CHAPITRE IV LES EXPÉRIENCES DU HAVRE
Communication de M. Janet à la Société de psychologie physiologique.
— Mme B... - Mon arrivée au Havre. — Une commission de contrôle. —
Première expérience à distance. — Deuxième expérience manquée. — Troisième
expérience. — Un préservatif contre l'action à distance, — Le pouce révélateur.
— Une passion somnambulique. — Quelques essais d'ordres mentaux. — La monomanie
hypnotique. — Quatrième expérience à distance. — Un tour de force attribué à
Cagliostro par M. Dumas. — Une escapade nocturne. — Tentatives de lucidité. —
L'hypnoscope. — Attraction involontaire. — Transmission des sensations. —
Suggestion mentale à échéance. — Mes doutes. — Cinquième expérience à distance.
—• Succès complet. — Objet « magnétisé ». Une attaque d'hystérie. — Dernière
expérience. — Réflexions.
Au mois de novembre 1885, M. Paul Janet, de
l'Institut, a lu à la Société de psychologie physiologique une communication
desonneveu,M. Pierre Janet, professeur de philosophie au lycée du Havre : « Sur
quelques phénomènes de somnambulisme ». Ce titre, prudemment vague, cachait des
révélations toutà fait extraordinaires.
Il s'agissait d'une série d'essais, faits par MM. Gibertet Janet, et qui paraissaient prouver non
seulement la suggestion mentale en général, mais encore la suggestion mentale à
une distance de quelques kilomètres et à l'insu du sujet.
On comprend avec quel intérêt je suivis la lecture
de cette communication. Tout le monde du reste en faisait autant, non sans une
grande dose d'incrédulité. M. Janet s'abstenait de toute théorie; il ne racontait
que des faits — il fallait croire ou non. La communication, écoutée en silence,
fut passée d'abord sous silence, sauf quelques réserves, d'un caractère très
général, formulées par M. Charcot, notre président. Décidément, il n'y avait
pas lieu de discuter, — mais on pouvait vérifier les faits. Ayant pris cette
décision, je profitai d'une première occasion propice pour réaliser mon projet.
Il est vrai que j'avais déjà opéré plusieurs
expériences de suggestion mentale et que sur ce point je n'avais plus de doute;
il fallait bien se rendre à l'évidence. Mais les faits annoncés par MM. Janet
et Gibert présentaient un tout autre caractère. Ces messieurs n'ont accompli
aucune expérience du genre de celles que nous venons d'observer sur MmeD... éveillée, et sur Mme M...
endormie. Ils les ont essayées, mais sans succès; tandis qu'il ont réussi dans
des conditions plus extraordinaires, en faisant des suggestions mentales à
longue échéance et en endormant leur sujet à distance.
Voilà ce qui m'a paru fort. C'est ce dernier
phénomène que je voulais vérifier tout d'abord, reconnaissant sa valeur pour
toute une théorie de suggestion et pour le problème du magnétisme en général.
Il était évident qu'une pareille constatation serait la mort de la théorie
exclusive de l'hypnotisme contemporain, qui se vantait d'être le successeur
légitime du feu magnétisme animal, et qui désormais ne devrait occuper qu'une
place fort modeste, à côté de son prédécesseur. Au contraire, si MM. Gibert et Janet ont été dupes d'une
illusion quelconque, il conviendrait de revenir encore une fois sur ses pas,
pour voir si la suggestion proche elle-même, n'était due qu'à une exaltation,
pour le moment incompréhensible, de la perception, et non à une transmission
vraie de la pensée dans le sens strict du mot.
Le sujet de ses expériences, Mme B...,
était une brave femme de la campagne, une Bretonne, âgée d'une cinquantaine d'années, bien portante, honnête, fort
timide, intelligente, quoique sans aucune instruction (elle ne sait meme pas
écrire et épelleà peine quelques
lettres). Elle est d'une forte et robuste constitution ; elle a été hystérique
étant jeune, mais fut guérie par un magnétiseur inconnu. Depuis, ce n'est qu'en
somnambulisme que se manifestent quelques traces d'hystérie, sous l'influence
d'une contrariété. A l'état normal, l'hystérie a disparu, mais la sensibilité
hypnotique qui lui servait de base persista, comme d'habitude. MmeB... est seulement sujette (depuis son enfance) à
des accès de somnambulisme naturel pendant lesquels elle peut parler et décrire
les singulières hallucinations qu'elle éprouve. Ces accès sont d'ailleurs
devenus peu fréquents dans ce dernier temps. Elle a un mari et des enfants, qui
jouissent d'une bonne santé. Plusieurs médecins ont déjà, paraît-il, voulu
faire sur elle quelques expériences, mais elle a toujours refusé leurs
propositions. Ce n'est que sur la demande de M. Gibert qu'elle a consenti à
venir passer quelque temps au Havre. On l'endort très facilement ; il suffît
pour cela de lui tenir la main, en la serrant légèrement, pendant quelques
instants, avecl'intention de l'endormir. Autrement, rien ne se
produit. Après un temps plus ou moins long (2 à 5 minutes, suivant la
personne qui l'endort), le regard devient vague,les paupières sont agitées
de petits mouvements, souvent très rapides, jusqu'à ce que le globe oculaire se
cache sous la paupière. En même temps la poitrine se soulève avec effort; un
état de malaise évident semble envahir le sujet. Très souvent le corps est
agité de frissonnements fugaces; elle pousse un profond soupir et se renverse
en arrière plongée dans un sommeil profond.
Expérience hypnoscopique : anesthésie, contracture générale presque instantanée,
sommeil profond.
Le 21 août, j'arrive au Havre et je trouve MM.
Gibert
et Janet tellement convaincus de la réalité de
l'action à distance, qu'ils se prêtent volontiers aux minutieuses précautions
que je leur impose, pour me permettre de vérifier le phénomène.
MM. P. Myers, le D Myers, membres de la Society
for psychicalResearches, M. Marillier, delà Société depsychologie physiologique et moi, nous formons une
sorte de commission, et les détails de toutes les expériences sont réglés par
nous d'un commun accord.
Voici les précautions qui nous ont guidés dans les
essais :
1). L'heure exacte de l'action à distance est
tirée au sort.
2). Elle n'est communiquée à M. Gibert que
quelques minutes avant le terme, et aussitôt les membres de la commission se
rendent au pavillon.
