CHAPITRE II SYMPATHISME ET CONTAGION
Transmission des douleurs du malade au
magnétiseur. — « Les fluides malsains.» —Mes expériences avec le comte P... -
Sensations des magnétiseurs. — Le souffle froid et l'épuisement. — Un nouveau
phénomène thermique. — La thermométrie médicale. — Les sensations des médecins.
— Émanations odorifères. — Le rôle des odeurs dans le diagnostic des médecins
et des somnambules. — Gomment peut-on deviner une maladie sans voir le malade?
— La suggestion dans les consultations des somnambules. — Théorie olfactive de
la suggestion. — Expérience inconsciente. — Les associations idéo-organiques. —
Les défauts de la théorie associationiste. — Recherches oubliées de Bruno. — Le
développement de la sensibilité cutanée. — Gomment peut-on deviner l'état
organique du malade par attouchement. — Trois sortes de fatigue. — Contagion
nerveuse. — Inoculation sans contact. — Contagion nerveuse physique et
psychique. — Contagion de la santé. — Les inductions organiques. — Réflexions.
Les somnambules de la deuxième catégorie, ne se
contentant pas « d'entrer en rapport » avec le malade, en touchant sa main, ou
même en restant tout simplement quelques minutes vis-à-vis de lui, comme le
fait souvent Mme R..., elles touchent le malade en plusieurs
endroits, et promènent leurs mains au-dessus du corps, avec une certaine
attention.
Cette manœuvre peut-elle leur donner quelques
indices réels sur l'état pathologique ?
Voilà la question. On comprend son importance;
parce que, dès qu'il serait prouvé, que sur la surface du
corps et même à une certaine distance, les
troubles plus ou moins
profonds, plus ou moins invisibles, se manifestent encore d'une façon inconnue,
la science devrait s'emparer de cette précieuse découverte, et chercher à en
tirer parti.
C'est pour la première fois queje me
hasarde à parler de ce phénomène, le connaissant déjà depuis cinq ou six ans.
Voici en quelques mots l'histoire de mes opinions : Il y a de cela sept ans, un
vieux magnétiseur, qui ne magnétisait plus, étant lui-même souffrant, me dit un
jour :
—
Tous ne craignez pas de vous porter préjudice, en magnétisant tant de
monde?
—
Pourquoi cela ? Je me porte toujours bien et je peux supporter beaucoup
de fatigue.
— Ce n'est pas de la fatigue qu'il s'agit,
répondit-il, mais vous prenez sur vous toutes les émanations des malades, tous
les fluides malsains.
Je lui ai ri au nez. Je ne croyais pas au fluide,
et je n'y crois pas encore. Mais aujourd'hui j'admets une certaine action
physique, tandis que dans ce temps, je confondais le magnétisme avec l'hypnotisme,
comme on le fait encore aujourd'hui.
Il est vrai que dans ce temps je magnétisais très
peu de malades, presque pas; je faisais mes expériences sur des personnes bien
portantes, et ce n'est que quelques mois plus tard, qu'une circonstance me fit
connaître la valeur thérapeutique du magnétisme, et m'engagea à faire des
recherches dans cette voie.
Mais, durant toute l'année suivante, ayant déjà
magnétisé plusieurs malades, je n'avais encore observé rien d'analogue à ce que
me disait le magnétiseur et à ce que je me rappelais avoir lu dans certains
livres, sans y. ajouter aucunement créance.
Et, en réalité, ce n'est pas sur un malade que je
fis ma première observation de ce genre.
Nous étions à la campagne. M. le comte P..., qui a
vu mes expériences sur les paysans, me pria d'essayer sur lui.
Je ne pus pas l'endormir, mais il a cru ressentir
plusieurs sensations très nettes. Je ne lui disais rien, pour ne pas influencer
son imagination, mais j'ai eu, moi aussi, en le magnétisant, une sensation
toute particulière dans mes mains, que je n'avais jamais observée auparavant.
Cette sensation consistait en un souffle froid très net, lorsque je
tenais ma main au-dessus de la sienne à quelques centimètres de distance, ou
bien lorsque je promenais ma main devant son corps. Cette sensation n'avait pas
toujours la même intensité, mais quelquefois, de temps en temps, elle fut
tellement nette, qu'on eût dit que quelqu'un soufflait à travers mes doigts.
C'est dans un de ces moments que le comte s'écria : « Oh! quel drôle de
courant! »
Ce n'est qu'en voyant mes sensations coïncidant
avec
les siennes, que je lui ai révélé les miennes, et nous avons passé plusieurs heures à
les étudier.
Je dois mentionner que le comte, tout en étant
bien portant, venait de passer plusieurs nuits sans sommeil auprès de son
cousin gravement malade, et qu'il était extrêmement épuisé. C'est pour
se remettre de cette fatigue qu'il estvenu
passer quelques jours à la campagne. La sensation que j'éprouvais ressemblait
beaucoup à une autre, qui m'était familière : tout le monde peut l'avoir, en
approchant la main d'une machine électrostatique en fonction, pas assez près
pour recevoir une étincelle. Mais, malgré cette analogie, j'inclinais à croire
que ce n'était qu'une absorption rapide de la chaleur ; tout en reconnaissant
que ce phénomène ne fut pas toujours en rapport avec la température de nos
mains. Je supposais en même temps une illusion subjective et je
regrette maintenant mon scepticisme d'alors, parce
qu'il fut cause que j'ai négligé dans ce cas, comme dans quelques autres encore, de prendre des notes détaillées.
Mais l'attention fut attirée, et je commençais peu
à peu à Voir dans ce phénomène une cause réelle. Je fus d'abord obligé de
reconnaître, qu'il est 'plus ou moins indépendant de la chaleur.
J'avais une malade, anémique au plus haut degré,
qui trouvait toujours ma main chaude, même quand elle était glacée (nous étions
en hiver), tandis qu'elle me donnait à moi une sensation de froid, malgré la
chaleur de sa peau au contact direct.
Chez un troisième, également épuisé, j'ai eu la
môme sensation, et, cette fois-ci, avec une perte réelle de la chaleur, car mes
mains sont devenues très froides en quelques minutes.
D'habitude, c'est le contraire qui a lieu : mes
mains s'échauffent pendant la magnétisation et j'ai une sensation très nette de
sécheresse, qui n'est pas toujours en rapport direct avec la sécheresse
réelle de la peau.
Un quatrième, phtisique, me donna la sensation
d'un souffle froid, seulement à la hauteur des poumons.
Un cinquième, ataxique, avait une sensation froide
à gauche, et chaude à droite. L'aimant produisait absolument le même effet
(sans distinction des pôles), tandis que moi je ne sentais rien.
Enfin chez d'autres ataxiques, c'était l'inverse :
ils ne sentaient rien, et moi j'avais une sensation très nette d'un côté ;
l'une de leurs jambes tirait, comme un courant d'air de mes mains (de
n'importe laquelle), tandis que l'autre jambe ne tirait pas du tout, ou
beaucoup moins.
Peu à peu je reconnus que ce phénomène a lieu chez
beaucoup d'autres personnes malades ou épuisées, et que je suis quelquefois en
mesure de reconnaître ainsi le degré d'épuisement d'un organe seulement. Je dois
ajouter, que lorsque il y a paralysie complète et
ancienne, je ne sens plus rien — ou au moins il en fut ainsi jusqu'à ce moment
— et que la sensation fait quelquefois défaut malgré l'épuisement.
J'ai eu quelques observations très étranges de
sensation d'un souffle, sensation circonscrite au trajet d'un seul
nerf affecté, mais je ne suis pas arrivé, jusqu'à ce moment à un
enchaînement logique de faits.
En revanche, j'ai constaté un autre genre de sensation
qui m'a donné des résultats plus positifs. J'ai enlevé le mal de tête à
quelques centaines de personnes par une simple imposition des mains. Malgré
cette simplicité de la procédure, ce phénomène est compliqué, et je n'ai pas
l'intention en ce moment d'aborder sa théorie. Deux choses cependant restent
certaines : 1° que par ce moyen vieux comme le monde, j'enlève un mal de tête
80 fois sur 100 dans l'espace de quelques minutes; 2° que très souvent je peux
indiquer le moment exact où la douleur s'affaiblit et disparaît sous ma main.
