CHAPITRE III TRANSMISSION DES ÉTATS ÉMOTIFS
Transmission directe et indirecte. — Transmission
de l'ivresse. — Tristesse, gaîté. — L'apparence d'une amplification. — Audition
latente. — Les couches de l'inconscient. — Méfiez-vous de la suggestion mentale
! — Le monoïdéisme. - Sympathisme des sentiments dans les expériences dites
spiritiques. — Chez les trembleurs des Cévennes. — Chez les convulsionnâires de
Saint-Médard. — Transmission des troubles mentaux. — Les inquiétudes. - Les
vœux. — L'homme invente-t-il les préjugés ? — Transmission involontaire des
sentiments. — Transfert des sensations indépendant du transfert des idées. —
Illusions des expérimentateurs. — Insensibilité suggérée. — Influence des
doutes et de la confiance sur la réussite des expériences hypnotiques. —
L'individualité des expérimentateurs. — Gomment on pratique la suggestion
mentale sans s'en douter. — Transmission des sensations localisées. —
Expériences anciennes et récentes. — Réflexions.
Passons maintenant au cinquième groupe : transmission
des sentiments et des états émotifs en général. Ces transmissions sont
assez communes, seulement elles s'effectuent rarement par « influence » pure et
simple, dans le sens électro-technique du mot. Le plus souvent les perceptions
ordinaires des sens, de la vue et de l'ouïe, aident la communication directe,
par des inductions machinales, plus ou moins inconscientes. On sait combien il
est facile de deviner l'état mental d'une personne connue, par l'expression de
sa figure et le timbre de sa voix.
Comme c'est la transmission directe qui nous
interresse ici exclusivement, nous examinerons surtout les faits dans lesquels
d'autres influences sont plus ou moins éliminées.
Dans le fait suivant, l'influence de l'imagination
n'est pas exclue, mais elle est peu probable. J'emprunte ce fait à un
magnétiseur bien connu, M. Lafontaine, celui dont les conférences
expérimentales données à Manchester, ont suscité à Braid l'idée première de ses
découvertes :
« Un jour, en magnétisant un de mes amis, M.
Devienne, peintre, j'obtins un effet propre à fixer l'incertitude sur
l'existence et la communication du fluide vital. — M. Devienne souffrait d'une
migraine qui l'empêchait de travailler; il me proposa de la lui enlever. J'y
consentis, mais à condition qu'il me donnerait un verre de vin de Bordeaux, car
j'étais épuisé et tombais de fatigue : je n'avais pas cessé de magnétiser
depuis le matin. Il s'empressa de satisfaire à mon désir;—-je mangeai un
biscuit, je bus un verre devin, et je commençai la magnétisation, — je portai
toute mon action sur le cerveau et l'estomac, en imposant les mains sur ces
deux organes, et, tout en magnétisant, je pris un second verre de vin. Mon malade
avaitles yeux fermés sans
pouvoir les ouvrir; mais il ne dormait pas. Après une heure de
magnétisation, la migraine était
entièrement partie, mais mon homme était d'une gaîté charmante, il déraisonnait
comme s'il avait bu. Je Je dégageai promptement, et, à mon grand
étonnement, l'effet continua, M. Devienne était tout à fait ivre, ses jambes le
soutenaient à peine, ll n'avait rien pris, et je n'avais bu que deux verres de
vin, dont je ne ressentais aucun effet. — Mon fluide s'était donc chargé des parties
spiritueuses contenues dans le vin, et les avait transmises au malade sans
qu'il en restât trace chez moi. »
A côté de ce récit, je mis aussi, il y a
quelques années, un point d'exclamation. Aujourd'hui je ne trouve pas le fait
impossible. Il est intéressant à ce point de vue, que l'action de l'alcool
s'est transmise directement, sans avoir produit un effet marqué sur le
magnétiseur.
<< Depuis, continue M. Lafontaine, j'ai
retrouvé souvent dans ma pratique et dans celle des autres magnétiseurs, ce
fait de transmission de sensations physiques, J'ai vu aussi des
transmissions des sensations morales; — le malade devenait triste ou gai, de
même qu'il devenait souffrant, si le magnétiseur était indisposé ou préoccupé.
— Il n'était même pas nécessaire que les malades fussent endormis, pour
éprouver ces différents effets physiques et moraux, il suffisait qu'ils fussent
magnétisés fortement; mais,cependant, disons bien
vite que c'étaient des faits rares, très rares et qui ne se développaient que
chez des natures exceptionnelles (*). »
(*) Ch. Lafontaine. —Mémoires d'un magnétiseur. Paris, 1866, t. I, p. 96.
Je ferai remarquer encore, que chez M. Devienne la
transmission a eu lieu dans un état intermédiaire entre le sommeil et la
veille. Or, on se rappelle que, chez Mme M..., qui ressentait l'état
moral des personnes qui l'entouraient, ce phénomène se manifesta toujours au
moment du réveil. Ce qui n'empêche pas cependant que, le somnambulisme étant un
état très variable, très élastique, les conditions du monoïdéisme y peuvent
être réalisées momentanément, et alors le même phénomène peut avoir lieu.
Baragnon a observé un cas tout à fait analogue au
précédent, en plein somnambulisme :
« Sortant d'un repas, dans lequel je m'étais un
peu échauffé, je fus invité à magnétiser une jeune personne qui passait la
soirée dans la même réunion. Je produisis le sommeil avec une énergie d'action
singulière. J'attribuai ce fait à mon excitation, bien qu'elle me parût fort
légère. Je fus encore plus étonné d'apercevoir chez la magnétisée, plongée en
somnambulisme, les symptômes d'ivresse les plus marqués. Personne n'en présuma
la cause, vu que j'avais l'air très de sang-froid ; mais j'expliquai, tout
surpris moi-même, ce merveilleux effet de transmission, produisant l'ivresse chez
une femme délicate, éminemment plus sensible qu'un homme, à l'effet des
spiritueux (*). »
(*)
P..Baragnon. — Elude du magnétisme animal sous le point de vue d'une
exacte pratique. Paris, Toulouse, 1855, p. 436.