3). Ni le sujet, ni aucun habitant du pavillon,
situé à près d'un kilomètre de distance, n'a connaissance de l'heure exacte, ni
même du genre de l'expérience qui doit avoir lieu.
4). Pour éviter la suggestion involontaire, ni nous
ni aucun de ces messieurs n'entrent dans le pavillon que pour vérifier le
sommeil.
Première expérience. — M, le Dr Gibert doit endormir la
sujet de son cabinet, rue Saint-Quentin, 51,et lui ordonner mentalement de
descendre dans la rue. Commencement de l'action 5 h. 50. Exécution probable
vers 6 h. 5.
A 6 h. juste, nous arrivons rue de la Ferme, 5, où
se trouve le pavillon, mais nous nous tenons à l'écart, de manière que personne
ne puisse se douter de notre présence.
Nous attendons un quart d'heure en vain ; le sujet
ne descend pas dans la rue. Par conséquent à ce point de vue l'expérience avait
échoué.
Nous entrons dans le pavillon, en sonnant à la
porte du jardin, et nous montons au premier, sans rencontrer personne.
Deux de nous descendent dans la cuisine, sous
prétexte de demander si M. Gibert n'est pas encore arrivé, et trouvent le sujet
assis, sans mouvement, mais éveillé. On passe dans une chambre du
premier où l'on s'entretient de l'expérience en la considérant comme manquée.
Quelques minutes après, le sujet, Mme B..., entre dans le salon,
situé en face de notre chambre, de l'autre côté de la maison, où nous la
trouvons étendue sur un fauteuil en léthargie. Il paraît que c'est
toujours le cas quand c'est M. Gibert qui l'endort. M. Gibert fait en ce moment
ses visites et ne peut pas venir nous rejoindre.
Le sujet répond aux questions de M. Janet, qui,
dans ces dernier temps, l'endormait plus souvent que M. Gibert.
Mme B... raconte en somnambulisme,
quevers6heures, elle se sentit mal à son aise et qu'elle allait
s'endormir. quand un coup de sonnette l'avait réveillée et qu'elle s'est sauvée
dans la cuisine;—qu'ensuite elle n'a pu résisterait sommeil et est montée au
salon.— C'est M. Gibert, qui m'a joué ce tour, ajouta-t-elle, vous me
tourmentez, je ne veux pas qu'on m'endorme sans me prévenir !..
Nous profilons du somnambulisme pour faire
quelques expériences, que le sujet interrompt tout le temps en disant: « Où
est-il, M. Gibert? où est-il? Il faut que j'aille le chercher! »> — Elle
essaye de nous échapper, pour descendre dans la rue. Nous l'arrêtons.
Après une heure, nous nous éloignons et M. Janet
la réveille. Elle ne se rappelle de rien, mais elle a mal à la tête, et le
soir, nous partons; elle est tout le temps inquiète, tombe d'elle-même en somnambulisme
et descend dans le jardin, en cherchant M. Gibert. On a de la peine à la
retenir, et on envoie chercher M. Gibert qui arrive et lu calme.
Malgré ces conditions défavorables, une nouvelle expérienceest décidée pour minuit15.
On était certain que Mme B... dormirait
alors de son sommeil naturel.
Deuxième expérience. — « Faire passer MmeB... à disdance de son sommeil naturel en somnambulisme, et
venir trouver M. Gibert, dans son cabinet rue Saint-Quentin. »
La réussite de cette expérience, de l'avis même de
ces messieurs, était peu probable. C'était du reste pour la première fois qu'on
essayait d'agir pendant le sommeil normal.
Aussi a-t-elle échoué. La somnambule n'est pas
descendue.
Ne voulant pas troubler la maison, nous n'y sommes
pas entré, pourvoir s'il y a quelques
traces d'action. En tout cas, il est certain que Mme B... n'a pas
bougé de sa chambre. La seule différence à signaler dans son attitude, par
rapport aux autres jours, fut celle-ci, qu'au lieu de se lever du grand matin,
comme d'habitude, elle avait dormi jusqu'à 10 heures passées, et qu'elle s'est
levée avec un mai de tête. Elle est descendue dans la cuisine et s'est mise à
travailler, mais son mal de tête ne la quittant pas, elle est remontée dans sa
chambre vers midi.
C'est alors qu'a eu lieu la troisième
expérienèe. — M. Gibert devait endormir MB...de
chez luià midi moins 10, en
exerçant l'action mentale pendant 10 minutes. MmeB... devait
s'endormir et rester dans le salon.
A midi 7, nous arrivons au pavillon sans sonner et
évitant tout bruit.
Mme B... est toujours dans sa chambre.
Pour ne pas l'influencer par notre présence, nous envoyons chez elle la
cuisinière, demander si elle va descendre pour déjeuner.
Mme B.,. se promène vivement clans su
chambre : « Je suis toute drôle, dit-elle àla cuisinière, je ne sais pas ce que j'ai.,, je tremble... mais je descendrai tout de
même. »
Elle ne descend que dix minutes après. Nous
l'observons de loin. Elle n'est pas endormie tout à fait, mais elle n'est pas
non plus dans son état normal. Elle paraît ne pas voir ce qui se passe autour
d'elle, et ne pas savoir ce qu'elle veut faire. Elle entre dans une chambre,
puis dans une autre, et une minute après tombe en léthargie. Mêmes
questions, mêmes réponses. « C'est toujours M. Gibert, qui m'a joué ce tour...
maisje vous ai fait attendre! (en riant)
j'ai eu le temps de mettre mes mains dans l'eau, ça m'a soutenue pendant
quelque temps... Mais où est M. Gibert? pourquoi ne vient-il pas ?... pourquoi
me tourmenter ainsi?... Il faut que j'aille le chercher... (en appuyant ses
deux mains sur son front) : non... il ne veut pas que j'aille le chercher !...
(avec chagrin)... Pourquoi ne veut-il pas que j'y aille?
On fait plusieurs expériences pendant lesquelles
je lui enlève son mal de tête.
Mme B... reconnaît toutes les personnes
présentes en touchant leur pouce, et plus spécialement en grattant légèrement
l'ongle de leur pouce. Impossible de lui arracher une explication de cette
manœuvre, qui lui parait toute naturelle. Elle ne nous dit même pas commen t
elle est arrivée à la trou ver. Toutce que je peux dire c'est que, par ce moyen, elle ressent
réellement les personnalités et l'état physique, quelquefois aussi l'état
mental des assistants. Après avoir touché mon pouce, elle déclare que j'aurais
beaucoup d'influence sur elle et que je pourrais la dominer facilement. « Je
n'oserais pas vous dire : non, par exemple !.. » — dit-elle, etc.