Et voici comment : la tête qui souffre peut être
chaude ou froide, et tout le monde sait qu'un mal de tête peut être occasionné
par plusieurs causes différentes. Mais, indépendamment de ces différences, un
caractère, perceptible seulement pour celui qui tient les mains sur la tête et
qui a l'habitude d'observer, reste presque constant, à savoir : une
sensation d'échauffement sous les mains, si la douleur disparaît, le défaut
de cette sensation, si elle persiste.
Ce phénomène peut être observé non seulement sur
la tête, mais sur toute la surface du corps, et principalement à l'épigastre.
Si une surface donnée delà peau recouvre un
organe sain, l'échauffement subjectif doit commencer aussitôt après
l'imposition des mains et arriver à un maximum dans quelques minutes.
Quelques personnes auxquelles j'ai communiqué
cette observation, l'ont constatée plus ou moins facilement ;
mais je ne saurais garantir qu'elle présentera
chez tout le monde le même caractère ou la même netteté.
J'ajoute, qu'en agissant sans contact, à distance
de quelques centimètres, j'obtiens quelquefois le même rérésultat et les mêmes
sensations.
N'écrivant pas un traité médical, je passe sur les
détails et les exceptions, et je me borne à constater, que désormais la faculté
de diagnostiquer un mal invisible, par l'approche d'une main, devient
théoriquement possible. Elle peut tenir tout simplement à une réaction
calorique jusque-là négligée dans la thermométrie médicale. Les détails que
je donne auront peut-être quelque intérêt pour M. le professeur Grasset, qui
vient de publier une étude sûr la rapidité de l'action de la chaleur
animale sur un thermomètre, comme caractère diagnostique (*), et qui croit, que « le pouvoir émissif, souvent en
contradiction avec la température du sujet, est au contraire en rapport avec la
sensation fournie au toucher par le corps ».
(*) Grasset. — Un nouvel élément de thêrmometrie clinique, etc. (Semaine médicale, août
1885.)
On connaît les relations intimes, qui existent
entre certaines maladies et la température superficielle. Les études de
Mantegazza démontrent que les douleurs en général abaissent la température ;
les recherches de M. Charcot nous ont appris à distinguer l'hémorrhagie
cérébrale du ramollissement du cerveau, rien qu'à l'aide des indications
thermométriques, et M. Williams prétend que, suivant le degré de température
observé, il peut dire à quelle catégorie des maladesappartient un idiot. Déjà Hippocrate avait dit <<L'air
expiré qui sort froid de la bouche et du nez est un signe mortèl», etc., etc. (*).
(*)On trouvera une analyse détaillée
de ces questions dâns les « Etudes de
thermométrie clinique »de Rédard.
Paris; 1874
S'il en est ainsi pour les indications grossières,
il devient probable, que des indices détaillés, plus spécifiés, pourraient
donner une idée plus ou moins exacte de l'état pathologique de l'organisme, —
d'autant plus que Les signes thermométriques sont loin d'être seuls, Les
réactions électriques y entrent nécessairement en jeu, et les observations déjà
anciennes de Frank, Nieszkowski et Sniadecki prouvent qu'il y a des hystériques
capables de les ressentir. J'ai moi-même fait quelques études à cet égard, mais
je ne saurais encore en préciser les résultats. Ce sont des points trop
obscurs, quoiqu'il y ait eu des médecins qui ont cru avoir trouvé dans les
réactions électriques la cause principale des maladies (*).
(*) M. Scoutetten. — Evolution médicale ou de
l'électrcitè du sang, etc. Metz, 1870. Ce qui est un peu mieux connu, et
ce qui se rattache intimement aux appréciations des maladies par les
somnambules, ce sont les émanations matérielles odorifères.
Il ne faut pas se laisser induire en erreur par
les apparences. Les somnambules paraissent se servir uniquement de
l'attouchement ou d'une transmission tactile à distance, mais j'ai constaté à
plusieurs reprises, qu'il se guident aussi inconsciemment, par des sensations
olfactives. Empêchez-les, et vous verrez que, dans beaucoup de cas,
l'appréciation et la communication des symptômes va diminuer sensiblement.
L'odorat est le sens de l'inconscient, autant que la vue est le sens de la
conscience et le toucher leur maître commun.
La civilisation a étouffé cette science, à la fois
profonde et vaste, que les animaux doivent à l'odorat ; mais le somnambulisme
et certains états morbides lui rendent sa valeur. Il ne faut pas oublier, que
si l'hypnotisé peut rester insensible, en respirant l'ammoniaque, il peut
aussi, un moment après, ressentir vivement l'odeur d'une
pomme en flairant à plusieurs mètres de distance
un morceau de papier, dans lequel ont été enveloppées des pommes, quelques
jours auparavant. Or, il est certain que nos individualités, nos états
pathologiques, nos sentiments mêmes, sa trahissent par une odeur spéciale que
nous ne percevons pas sciemment, mais qui n'agit pas moins sur l'odorat, en
laissant des traces inconscientes au cerveau, traces qui s'associent à leur
tour avec l'état qui les a provoqués. Et, en raison de la loi de
réversibilité psychique, la sensation a, appartenant à l'état A, peut
reproduire celui-ci, comme celui-ci peut provoquer celle-là. (Part. III, Ch. VIII).
Ce qui est bien facile à l'état d'une exaltation
exceptionnelle de l'odorat et d'une concentration exclusive de l'attention vers
un seul objet (le « rapport »), devient évidemment peu possible à l'état normal
et quelquefois incompréhensible pour nous tous. Mais il ne faut pas oublier
que, comme le dit le D Monin dans sa remarquable monographie séméiologique (*)
« les ondes odorantes révèlent toujours des changements chimiques importants...
et jouent dans tous les phénomènes biologiques un rôle capital » (p. 4).
(*) E. Monin. — Les Odeurs des corps humains.
Paris, 2e édition, 1886.
La plupart des maladies ont leurs odeurs
spéciales, qui, en marquant le degré de l'évolution pathologique, peuvent même
conduire à un prognostic souvent certain. <<Dans une chambre
d'accouchée, l'odeur aigre indique au nez exercé que tout va bien, que le
travail de la sécrétion lactée s'inaugure. Au contraire, l'odeur ammoniacale
lui fera craindre l'imminence du syndrome morbide connue sous le nom de fièvre
puerpérale. » Le Dr Vidal (de Cassis) rapporte le fait suivant dans
son Traité de chirurgie: « J.-H. Petit, voyageant en Allemagne,
distingua dans un « poêle» l'odeur de gan-grène, parmi plusieurs autres
non moins désagréables, et put ainsi guérir un homme qui se mourait de hernie
étranglée » (p. 6). La perspiration cutanée et les sécrétions diverses de la
peau, répandent, autour de chaque individu, une odeur particulière. Cette odeur,
ordinairement peu sensible, est fort bien perçue par certains sujets à odorat
développé. Cadet de Gassicourt (Dict. des sc. méd., t. IV, p. 196) a
observé une jeune dame qui distinguait, à l'odeur seule, les hommes et les
femmes ; elle ne pouvait supporter de sentir les draps de son lit,
lorsqu'ils avaient été touchés par un autre que
par elle. Le Journal des Savants de 1864 rapporte qu'un moine de Hongrie
reconnaissait, par olfaction, une
femme chaste d'une femme qui ne l'était pas. Perty cite plusieurs cas de ce genre : il
paraît que le cardinal Alexandre Albani, après avoir
perdu la vue, distingua par olfaction les jeunes
dames des vieilles (*). Debay rapporte l'observation d'une somnambule qui,
après avoir examiné à l'odorat vingt
objets différents et en apparence inodores, tels quebagues, épingles, broches, etc.,
appartenant à dix personnes différentes, les tria et distribua aux
propriétaires sans s'être trompée (**).