C'est donc aussi un cas de transmission involontaire,
avec l'apparence d'une amplification, due à la sensibilité du sujet. Mais il
est probable que, dans ces cas, la contagion psychique jouait un certain rôle;
c'est-à-dire que le sujet s'imaginait avoir affaire à un homme ivre, d'après
quelques symptômes plus ou moins faibles, et que dans un moment monoïdéique,
cette idée se réalisa sur lui-même par idéoplastie.
« La transmission des sensations, dit le même
auteur, s'étend sur les deux êtres par une harmonie générale et sympathique.
Les impressions morales, de dépit, décolère,
de joie, seront perceptibles au second, en tant que réaction physique, si
elles affectent le premier. Cet organisme, subjugué tout entier, corps et
esprit, éprouvera, encore mieux que moi qui le domine, les nuances
délicates de l'opinion que peuvent avoir les personnes qui m'entourent, sur
moi, sur mes expériences, sur le magnétisme. Est-ce parce que, subissant une à
une toutes mes sensations, elle les analyse mieux que moi-même, dans le
recueillement que lui permet toujours cette demi-séparation d'avec la
matière?.. »
Sans parler de la « séparation d'avec la matière
<< ce qui n'est qu'une phrase, on reconnaîtra que le sujet peut sentir
relativement mieux pour deux raisons : d'abord parce qu'il est hyperesthésié
etensuite parce qu'il est isolé. Hyperesthésié, c'est-à-dire qu'un
excitant insuffisant pour moi, peut être accablant pour lui. Il n'y a pas
d'amplification réelle dans les transmissions nerveuses, comme dans toute autre
transmission; mais il y a quelquefois l'apparence d'une amplification , comme
par exemple dans le dernier cas de l'ivresse transmise. C'est comme s'il
s'agissait d'un poids que nous supportons très bien et que nous passons à une
autre personne, tropfaible pour le soutenir. II est isolé, c'est-à-dire
il n'est pas distrait; il perçoit mieux ce qui est en rapport avec la sphère de
ses occupations momentanées, et il comprend mieux que nous, ce que signifie une
intonation de voix, un petit éclat de rire, un mot échappé à quelqu'un.
Il n'a pas besoin « d'analyser » les sensations,
il lui suffit de subir l'action des associations, basées sur l'escpérience
inconsciente.
Je sais que Baragnon m'objecterait, que le sujet,
étant isolé, ne peut pas entendre ce que font les personnes étrangères.
Mais c'est encore un phénomène compliqué. Le sujet n'entend que son
magnétiseur, c'est-à-dire qu'il ne répondra qu'aux questions de son
magnétiseur, et on peut même dire qu'il n'entend pas réellement, dans le sens
propre du mot. Mais on se trompe, si on croit, que les sensations auditives
étrangères restent complètement sans action. Elles entrent dans le cerveau, et
c'est alors que se produit un phénomène, que je nommerais volontiers audition
latente; les impressions ainsi entrées (je ne dis pas perçues)' s'associent
comme toutes les autres, se combinent et donnent des résultantes qui, à un
moment donné, peuvent apparaître parmi les autres états plus intenses.
Si la lucidité (je ne dis pas clairvoyance, mais
lucidite comme faculté de réfléchir), celle qui est propre au somnambulisme
actif, doit être considérée comme inconsciente. à cause de l'oubli complet au
réveil (*) ; les sensations latentes qui ne sont pas perçues en somnambulisme,
mais qui entrent dans le cerveau et y produisent une action, tout à fait
comparable aux actions habituelles, quoique sans réflexes; — ces actions,
dis-je, doivent être considérées comme un second degré d'inconscience. Au
dessous de la conscience, il y a même plusieurs couches de l'inconscience.
(*) Nous n'avons pas d'autre critérium pour
déterminer, si une pensée ou une action a été consciente ou non, que la
possibilité du souvenir, que ! ques instants après. On aura beau chercher un
autre.
Toute une série de faits le prouve, et j'oserai
même dire que les phénomènes hypnotiques, en général,
seraient plus ou moins incompréhensibles sans
cette graduation de l'intelligence. Qu'il nous suffise, pour le moment, de
tirer de ces réflexions une morale pratique :
Si on veut faire des expériences sérieuses, on
doit toujours considérer le sujet endormi, même en état d'aïdéie profonde, et
malgré toutes les preuves ordinaires d'une surdité, ou d'une cécité complète, —
comme s'il était éveillé.
Et « Méfiez vous de la suggestion ! »
Ce précepte de M. Bernheim devrait être écrit en
grosses lettres dans tous les laboratoires hypnotiques. Seulement M. Bernheim
ne croit pas, ou au moins ne croyait pas encore à la suggestion mentale, en
publiant son traité. On ne se doute guère, parmi les savants hypnotiseurs,
qu'en expérimentuntsur un sujet éminemment
sensible, on lui inculque ses théories, ses connaissances, ses craintes, ses
suppositions même, et qu'on arrive ainsi à s'amuser avec soi-même, croyant
faire des découvertes. On invoque les phénomènes, comme les exorcistes
invoquaient le diable de Loudun. Donc : méfiez-vous aussi de la suggestion
mentale !
M. Baragnon, qui était un bon praticien, et un
obserteur souvent très perspicace, indique lui-même certaines illusions de ce
genre, et nous citerons ses remarques tout à l'heure, en parlant de la
transmission détaillée.
Un état très favorable aux transmissions de
sentiments et des émotions, s'obtient aussi facilement dans la phase
hypotaxtique, c'est-à-dire dans l'état qui résulte d'une concentration passive
de l'attention, avant que l'hypnose proprement dite se manifeste. C'est donc
aussi un état intermédiaire entre le sommeil et la veille.
On l'obtient souvent chez des personnes qui, en
tenant leurs mains sur une table, attendent patiemment qu'elle commence à
tourner. Aussi on s'amuse bien en société
en posant à « l'esprit » (c'est-à-dire à
l'inconscient des médiums) des questions relatives à l'état psychique des
assistants. On découvre ainsi non seulement la bonne ou mauvaise humeur, les craintes,
les ennuis, les confiances ou incrédulités, mais aussi les inclinations du
cœur, les sympathies et les antipathies des assistants.