Depuis ce moment, elle paraît réellement sentir ma
présence et subit une sorte d'attraction de ma part. Voulant vérifier la
réalité de cette influence, je concentre ma pensée, en lui ordonnant de me donner la
main, et tout à coup je la vois tressaillir, elle est agitée, s'incline dans ma
direction et me tend la main. J'ai répété la môme expérience trois fois avec le
même succès, dans un. état plus ou mois rapproché du monoïdéisme. En agissant dans
l'état aïdéiqùe, l'effet fut nul, ou retardé et incomplet, elle s'agitait
mais n'accomplissait pas l'ordre mental.
En somnambuliste actif l'expérience réussissait quelquefois,
si j'avais la précaution de choisir un moment d'inaction. En agissant pendant
qu'elle causait vivement avec M. Janet ou une autre personne, ou bien quand
elle était absorbée dans ses propres pensées, je n'obtenais rien, absolument
rien. J'ai eu aussi l'occasion de remarquer qu'une concentration trop forte de
ma pensée nuisait plutôt au résultat de l'expérience, elle la bouleversait
trop, en produisant des spasmes et une tension générale, qui troublaient la
netteté de la transmission. Au contraire, une pensée formulée nettement, mais
pour ainsi dire en passant et sans une pression mentale spéciale, produisait
une action, toutes les fois que le sujet était accessible à ces influences
mystérieuses.
Voici deux expériences exécutées avec tension qui
n'ont pas réussi.
Je me tenais au fond de la chambre et caché
derrière M. Janet etj'ordonne à la somnambule
de se mettre à genoux. Une agitation forte se manifeste, elle semble me
chercher du regard, ses yeux s'ouvrent et restent ouverts sans intelligence. L'état
dans lequel elle se trouvait en ce moment était analogue à celui que provoque
M. Donato quand il se fait suivre par ses sujets. C'était par conséquent un
état de fascination — avec une différence notable cependant. L'état de
fascination est un état monoïdéique. Il est passif, éminemment passif, lorsque
vous tenez le sujet attaché à votre regard en manœuvrant avec lui comme il vous
plaît. Cet état est sensible aux influences visuelles, à l'imitation des
gestes, etc., lorsqu'il est calme. Si, au contraire, le sujet attiré par votre
regard vous suit, le calme disparaît, une sorte de fièvre s'empare de lui, sa
pensée est trop absorbée, trop tendue dans une seule direction pour permettre
l'action de nouvelles influences; il s'acharne à vous suivre, il éclate en
fureur aux moindres obstacles et alors il n'est capable que de suivre votre
regard avec une obstination aveugle.
Ce n'est plus la monoïdéie passive, c'est la
monoïdéie active, la monomanie hypnotique.
En agissant mentalement à distancé et sans être
bien vu du sujet, j'ai produit un état analogue, mais plus agité et moins
déterminé, moins fixe, la fixité du regard faisant défaut comme point d'appui
pour la tendance monomanedu sujet. 11 était par
conséquent bouleversé, agité, attiré, mais attiré indistinctement, et son état
mental qui ne demandait qu'à être dominé par une seule pensée, était en même
temps trop tendu pour la saisir. C'était une fièvre presque aïdéique,à cause de
la confusion des idées indistinctes.
Le sujet commença par un mouvement de soulèvement,
ensuite j'ai cru avoir remarqué en regardant, tête baissée, à travers les
doigts, qu'il se courbait pour se mettre à genoux; mais ce mouvement s'arrêta,
et Mme B... se redressa et se tint un moment debout. Alors j'ai
changé ma pensée en lui ordonnant de venir à moi pour se mettre ensuite à
genoux devant le fauteuil. Elle s'avança en chancelant vers le fauteuil. En ce
moment, je prononçai mentalement les paroles : « A genoux !... par terre 1... »
Cette dernière expression m'inquiéta et je la regrettai... « Elle peut tomber
par terre et se faire du mal » — medis-ai-je, et alors j'ai recommencé l'ordre mental
: A genoux!
En ce moment Mme B... s'affaissa et
tomba en arrière en léthargie dans les bras de M. Janet.
Une autre expérience, suggérée par M. Fr. Myers, a
également échoué. La somnambule devait prendre dans ses mains un coussin placé
à sa gauche sur le canapé.
L'expérience durait longtemps, car les états
différents du sujet se succédaient rapidement, coupés par des soupirs. Par
moment, il n'y avait aucune action; par moments, l'agitation monomane fiévreuse
empêcha la netteté de la transmission. MmeB... tendait ses bras dans la direction du coussin, mais
ne le prit pas. Enfin elle se leva, s'approcha du coin du canapé où se trouvait
le coussin, sans y faire attention, et se mit à genoux— en exécutant
ainsi l'ordre qu'elle n'avait pas exécuté la veilleetauquel je n'avais pas
pensé.
Mais je dois ajouter, qu'ici encore la perception
mentale retardée du premier ordre, n'est pas certaine; car, considérant la
première expérience comme manquée, je dis à ces messieurs que j'avais
choisi exprès cette injonction plutôt qu'une autre, parce* qu'elle n'avait pas
réussi nettement avec mon ancien sujet. La somnambule était en ce moment en
aïdéie léthargique et ne pouvait pas nous entendre, mais je crois qu'il ne faut
jamais se fier à cette surdité hypnotique, qui, tout en étant absolue au point
de vue des réflexes, peut cependant ne pas supprimer une audition latente,
inconsciente, qui se manifeste quelquefois dans un état subséquent. Je crois
même pouvoir dire, que cette négligence, habituelle aux expérimentateurs,
favorise énormément l'inexactitude des observations.
Enfin une troisième
expérience : donner la main droite, tandis que je me trouvais à gauche du
sujet, n'a réussi qu'en partie. Il y avait un mouvement du bras droit dans ma
direction, mais la main n'a pas été donnée.
II est à remarquer que toutes ces expériences ont été faites
par moi, sans que je touche le sujet, qui n'a Jamais été magnétisé par moi. En ce moment, il
était
sous l'influence de M. Gibert (absent) et de M.