(*)
M. Perty. — Anthropologie. Leipzig, 1874, I, 187.
(**)
A. Debay. — Hygiène des douleurs, Paris, 1877, p. 32.
Il n'est
même pas impossible que
certains états
psychiques se révèlent de la même manière, car il
n'est
pas douteux que la senteur cutanée subit des changements marqués sous
l'influence de plusieurs émotions. « L'action du système nerveux sur la senteur
cutanée, dit le
Dr Monin, est fort importante. Assez fréquemment les excitations
morales, les passions dépressives,
les névroses l'exaltent ou
la modifient. Gamberini (Annali universali, 1854) cite le fait d'un
jeune homme qui, à la suite d'un amour
contrarié et de violente jalousie, exhala de tout son corps une odeur fétide,
nauséeuse et
très tenace. Le Dr Hammond (de New-York)
a rapporté récemment (Med. Record., 21 juin 1877 et Giom. intern. délle
science mediche, anno V., p. 193) le fait d'un hypocondriaque dont la peau répand
l'odeur des violettes; le fait d'un choréique, exalant l'odeur du pin; le fait
d'une hystérique, qui sentait l'ananas pendant ses crises; il parle aussi d'une
autre, qui avait une transpiration limitée à la moitié gauche antérieure de la
poitrine, et exhalant l'odeur de l'iris. Dans ce dernier cas l'examen chimique
de la sueur fut fait, et décela la présence d'un éther butyrique. »
J'ai moi-même observé une hystérique, chez
laquelle l'approche d'une attaque se trahissait par une odeur de gruyère, ou
plutôt d'une odeur qui rappelait le goût du fromage de gruyère. Chez une autre,
l'application d'une plaque métalloscopique de l'étain pendant quelques jours,
communiqua à cette dernière une odeur très forte, rappelant celle du pétrole,
nonobstant la propreté soignée de la malade.
<< Dans les sueurs localisées, continue
le Dr Monin, ces bizarres anomalies osphrésiologiques sont loin
d'être des raretés. Schmidt a connu un homme atteint d'hyperhidrose limitée aux
mains et puant le soufre. Orteschi a observé une jeune fille qui, sans aucune
supercherie, répandait une forte odeur vanillée, aux commissures des doigts...
Toutes ces observations sont du ressort des troubles de l'innervation. Aussi,
d'après Hammond, l'odeur de sainteté n'est pas une simple figure de
réthorique : c'est l'expression d'une sainte névrose, parfumant la peau
d'effluves plus ou moins agréables, au moment du paroxysme religieux
extatique.... » (p. 17). « Dans la léthargie (qui ne se produit guère que chez
les hystériques (*), la perspiration cutanée donne une odeur cadavérique,
ajoutant encore au tableau déjà si
complet de la mort. Cette odeur a duêtre sans doute la cause d'épouvantables erreurs ; c'est,
du moins, l'opinion de Bernutz (Leçons sur l'hystérie, inRev. ther. 1878, p. 407). »
(*) Ou plutôt chez des sujets hypnotisables.
D'après les recherches que j'ai faites, en temps
de choléra, ce sont les personnes hypnotisables qui fournissent le plus grand
nombre de cas foudroyants ; mais ce sont elles aussi qui sont capables
de tomber en léthargie vraie (aïdéie profonde paralytique) présentant
toutes les apparences de la mort. Il serait donc prudent de recourir, dans ce
cas, au magnétisme, qui pourrait transformer cet état en somnambulisme, ou bien
à l'appréciation d'un somnambule, présentant le phénomène de sympathismeet qui saura, sans doute mieux que nous, distinguer une
mort apparente. En tout cas, il ne faut pas rire de ce moyen avant de l'avoir
essayé.
Les états mentaux différents, s'exprimant par
l'intermédiaire d'une action trophique du système nerveux peuvent déterminer
une senteur cutanée spéciale. « L'odeur exhalée par la peau dans les maladies
mentales, odeur signalée en 1862 parDagonet, a
été surtout étudiée par Fèvre (de Toulouse) dans son travail sur les
altérations du système cutané dans la folie (Paris, 4876) : » L'odeur de la
sueur chez les aliénés, dit-il textuellement, a des émanations spéciales, sui
generis, pénétrantes et infectes, rappelant celles des mains constamment
fermées, alliées à celles de bête fauve ou de souris. Cette odeur se rencontre
surtout chez les paralysés généraux et les déments confirmés. Elle s'imprègne
aux vêtements, objets de literie, meubles, ainsi qu'aux appartements occupés
par les aliénés ; et elle est très tenace, malgré les soins de propreté. Cette
odeur dans la folie est si caractéristique que Burrows affirme que, s'il la
sentait chez une personne, il « n'hésiterait pas à la déclarer aliénée,
quand même il n'aurait pas d'autre preuve »(!) Un autre
psychiatre anglais allait
plus loin : Knight prétendait pouvoir, d'après
l'absence de cette odeur pathognomonique, découvrir la simulation de l'aliénation
mentale (Knigh Obser. of the... insanity, etc. London, 1827) » (p. 19).
Cette exhalation pathologique peut même être
localisée et occuper un territoire de la peau, correspondant aux troubles
internes. Weir-Mitchelt observait que, dans les lésions des nerfs, le
territoire cutané correspondant exhale une senteur comparable à celle de
l'eau croupie. M. Monin croit qu'il s'agit plutôt dans ces faits d'une
dystrophie épithéliale, que de réelles altération dans la sécrétion
physiologique, ce qui n'empêche pas qu'un sens hyperestésique puisse découvrir,
par ce moyen, l'état et l'extension du mal.
Il est compréhensible que la plupart des professions
doivent avoir leurs odeurs spéciales. M. Monin ne trouve pas extraordinaire
cette affirmation du fameux Vidocq : « Mettez-moi dans une foule : j'y
reconnaîtrai, entre mille, un galérien, rien que par l'odorat». Chomel a
observé six semaines, dans son service, un palefrenier malade de pneumonie,
dont les sueurs conservèrent, durant tout ce laps de temps, l'odeur manifeste
de l'écurie... » (p. 25).
« Chez les énurésiques, une odeur urineuse ou de
souris, pénétrante et que rien n'empêche, a souvent servi aux médecins
militaires pour déceler l'imitation de l'incontinence (Boisseau). C'est ainsi
que, chez les constipés, apparaît aussi l'odeur fécaloïde de la peau ; et nous
avons vu maintes fois cette odeur, perçue par les sujets, contribuer à
l'hypochondrie, qui toujours guette ces sortes de malades. » (p. 25).
Dans la goutte, les sécrétions cutanées prennent
une odeur spéciale, comparée par Sydenham à celle du petit-lait. Elle est
musquée dans l'ictère (Boerhaave) ; vinaigrée dans le carreau (Winslow) ;
mielleuse dans la syphilis (Cullerier) ; urineuse dans les maladies
urinaires (cystite) ;
de bière aigre dans la scrofule (Stark in Hebra); de pain chaud dans la
fièvre intermittente (Heim) ; dans
le diabète, lorsqu'il y a des sueurs, elles sentent le foin (Latham), ou plutôt
l'acé-tone(Picot); pour Bouchardat, l'odeur est intermédiaire entre celle
d'aldéhyde et d'acétone, parce qu'elle est due au mélange, en proportion
variable, de ces deux corps... Elle est ammoniacale dans le choléra (Drasch,
Porker) ; acide dans la fièvre dite de lait; douce dans la période
d'invasion de la peste (Diemerbroëek); odeur du miel, d'après
Doppner, qui observait la peste à Vetlanka, (TheLancet, 1 feb. 1879); odeur
acéto-formique dans le rhumatisme,
surtout au niveau des articles engorgés (Monin) ; odeur des plumes
nouvellement arrachées dans la rougeole ; du pain nouvellement cuit dans la
scarlatine; de la bête fauve, de la ménagerie dans la petite vérole (Heim) ;
odeur du sang dans la fièvre typhoïde (Behier). Indépendante des sécrétions,
cette odeur cutanée, écrivait audacieusement Fréd. Bérard, attire les mouches sur
un cadavre encore vivant. Pour peu qu'elle soit marquée, elle annonce
effectivement une mort prochaine : une sueur avec odeur cadavéreuse précède la
mort, dit Boerhaave (Aphor. 728 de l'édit. princeps). Le Dr Athaus rapporte que Skoda ne s'y
trompait guère, et Crompton (de Birmingham) insistait aussi sur ce symptôme
clinique important. La puanteur agonique diffère, du reste, absolument de
l'odeur de la mort, qui, de l'aveu
de tous, est particulière et diffère
elle-même complètement de
l'odeur putride (p. 27).
