CHAPITRE II LA SUGGESTION MENTALE PROBABLE
Correspondance avec le Dr Baréty. — Les
hallucinations et les illusions suggérées mentalement. — La recherche ,des
objets cachés, sans contact. — Paralysie à distance. — Mes doutes.— Un
phénomène nouveau.— Une expérience incompréhensible. — Un sillage dans
l'air.—Les couleurs.-Les études de M. Richet.
— La suggestion mentale chez les individus non
hypnotisables.
— Le calcul de probabilité. - Réflexions. — La
suggestion chez les individus hypnotisables, à l'état de veille. — M D... —
Objets pensés et objets devinés. — Réflexions. — Tricherie inconsciente. —
Nouvelles expériences. — Croire ou non?
Telles étaient mes appréciations et mes doutes,
lorsque, au mois de mars 1884, je reçus de Nice une lettre d'un médecin bien
connu, où se trouvait le passage suivant :
« ... On m'a présenté aujourd'hui même un jeune
homme de vingt-quatre ans, intelligent et instruit, désireux de servir la
science, et chez lequel on peut déterminer des phénomènes suggestifs par la
parole et la pensée, à l'état de veille.
« Il est noctambule depuis son enfance ; sa mère,
son grand-père maternel et son oncle le sont aussi ou l'étaient.
« J'ai pu faire avec lui quelques expériences.
J'ai imaginé de voir un oiseau qui volait en tous les sens dans une chambre, — je
Vax touché, et il a vu l'oiseau volant en différents sens...» (Suit une
expérience de
changement des couleurs par suggestion verbale,
qui ne nous intéresse pas.)
« Il paraît sentir un peu plus vivement par toute
la moitié gauche du corps. »
« Je dois revoir ce sujet qui est certainement
très remarquable... »
« A. Baréty.
»
Les détails de l'expérience n'étant pas bien
précisés, j'avais le droit de croire que les questions de
l'expérimentateur et son attitude, ont pu suggérerai! sujet
l'hallucination voulue. En vérité, il suffit de jeter un coup d'œil autour du
plafond et de demander au sujet s'il ne voit pas quelque chose en l'air, pour
lui suggérer l'idée d'un oiseau volant. Encore est-il probable qu'en insistant
sur les détails de la vision, on aurait découvert que l'oiseau vu par le sujet,
ne ressemble pas du tout à celui de l'expérimentateur.
Quelques semaines après, je reçus une seconde
lettre plus détaillée :
«... Depuis ma dernière lettre, j'ai revu le sujet
dont je vous ai parlé, qui est entre les mains d'un magnétiseur, avec lequel il
est venu chez moi...
« J'ai sur mon bureau deux statuettes, l'une en
bronze, l'autre en ivoire, je les ai placées l'une à côté de l'autre à la
distance de 8 à 10 centimètres, et droites. J'ai dit alors au sujet : «
Regardez ces deux statuettes, quelleestleurcouleur?»Ilarépondu: «L'une estblanche (celle de droite) et l'autre est foncée. »
— Alors, posant ma main gauche sur sa main droite, je lui ai demandé s'il
voyait quelque chose de particulier, en regardant ces deux statuettes. De mon
côté, j'avais imaginé ou pensé fortement que la blanche se déplaçait,
pour se confondre avec la brune... Il me répondit, après quelques minutes,
que la statuette blanche se déplaçait,
qu'elle se transportait de l'autre côté de
la statuette brune.
« C'était un peu plus que je n'avais pensé.
« Ensuite j'ai imaginé (toujours sans faire le
moindre signe) que les statuettes se rapetissaient (ma main gauche étant
posée sur la droite du sujet), je lui ai demandé ce qu'il voyait. Il m'a
répondu qu'il voyait ces statuettes déplus en plus petites, jusqu'à n'avoir que les
dimensions d'une tête d'épingle. Or, ces statuettes ont une hauteur de 12
centimètres chacune.
« Ensuite j'ai eu l'idée qu'elles grandissaient,
et, sans que je le questionne, il m'a dit, qu'il les voyait
maintenant grandir de plus en plus. Il en est arrivé à lever la tète pour
suivre cet agrandissement et en paraissait tout surpris. Me figurant ensuite
qu'elles se rapetissaient jusqu'à reprendre leurs dimensions exactes, il a
déclaré les voir se rapetisser... »
Je coupe ici la citation pour faire quelques
remarques. Cette expérience est assurément beaucoup plus importante que la
première. Mais elle est loin d'être décisive. D'abord, les idées du sujet ont
été fixées par avance, et limitées à « quelque chose » qui devait arriver aux
statuettes. Que pouvait-il leur arriver? Un changement de couleurs ? Les
expériences sur les changements de couleurs avaient déjà été faites' dans la
séance précédente. Elles pouvaient se déplacer. Le sujet a eu cette idée avec
un écart dans les détails. Elles pouvaient grandir. Le sujet l'avait deviné.