Janet qui le réveilla finalement, non sans peine.
Quatrième expérience. — A cause de la fatigue
du sujet, il a été presque décidé de suspendre les expériences jusqu'à demain;
mais n'étant pas satisfait des trois premières, j'insiste auprès de M. Gibert
pour une répétition immédiate du deuxième essai qui avait échoué. (Expérience
de Cagliostro : endormir le sujet de loin et le faire venir à travers la
ville.)
Il était huit heures et demie du soir. M. Gibert
consent. On tire l'heure exacte au sort. L'action mentale devait commencer à 9
h. moins 5 et durer jusqu'à 9 h. 10. En ce moment, il n'y avait personne au
pavillon sauf MmeB... et la cuisinière, qui ne s'attendaient à aucune tentative de notre
part. Personne n'est allé au pavillon. Profitant de cette absence, les deux
femmes sont entrées dans le salon et s'amusaient à «jouer du piano ».
Nous arrivons dans les environs du pavillon à 9 h.
passées. Silence.
La rue est déserte. Sans faire le moindre bruit,
nous nous divisons en deux parties pour surveiller la maison à distance.
A 9 h. 25, je vois une ombre apparaître à la porte
du jardin. C'était elle. Je m'enfonce dans un coin pour entendre sans être
remarqué.
Mais je n'entends plus rien : la somnambule, après
être restée une minute à la porte, c'était retirée dans le jardin. (A ce
moment, M. Gibert n'agissait plus; à force de concentrer sa pensée il a eu une
sorte de syncope ou d'assoupissement, qui dura jusqu'à 9 h. 35.)
A 9 h. 30, la somnambule reparait de nouveau sur
le seuil de la porte et, cette fois-ci, elle se précipite sans hésiter dans la
rue, avec l'empressement d'une personne qui est en retard et qui doit
absolument atteindre son but. Ces messieurs, qui se trouvaient sur sa route,
n'ont
pas eu le temps de nous prévenir, M. le Dr
Myers et moi; mais ayant entendu des pas précipités nous nous mîmes à suivre la
somnambule, qui ne voyait rien autour d'elle, ou au moins ne nous a pas
reconnus.
Arrivée, rue du Bard, elle commença à chanceler,
s'arrêta un moment et fallit tomber.
Tout à coup elle reprend vivement sa marche. Il
était 9 h. 35. (En ce moment M. Gibert, revenu à lui, recommença l'action.) La
somnambule marchait vite sans s'inquiéter de l'entourage.
En dix minutes nous étions tout près de la maison
de M. Gibert, lorsque celui-ci, croyant l'expérience manquée et étonné de ne
pas nous voir de retour, sort à notre rencontre et se croise avec la
somnambule, qui garde toujours les yeux fermés.
Elle ne le reconnaît pas. Absorbée dans sa
monomanie hypnotique, elle se précipite dans l'escalier, suivie par nous tous. M.
Gibert voulut entrer dans son cabinet, mais je le prends par la main et je
le mène dans une chambre opposée à la sienne.
La somnambule, très agitée, le cherche partout,
elle se heurte contre nous, ne sentant rien ; elle entre dans le cabinet, tâte
les meubles en répétant d'un ton désolé : « Où est-il?... Où est-il M. Gibert?
»
Pendant ce temps, le magné tiseurr este assis et
courbé, sans faire le moindre mouvement. Elle entre dans la chambre, elle le
touche presque en passant, mais son excitation lui empêche de le reconnaître.
Elle s'élance encore une fois dans d'autres chambres. C'est alors que M. Gibert
a eu l'idée de l'attirer mentalement, et, à la suite de cette volonté, ou par
une simple coïncidence, elle revient sur ses pas et l'attrape par les mains.
A ce moment, une joie folle s'empare d'elle. Elle
saute sur le canapé comme une enfant et frappe des mains, en criant : « Vous
voilà ! vous voilà enfin ! Ah! comme je suis contente ! »
Alors, elle nous raconte ses impressions. Elles
étaient toutes les deux, Mme B... et la cuisinière, à s'amuser dans
le salon; elles jouaient et chantaient, profitant de l'absence de madame. Puis,
vers neuf heures — il était, dit-elle, neuf heures moins deux ou
troisminutes (*),—étant assise sur le
canapé, je me suis sentie envahie par le sommeil... « C'est vous (s'adressant à M.
Gibert) qui m'avez faitça. Je savais que ces
messieurs attendaient dans la rue... eh bien! qu'ils attendent, me suis-je
dit... j'en ai assez de ces bêtises!.. maisjen'ai pas pu résister
longtemps et j'ai couru comme une folle ! ! »
(*)
Tandis que, d'après la cuisinière, la pendule du salon marquait en ce
moment 9 h. moins 15.
Elle pouvait dire les rues qu'elles a parcourues,
mais « elle n'a rencontré personne ».
Cette soirée fut fort intéressante. Après avoir
joui une bonne demi-heure de la présence de « son cher M. Gibert » et tâté le
pouce de M. Jànet, qu'elle « aime bien aussi », elle dit tout à coup :
— Et
ce monsieur... l'autre monsieur... comment l'appellez-vous ? où est-il ?
Elle tend la main dans ma direction en tâtant
l'air. Je lui donne la main. Elle examine mon pouce d'après sa méthode, me
reconnaît (*) avec satisfaction, mais continue
son examen.
(*)
C'est-à-dire reconnaît que je suis le même, dont elle a vanté la force.
— Comment vous appelez-vous donc? Monsieur...
Oko... Goro... je nesaispas...
Je répète mentalement mon nom, mais elle n'arrive
pas à l'énoncer.
— Vous êtes... vous n'êtes pas Anglais (le premier
jour, elle m'avait pris pour M. F. Myers, preuve qu'elle ne voyait pas
les personnes). Vous êtes de Paris... mais vous n'êtes pas Français, vous êtes
seulement venu pour
la France... vous êtes de... comment appellez-vous
votre pays? Bre... non... Po... Pologne, n'est-ce pas? — Vous endormez
beaucoup, beaucoup de monde... Pourquoi? — Je ne veux pas que vous endormiez
tant de monde.!... Attendez... Qu'est-ce que vous faites à Paris?.. (Elle
appuie ses doigts sur son front)... une l'a brique, vous faites des ape...
apa... comment appellez-vous ça... des appareils, n'est-ce pas?