Il serait difficile de garantir l'exactitude, ou
tout au moins la valeur pratique de toutes ces assertions. Elle suffisent
cependant pour montrer qu'il y a une base matérielle, pour les appréciations
mystérieuses des somnambules, non seulement au point de vue diagnostique, mais
aussi pour le prognostic des maladies. Il
devient évident, que la maladie ne finit pas à
la surface du corps, elle la dépassé.
Le lecteur a sans doute entendu parler des
consultations extraordinaires faites par des somnambules à distance, par
intermédiaire d'un objet appartenant aux malades et surtout par des cheveux.
Pourquoi surtout par des cheveux? Peut-être parce qu'ils conservent et
manifestent par leurs odeurs, mieux qu'un objet quelconque, l'état pathologique
du malade. Le Dr Charpignon cite plusieurs faits de ce genre,
attribuant, comme tous les magnétiseurs du reste, au fluide magnétique, cette
nouvelle forme de transmission (*).
(*) Le Dr E. Louis de Séré
préfère une chemise ou un gilet de flanelle portés par le malade. On trouve
dans son livre trente-cinq observations de ce genre, plus ou moins
extraordinaires: Application du somnambulisme magnétique au diagnostic et au
traitement des maladies. Paris, 4855.
Ces faits, je ne les ai pas reproduits, car je
n'ai jamais constaté rien de semblable. Une seule fois, il y a de cela une
quinzaine d'années, voulant faire cet essai, j'ai emporté une mèche de cheveux de
ma grandmère et je l'ai présentée à
une somnambule. Elle m'a dit que ces cheveux appartenaient à une belle
personne, pour laquelle j'avais une passion, à peine calmée dans ces derniers
temps... Il est vrai que les cheveux de ma grandmère, malgré son âge, sont restés noirs. Cette
somnambule, comme toutes les somnambules extra-lucides, avait son « professeur
», qui se faisait payer ses exploits. Pour être plus sûr de sa lucidité, le
plus souvent il n'endormait pas son sujet; il se contentait de lui bander les
yeux, ce qui donnait un air de sérénité aux consultations. Elle était cependant
sensible et bien endormie, au moment de ma consultation. Seulement c'était un
état dans lequel la sensibilité ne présente rien d'extraordinaire. Elle aurait
sans doute deviné mieux à l'état de veille.
Donc, je n'ai pas constaté ce phénomène, mais il
ne
me paraît pas du tout impossible. Les cheveux
possèdent par eux-mêmes une odeur particulière aux individus et qui change avec
le sexe, la race, l'âge, et l'état pathologique. On assure que les cheveux des
Chinois conservent
leur odeur musquée môme après
lavage avec la potasse (Galippe, Soc. de Biol, 25 janvier 1879). .. « Les coiffeurs, dit M. Monin,
reconnaissent parfaite-
ment bien, à la simple odeur d'une natte, si les cheveux ont été coupés sur le
vivant, ou si la natte est composée de cheveux tombés. » Il y a aussi des
grandes différences par rapport à la sensation tactile que procure une mèche de
cheveux. Leur épaisseur, leur élasticité, leur consistance, leur lisse, le
frémissement qu'ils produisent entre les doigts, changent de beaucoup. Et il n'est pas douteux qu'il
existe une relation très intime entre la qualité des cheveux et les états
psychiques. Tout le
monde connaît l'effet nuisible des chagrins, qui peut être très rapide. J'ai
observé sur moi-même que
mes cheveux deviennent raides,
sous l'influence des ennuis, et plus souples dans des
conditions agréables. Gratiolet fait observer que la mélancolie dessèche la peau, et par
conséquent les cheveux.En même temps l'odeur change sensiblement avec
l'état dominant du système nerveux. « Dans l'hystéroépilepsie, dit Monin, les
cheveux prennent, au moment des crises, une odeur spéciale, toujours la même,
qui rappelle
l'odeur de l'ozone, celle de la machine électrique fonctionnant par un temps
sec » (p. 33).
Il n'est donc pas impossible qu'une sensibilité
hypéresthésiée décèle, dans une
mèche de cheveux, un certain nombre de symptômes vrais. Mais, dira-t-on
peutêtre, toute votre explication
n'est pas exempte d'une certaine obscurité.
Un somnambule peut avoir des sensations qui
nous échappent;
rien de plus probable. Mais sentir une odeur d'ozone dans une mèche de cheveux,
et deviner l'hystéro-épilepsie, font deux. De même pour toutes les
autres explications objectives. Faut-il encore démontrer que les somnambules connaissent
la signification de ces signes!Admettons que chaque
maladie, chaque émotion — pourquoi pas chaque pensée ? — se manifeste en dehors
par une modification de nos émanations matérielles; c'est bien possible. Mais
le lien qui unit ces modifications à ces états, leurs relations intimes, où
peuvent-ils les apprendre?
Voici ma réponse :
D'abord, il ne faut pas exagérer le phénomène que
nous essayons d'expliquer.
Le sympathisme existe, mais c'est un fait rare.
Sur cent consultations des somnambules, vous en trouverez peut être une
douzaine de tout à fait justes. C'est assez pour ne pas croire à un
simple hasard, mais cela ne suffit pas pour formuler une théorie simple, nette
et toujours applicable. Il n'est pas bon de prouver trop et de faire
paraître simple une chose qui ne l'est pas. Il faut réserver une certaine part
au hasard, à la perspicacité naturelle, aux suggestions involontaires, au
caractère vague de la plupart des communications sympathiques. Ensuite, la difficulté
de trouver un lien causal entre une sensation ressentie et sa signification
physiologique n'est pas si absolue qu'on le croit. Ce lien existe, et voici
comment il se forme :
Notre expérience est double : consciente et
inconsciente. Cette dernière prévaut, et de beaucoup; elle est la première,
elle a une base héréditaire, elle s'enrichit tout le temps aux dépens de
l'expérience consciente, elle la complète insensiblement, par des
généralisations, des impulsions, des pressentiments. On a beaucoup plus dans la
tête qu'on ne le croit; beaucoup de science dont on ne se doute guère, et
Socrate avait raison lorsqu'il disait, qu'on accouche des idées mais qu'on ne
les crée pas. Demandez à un homme, quelle fut la couleur
d'une chambre qu'il habitait l'année dernière — il
sera peut-être bien embarrassé; mais conduisez-le dans cette chambre et il
reconnaîtra facilement s'il y a quelque chose de changé. Vous pouvez ne
pas reconnaître un ancien ami,
mais son visage pourra bien vous suggérer une suite de souvenirs. Vous n'avezjamais pensé à préciser « la senteur cutanée »
d'une personne bien aimée, mais une odeur semblable vous fera penser à elle;
vous ne saurez même pas pourquoi. Qui de nous n'est pas resté plus ou moins
longtemps auprès d'une foule de malades qui ont exhalé une odeur ou exercé sur
nous une autre action quelconque, qui resta parfaitement inconsciente ? Mais
cela n'empêche pas qu'il s'est formé dans notre cerveau une association intime,
entre la présence d'un malade et cette réaction particulière. Nous-mêmes, nous
ne sentons pas notre senteur cutanée, mais si elle venait de changer
subitement, nous le reconnaîtrions bien. Et les associations se forment
toujours et restent. Nous ne le savons pas, mais notre Inconscient sait
parfaitement qu'au moment d'une crainte, d'une joie, d'une angoisse, de
l'espoir, de colère, de l'amour, aussi bien que dans des états pathologiques,
que nous avons subis nous-mêmes, notre atmosphère individuelle change, et,
reconnaissant ce changement chez un autre individu, il peut bien inférer ces
différents états, et même, dans des conditions exceptionnellement favorables,
les faire ressentir à nous-mêmes. Or, les conditions ne peuvent pas être plus
favorables que dans cet état où : 1). Toutes les sensations étrangères
sont exclues; 2). Toute l'attention se porte dans une seule direction, et, 3).