Ce phénomène fut très commun chez les possédés et
les démoniaques des siècles passés, et évidemment on l'expliquait par
l'intervention du diable. En voici quelques-uns appartenant à l'épidémie
nerveuse des Trambleurs des Cévennes, épidémie qui survint chez les fanatiques
protestants, à la suite de la révocation de l'Edit de Nantes :
«a. Deuxjeunes
garçons en extase reconnaissent jusqu'aux moindres circonstances, ce que Jean
Cavelier éprouvait intérieurement. Ce sont précisément ces faits qui l'ont
gagné pour la cause révolutionnaire, et on sait que Jean Cavalier est devenu
ensuite Je chef principal des Trembleurs.
<<b. Un crisiaque découvre qu'un homme
présenta l'assemblée, les a
trahis pour une somme d'argent. 11 s'adresse directement au coupable, et
indique qu'il porte du poison caché dans la manche de son justaucorps. Tout
cela se trouve vrai, a J'étais présent, ajoute celui qui fait le récit et j'ai
vu tout cela. »
«c. Un autre crisiaque, au milieud'une assemblée de quatre à cinq cents
protestants, découvre deux espions, qui avouent leur crime. Il s'appelait Clary
et, pour prouver Ja vérité de ce qu'il venait de dire, proposa de passer par
l'épreuve du feu, et la subit en effet. C'était donner une preuve d'insensibilité,
après celle de l'hyperesthésie (*). »
(*) Théâtre sacré des Cévennes, p.
38, 45, 46, 47, 51, 56. — Bertrand, Du Magnétisme animal, p. 430.
« Quant aux convulsionnaires de Saint-Médard (une
autre épidémie nerveuse, qui survint vers 4770 parmi les jansénistes, autour du
tombeau du diacre Paris), voici comment M. Poncet, l'un des écrivains les plus
sages du parti des appelants, s'exprime au sujet
de la faculté en question. Cet écrivain mettait tant de modération dans ses
assertions, que ses adversaires eux-mêmes ont dit, qu'il avait écrit pour et contre les convulsionnaires :
«Vous auriez bien moins de peine, dit-il dans sa réponse à l'auteur des Nouvelles
observations, si
vous aviez été témoin des faits; si, étant chez un convulsionnaire, il vous eût
dit les pensées les plus secrètes ] de votre cœur; s'il vous eût averti d'une
faute considérable où vous seriez tombé ; s'il vous eût marqué une occasion
précise de prendre le meilleur parti, pour lui en préférer un qui convenait
moins,.. Si ce fait qui est arrivé, ainsi que plusieurs autres aussi
circonstanciés,
était arrivé à vous-même, vous en auriez été renversé et vous n'auriez pu
vous empêcher de reconnaître qu'un pareil avertissement venait de Dieu. » —
L'auteur des Lettres d'un ecclésiastique de province, dont l'ouvrage porte les
caractères de vérité les plus frappants, atteste aussi « qu'il y a des exemples
sans nombre que les convulsionnaires découvrent les secrets des cœurs dans le
plus grand détail ».—Dans un écrit intitulé Coups d'œil sur les
convulsionnaires (p. 8), on lit, que chez plusieurs crisiaques le
surnaturel et le divin se manifestent par des signes indubitables; au nombre de
ces signes se trouve l'intérieur des consciences manifesté plusieurs fois. —
Ainsi nous retrouvons au milieu de Paris, parmi des théologiens raffinés,
trente ans après les scènes qui s'étaient passées dans les Cévennes, cette même
merveille, précédemment attestée par des paysans sans éducation; et ces
théologiens jansénistes, certes, ne cherchaient pas non plus à établir des
ressemblances, soit avec les possédés, soit avec des protestants, avec des hérétiques(*). » Dans les faits cités, la transmission de
pensées se mêle déjà àcelle des sentiments, qui
est beaucoup plus commune.
(*) Bertrand, lac. cit., p. 436.
Un cas également compliqué fut observé par
Charpignon :
« Il donnait ses services à une dame mariée et
arriva a divers phénomène remarquables. Le mari de cette dame, d'abord
incrédule, prit tellement à cœur les phénomènes extraordinaires dont il fut
témoin, que son esprit se troubla; il ne s'occupait plus que des hautes
questions de la destinée humaine, et, ayant évidemment une tendance à la
mélancolie, se livra à une exaltation profonde, et eut même l'idée de se faire
sauter la cervelle, pour arriver plus vite à l'entière connaissance des choses.
Il a eu cependant assez de discernement pour cacher devant sa femme les pensées
qui l'obsédaient,et il se retira même dans un autre appartement.
<<Pendantce temps lesidéesde la somnambules reflétaient les troubles mentaux de son
mari. Une excitation suivit le découragement, et elle s'écria tout à coup : «
Oui, si j'avais une arme, je me brûlerais la cervelle !... »
« Le mari était rentré aux cris de détresse.
— « Ecoute, dit la somnambule à son époux, tudois vivre, et tu as été assez lâche pour vouloir mourir
! »
« L'auteurajouteà ce faitlesréflexionssuivantes: « De vives
inquiétudes ou de profonds chagrins peuvent avoir les résultats aussi funestes
qu'une maladie.
« Le somnambule ressent les angoisses du
magnétiseur avec d'autant plus de douleurs, qu'il ne, sait à quoi attribuer ce
bouleversement affreux qui l'opprime. »
Il est à remarquer que, dans le fait cité, ce
n'est même pas le magnétiseur qui fut Ja cause des troubles, mais une tierce
personne, unie seulement à la somnambule par des liens d'une sympathie et d'une
communauté de vie.