— A
quoi servent ces appareils, demande M. Gibert. Je pense aux téléphones, mais
c'est l'hypnoscope qui
lui vient dans l'esprit. (Elle l'avait vu entre
mes mains, tandis qu'elle n'a pas vu le téléphone.)
— Gela sert à faire comme cela. (Elle imite la
contracture générale — réminiscence de l'expérience d'hier.)
On passe à d'autres expériences, mais la
somnambule est toujours distraite et s'occupe de moi. J'ai beau me taire,
m'éloigner, me cacher, elle paraît toujours attirée vers moi et veut me
chercher. Elle se fâche contre M. Janet, en disant qu'il lui défend (mentalement)
de s'occuper de moi.
Voyant cette étrange influence, M. Gibert me
propose de le remplacer. Il croit que je pourrais obtenir sur elle des effets
encore plus marqués. Mais je n'accepte pas. — C'est plutôt une sympathie,
dis-je, une passion somnambulique, comme on en voit quelquefois, qu'une
influence réellement plus forte. Je ne connais pas suffisamment le sujet, et
puis, dans des expériences délicates, il n'est pas bon de mélanger les
influences. Je compte plus sur votre habitude du sujet que sur mon pouvoir
personnel. Enfin, puisqu'il s'agit de faits, que je n'ai pas encore constatés
moi-même, et que je cherche à étudier, j'aime mieux conserver mon indépendance
d'observateur.
En conséquence, M. Gibert est prié de continuer
les expériences et spécialement d'essayer la transmission des sensations,
Pour que l'attraction que ma présence paraît
exercer sur MmeB... ne devienne pas une gêne, je prie M. Janet de
lui suggérer l'idée de mon départ.
— M.
Ochorowicz est parti, il ne reviendra plus. Je vous défends de penser à lui 1
Cet ordre, répété plusieurs fois, vu l'opposition
du sujet, nous assure la tranquillité pendant une heure à peu près. Durant ce temps, elle
n'a plus parlé de moi et
j'ai pu rester tout près d'elle pour contrôler les expérienees.
Il a fallu choisir le moment propice pour la
transmission des sensations, car ce phénomène-là, aussi bien que la suggestion mentale en
général, ne réussit que dans un état intermédiaire entre la léthargie aidéique et le monoïdéisme déclaré. J'étais content de
pouvoir vérifier sur ce sujet remarquable, les mêmes conditions
psychologiques du phénomène, que j'ai été le premier à formuler devant la Société de
psychologie physiologique, le 25 janvier 1886, en me basant sur une étude détaillée des phénomènes
présentés par Mme M...
La vérification de l'état, nécessaire à la
transmission a été faite de la manière suivante :
M. Gibert buvait lentement un verre d'eau à côté
de Mme B...
Aussitôt, celle-ci manifesta des mouvements de déglutition.
Après cet essai préparatoire, M. Gibert, suivi de
M. Marillier, se rend dans une pièce éloignée. Sur le seuil de la chambre, je
souffle à l'oreille de M. Marillier : — Pincez la main droite.
Deux minutes après, Mme B... manifeste
une forte douleur visible. Ses deux mains, mais surtout la main droite, s'agite
vivement. - « Non, disait-elle, ne faites pas cela... méchant !... »
Une seconde expérience fut indiquée par écrit :
— Piquez le milieu du front.
Agitation générale, moins
forte dans les bras.
somnambule porte les mains vers Je front en se
plaignant du mal qu'on lui fait, et en répétant continuellement : « Méchant!...
ne faites pas cela... méchant!...»
Son agitation persiste encore une minute, après le
retour de ces messieurs.
On procède à une dernière expérience, que j'ai vue
pour la première fois. Il s'agissait de commander mentalement une action qui ne
devait être exécutée que le lendemain matin. A onze heures sonnée (cet ordre a
été indiqué par M. F. Myers par écrit) Mme B... devait passer
au salon, prendre un album de photographies qui se trouvait sur la table, et
l'ouvrir en examinant les portraits.
Pour faire cette communication mentale, M. Gibert
a pris les mains de MmeB... et appuya son front sur le sien. J'étais
tout près d'eux; il n'a fait aucun mouvement des lèvres. Il a seulement attiré
l'attention du sujet en disant :
— Ecoute bien, Léonie 1
Au moment de la transmission, le visage de Mme
B... a pris une expressionparticulière ; on dirait
qu'elle écoute avec toute la force de son attention. Mais, en même temps, il
fût évident qu'il ne s'agissait pas pour elle des sensations auditives, parce
que, tout en conservant cette expression, elle commença à s'agiter, à se tordre
dans des convulsions bruyantes. C'était une vraie attaque d'hystéro-épilepsie,
avec grincement des dents, mouvements cloniques et contractures. Après deux
minutes à peine, la communication était terminée et MmeB... se
tranquillisa peu à peu, ne manifestant aucune connaissance de ce qui venait de
se passer. Ces messieurs m'ont assuré même qu'elle ne saurait dire ce qu'on a
exigé d'elle, et que les commandements transmis de cette façon pour être
exécutés dans le sommeil même, n'ont jamais réussi. Il paraît
donc que c'est là une transmission par excellence inconsciente, et que
l'inconscient du sujet a
besoin d'un certain temps pour cristalliser, pour
ainsi dire, les impressions reçues et exciter les muscles correspondants.
Ce phénomène n'est pas isolé en psychologie. Il
arrive que, restant couché, l'idée nous vient de nous lever, mais elle n'a pas
assez de force pour vaincre notre paresse. Cette idée revient encore une fois
ou deux, sans résultat. Puis, quand notre pensée est occupée à toute autre
chose, nous nous sentons soulevés subitement, comme par une force étrangère, et
on se lève d'un bond sans avoir formulé sa volonté.
Egalement pour le réveil à heure fixe. Je dois
prendre le train de grand matin. Je sais qu'on me réveillera à temps, par
conséquent, ma conscience peut dormir tranquillement. Mais l'inconscient a reçu
la communication de cette décision sans que le Moi ait compté sur lui. Et il
veille. Il veille si bien, il calcule si bien le temps, qu'à l'approche de
l'heure fixée, il nous secoue et appelle le Moi à la conscience.