Tous les sens peuvent être exaltés. Et si quelquefois le sympathisme acquiert
un degré de force surprenant, si les symptômes découverts apparaissent en
nous-mêmes, ou plutôt se laissent découvrir par cette apparition, c'est encore
un effet qui n'est pas
nécessairement physique; il peut bien, lui aussi,
être l'œuvre d'une action réflexe psycho-nerveuse. Seulement, pour le
comprendre, il faut savoir que la théorie associationiste telle qu'on la
proclame en psychologie, est très incomplète, archi-incomplète. On croit avoir
tout dit, en admettant des associations entre les idées, les sentiments, les
sensations, les volitions et les mouvements.
Eh bien ! s'il n'y avait que cela, notre mécanisme
psycho-physique resterait tout à fait incompréhensible. On ne saurait même
dire, pourquoi ces associations ne sont pas lettre morte, pourquoi elles
vivent, et se suivent. Bain a déjà bien senti la nécessité d'admettre une énergie
involontaire en dehors des associations connues. Mais ce n'est pas ce point
là de la question qu'il nous faut élucider pour le moment, c'est un autre. La
théorie de l'association n'est pas fausse, elle est seulement incomplète. Elle
est même plus largement vraie qu'on ne le pense. L'association psychologique
n'est qu'un cas particulier de l'association biologique en général, et la
physiologie ne sera pas une science compréhensible, compréhensible dans ses
particularités, avant qu'on y applique le même principe associationiste, qui a
si bien servi à la psychologie moderne. Nous ne relèverons ici qu'un seul point
de cette application : il y a des associations entre les idées (émotions,
sensations, etc.), mais il y a aussi des associations entre les idées et les
états, qui, apparemment n'ont rien à faire avec la psychologie, entre les états
corporels, organiques — il y a des associations idéo-organiques (*).
(*) Ochorowicz. — Sur l'ideoplastie; 1).
Classification des faits; 2). Théorie. (Bull, de la Soc. de Biol.; 1884.)
Une idée peut être associée à une inflammation du
doigt, à une sécrétion de la peau, à une paralysie du bras droit, à une plaie
de la jambe gauche, à la quantité de la graisse dans les
tissus, à une névralgie, au choléra, à la rage...
et ceci avec une telle
netteté et réalité, que, comme l'idée de Pierre reproduit l'idée de Paul, l'idée d'une
hémorragie, peut
reproduire une hémorragie, l'idée d'une cicatrisation peut produire la cicatrisation, l'idée d'une maladie
peut donner cette maladie.
J'ai vu des hémorragies s'arrêter
sous l'influence de l'imagination, j'ai vu des plaies! guérir rapidement
par suggestion, j'ai vu une hystérique grasse, maigrir au bout de
quelques semaines par commandement somnambulique, j'ai vu des cas de choléra,
produits uniquement sous
l'influence d'une idée, en dehors de toute
action épidémique...
Il ne faut donc pas s'étonner qu'un souvenir d'un
trouble quelconque peut provoquerce trouble lui-même.
Enfin, et c'est ici que se termine ma réponse à
l'objection ci-dessus formulée, je n'ai nullement l'intention d'expliquer tout, par une seule
théorie. Une théorie simple est
rarement juste, surtout en biologie, surtout en hypnotisme, et la tendance de ramener les choses
inconnues aux choses connues, ne doit pas nous rendre aveugles vis-à-vis des
faits nouveaux et compliqués. Les
sensations objectives, la
perception inconsciente, les
associations idéo-organiques n'expliquent pas tous les faits de
sympathisme et de contagion nerveuse. Il faut avoir le courage de le dire, et
chercher ailleurs.
J'ai déjà mentionné les sensations qu'éprouve
quelquefois le magnétiseur en touchant le malade. Je n'étais pas le premier à
les avoir observées. Rien de nouveau en « hypnotisme » ! Cent ans avant moi,
ces sensations ont été découvertes et étudiées avec un soin particulier, par un
physiologiste et physicien, déjà complètement oublié. Il s'appelait de Bruno et
était introducteur des ambassadeurs auprès de M. le comte d'Artois, frère du
roi. Son premier livre avait pour objet le magnétisme minéral ; puis, le «
Magnétisme animal » de Mesmer ayant attiré son attention, il se livra de 1785 à
1805, à une série de
recherches originales, qui eussent formé deux
volumes. Il mourut en 1818 sans les avoir
publiées. A. cette époque, le magnétisme animal ayant été discrédité par
les légitimistes de la science, la famille du défunt n'a pas voulu autoriser la
publication de cet ouvrage; il fut remisa la Société de magnétisme et il n'a paru qu'en extraits
sous le nom de M. de Lausanne (*). Ce livre a eu peu de retentissement. Ce ne
furent que de nouveaux extraits,
cités par M. Aubin Gauthier (**) dans son Traité pratique, qui le firent
connaître un peu plus, sans cependant pouvoir le sauver de l'oubli.
(*)
Lausanne.— Des principes et des procédés du magnétisme, et de leurs
rapports avec les lois de la physique et de la physiologie, 2 vol. Paris, 1819.
C'est le premier volume qui contient les extraits de Bruno.
(**) Aubin Gauthier. — Traité pratique du
magnétisme et du som-nanibulisme. Paris, 1845, p. 233-289.
Il y a des choses extraordinaires dans les
expériences de Bruno, que je ne saurais garantir. Il paraît qu'il fut lui-même
sensible, et peut-être l'imagination complémentaire n'était pas tout à fait
étrangère à ce qu'il a cru avoir observé; mais comme il y a une certaine
analogie entre ces observations et les miennes, quoique je ne sois nullement
hypnotisable, j'en donnerai quelques citations :
« Si la nature, dit M. de Bruno, a doué celui qui
magnétise de quelque délicatesse dans la sensibilité de ses nerfs, il ressentira
extérieurement une grande partie des mouvements irréguliers qui ont lieu
dans la personne magnétisée, les sensations seront, pour lui, des
indications sûres du travail, que la nature, aidée de son action, opère dans le
malade. Il est vrai que toutes les personnes ne sont pas douées de cette
sensibilité et qu'elle n'est pas toujours au même degré de délicatesse dans
la même personne; mais il en est à qui cette propriété devient quelquefois
à charge, et d'autres qui, dans un état de crise,
ont une sensibilité, qui rend incroyable tout ce
que la délicatesse de leurs organes les rend capables de distinguer... C'est à
mon. organisation naturelle que je dois rapporter une sensibilité, qui s'est perfectionnée par
l'usage habituel, que je fais de cette propriété de mes sens. Je dois
beaucoup à cet usage et à l'attention queje
porte sur mes sensations. Si chacun en faisait autant, cette propriété
deviendrait très commune, et il pourrait se développer dans quelques individus,
une délicatesse
de sensations, qui paraîtrait bien plus extraordinaire encore, que tout ce que je pourrais rapporter des miennes dans la suite » (p. 86 et
94).
Notons d'abord qu'on trouve dans Mesmer le passage
suivant : « Le toucher à unepetite distance de la partie, est plus fort, parce
qu'il existe un courant entre la main ou le conducteur et le malade... »
« On observe, à l'expérience, l'écoulement
d'une matière dont la subtilité pénètre tous les corps. » (XXIIIeprop.)
C'est peut-être cette sensation subjective qui le
décida à admettre la théorie d'un fluide.
« Il n'est pas douteux, dit Bruno, que Mesmer ait
formellement désigné les courants (il leur donne même un nom spécial de courants
toniques) et qu'il les ait connus; mais rien ne me fait croire qu'il se
soit expliqué à ce sujet avec ses disciples. »
Bruno distingue les sensations des courants et
les entraînements des courants. A part la sensation d'un souffle, il
croyait ressentir encore des attractions vers certaines parties du corps
malade. Il fit part de ces expériences au D Deslon, qui a observé
quelque chose d'analogue en présentant les mains à un ou deux pouces de
l'estomac des malades. Il a eu des sensations particulières « sur les chairs
qui bordent la racine des ongles».
