènes nés ou
provoqués pendant la crise. »
Deuxième observation. — « Le 4 juillet 4883, MX...,hystérique et
chloro-anémique, âgée de vingt-un ans, qui avait été spectatrice des faits
contenus dans la précédente observation et que je soignais pour une lymphangite
du bras, venait d'absorber une assez forte dose de siropde codéine.
«J'arrivai sur ces entrefaites, et voici ce que
j'observai : yeux cernés et cerclés de noir, chute des paupières supérieures,
contraction des pupilles, rire et pleurs sans motif, agitation clonique des membres
; — puis, au bout de trois
ou quatre minutes, fixité étrange du regard, rigidités et sensibilité complètes. — La
rigidité cesse après l'application des doigts sur les globes oculaires (phénomène
de l'hypnotisation) et fait place à une flaccidité musculaire qui permet de
garder les positions imposées.
Si je comprime un seul œil, la rigidité est
maintenue dans la moitié correspondante du corps, et les membres de l'autre
moitié prennent et conservent toutes les poses, déterminées par mon impulsion;
le sujet répond à toutes mes questions, si la rigidité disparaît dans la moitié
droite du corps, si, par conséquent, j'ai comprimé l'œil gauche; par la
compression exclusive de l'œil droit, je n'obtiens aucune réponse.
Rire, pleurs, marche, chant, calcul, poses
sculpturales et autres phénomènes furent, à mon ordre, exécutés avec une
précision mathématique.
Le sujet ignore le piano ; je lui fis jouer sur
cet instrument des airs de l'Ombre; du Châlet, de la Traviata,
etc. Pour obtenir ce résultat, je plaçai ma main gauche sur la moitié
gauche du crâne, je jouai les airs dé la main droite, et j'ordonnai au sujet de
les reprendre; tout fut reproduit note pour note. Même succès quand je
demandais dans un autre ton un air déjà joué; il me suffisait pour cela d'en
donner la première note dans le ton nouveau.
Ma main étant appliquée sur la moitié droite du
crâne avec l'idée préconçue que le siège du langage articulé est dans
l'hémisphère gauche du cerveau, le sujet restait sourd à toute excitation
verbale ou musicale. Au milieu d'une série de quadruples croches, je supprimai
subitement le contact de mon doigt avec la moitié gauche du crâne : les doigts
de la cataleptique pianiste, figés sur la note suivante, restèrent en suspens;
cette note était produite, lorsque j'en donnais l'ordre en plaçant mon doigt
sur la moitié gauche du crâne ; rien n'était modifié dans la suite du morceau.
Enfin, faisant un effort de volonté pour me
débarrasser de l'idée qu'il faut tel ou tel contact pour obtenir tel ou tel
acte, je lui demandai à distance, d'une façon impérative, de continuer un air
commencé. A la fin de l'air, elle s'arrêta pétrifiée dans la pose, nécessaire
pour donner la dernière note.
— « Vous allez, lui dis-je, jouer Quand je
monte Cocotte, jusqu'à ce que je vous dise de vous arrêter; mettez-y un peu
d'expression et d'âme. »
Alors musique endiablée : le couplet fini
recommençait toujours. Tous les efforts des assistants pour arracher la
cataleptique à son piano et à l'air que je lui avais suggéré furent
inutiles. Semblable à ce manche à balai dont parle
Lucien de Samosate et qui, entraîné dans une action par un mot magique, ne
pouvait cesser de l'accomplir avant l'émission d'une autre phrase plus ou moins
cabalistique, le sujet jouait, jouait, jouait.
Enfin, jugeant l'expérience suffisante, je fixai
sur lui un regard impérieux, avec la volonté ferme etdécisivede faire cesser la
musique ; je n'avais pas émis un son, je n'avais pas fait un mouvement, j'étais
à plusieurs pas derrière la cataleptique. Dès que ma volonté s'affirma
nettement pour ma conscience, sans qu'il fût besoin de paroles on de signes, le
sujet resta, dans l'entraînement d'une phrase musicale, immobile. Tel on voit,
dans le phénomène de la sursaturation, le moindre événement produire dans un
liquide une cristallisation brusque.
— Quel est le nom de l'état dans lequel vous vous
trouvez?
—
(Suspirieusement) Ca... ca... ca... ta... lepsie. (Notez
qu'éveillée, elle ignore absolument ce que c'est que la catalepsie.) — Est-ce
un état grave? — Non. — Tout le monde peut-il vous y faire tomber? — Non :
seulement le docteur.
—
Quelle est cette puissance qui s'exerce sur vous? — Quelque chose que je
ne comprends pas. — Expliquez-vous? — Je ne sais quoi : c'est la force du sang.
Je lui lis dire le nombre et les noms des
personnes présentes : ayant mal compté moi-même, elle répondit le nombre que
j'avais dans l'esprit; elle dit le nombre exact, dès que j eus rectifié mon
erreur.
Une dame étant venue lui demander de l'argent, je
priai la cataleptique de lui en donner ; celle-ci se dirigea droit au meuble
dans lequel elle place d'habitude sa bourse; ne la trouvant pas, elle
s'impatientait, quand une personne me dit à l'oreille que cette bourse était
sur le piano, dès que je sus, le sujet en sut autant que moi et, changeant
brusquement son expression de mauvaise humeur en air de satisfaction, il courut
au piano, prit la bourse, en tira dix francs pour les remettre à sa créancière.
Naturellement je priai celle-ci de repasser le lendemain, ne voulant pas
profiter d'une expérience scientifique pour la faire solder automatiquement :
je lui fis comprendre qu'il était indélicat de se payer de ses propres mains.
Elle rendit l'argent, mais mon expérience était faite.J'éveillai lesujetenlui soufflant dans les yeux.
Je conclus des faits précédents que cette
cataleptique calquait ses réponses sur ma pensée plutôt que sur la réalité,
qu'elle était plus impressionuéeparles phénomènes psychiques, qui se déroulaient dans mon cerveau, que par
ceux du monde extérieur, qu'en un mot, se trompant ou ayant raison dans la même
mesure que moi, insensible à toute excitation autre que la mienne, elle était
comme un prolongement de ma propre conscience, aux fils de laquelle je l'avais
accrochée, marionnette vivante.
J'observai le môme sujet un grand nombre de fois :
toujours dans l'état de catalepsie, il resta sourd à toute impulsion non
provoquée ou déléguée par moi, et se fondit tout entier dans ma personnalité
comme le fakir dans le nirvana.
Tous les sujets observés par moi sont loin de
présenter au même degré cette disposition (*). »
(*) Claude Perronet, Du magnétisme animal.
Lons-le-Saunier, 1884, p. 6-11.
Les expériences de M. Perronet, qui ont si bien
réussi, ont été faites sur des cataleptiques. Celles du D Puel,
également sur des cataleptiques. Celles des Drs Cometet Despine,
également sur des cataleptiques. Notons enfin, que c'est dans la catalepsie,
que le Dr Petetin a été surpris par lephénomène de suggestion mentale. Il semblerait donc qu'il
y ait une relation quelconque entre la catalepsie et la suggestion. Laquelle?
La voici :
Nous avons vu que l'état psychique le plus
favorable à une transmission mentale est le monoïdéisme. Or, la catalepsie,
comme phénomène extérieur, n'est qu'une manifestation musculaire d'une
tendance monoïdéique cérébrale. Le sujet garde une seule et même position,
parce qu'il n'est capable que d'une seule et même idée à la fois. L'idée d'une
attitude donnée domine son cerveau, sans restriction. Elle y est, elle y reste.
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