Deleuze dit à ce propos :
« L'action de la pensée d'un individu sur un
autre, est encore un phénomène inexplicable, mais notre pensée se communique
par la parole, par tes gestes, c'est-à-dire par le son, par la lumière. Que
savons-nous si les modifications de notre âme ne peuvent être rendues sensibles
par d'autres moyens? A quoi tient
ce sentiment, inhérent à la
nature humaine, qui nous fait désirer qu'un ami
absent s'occupe de nous? Le magnétisme donne un nouveau motif à ce désir : il
nous explique môme comment celui qui s'occupe d'un autre et pour son bien, agit
sur lui, comment une fois le rapport rétablit soit par les affections et les
habitudes, soit par des moyens physiques, il peut exister une communication
entre deux êtres qui sont forcés à vivre séparés l'un de l'autre. N'est-ce pas
encore dans un principe semblable
qu'il faut chercher l'origine de
ce préjugé répandu chez tous les peuples, que les vœux ont une influence sur la
santé, sur le bien-être de ceux qui en
sont l'objet, et de cette opinion si chère aux âmes sensibles, qui fait désirer aux enfants de
recevoir la bénédiction de leur père. Je ne veux pas pousser trop loin ces
idées; je cençois que si elles plaisent à l'imagination et au cœur, si elles
expliquent plusieurs de nos inclinations, elles ne sont pas assez bien prouvées
pour qu'on puisse les proposer à la raison. Je remarquerai seulement, que la
philosophie gagnerait beaucoup à ce qu'on fit rentrer dans l'ordre naturel et
physique les faits qui ont une apparence du merveilleux, et qui sont cependant
attestés par des hommes éclairés. Ce n'est point la croyance à ces faits, ce
sont les conséquences qu on en
tire qui sont la cause de la superstition. On a beau dire, on ne
persuadera jamais à ceux qui se sont convaincus de la réalité de ces
phénomènes, soit par leur expérience, soit par des témoignages digne de foi,
qu'ils sont complètement dupes d'une illusion. Si on les force au silence par
la crainte du ridicule, ils n'en seront que plus disposés à les attribuer à une
cause surnaturelle : ils regarderont alors les principes des sciences comme un
système, et ceux qui soumettent
tout à cette mesure, comme des hommes qui ne voient que l'écorce des
choses. Il serait mieux de faire
rentrer dans l'ordre
physique tous les phénomènes merveilleux, et de bien distinguer, ce qu'ils
peuvent avoir de vrai, de ce qui est réellement inadmissible(*). »
(*) Deleuze. — Histoire critique, etc. Paris,
1813, t. II, p. 327.
Ces remarques, fort justes, devraient donner à
réfléchir à ceux qui ne comprennent qu'une chose : l'inviolabilité des vérités
admises.
Quant aux suppositions de Deleuze, par rapport aux
préjugés, elles sont également justes en principe.
J'oserais même aller plus loin, en disant que
l'esprit humain est trop peu inventif pour créer un préjugé quelconque, sans
aucune base empirique. Il s'agit seulement de savoir préciser où elle se
termine et où commence l'imagination complémentaire et les erreurs, dues à
l'oubli de l'origine. Mais quant à l'importance pratique de ces faits réels, elle
est loin de pouvoir satisfaire les aspirations « des âmes sensibles ». Les
faits de communications inconscientes, qui peuvent être assez fréquents, se
perdent complètement sous le torrent des impressions et des associations
normales, et les faits de communication nette, expérimentale, sont tellement
rares, qu'ils ne pourront présenter une valeur pratique, avant qu'on ne
découvre toutes les conditions exactes de leur manifestation
physiologique.
Mais revenons aux faits. On ne doit jamais
s'inquiéter des applications quand il s'agit d'une vérité nouvelle d'ordre
théorique. Accumulons les faits, pour arriver à une bonne théorie, et
l'application viendra toute seule.
En attendant, cette vérité nous gêne quelquefois.
« 11 m'est arrivé souvent, dit le comte de
Maricourt, d'être confus et gêné par la clairvoyance des somnambules,
ressentant des impressions ou devinant des sentiments que j'eusse voulu leur
cacher (*). »
(*) R. comte de Maricourt. — Souvenirs d'un
magnétiseur. Paris, 1884, p. 96.
Je ne conteste pas le fait, mais l'adverbe souvent
est peut-être de trop dans ce passage.
Je pourrais citer plusieurs faits semblables;
mais, à cause de leur caractère intime et compliqué, ils seraient difficiles à
raconter, sans entrer dans nombre de détails explicatifs, qui surchargeraient
trop notre étude, et n'apporteraient peut-être rien de concluant aux
incrédules. Ce sont là des faits qu'il faut observer soi-même,
et qu'il convient de garder pour sa propre
instruction. Il ne faut pas s'imaginer qu'un somnambule «clairvoyant » découvre
ou reproduit tout le temps vos sensations. D'abord, les somnambules qui les
découvrent sont rares, et puis, cela ne leur arrive pas tous les jours. Comme
pour tous les phénomènes de transmission, il y a des moments, des quarts d'heure
tout au plus, pendant lesquels la transmission a lieu.
Ceci s'applique surtout aux transmissions nettes,
expérimentales et aux sensations détaillées. Nous connaissons bien déjà
quelques-uns de ces faits, observés sur Mme M... et MmeB...
Voyons maintenant les observations faites par d'autres expérimentateurs.
Nous commencerons par quelques remarques de
Baragnon :
« Avant de s'attacher à l'étude de l'union morale
et mystérieuse qui s'établit par la voie du fluide nerveux entre deux êtres, il
est bon de s'appliquer à l'observation des faits, qui décèlent une intimité non
moins anormale et miraculeuse entre deux corps. »
« Profondément attaché aux faits physiques, parceque je crois que ce sont eux qui sauveront le magnétisme
de la destruction des temps, jusqu'à ce que les intelligences s'ouvrent à lui,
» (Baragnon écrivait en 1853) «je vois dans le fait de transmission de
sensation un nouveau levier contre la résistance. »
« Quelle est cette communion intime de deux
natures, que les plus légères douleurs, les impressions physiques les plus
diverses, perçues par l'une, soient répercutées par l'autre... par l'autre,
dont les sens sont abolis, dont les moyens de perception sont anéantis. » (Cet
anéantissement n'est que relatif). « Il faut écraser sa plume, plutôt que de
chercher l'explication de pareils faits ; on les constate, voilà tout. — Si le
magnétiseur ressent une impression, à l'instant même le somnambule éprouve une
commotion identique. Si vous piquez, par exemple,
le bras de l'opérateur de façon à ce qu'il en
souffre, le sujet manifestera la douleur, dira toujours, sans erreur, l'endroit
qui a été lésé, si c'est une brûlure, une piqûre, un coup. »
« Le stoïcisme du magnétiseur étant assez grand
pour résister à toute impression de douleur, le sujet ne sent rien ou presque
rien. — De même pour l'odorat et le goût. Si je sens l'ammoniaque, l'éther, une
odeur quelconque, la personne endormie la désignera, parce qu'elle la sentira
en effet. C'est encore un fait qu'il ne faut pas confondre avec la transmission
de pensée. »
Cette remarque est juste. Il y a des sujets qui
ressentent la sensation, sans être influencés par les pensées, et inversement ;
et chez le même sujet l'un de ces deux phénomènes peut se manifester, sans
accompagnement de l'autre. Les sensations se transmettent généralement dans un
état monoïdéique, dans lequel l'imitation des mouvements existe aussi,
tandis que la transmission des idées semble exiger un monoïdéisme un peu moins
passif et un peu plus absorbé en même temps ; il est peut-être plus voisin du
polyidéisme que l'autre, tandis que l'état qui favorise la transmission de
volonté paraît encore plus passif et plus voisin d'aïdéisme.