« Les sensations, raconte Bruno, varient selon
l'état delà personne
que vous magnétisez... Vous sentez, par exemple, que le souffle qui se
projette sur vos mains est
chaud. Cette chaleur a des
nuances que l'habitude vous apprend à distinguer ; elles consistent en une
chaleur plus ou moins grande, plus ou moins sèche. Quelquefois, elle
vous dessèche les mains. J'ai coutume de les humecter, sans les essuyer;
le courant a bientôt enlevé cet excès d'humidité : je le fais pour conserver la
sensibilité de mes mains, laquelle diminue parla sécheresse.»
On voit que ces sensations sont à peu près les
mêmes que celles que j'avais éprouvées sans avoir connaissance des travaux de
Bruno. Quant à l'influence de l'humidité, je l'ai appliquée dans une cure faite
en 1881 à l'hôpital de l'Enfant-Jésus, à Varsovie, non pas pour augmenter la
sensibilité de mes mains, mais pour faciliter leur action curative (un léger
massage), dans un cas d'hémianesthésie très tenace. Cette idée m'est venue
instinctivement et l'effet en fut très favorable, puisque la sensibilité
.revenait sous mes doigts, et je gagnais du terrain beaucoup plusvite que quand les mains restaient sèches. Quatre
séances suffirent (avec le concours du somnambulisme et de la métalloscopie
hypnotique) pour reconstituer la sensibilité de cette malade.
«Dans d'autres circonstances, vous éprouvez des
sensations de froid, et ce froid a aussi des nuances. Quelquefois ce
sont des titillations très légères qui se font sentir sur l'extrémité
des doigts; d'autres fois des picotements, des engourdissements. »
« On sent aussi des frémissements nerveux.
Une sensation de froid indique presque toujours une obstruction, un engorgement
ou de l'atonie. Un grand ralentissement dans la circulation (p. 76, 79). Une chaleur
sèche et brûlante, une tension dans les fibres ; une chaleur douce et
humide est un symptôme favorable, qui annonce une circulation plus libre,
et quelquefois une évacuation (d'Eslon. Àph. 14). »
Les formications au bout des doigts indiquent
l'existence de la bile et d'un sang acre, surtout lorsqu'elles se
font sentir dans la magnétisation de la tête ou
des bras (Bruno, 79). L'engourdissement de la main, des doigts et de leurs
extrémités annonce un défaut de circulation (p. 77). Le magnétiseur sent
quelquefois un mouvement defluctuation dans les doigts, ce
qui lui indique qu'il s'opère un mouvement sanguin chez le malade (p. 78).
Lorsqu'il y a des glaires dans l'estomac ou la poitrine, les doigts semblent
s'épaissir et se raidir ; quelquefois on sent sur les doigts une pression
circulaire comme si un fil de soie les entourait (Mainduc, Deleuze, Instr.
prat. 342). Cette pression remonte quelquefois jusqu'au poignet, qui semble
noué comme par un bracelet étroit (d'Eslon, Aph. 10. Bruno, 77). Quand il y a
relâchement nerveux, la main se fatigue promptement, il y a une . certaine
faiblesse dans les doigts et le poignet (Bruno, 78; Deleuze, 343 ; Gauthier,
11, 12).
Outre ces sensations dans les mains, Bruno avait
aussi des sensations sympathiques dans tout le corps : « Lorsque je suis très
près et vis-à-vis le malade, dit-il, je sens la réaction de son travail dans
la partie opposée; de sorte qu'une douleur au foie se fait sentir à la
rate ou dans les parties adjacentes, et celle de la rate se fait sentir au
foie. Mais lorsque je suis éloigné du malade, les douleurs se font sentir aux viscères
semblables à ceux qui souffrent dans la personne malade. »
« Je me confirme d'après ces observations,
renouvelées presque tous les jours depuis trois ans, dans le sentiment qui nous
porte à croire que les parties semblables de chaque individu exercent les unes
sur les autres une action réciproque. »
Un auteur anglais, le Dr de Mainduc,
cité par Deleuze (Inst. prat. 342), donne quelques indications qui ne
concordent pas toujours avec celles de Bruno. Chez ce dernier, par exemple, le froid
annonçait l'obstruction, tandis que, d'après Mainduc, dans les obstructions
on éprouve une sensation d'âcreté, de sécheresse, de contraction et de formication, s'il n'y a pas
d'inflammation, et de chaleur, s'il y a inflammation. Les contusions
produisent de la pesanteur et de l'engourdissement dans la main. La présence
des vers excite de la formication et un pincement dans les doigts. Dans le
relâchement nerveux, on sent un affaiblissement du doigt et du poignet.
« Je connais un homme, dit Deieuze (*) qui avait
été fort lié avec celui dont j'ai cité l'ouvrage. Il sent le mal de ceux
qu'il magnétise, il éprouve à l'avance, et quelquefois d'une manière
très douloureuse, les crises qu'ils doivent bientôt éprouver. » (p. 344). «
Je connais, dit Gauthier, une dame d'environ cinquante ans, qui est grand'mère
; elle a présidé aux diverses couches de sa belle-fille, et, en posant ses
mains sur le siège de la douleur, elle sentait et annonçait à l'avance les
crises qui allaient survenir » (p. 278).
(*) Deleuze. — Instruction pratique sur le
magnétisme animal. Paris, 1825, p. 340.
Je n'irai pas si loin; mais j'ai déjà mentionné, qu'en
posant les mains sur l'organe qui souffre, je peux, pas toujours, mais très
souvent, préciser le moment où le mal s'en va, car c'est alors que j'ai
l'impression intérieure d'une douce chaleur, d'un frisson chaud(*).
D'après
Bruno, une sensation semblable annonce l'équilibre
de la circulation. Au contraire, si les mains se refroidissent au lieu de
s'échauffer, je commence à douter du succès. « Je connais une dame, dit encore
Deleuze, qui, lorsqu'elle commence à magnétiser, éprouve beaucoup de chaleur
aux mains. Après une séance de trois quarts d'heure, ses mains deviennent très
froides ; alors elle n'agit plus. » (p. 334). « Je connais aussi plusieurs
magnétiseurs qui, lorsqu'ils tiennent la main sur le siège d'un mal intérieur, sentent
une douleur qui se propage jusqu'au, coude ; leur main s'engourdit et
devient même enflée. Cet effet diminue avec la maladie ; il cesse lors de la
guérison, et cette cessation indique que le magnétisme n'est plus nécessaire. »
(*) Une dame de mes connaissances, à qui j'appris
à magnétiser, sans cependant lui avoir communique le phénomène en question,
m'écrivait toute joyeuse, après sa première expérience réussie : " Comme
je vous ai déjà annoncé dans ma dernière lettre, j'avais trouvé à l'aide de l'hypnoscope
trois personnes sensibles. L'une d'elles est la fille de Mme A..., une
demoiselle de 18 ans. Un jour, la voyant souffrir d'une forte migraine, qui ne
dure jamais moins de deux ou trois jours, je me mis à lui toucher le front et
la tête, comme vous me l'avez appris et comme c'est indiqué dans le petit livre
« le Magnétisme curatif ». Dix minutes après, la douleur était passée, elle est
revenue plus faible, le lendemain, à la même heure, et fut dissipée de la même
manière, pour ne plus revenir les jours suivants. Je ne saurais vous exprimer
ma joie et mon étonnement. Mais c'est encore rien. Cette même demoiselle,
depuis quelques années, souffre horriblement le premier et le troisième jour de
sa période. Elle souffrait ainsi il y a quelques jours; elle
« J'ai vu un médecin éprouver cette sensation la
première fois qu'il a essayé de magnétiser. Chez d'autres personnes, elle ne se
montre qu'après des essais réitérés. Je ne l'ai point reconnu chez moi...
Cependant, quelques effets que j'ai éprouvés en diverses circonstances, me font
croire, que je l'aurais acquise, si j'avais
était toute en transpiration et ne faisait que
pleurer de souflfrance. L'idée m'est venue d'essayer le même moyen, puisque
tout ceux qui ont été conseillés par les médecins, sont restés sans résultat.