Le lendemain malin, à 11 heures moins 5
minutes,
M. Marillier et moi nous étions dans le jardin. Onze heures sonnent et
nous voyons Mme B... descendre l'escalier de sa chambre. Elle entre
dans le salon en cherchant quelque chose. Elle touche plusieurs objets sans les
prendre dans la main. Elle ouvre le placart et le referme. M. Janet arrive et lui dit bonjour ;
elle lui
répond, puis continue sa besogne indéterminée en se promenant dans le salon. M. Janet
vient nous rejoindre et nous propose de l'endormir à distance, croyant l'expérience
manquée. Je m'y oppose, en disant que MmeB... n'étant pas tout à fait dans son état normal,
pourrait bien s'endormir d'elle-même, et que, du reste, il faut encore attendre pour voir ce
qu'elle va faire. Et on a bien reconnu que j'avais raison, parce que,
quelques minutes après, à H
h. 30, Mme B... prend un album, puis un autre, l'ouvre,
s'assied sur le canapé et, visiblement tranquillisée, commence à feuilleter les
photographies. D'après ce qu'elle nous adit
ensuite, elle cherchait la photographie de M. Gibert. — Pourquoi ? — « Parce
que cela me fait plaisir de le voir. » — (On a retiré cette photographie, après
avoir appris qu'elle s'est endormie une fois spontanément, en la contemplant.)
Nous arrivons dans le salon et nous trouvons MmeB...
toujours occupée à feuilleter son album, mais en somnambulisme actif. Elle
ne dit plus que c'est M. Gibert qui l'avait endormie, elle ne sait même pas
qu'elle dort.
Naturellement, on profite de l'occasion pour faire
quelques expériences. Elle touche de nouveau les pouces des assistants, et les
reconnaît facilement.
M. Janet lui demande de continuer sa révélation
sur moi. Elle répète ses propos de l'autre jour :
— Il
a beaucoup... je ne sais pas comment dire... enfin il a ce qu'il faut pour
endormir.
— Beaucoup de volonté ? demande M. Janet.
— Oh! oui! une volonté... maisjenesais pas comment l'appeler... il pense bien.. Quand on
veut m'endormir, il faut penser bien... autrement, ça me tourmente... on veut
m'endormir et on pense à autre chose, ça m'agace... Il a... je ne sais pas...
mais je n'oserais pas lui dire, non par exemple... oh là! Il me ferait
passer... il me ferait passer dans la mer...
— Ainsi, vous voulez nous quitter, M. Gibert et
moi?
— Non, vous êtes miens.
— Oublie-le alors !
— Je ne veux pas I
Mais enfin elle cède, et nous pouvons passer aux
expériences.
J'ai oublié de dire, qu'après la séance chez M.
Gibert, elle a été reconduite chez elle en voiture et réveillée en arrivant, de
sorte qu'elle n'a conservé aucun souvenir de sa pérégrination nocturne. Pondant
le trajet, elle dit à ces messieurs que j'avais quelque chose dans la
poche
gui l'attirait (c'était l'hypnoscope).
Voulant vérifier le fait j'ai passé l'aimant à M. le Dr Myers, qui,
d'après la somnambule, n'avait aucune influence sur elle. Il le mit dans sa
poche, tandis que de l'autre côté, M. P. Myers, également indifférent pour Mme
B..., tenait un autre aimant.
Presque immédiatement, MmeB... étendit
les bras, attirée dans les deux
sens opposés. Cette attraction cessa dans l'état de somnambulisme actif, puis reparut de nouveau dans une des
phases de la léthargie que je ne saurais préciser.
Mais peu à peu l'ordre de m'oublier s'effaca et Mme
B... manifeste de nouveau une attraction vers moi, malgré l'absence de
l'hypnoscope dans ma poche. Elle s'est levée deux fois, et a voulu me suivre,
tout en subissant à proximité de ces messieurs l'attraction de deux aimants
cachés. Je suis sorti dans le jardin, pour ne pas gêner l'expérience — et M.
Janet fut obligé de renouveler l'ordre de l'oubli.
Enfin, vers les 2 heures, nous quittons la
chambre, et
M. Janet réveille la somnambule.
Une fois dans la rue, j'arrête ces messieurs pour
leur
dire ce qui suit :
— Vous savez que je suis venu au Havre
principalement pour vérifier le fait, inconnu pour moi jusqu'alors, du somnambulisme
à distance. Or, les expériences que nous avons faites ne m'ont pas
convaincu. Elles sont acceptables au point de vue de l'action à distance, mais
elles peuvent s'expliquer aussi par des suggestions involontaires. Dans le
premier essai, Mme B... ne s'est endormie qu'après nous avoir vu
arriver. Le deuxième a manqué complètement — il est vrai qu'il a été fait dans
des conditions exceptionnellement difficiles, mais en tout cas il ne prouve
rien. Le troisième paraît concluant : la somnambule est venue endormie, à
travers la ville. Mais, il y a là un doute sérieux pour moi. M. Gibert a
commencé l'action à 9 h. moins 5. tandis que, d'après la cuisinière,
Mme B... parut dormir déjà à 9 h. moins
15. j'ai vérifié que ma montre concorde avec la pendule du salon, et celle de
M. Gibert est réglée d'après la mienne. Par conséquent, il est permis de
supposer que Mme B.,. s'est endormie d'elle-même quelques minutes
avant le commencement de l'action de M, Gibert. Elle est venue ensuite, il est vrai, mais je l'ai vue à la
porte du jardin, et il se peut qu'elle
ait aperçu l'un de nous et que cette circonstance lui ail suggéré l'idée
de sortir quelques minutes après. En résumé, si on refuse le témoignage
de la somnambule elle-même, certains doutes sont permis. Pour
être absolument convaincu, je demande à M. Janet s'il veut bien endormir
MmeB... à l'instant même?
Les conditions sont aussi nettes que possible. J'observais Mme
B... de loin, et je suis parfaitement
convaincu qu'elle est dans son état normal, sans aucune tendance au
somnambulisme spontané. Personne ne s'attend en ce moment à une expérience
quelconque. Voulez-vous bien faire l'essai?