Le même auteur fait encore une remarque juste à
propos de l'influence mentale, pendant les expériences en général :
« Disons à ce propos, que si nous essayons des
épreuves d'insensibilité sur le magnétisé, et qu'au moment où nous opérons des
brûlures, nous ressentions quelque impression de notre acte, un sentiment de
répugnance et de malaise à commettre ces cruautés, le patient, par un
effet de transmission de sensation, tressaillerait aussi, non de douleur, elle
est nulle, mais de notre propre angoisse. C'est ici que l'on peut juger si la
recommandadation de calme et de sang-froid que nous ferons tant de fois au chapitre
des accidents, est d'une grande importance. La réaction du magnétiseur sur le sujet
est, dans ces conditions, la première source du remède, comme, en l'état
contraire, l'activation du principe perturbateur» (p. 134).
C'est très juste. Il y avait dans le temps (en
1845) une vive polémique dans les journaux consacrés au magnétisme, pour et
contre les expériences d'insensibilité, surtout entre M. Lafontaine, qui les
faisait publiquement, et M. Brice de Beauregard, qui les trouvait infâmes,
entre autres motifs à cause du mal que les somnambules ressentent pendant ou
après le réveil. Jusqu'à ces derniers temps je n'ai pu comprendre cette
polémique. J'ai souvent expérimenté l'insensibilité des somnambules; avec
l'autorisation de plusieurs personnes, je leur imposais toute sorte de tortures
apparentes, piqûres, brûluresavec
de la cire fondue, etc.; pour des piqûres, mêmes profondes, je n'ai jamais eu
le moindre accident, dans deux cas de brûlure, larges de plusieurs centimètres,
l'une par de la cire fondue, l'autre par du fer rougi, le processus
inflammatoire suivait son cours habituel, mais toujours sans la moindre
souffrance, ni pendant, ni après
le sommeil. Aussi c'est avec un grand étonnement que j'ai appris, que certains
magnétiseurs obtenaient toujours plus ou moins de douleur après le réveil.
Maintenant je comprends ; à la suite de la première expérience qui m'a
parfaitement réussi, j'avais une assurance ferme que le sujet peut ne pas
souffrir du tout, et cette assurance je la suggérais effectivement à mes
sujets, — tandis que les opérateurs qui ont commencé par avoir un accident, en
ont conservé une crainte, une émotion, une inquiétude, une compassion inutile,
qui influençaient leurs sujets. Il y a plus : l'homme le plus humanitaire, le
plus susceptiblemoralement, parmi les
magnétiseurs : Deleuze, n'a jamais pu provoquer l'insensibilitè, et
cependant d'après d'autres(Esdaille,Baragnon, Lafontaine, du Potet, etc.),
l'anesthésie constitue undescaractères les plus constants du sommeil nerveux! Voici
ce qu'en ditDeleuze : après avoir
cité plusieurs cas d'insensibilité confirmés parles médecins, il ajoute : « Mes
somnambules ne l'ont jamais présentée ; leur sensibilité était, au contraire
plus délicate que dans l'état de veille ; le contact d'un corps non
magnétisé leur était désagréable, et l'attouchement d'une personne étrangère
leur faisait beaucoup de mal. J'ai même la certitude que des somnambules ont
éprouvé des convulsions et se sont réveillés, pour avoir été touchés
brusquement, par quelqu'un qui n'était point en rapport (*). »
(*) Deleuze. — Instr. pratique, p.
139.
Tout cela est vrai, mais les adversaires ont
raison
aussi.
On provoque l'insensibilité quand on est sûr
qu'elle doit se produire.
Et pareillement pour tous les autres phénomènes,
accidents , états — évidemment en tenant compte du degré et de la nature, de la
sensibilité hypnotique du sujet.
« Un jour, dit Perronet, je me figurais qu'un
sujet était fatigué et que les poses prises par lui contre les lois de la
pesanteur, devaient user son pouvoir musculaire; immédiatement, au moment
précis de ma conception, erronée
sans doute, je vis ses membres se résoudre dans une flaccidité inerte ;
soulevés, ils retombaient, comme des masses brutes ou comme des membres de
polichinelle... Après quatre ou cinq
minutes, j'eus, dans un moment de mauvaise humeur, la ferme volonté de
faire revivre chez ce sujet les propriétés inhérentes à l'état cataleptique ;
j'eus en même temps la satisfaction de réussir. Je conclus de cette expérience
que, dans les phénomènes de la catalepsie, tout dépend de la direction volitive
ou intuitive chez l'opérateur, sans
omettre toutefois les prédispositions subjectives du cataleptisé(*). »
(*) Perronet. — Du Magnétisme animal. Paris, 4884,
p. 15.
Remarquons bien que Mesmer, l'homme vif et
irascible, qui dédaignait le somnambulisme, l'obtenait rarement, tandis qu'il
obtenait presque toujours des crises convulsives, qu'il considérait
comme nécessaires; quePuységur, l'homme calme et humanitaire,
obtenait rarement des spasmes et presque toujours le somnambulisme; que
l'énergique Lafontaine produisait des états profonds et tenaces; que si le
crédule Billot ne faisait qu'obéir aux divagations spontanées de ses
somnambules, Donato, plein de confiance en lui-même, les maîtrise comme des bêtes
dressées; que si plusieurs magnétiseurs re commandaient le plus profond silence pour ne pas retarder l'arrivée du sommeil, l'abbé
Paria et le général Noizet le provoquaient en criant tout haut : «Dormez! » Que
si certains magnétiseurs ne parviennent pas à pro- duire des suggestions, l'école de
Nancy n'agit que par suggestion; que si les trois états
classiques se montrent tous les jours à la Salpêtrière, cela se produit
rarement ailleurs; que « la cause qui fait, défait», mais rarement ailleurs
qu'à La Pitié...