Quelle est l'association la plus proche de l'agrandissement? Le rapetissement.
Le sujet l'avait deviné encore. Après avoir faussé la réalité dans deux
directions opposées, on éprouve consécutivement le besoin de restituer la
vérité qui s'impose à nos sens, et il est probable que l'expérimentateur et le
sujet ont eu cette idée simultanément. Il faudrait connaître non seulement les
détails
de l'expérience, qui a été décrite soigneusement,
mais aussi la conversation antérieure, et toutes les conditions du moment, pour
être sûr, qu'un entraînement associationiste et le milieu psychique n'ont
pas été la cause unique du succès.
C'est dans ce sens que je fis mes remarques à
l'expérimentateur, et il a bien voulu reconnaître la légitimité d'un certain
nombre de mes objections.
Poursuivons maintenant la citation :
« Après cette expérience, j'en ai fait une autre,
des plus intéressantes, consistant à lui faire retrouver un objet caché.
« Lui ayant fait détourner la tête complètement,
j'ai enlevé la statuette en ivoire et je l'ai cachée dans ma main droite posée
sur ma hanche. Ma main gauche n'était pas, cette fois, en contact avec sa main,
comme précédemment.
« Je lui demande de se retourner et de regarderies
statuettes, ce qu'il fit aussitôt. Mais, comme il ne manifestait aucune
surprise, je lui ai demandé s'il les voyait toutes deux : il a répondu
affirmativement. Alors je lui ai dit : « Eh bien 1 prenez la statuette blanche.
» Il a avancé la main jusqu'à la place où était auparavant la staluette en
ivoire, a paru la saisir, la porter vers lui et l'examiner; mais bientôt il a
remué ses doigts, comme s'il avait conscience qu'il ne saisissait qu'une ombre,
ou que l'objet s'évanouissait. Je lui ai demandé à ce moment : « Où est elle,
qu'est-elle devenue ? » Aussitôt il a tourné ses regards vers ma main
droite fermée et posée sur la hanche (position que j'avais donnée à cette main
avant même de saisir l'objet), et il m'a dit : « Elle est dans votre main
droite, là.....»
Remarque : Jusqu'ici, je ne vois encore rien,
qu'une hallucination passagère et une présomption, qui pouvait bien être suggérée par l'immobilitédé la main droite fermée, que le sujet a pu
remarquer seulement au moment de la recherche. Mais poursuivons :
« Je l'ai prié alors de se retourner complètement
de l'autre côté... (cette précaution n'est pas suffisante, parce qu'elle
garantit au sujet qu'aucun mouvement éloigné n'a pu être fait), et j'ai rapidement
et sans bruit caché la statuette dans mon gilet. J'ai replacé ensuite ma main
fermée, comme auparavant sur la hanche. Je lui ai dit de se retourner et de me
dire bien vite, où était la statuette blanche et de la prendre. Alors il a fait
suivre à sa main droite un trajet des plus curieux. Il a donc porté sa main
d'abord vers le point de la table où elle avait été primitivement ; puis,
toujours lentement, il a dirigé sa main vers Je gilet où était la statuette, en
passant près de la hanche où je l'avais précédemment enfermée dans ma main, et
en suivant le trajet fait par la statuette.
« J'ai, pour finir, refait l'expérience de
l'agrandissement et de rapetissement des statuettes, sans que ma main fût en
contact avec la sienne et en cachant mes yeux. Elle a parfaitement réussi.
Cette dernière expérience me paraît très probante : qu'en pensez-vous?»
Oui, elle est plus probante que la première, mais
malheureusement elle était la seconde, répétée presque dans les mêmes
conditions ; par conséquent, elle n'est pas à l'abri des doutes que j'avais
formulés plus haut par rapport aux expériences répétées en général.
Mais tout en faisant ses objections, je
m'intéressais vivement aux expériences du Dr Baréty et je lui ai
envoyé une foule de questions, avec prière de les résoudre expérimentalement.
Quant aux essais de la recherche de l'objet caché, dans lesquels le sujet a
suivi exactetement le trajet fait par cet objet, je lui ai dit franchement que
je n'y comprenais rien.