C'était impitoyable de ma part, car nous étions
tous fatigués et affamés; — mais je ne voulais pas partir sans avoir la
conscience nette, et sans pouvoir confirmer le rapport que M. Marillier devait
faire à la Société de psychologie physiologique. M. Janet me répond qu'il n'a
jamais essayé d'agir en pleine rue,
qu'il lui serait impossible de concentrer suffisamment sa pensée, et
qu'en général il préférait que ce fût M. Gibert qui fit l'expérience —mais
enfin il consent, si on lui permet d'agir de chez lui, c'est-à-dire à une
distance beaucoup plus considérable, mais où il aura la tranquillité
nécessaire. J'accepte ces conditions, et on décide d'aller d'abord déjeuner
ensemble, de choisir l'heure exacte et puis de tenter l'expérience.
Voici comment tout fut réglé. Je priai M.
Marillier de se rendre au pavillon poursurveiller
MmeB... Il n'agissaitpas sur elle, par
conséquent sa présence ne pouvait rien troubler; il était un habitué de la maison, par
conséquent sa présence ne pouvait éveiller aucun soupçon ; il ne connaissait
pas l'heure exacte de l'expérience, par conséquent il ne pouvait pas
influencer le sujet par son attitude, au moment donné. L'heure exacte, tirée au
sort après le départ de M. Marillier, fut 4 h. 30. —Nous avons encore
une bonne heure devant nous, mais je ne vous lâcherai plus, dis-je en riant à M.
Janet.
Nous sommes allés ensemble prendre le café,
ensuite faire une promenade au bord de la mer, enfin nous nous rendîmes au
domicile de M. Janet, allée Robert, 3. Pendant tout ce temps, je causais
vivement avec lui, pour l'empêcher de penser à Mme B... et pour ne
pas avoir d'excuses, si, par hasard, Mme B... s'endormait avant l'heure.
A 4 h. 29, je me retire dans le petit jardin de sa
maison, pour lui laisser entière liberté d'action.
Il s'asseoit dans son fauteuil, la tête dans ses
mains et concentre toute sa volonté pour ordonner à Mme B...,
éloignée d'un kilomètre environ, de tomber en somnambulisme.
Cette action mentale dura dix-huit minutes.
A 4 h. 48, j'entre dans le cabinet de M. Janet;
celui-ci prend son chapeau, et nous partons pour rejoindre M. M.Myerset pour se rendre au pavillon. Mais, avant d'y entrer, je
prie M. le Dr Myers de monter seul et d'amener M. Marillier.
Ce dernier arrive et déclare n'avoir rien vu. «
Tout ce que je peux certifier, dit-il, c'est que depuis mon arrivée, personne n'est
venu dans le pavillon. Quant à Mme B... elle est probablement
occupée à coudre dans le salon, mais je n'y suis pas entré de peur de réveiller
ses soupçons. » Avant d'entrer, je prie M. Janet de me laisser la direction des
questions à adresser àMme B.., dans
le cas où on la trouverait endormie.
Enfin, nous entrons sans sonner, le plus doucement
possible, et, parla porte entrouverte du salon, nous remarquons Mme
B... occupée à coudre, mais en somnambulisme actif.
Elle ne nous entend pas — elle répond seulement
aux questions de M. Janet.
— Eh
bien! vous me tourmentez de nouveau !..Ai-je l'air bêle? C'est vous qui m'avez
fait ce tour-là,
— C'est peut-être M. Gibert.
—
C'est pas du tout M. Gibert, c'est vous.
— A quelle heure vous êtes-vous endormie ?
— Il était juste quatre heures et demie.
— Avez-vous regardé la montre?
— Est-ce que j'ai besoin de regarder la montre?...
puisque je vous dis qu'il était quatre heures et demie !
Je compare la montre deMme B... avec la mienne. Elle retarde
de 3' 30" ; par conséquent, en admettant l'exactitude du dire de la
somnambule, l'effet a été produit à distance environ quatre minutes après le
commencement de l'action.
— Racontez-nous ce que vous avez fait depuis notre
départ.
Elle raconte alors qu'elle est descendue d'abord
dans la cuisine pour déjeuner, qu'elle a causé un peu avec la cuisinière et
qu'elle est remontée ensuite au premier pour s'habiller; qu'enfin elle s'est
mise à coudre et tout à coup elle se sentit paralysée, de sorte que, quand on a
sonné (l'entrée de M. Myers), elle n'a pas pu se lever.
Elle ne parle plus de M. Gibert, comme toutes les fois
précédentes.
Un autre symptôme à noter, c'est que, d'après ces
messieurs, quand c'est M. Gibert qui l'endort à distance on la trouve toujours en
léthargie — quand c'est M. Janet lui-même, elle tombe dans un état somnambulique
moins profond.
La cuisinière confirme la narration de la
somnambule,
M. Janet m'interpelle en ces termes :
— Eh
bien! enfin, êtes-vous content ?
—
Oui, cette fois-ci, l'expérience est nette. Je ne regrette qu'une chose
: c'est que M. Marillier n'ait pu rien voir.
On passe aux expériences.
Dès le commencement dé nos séances, elle manifesta
une certaine répulsion vis-à-vis de M. Marillier, une répulsion toute physique
pour les attouchements; du reste, elle cause avec lui sans aucun signe
d'antipathie. Nous en demandons le motif. Elle examine son pouce et lâche la
main.
— Il me fait mal, dit-elle, oh non pas à moi...
mais... ça ne vous regarde pas !
M. Janet insiste. Elle reprend encore une fois le
pouce de M. Marillier, lui touche la poitrine, puis touche la sienne avec une
expression pénible, puis reprend :
— Je ne veux pas... ça ne vous regarde pas.
Tout ce qu'on peut tirer d'elle, c'est qu'il est
malade.
M. Marillier méprend à part et avoue qu'il a une maladie de cœur, et
qu'il en a souffert beaucoup il y a à peine quelques jours; — fait mentionné
par lui dans son étude sur les hallucinations.
Avec sa vivacité habituelle, mais qui ne lui est
propre qu'à l'état de somnambulisme actif, elle passe à d'autres questions,
s'amuse comme une enfant, touche les mains des assistants, toujours delà même manière et toujours les yeux fermés.
Lorsqu'elle est en train de causer vivement avec
M. Janet, j'essayai l'action mentale. Elle est nulle. Il y avait
en ce moment une hyperesthésie de l'odorat, car l'approche d'un porte-cigarette
à un demi-mètre de distance la fait tousser et souffrir.