C'est absolument comme pour les remèdes nouveaux,
qui n'agissent efficacement qu'à un moment de vogue. — Depêchez-vous, parce
qu'il guérit maintenant Mais alors, tout est illusion !.. tout ne tient qu'aux
sensations, sentiments, croyances des opérateurs?
Non. Il y a du vrai dans toutes ces observations
opposées, seulement il ne faut pas trop généraliser, il faut être sans
préventions, il faut ne pas se laisser gagner par une première impression,
s'enthousiasmer pour une idée qui n'est que possible, par une observation qui
n'est peut-être due qu'au hasard, ou à des circonstances particulières.
Il faut conserver dans le courant de la recherche, une neutralité de
sentiment; car toutes vos présomptions, un peu fortes, se répercutent sur
le sujet éminemment sensible et vous induisent en erreur. N'oubliez pas que
vous n'avez pas affaire à une comète, qui ne s'inquiète pas de votre télescope,
ni à une combinaison chimique, qui, tout en subissant l'action de vos réactifs,
ne s'en inquiète pas davantage.
Supposez un physicien qui, voulant faire une mesure galvanométrique
délicate, chargerai ses poches de morceaux de fer ou des aimants !
C'est précisément le cas de plusieurs expérimentateurs en hypnotisme...
Donc, tâchons de conserver la neutralité, devant les phénomènes extraordinaires
qui se développent sous nos yeux, et — méfions-nous d'une première expérience !
Revenons maintenante nos moutons.
Voici une observation de M. Pierre Janet :
« M B.., semble éprouver la plupart des sensations ressenties par la
personne qui l'a endormie. Elle croyait boire elle-même quand cette personne
buvait. Elle reconnaissait toujours exactement la substance, que je mettais
dans ma bouche et distinguait parfaitement si je goûtais du sel, du poivre ou
du sucre (*). »
(*) P. Janet, — Note sur quelques faits de
somnambulisme, (Bull. de la Soc. de Psych. physiol., 1885,Ifasc.)
Et dans sa dernière note (*), il ajoute encore ce qui suit :
« ... Nous avons remarqué que le phénomène se passe encore, même si je me
trouve dans une autre chambre... Si, même dans une autre chambre je me pince
fortement le bras ou la jambe, elle pousse des cris et s'indigne qu'on la pince
aussi au bras ou au mollet. Enfin, mon frère gui assistait à ces expériences et
qui avait sur elle une singulière influence, car elle le confondait avec
moi, essaya quelque
chose de plus curieux. En se tenant dans une autre
chambre, il se brûla fortement le bras pendant que MB.., était dans cette phase de somnambulisme
léthargique(**) ou elle ressent les suggestions mentales. M B... poussa des
cris terribles et j'eus de la peine à la maintenir. Elle tenait son bras droit au-dessus du poignet
et se plaignait d'y souffrir beaucoup. Or, je ne savais pas moi-même exactement
l'endroit où mon frère avait voulu se bruler. C'était bien à cette place-là.
Quand M... fut réveillée, je vis avec étonnement qu'elle serrait encore sou
poignet droit et se plaignait d'y souffrir beaucoup, sans savoir pourquoi. Le
lendemain, elle soignait encore son bras avec des compresse d'eau fraîche, et,
le soir, je constatais un gonflement et une rougeur très apparents à l'endroit
exact où mon frère
s'était brûlé, mais il faut remarquer qu'elle s'était touché
et gratté le bras pendant la journée... Ce phénomène de la communication des
sensation ne se produit qu'après une longue suite des séances et à la fin
d'une séance qui a duré elle-même plusieurs heures : aussi ne l'ai-je pas revu
une autrefois avec la même netteté. »
(*)
La. Revue philosophique, n° 8, août 1886.
(**) « Somnambulisme léthargique
» est une contradiction. Il s'agissait d'un état intermédiaire entre l'aïdéie
(léthargie) et la polyidéie (somnambulisme), c'est-à-dire d'un état
monoïdéique.
Je n'ai pas assisté à cette expérience, mais j'ai
vu la brûlure de M. J. Janet, qui était bien large et qui a dû être très
douloureuse.
Des faits analogues ont été signalés depuis
longtemps parles magnétiseurs :
«... Le phénomène delà transmission de sensation du magnétiseur au magnétisé,
raconte La fontaine, se déclara un jour chez Clarisse ; —je descendis alors à
l'étage inférieur avec deux personnes qui me firent subir mille petites
tortures, me tirèrent les cheveux, me chatouillant, me piquant, etc. — Quand
nous remontâmes, ou nous dit que la somnambule avait indiqué toutes ces
souffrances, dans l'ordre où elles m'avaient été infligées. C'est là un
phènomène que j'ai le plus rarement rencontrés (*). »
(*) Lafontaine. — Mémoires, t. I, p. 157.