C'est elle qui m'a fait cette proposition tout en pleurant. Pensant qu'en tout
cas cela ne peut pas lui faire du mal, j'ai posé mes mains sur son estomac, en
faisant ensuite des passes. Dix à quinze minutes après, ma malade s'est
endormie tranquillement, et dormit presque deux heures. Une fois réveillée,
elle était tout à fait bien, et le troisième jour de la période s'est passé
sans aucune douleur. — Est-il possible que ce soit mon action qui ait produit
ce résultat? Il m'est difficile de le croire, car elle se tordait
littérallement de souffrance. Dites-moi ce que vous en pensez. Et, chose
étrange, en tenant mes mains sur la tête ou sur l'estomac, je sentis la
douleur s'enaller, comme si quelque
chose s'apaisait sous mes mains (est-ce une illusion de ma part?), je sentis une
pulsation étrange dans les mains, et surtout dans les doigts. — Après
chaque traitement de ce genre, je me sentis horriblement fatiguée, il
m'a semblé que je perdais une partie de mes forces (est-ce encore l'effet de
mon imagination?). Veuillez bien m'expliquer tout cela, et dire ce que je dois
faire dans d'autres cas. »
eu soin de me rendre compte de la cause qui les
avait produits»(p. 330, 331).
Quant à moi, je n'ai jamais éprouvé de sensations
douloureuses directes et immédiates. Comme effet immédiat, j'ai souvent éprouvé
seulement une fatigue, un épuisement d'un caractère particulier, et qui n'était
pas en rapport ni avec les mouvements exécutés, ni avec l'émotion ou
concentration psychique.
11 faut bien distinguer ces phénomènes.
L'action de magnétiser par des passes, fatigue,
comme tous les mouvements monotones, quoique lents. Mais cette fatigue, on la
connaît bien, c'est une fatigue des muscles ; on peut fatiguer ainsi les bras,
mais non pas les jambes, puisqu'on ne magnétise pas avec des jambes, et dans la
plupart des cas de magnétisation de personnes bien portantes, on n'a pas
d'autre sensation que celle d'une fatigue musculaire.
Chez des novices en magnétisme, dans certaines
circonstances importantes, et surtout vis à vis des personnes très malades, une
autre espèce de fatigue s'a-joule à la première, celle de l'épuisement par
l'émotion.
La souffrance d'autrui nous fait souffrir par
compassion. Or, chaque souffrance, chaque émotion pénible, épuise, surtout
quand elle se prolonge. C'est encore un autre genre de fatigue qui s'empare de
nous en ces moments. Elle n'est plus localisée dans les muscles. Au contraire,
ceux-là peuvent être excités exceptionnellement sous l'influence d'une émotion
semblable. Des personnes faibles et malades retrouvent leurs forces, dès qu'il
s'agit de soigner une personne plus malade qu'elles, et qui leur est chère.
Mais enfin, une émotion peut épuiser momentanément, et donner une sensation
d'abattement, de fatigue morale.
Mais il y a encore un autre genre de fatigue,
qu'on ne peut connaître qu'après une longue pratique du magnétisme. C'est aussi
un épuisement, et même un épuisement plus durable que celui que procure une
émotion, mais il a un autre caractère. Je le nommerai un épuisement externe,
car on a alors la même sensation, que si la surface du corps était
fatiguée principalement. On a dans les mains surtout, une sensation très
ennuyeuse d'une sécheresse matte et désagréable; nos propres mains ne nous
plaisent pas, elles nous gênent. La surface du corps nous paraît vide, ce
n'est pas nous qui dominons le milieu ambiant, c'est lui qui nous presse, qui
pèse sur nous. Et cet épuisement, s'il est dû à une cause importante, ne se
dissipe que difficilement. Le repos agit très lentement, beaucoup plus
lentement que dans une fatigue musculaire ou dans une fatigue psychique. Il n'y
a qu'un seul moyen propre à opérer le miracle de reconstitution, c'est le massage.
L'état des mains s'améliore sensiblement par une
immersion dans de l'eau fraîche ; l'état du corps entier, par un bain de
vapeur, mais le massage doit compléter l'action. Je recommande à toutes les
personnes qui magnétisent beaucoup de malades, ces trois procédés : d'abord, et
tout de suite après une magnétisation, l'immersion des mains, et en cas de nécessité,
ou de temps en temps, un bain de vapeur, puis le massage(*).
(*) Il paraît que le phénomène d'épuisement a été
observé déjà dans les premiers traitements magnétiques opérés en France,
puisque Jussieu en fait mention dans son rapport au roi : « Le traitement,
surtout par le contact, dit-il, peut fatiguer ceux qui l'administrent. Je ne
l'ai point éprouvé sur moi ; mais j'en ai vu plusieurs, exténués après de
longues séances, recourir au baquet et à l'attouchement d'un autre homme et
retrouver des forces en continuant ces deux moyens. » (Rapport de l'un des
commissaires chargés par le roi de l'examen du magnétisme animal, Paris, 1784.)
Lorsque dans un état pareil, je posai une fois la
main sur le front d'une malade qui avait une migraine en somnambulisme, elle
laissa ma main pendant quelques minutes, puis la retira sans rien dire.
— Pourquoi retirer ma main, puisque cela vous
soulage toujours?
— Oui ; mais elle est gâtée...
Lorsque, après avoir trempé les mains dans de
l'eau fraîche et après un temps de repos, je suis revenu auprès d'elle, elle ne
repoussa plus ma main.
— Pourquoi la retiens-tu, maintenant?
— Parce qu'elle est meilleure.
Elle ne pouvait pas m'expliquer ce que cela
voulait dire qu'une main était meilleure, bonne ou gàtée, mais subjectivement,
j'étais bien obligé de reconnaître ces différences, puisque ma main «gâtée »
l'était aussi pour moi, à cause d'un sentiment de faiblesse de la peau et d'une
sécheresse désagréable (subjective, car la main n'était pas plus sèche que
d'habitude) et d'une chaleur énervante.
Il faut cependant des conditions exceptionnelles
pour que cet effet m'arrive à un tel degré.
Voici dans quelle occasion la prédiction du vieux
magnétiseur se réalisa pour la première fois :
Je donnais mes soins à un malade tabétique, dont
les douleurs fulgurantes venaient par paroxysmes et duraient des heures
entières. 11 n'y avait qu'un seul moyen de les calmer : l'imposition des mains.
On va rire de ce remède, mais la chose est pourtant vraie. Assis à côté de son
lit, je posais une main sur la cuisse du malade et j'attendais la réaction
thermique. Elle n'arrivait que dix à quinze minutes après, les douleurs
diminuaient graduellement et, dans un quart d'heure, quelquefois plus tard,
tout était fini. Mais moi, j'étais complètement fatigué...
Et pourtant, ni la fatigue physique, ni rémotion
(j'ai eu le temps de m'habituer à ces crises) ne pouvaient pas expliquer cet
épuisement générai. Je n'ai eu, du reste, aucune sensation douloureuse. Mais le
lendemain matin quelquefois dans la nuit, je ressentais des douleurs dans le dos ou dans le bras, d'un caractère
tout à fait particulier ; d'abord, elles ne duraient jamais longtemps, et tout
en étant assez fortes, elles me faisaient l'effet d'une douleur fausse,
superficielle, étrangère. Ce n'était qu'un écho des douleurs
fulgurantes.
Ce phénomène se reproduisait assez souvent sans
aucune suite fâcheuse. J'ai depuis observé beaucoup d'autres cas où la
transmission paraissait évidente. J'ai même observé plusieurs cas d'une
transmission double, c'est-à-dire à une troisième personne, à son insu.
Je prenais un mal de tête ou une douleur
rhumatismale chez un malade, et je le transportais involontairement à un autre,
toujours avec un affaiblissement notable, et avec un certain retard. Je pouvais
toujours enlever une douleur doublement transmise, sans retour. Deuxfois
seulement, j'ai observé sur moi-même une transmission presque immédiate. La
première fois, c'était une aphonie nerveuse qu'il s'agissait d'enlever le plus
vite possible, parce que la personne en question devait faire une conférence
publique. La voix fut restituée pour toute la durée de la conférence, mais
c'est moi qui suis devenu enroué pour un bon quart d'heure. La deuxième fois,
ce fut un rhume de cerveau que m'avait communiqué presque instantanément une de
mes malades. Elle éprouva un peude soulagement (quoique je l'ai magnétisée pour une tout autre maladie).
Quant à moi, ce rhume me dura toute la soirée, le lendemain il était parti.