Gomme elle manifestait une si vive
impressionnabilité vis-à-vis de moi, et comme elle me croyait parti, je voulus
vérifier si elle reconnaîtrait un objet m'appartenant. Je retire ma cravate et, par l'intermédiaire
de M. Marillier, je la passe en cachette à M. Janet. Celui-ci occupé pour le
moment à d'autres questions, met la cravate sur la table. Quelques secondes
après, la somnambule se lève d'elle-même, prend la cravate, va tout droit vers
moi, laisse tomber la cravate sur mes genoux et, toujours avec un air
d'automate, retourne à sa place. Etait-ce une action de ma pensée? En tout cas,
Mme B... ne m'a pas reconnu ; elle a seulement exécuté ma pensée qui
n'avait pas été formulée comme ordre mental, et elle l'avait exécutée machinalement, comme si elle ne
savait même pas ce qu'elle faisait. Mais l'absence à mon cou de cravate pouvait être remarquée par
la somnambule, malgré sa cécité
apparente. J'ai donc décidé
de refaire la même expérience avec un autre objet, et, dans ce but, j'ai choisi
un petit ruban noir que personne n'avait vu sur moi et je le remis également
par l'intermédiaire d'une tierce personne et sans prononcer aucune parole à M.
Janet. Ce dernier le tenait dans son poing fermé; tout à coup la somnambule lui
ouvre la main, prend le ruban, et à peine l'eût-elle touché, qu'elle se mit à
sauter de joie comme une enfant: — Il est là 1 il est là ! il n'est pas parti
!.. Puis elle demande un morceau de papier, qu'on lui donne; elle y enveloppe
le ruban et tend la main dans ma direction pour mele passer.
Je ne bouge pas; elle s'impatiente. M. Janet
essaye de lui soustraire le petit paquet, son irritation augmente ; je prends
un chapeau à larges bords, derrière lequel je cache la main de M. Janet et la
mienne. Au moment où le petit paquet touche la mienne, MmeB. sourit et cherche à me le remettre; dès qu'elle
trouve la main de M. Janet, elle le retire et manifeste de la colère. Après
plusieurs expériences semblables, son agitation augmente et elle tombe dans une
vraie attaque hystérique, que M. Janet s'empresse de calmer en appuyant son
front contre le
sien. (Il paraît que la pression ovarienne n'a pas
cette influence sur MmeB..., qui du reste, je le répète, ne présente
aucun signe ni symptôme d'hystérie à son état normal).
Pour élucider la question des objets, je propose à
M. Janet de prendre trois feuilles de papier égales, touchées et marquées par
trois personnes différentes. On les prépare et on essaye de les remettre à Mme
B... Mais celle-ci s'y oppose avec obstination, se débat et ne veut à aucun
prix toucher les trois feuilles. Elle les époussette avec son mouchoir, et ne
se tranquillise que lorsqu'elle les voit par terre. Puis elle jette le mouchoir
môme sur le canapéet tressaille en le
touchant par hasard. Lorsqu'on lui place les trois feuilles de force sur ses
genoux, elle se débat, se jette en arrière et tombe en léthargie.
On a dû, par conséquent, renoncer à cette
expérience.
J'étais obligé de repartir pour Paris, mais une
dernière expérience du sommeil à distance a eu encore lieu, sous la direction
de M. Myers. M. Pierre Janet m'en a communiqué les détails suivants :
« ... La journée du samedi, après votre départ,
n'a été réellement intéressante que par une expérience de somnambulisme
provoqué à distance, exactement dans les mêmes conditions que la veille. MM.
Myers m'ont fait déjeuner avec eux, puis ils m'ont brusquement demandé
d'endormir Léonie à l'heure qui leur a convenu. Il était un peu moins de trois
heures. J'y ai pensé un peu moins longtemps que la veille, environ 10 minutes,
et nous nous sommes rendus immédiatement au pavillon, sans attendre. Léonie
dormait sur son ouvrage, comme la veille; elle avait été endormie à peu
près vers3 h. 5. Tout ce que l'on sait de
précis, c'est qu'elle venait de monter à son travail à peine depuis un quart
d'heure
(2 h. trois quarts). II faut aussi noter que
personne ne l'avait endormie depuis la veille et que je ne l'avais pas vue le
matin.
<< Léonie a de suite dit que
c'était moi qui l'avait endormie vers trois heures. Il semble — c'est du moins
l'opinion de M. Myers, qu'elle ait eu à ce moment une hallucination ; elle dit toujours qu'elle m'a vu l'endormir (*).
(*) Une hallucination veridique,
d'après la classification de M. Myers.
« Nous n'avons guère fait pendant le sommeil, que
de répéter ce que vous avez déjà vu... Le sommeil a été troublé par un orage
qui adonné à Léonie des crises
très fortes, que je n'avais pas encore vues.
« MM. Myers sont partis samedi soir. J'ai encore
endormi le sujet dimanche matin, mais seul et en continuant mes recherches...
« Dès que je verrai Léonie dans son second état,
qui pour nous est le vrai, je lui transmettrai vos compliments...
« Recevez, etc.
« Le Havre, le 4 mai 1886.
« P. Janet.
»
Je quittai le Havre avec une profonde émotion.
J'avais enfin vu le phénomène extraordinaire de l'action à distance, qui
bouleverse toutes les opinions actuellement admises. J'évoquai mes souvenirs,
je questionnai mes notes, cent fois de suite, pour bien m'assurer de la réalité
de ce que je venais de voir. J'examinais les faits au point de vue d'un
scepticisme absolu et d'un simple hasard, puis au point de vue des
magnétiseurs, puis à la lumière de la théorie suggestive, d'autres théories
intermédiaires possibles ou fantaisistes — et j'ai abouti à cette conclusion,
qu'en éliminant les trois premières expériences qui sont restées incertaines,
la quatrième
tient bien debout et ne peut pas être expliquée
sans une liaison causale entre un acte de volonté et un effet produit à
distance. Mais, comme je l'ai déjà dit, dans ce genre de questions il faut
expérimenter soi-même; il faut avoir provoqué soi-même, et à plusieurs
reprises, le phénomène en question, sur une personne et dans un milieu que l'on
connaisse bien, pour pouvoir se prononcer définitivement. Or, par rapport à
l'action à distance, je n'étais qu'un observateur passif, et je dois par
conséquent faire mes réserves à ce sujet. J'ai bien constaté la suggestion
mentale de près, mais j'ai seulement vu une seule expérience à distance
qui me paraît rigoureuse.
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