Parmi les expériences récentes, il faut citer
celles qui
ont été faites par la Society for psychical researckes, quia
tant contribué à l'extension des études
psychologiques délicates, jusqu'à ce moment entièrement négligées,
«
Communauté des sensations. Nous passons à une question très
controversée et très discutable. Nous maintenons (et ici nous ne sommes
approuvés que par une partie des expérimentateurs précédents) que nous avons
souvent observé une communauté des sensations vraiment remarquable,
entre l'opérateur et son sujet: phénomène qui pourrait être nommé d'une façon peut-être plus exacte une transmission
de sensations. Ce phénomène est évidemment, intimement lié à ceux dont
s'occupe le comité de la transmission mentale (Thought-transference). Nos
expériences diffèrent d'ailleurs en ceci, des expériences faites parce dernier
comité, que le sujet n'est pas dans son état normal, mais se trouve plongé dans
le « sommeil mesmérique ». Voici comment elles ont été arrangées. Fred. Walls (un jeune homme
de vingt ans, le somnambule) était
assis sur une chaise, les yeux bandés, et M. Smith se tenait derrière lui. Le sujet fut endormi par M. Smith à
l'aide des passes. Ce dernier fut alors piqué ou pincé dans différents
endroits assez fortement, et
cette opération durait généralement une ou deux minutes. Un silence absolu fut
observé, à l'exclusion d'une
question nécessaire : « Sentez-vous quelque chose?» Cette question était
prononcée par M. Smith, puisque le sujet paraissait ne pas entendre les autres
personnes. Dans la première série d'expériences, M. Smith tenait l'une des
mains du sujet, mais cette précaution ayant été
conséquemment trouvée inutile, tout contact entre l'opérateur et son sujet a
été rompu dans les expériences ultérieures. »
Première série, le 4 janvier 1883.
1. La partie supérieure du bras droit de M. Smith
a été pincée plusieurs fois. — Environ deux minutes après, M. Wells se mil à
frotter la partie correspondante de son corps.
2. Le dos du cou-pincé. — Même résultat.
3. Le
gros mollet de la jambe gauche frappé. — Meme résultat.
4. L'aile de l'oreille gauche pincée. — Même
résultat.
5. Le dos de la main gauche pincé. — Même
résultat.
6. La
partie supérieure du dos frappée. — Même résultat.
7. Les cheveux tirés. — Wells localise la
douleur dans son bras gauche.
8.
L'épaule droite frappée. — La partie correspondante est déterminée
exactement.
9. Le
dos de la main gauche piqué. — Même résultat.
10.
Le dos du cou piqué. —Même résultat.
11. Le doigt de la jambe gauche foulé. — Action
nulle.
12.
L'oreille gauche piquée. — La partie correspondante est indiquée
exactement.
13. Le dos de l'épaule gauche frappé. — Même
résultat.
14.
Le gros mollet de la jambe droite pincé. — Wells touche son bras.
15.
Le creux de la main gauche piqué. — La partie correspondante est
indiquée exactement.
16.
Le cou au-dessous de l'oreille droite piqué. — Même résultat.
Par conséquent nous avons ici : Sur 16
expériences, 13 succès, 3 échecs. Dans la deuxième série d'expériences, Walls
avait les yeux bandés, comme précédemment, mais en outre un paravent séparait
Wells de M. Smith. Durant une partie des expériences M. Smith se trouvait dans
une chambre voisine, séparé de son sujet par un rideau épais.
Deuxième série. Le 10 avril 1883.
17.
La partie supérieure de l'oreille gauche de M. Smith, pincée. —Au bout
de deux minutes environ, Wells s'écria : «Qui est-ce qui me pince?» et il se
mit à frotter la partie correspondante.
18.
La partie supérieure du bras gauche pincée. — Wells indique le point
presque instantanément.
19.
L'oreille droite pincée. — Au bout
d'environ une
minute, Wells lapa sur sa propre oreille droite, comme
s'il voulût attraper une mouche importune, en criant ; «Veux tu me laisser
tranquille !»
20.
Le menton pincé. — Wells indiqua la place presque immédiatement.
21. Les cheveux de la tête tirés. — Action nulle.
22.
Le dos du cou pincé. — Wells pince assez promptement la partie
correspondante.
23.
L'oreille gauche pincée. — Même résultat.
24.
On a mis du sel dans la bouche de M. Smith. — Wells s'écria : « Je
n'aime pas à manger les bougis» (une idée suggérée sans doute par le mot «
bougis » qui était prononcé devant lui, cinq minutes auparavant.)
25.
La poudre de gingembre très brûlante. — «Je n'aime pas les choses qui
brûlent, pourquoi me donner du poivre comme cela ?»
26.
Du sel. — « Qu'est-ce que c'est que cette confiture dégoûtante ?»
27. L'absynthe de Judée. — « Vous me faites mal aux
yeux, je n'àïrne pas la moutarde. »
Il faut mentionner que dans ces deux dernières
expériences, le goût de gingembre persiste, et se confond avec les sensations
nouvelles.
28. Le mollet droit pincé. — Wells se fâche et
refuse de parler. Enfin il étend violemment la jambe droite et frotte le
mollet.
Après cette expérience, Wells devient tout à fait
irrité et. ne veut plus répondre aux questions, en disant que s'il continue à
le faire, on va continuer à le pincer. (Pendant ce temps le mollet gauche de M,
Smith a été continuellement pincé.)
Donc, sur vingt-quatre expériences concernant le
tact, il y a en somme vingt succès. Parmi les quatre échecs deux pouvaient être
prévus, car en tirant les cheveux on réussi rarement à produire un transfert.
Une fois, la réponse n'a pas été donnée, et une fois seulement elle a été
fausse.
Le protocole a été signé par MM.
W.-F. Barret, Edmond
Gurney, Frédéric. W.H. Myers, Henry-N. Ridley, W.H. Stone; George Wyld et Frank
Podmore(*).
(*) Procedings of the Society for
psychical research. V. I.Part. III.
On pourrait objecter à ce rapportque dans une grande partie de l'expérience, le
concours de l'ouïe du sujet n'a pas été exclu; mais cette objection ne peut
infirmer l'impression générale qui s'en détache, et qui est franchement
concluante. D'ailleurs, d'autres séries d'expériences, des plus soignées, avec
plusieurs sujets sensibles ont été faites pendant trois ans et ont donné
toujours des résultats analogues
(*).
(*) Voir le quatrième rapport très soigné, rédigé
par M. Malcolm Guthrie. Proceedings, etc. December 1885.
Mais, comment est-il possible que non seulement la
douleur de l'opérateur est ressentie par le sujet, mais qu'elle est encore localisée
d'une façon si exacte?
Tout extraordinaire que puisse paraître ce fait,
il n'est pas, je crois, incompréhensible.