Dans d'autres cas, le rhume communiqué ne se manifestait que dans la nuit, je
me réveillais comme si j'étais réellement malade, pouvant à peine respirer,
puis je m'endormais, et tout était fini.
Ces phénomènes de contagion nerveuse sont
tellement bizarres qu'il faut du courage pour en parler ; mais il fallait bien
le faire, puisque c'est assurément dans cette transmission-là qu'il faut voir
le premier degré d'une ransmission mentale. Les états organiques peuvent se
communiquer d'un individu à un autre,
par conséquent, ce ne sera qu'une question de degrés, si on constate la
transmission d'une pensée, qui correspond, elle aussi, à un état organique
particulier.
La contagion nerveuse est un phénomène assez
commun, pourvu que l'on se donne la peine d'y faire attention. Chez moi, la
constatation fut assez facile, parce que j'ai l'habitude depuis l'âge de 14 ou
15 ans, d'observer tout ce qui se passe en moi et l'effet que produisent
diverses influences. Depuis ce temps, je n'ai jamais été sérieusement malade,
mais s'il m'arrive une indisposition quelconque, je sais facilement dire quelle
en est la cause. Les troubles transmis étaient les seuls que je ne pouvais
attribuer à aucune cause commune, ordinaire, et peu à peu je fus obligé de me
rendre à l'évidence, en admettant le phénomène en question.
Seulement, je n'ai nullement l'intention de le
nier, l'influence de l'imagination peut avoir sa part dans un grand nombre de
ces faits.
Lorsque vous attrapez un mai de tête sans vous
être douté de sa présence chez la personne que vous magnétisez, et que ce mal
disparaît chez elle au moment ou il apparaît chez vous, on a le droit de
présumer une contagion nerveuse physique pure et simple. Mais il en est
rarement ainsi. Dans la plupart des cas, on connaît le mal, et alors très
probablement, la contagion nerveuse < psychique par idéoplastie, s'ajoute à
l'action directe. "Voici quelques faits très instructifs à ce sujet, et
qui ont été confirmés par plusieurs personnes. Divers journaux bruxellois en
ont parlé dans le temps. La narration qui suit a été écrite sous forme d'un feuilleton,
par A. Lebrun, employé au ministère de la justice, un néophyte du magnétisme,et
par conséquent apôtre ardent:
«.... Un autre jour, je rencontrai deux poètes et
un prosateur; — et puisque la mode veut que Ton cite des noms, quand on parle
du magnétisme, je dirai que les
Poètes étaient MM. Adolphe Mathieu et Van Hasselt,
et le prosateur M. Deschamps. Le premier et le dernier étaient deux incrédules
renforcés;M. Van Hasselt était déjà très avancé dans le chemin de la foi;
c'était un catéchumène qui ne demandait qu'à s'éclairer complètement. Je
remorquai mes trois hommes droit à la rue des Garnies. J'avais prévenu M.
Montius (le magnétiseur) ; nous le trouvâmes chez lui avec une somnambule; il
se mit à l'œuvre sur-lechamp. L'étrangeté de la
mimique du magnétisme fit rire intérieurement les deux incrédules. — Quant à M.
Van Hasselt, il était grave et pensif comme une méditation de Lamartine ; — M.
Montius, qui s'en aperçut, conçut tout de suite une opinion favorable du poète,
et il voulut faire une expérience sur lui. — Sur ces entrefaites, le somnambule
se plaignit d'un violent mal de tête, qui lui était venu subitement. M. Montius
souriait d'un air de satisfaction. Nous lui demandâmes pourquoi ce sourire? «
Parbleu , répondit-il à voix basse, « c'est moi qui lui ai donné à dessein ce
mal de tête ». Ce fut au tour de nos incrédules de sourire; — mais sa
somnambule, qui avait entendu le propos de M. Montius, s'écria : — « Puisque
c'est vous qui me l'avez donné, vous pouvez me l'ôter ! Otez-le donc, je veux que
vous me l'ôtiez ! »
— « Un instant, fit M. Montius; et, appuyant une
main sur le front de la somnambule et l'autre main sur celui de M. Van Hasselt,
il lui Ht cadeau du mal de tête de la somnambule, qui s'écria joyeusement : —
«Merci! mon mal est passé. » — « Oui, il est passé, mais je l'ai attrapé, moi !
» exclama vivement M. Van Hasselt, dont la figure était toute bouleversée. Ce
disant, le poète se frappa le front avec la paume de la main, comme pour en
faire sortir une ode armée de pied en cap. Nous partîmes momentanément d'un
bruyant éclat de rire, à l'exception du patient, dont la douleur devenait de
plus en plus intense. Il supplia M. Montius de le faire passer dans une
autre tête. — « Tenez, voici la mienne dit alors M. Deschamps (un classique
invétéré);
— et
si vous parvenez à y faire entrer ce qu'il y a dans la tête de M. Van Hasselt,
je vous proclame non en vers, mais en prose correcte et polie, un être
fantastique, un véritable sorcier!» — «J'essaierai, répondit le magnétiseur,
mais je ne réponds pas du succès; l'incrédulité est une force répulsive du
magnétisme. » En même temps, élevant les bras, il posa une main sur le chef de
M. Van Hasselt et l'autre sur celui de M. Deschamps. J'observai attentivement
le visage de ce dernier;— les deux coins de sa bouche, d'abord écartés par un
sourire sardonique, se rapprochèrent insensiblement de manière que la bouche forma bientôt un o
parfait ; preuve que le sérieux de M. Van Hasselt gagnait, notre homme. Tout à
coup il se retira des mains de M. Montius en disant : «Assez,je me rends!. le
diable m'emporte si je n'ai pas une migraine bien conditionnée ! »— «Moi, je
n'ai plus rien ! » dit M. Van Hasselt. — « Et moi je commence à croire que vous
vous êtes tous entendus pour jouer la comédie à mes dépens», dit M. Mathieu,
qui jusqu'alors avaitconsidéré cette scène en
paraissant réfléchir profondément. — « Transmettez-lui donc mon mal pour le
convaincre », dit M. Deschamps au magnétiseur. — «Avec plaisir », fit M.
Montius. El il opéra sur M.Mathieu comme il avait fait sur les deux autres.
L'expérience eut encore un plein succès ; si bien que le nouveau patient secoua
la tête à plusieurs reprises, comme pour s'assurer de la ténacité de la douleur
qu'il y ressentait. Cependant, il voulut conserver sa migraine pendant quelque
temps, de crainte que sa conviction ne se dissipât subitement avec elle. —
Voilà, lecteur, ce que je tenais à vousraconter
pour votre conviction, car, je vous en fais l'aveu, ceux qui croient à ces
phénomènes-là, ont la manie de vouloir faire partager leur conviction à tout le
monde (*). »
(*) F. Lebrun. — Transmission des douleurs d'une
personne à une antre. L'Emancipation du 4 août 1838.— Lafontaine. Mémoires, t.1, p. 87.
Il est probable que dans ces expériences, la
première transmission, du magnétiseur à la somnambule, a été opérée par une
contagion nerveuse physique, mais, dans tous les cas suivants, l'idéoplastie
jouait le rôle principal, sinon unique ; autrement le mal se serait affaibli
considérablement avec chaque transmission.
DuPotet,un des praticiens les plus
expérimentés, conconseillait à ses élèves de magnétiser toujours sans contact»
Voici la raison qu'il en donne :
« 1° Inoculation par contact. — Parmi les
faits que j'ai constatés, je puis citer ceux-ci : Une femme, malade d'une
affection arthritique goutteuse, et qui, par suite, avait vu ses articulations
se souder, ses membres perdre leur flexibilité, sa mâchoire même ne plus
pouvoir s'ouvrir
entièrement, fut mise en rapport avec une de mes
somnambules. Celle-ci, après avoir parfaitement bien vu Je mal et indique les
eaux thermalésqui devaient la guérir,
seplaignitde souffrir dans les memes parties qui étaient affectées
chez la malade. Je ne fis pas beaucoup d'attention,car pour d'autres maux, il
en avait été de même, et aucune suite fâcheuse n'en était résultée. Je la
réveillai(*), mais, quelle ne fut pas ma surprise elle ne put se mouvoi
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