Si, pour que le transfert se manifeste en général,
il faut réaliser une sorte de réglage, s'il faut que le mouvement
tonique de l'organisme du sujet, soit accordé avec le mouvement tonique,
propre à l'organisme de l'opérateur— à l'aide des attouchements répétés, des
passes, etc. — le réglage particulier des nerfs correspondants est pour ainsi
dire donné d'avancé. On peut présumer qu'il y a des différences parmi les
différentes parties de l'organe du loucher, et qu'une certaine partie a concorde
mieux avec une partie à correspondante d'un autre organisme, qu'avec les
parties différentes b' c' et. Nous ne savons pas en quoi consiste cette
différence, elle peut être très
compliquée, mais supposons qu'il existe dans la partie analogue un seul
caractère analogue, celui d'une résistance déterminée pour certains
courants. Or, il y a parmi les phénomènes physiques des dépendances analogues.
July, 1883, p 217. On trouvera aussi un récit d'expériences analogues dans le dernier N«» du
journal «Ofthe Soc. for psy. research: Mesmeric rapport». - Account by M. G. Kegan
Paul, april 1886.
Rappelons d'abord que comme ici, dans le sympathisme
physiologique, le contact immédiat n'est pas non plus nécessaire dans le sympathisme
physique. Un aimant peut aimanter à distance un morceau d'acier, sans
produire une action sensible sur d'autres métaux. Le fer doux s'aimante aussi,
mais seulement momentanément. On
pourrait dire que si on assimile le magnétiseur à un aimant, les somnambules
qui ressentent légèrement son action sont comparables au fer, tandis que ceux
qui en souffrent pendant un certain temps, peuvent être comparés à l'acier. Il
est connu que si l'aimant subit un changement dans son énergie moléculaire —
son armature plus ou moins éloignée s'en ressent également.
Ensuite, on sait que s'il y a des machines
électro-statiques, qui engendrent l'électricité par frottement direct — il y en
a d'autres qui se chargent et produisent l'électricité « par influence »,
c'est-à-dire sans contact. La comparaison est un peu grossière. Elle est plus
délicate en galvanisme. Ici, comme là, non seulement le contact n'est pas
nécessaire, mais aucun corps mauvais conducteur ne peut empêcher les phénomènes
de l'induction, c'est-à-dire du sympatisme physique. Un fil
métallique, isolé aussi bien que possible, et même assez éloigné d'un autre fil
métallique, provoquera dans ce dernier un courant correspondant, dès qu'il sera
parcouru lui-même par un courant. Ce phénomène est tellement inévitable, qu'il
constitue l'obstacle principal des communications téléphoniques. Si, sur les
mêmes poteaux, se trouvent des fils téléphoniques, mêmes éloignés d'un mètre et
plus, on entendra des coups dans le téléphone à chaque interruption du courant
télégraphique—et même les courants téléphoniques tous seuls, rapprochés sur
plusieurs fils d'une station centrale, se confondent par induction.
Supposez maintenant que les fils, au lieu d'être
tirés tout droit, sont enroulés sous forme de bobines. Une
bobine, ayant un certain nombre de spires,
présente une résistance plus ou moins grande.
La bobine constitue la partie essentielle d'un
téléphone. Prenons donc un circuit téléphonique, plus ou moins éloigné, et qui
réunit deux stations. A chaque station se trouvent deux téléphones intercalés
dans le circuit, mais tandis que la bobine du téléphone a, possède une
résistance de 300 ohms, la bobine du téléphone b n'en possède que
3 — d'autre part également le téléphone a' est très résistant et le
téléphone b' très peu résistant. Vous vous servez comme transmetteur du téléphone a dans
lequel vous parlez ; votre parole sera transmise, et on vous entendra parfaitement à l'autre station, mais
seulement par te récepteur a' — le récepteur B' restera muet ou presque,
suivant le degré de différence, de la qualité du fil, du nombre des spires,
etc. Également, si on vous répond par a' vous n'entendrez que par a. Et
cependant tous les quatre téléphones sont en ligne ! Ils peuvent aussi ne pas
être en contact ; les bobines peuvent tout simplement être placées les unes
vis-à-vis des autres, et vous obtiendrez par induction le même résultat.
Je ne veux pas abuser de l'analogie, qui n'est que
partielle.
Le phénomène est toujours relativement beaucoup
plus simple dans un complexus de bobines, que dans un agrégat de cellules.
Les courants, dont il est question dans
l'organisme, peuvent ne pas être les mêmes. Ils peuvent même présenter un grand
nombre de différences, quant à leur nature, leur vitesse, leur amplitude, leur
intermittence, etc. Mais il n 'en devient que plus compréhensible, qu'une
excitation d'un certain modus déterminé, sera repercutée plus facilement
et principalement par un organe susceptible de vibrations analogues.
Sans entrer dans les détails de ces vibrations
nerveuses, que nous ne connaissons pas — voici comment on peut résumer la
question :
Y a-t-il des courants électriques dans les nerfs ?
Oui. Les courants électriques ont-ils la propriété de s'induire à distance,
malgré les obstacles de toutes sortes? Oui.. Cette induction est-elle toujours
palpable? Non. II faut pour cela des instruments d'une sensibilité extrême,
c'est-à-dire des bons sujets. Y a-t-il une relation constante entre les excitations
des nerfs et les courants électriques de ces nerfs? Oui.
Eh bien, il suffit qu'une excitation donnée d'un
nerf A, accompagnée d'un changement électrique a, provoque par induction
un changement analogue a*, dans un nerf éloigné A', pour que ce nerf reproduise
l'excitation donnée, en raison du principe des associations
organo-organiques que nous avons mentionné plus haut.
Maintenant, il n'est pas non plus contraire à la
raison, que cette transmission, ou cette induction, puisse aussi être directe,
c'est-à-dire que même sans intervention des courants électriques, les courants
nerveux eux-mêmes puissent pareillement s'induire.
On n'a donc pas besoin d'admettre une force
nouvelle pour rendre compréhensibles ces phénomènes — on n'a qu'a élargir et
subtiliser un peu les propriétés des forces connues, et les lois des réactions,
probablement inhérentes à tous les mouvements de la nature.
Enfin, il ne faut pas oublier qu'une localisation
exacte est très rare. Il y a surtout des sujets qui ressentent bien la douleur
dans un organe correspondant, maispas du même côté. Il paraît que l'induction se
porte alors sur le côté plus sensible, ou sur des nodi minoris résistentiae.
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