11 fallait faire une étude plus systématique et
plus rigoureuse. M. Baréty le savait aussi bien que moi, mais malheureusement
les circonstances s'y opposaient. Et puis, c'était peut-être une incrédulité
exagérée, mais quand il s'agissait d'une expérience de suggestion mentale, je
n'avais confiance qu'en moi-même. Et encore ! j'ai bien indiqué le cas où
j'étais dupe moi-même d'une circonstance ignorée ou d'un mécanisme psychique
dissimulé. Ce n'est pas d'ailleurs par outrecuidance que je dénigre le
témoignage des autres, qui ont pu parfaitement prendre les mêmes précautions
que moi ; mais, dans cette sorte d'essais, il est impossible de raconter tous
les petits détails, nécessaires à l'intelligence complète de la situation, et
la conviction ne découle ni du résultat final ni des conditions générales; ce
qui l'a fait naître, ce sont des circonstances particulières, l'impression, le
sentiment personnel de l'impossibilé d'une explication autre, que par une
action psychique directe.
Aussi je fus très heureux d'apprendre un mois plus
tard, que le sujet et son magnétiseur se décidaient à venir à Paris.
J'ai longtemps réfléchi pour préparer les
expériences, et la séance eut lieu d'après un programme arrêté de concert avec
M. Baréty.
J'ai commencé par l'expérience hypnoscopique.
Elle a dénoté un sujet énormément sensible : il y
eu contracture et insensibilité presque instantanée du bras entier. Ce
phénomène pouvait du reste être provoqué, ou supprimé par suggestion verbale
toute seule.
Je voulais tout d'abord laisser entière liberté à
son magnétiseur habituel, M. R..., en me réservant de reprendre les expériences
moi-même et dans d'autres conditions. Quand on veut vérifier un phénomème qu'on
ne connaît pas, il ne faut pas lui imposer d'emblée une série de
conditions, qui peuvent nuire au succès, sans
cependant démentir pour cela un principe qu'on recherche, et dont on ne connaît
pas la vraie nature.
— Que
croyez-vous pouvoir obtenir sur votre sujet? demandai-je au magnétiseur.
Il m'a récité toute une litanie des phénomènes,
parmi lesquels je n'ai choisi que les trois suivants :
4° Action sympathique et attraction à droite,
antipathique et répulsive à gauche ; 2° paralysie à distance ; 3° recherche
d'objets cachés.
—
Croyez-vous pouvoir obtenir sur votre sujet une transmission directe
quelconque par votre pensée toute seule ?
A. mon grand étonnement, le magnétiseur répondit
négativement. C'était cependant le but de notre réunion !
— J'ai besoin de gestes, me dit-il, sauf pour la
troisième expérience qui peut être faite sans aucune participation de ma part.
Mais je ne peux pas garantir l'action seule de la pensée ; je ne suis même pas
fixé là-dessus.
Qu'importe! on essayera tout de même, puisque M.
Baréty a cru avoir réussi plusieurs fois.
Je n'aurai pas à raconter en détails la première
expérience. Il était évident, et du reste M. R... partagait cette opinion,
qu'elle était le résultat pur et simple d'une éducation hypnotique. Histoire de
M. Camille, histoire qui ne prouve même pas l'indépendance des deux
hémisphères.
Deuxième expérience. — Le sujet tourne le dos
au magnétiseur, qui se trouve dans une autre chambre à une distance de huit
mètres environ. M. Baréty reste auprès du sujet, moi j'observe le magnétiseur.
Le sujet récite des chiffres à haute voix. A. un signe donné par moi, le
magnétiseur « projette le fluide » de toute sa force. Le sujet cesse de
compter. Il est paralysé.
Cette expérience a réussi trois fois de suite.
Seulement, j'ai cru remarquer, que les manchettes du magnétiseur faisaient trop
de bruit.
Maintenant, c'est moi qui restais dans la salle.
Je me promenais dans la salle pour empêcher le sujet d'entendre les gestes du
magnétiseur. L'expérience a raté, c'est-à-dire qu'il y eut un retard de
plusieurs chiffres.
Comme le magnétiseur agissait avec une parfaite
bonne foi, je l'ai prié de retirer ses manchettes. Môme échec. On recommence,
et, cette fois-ci, quoique le magnétiseur, invité par moi, ait fait ses gestes
avec le moins de bruit possible, il y a eu succès.
Conclusion : L'action directe ne fut
pas prouvée, mais le contraire non plus. Si on devait l'admettre, il y avait
lieu de croire que les impressions auditives aidaient la production du
phénomène.
Troisième expérience. — Cette fois-ci, il
s'agit de quelque chose de vraiment nouveau. Voici qu'elle fut notre manière de
procéder :
D'abord, toutes les précautions ont été prises
pour
éviter les illusions.
On choisit un objet quelconque (dans cette
expérience, le choix de l'objet n'a pas d'importance), un livre par exemple,
qui est posé sur une table.
Je transporte ce livre (le sujet et son
magnétiseur étant absents) dans une direction choisie par moi, et je le cache
dans un coin de la salle difficile à deviner. (Je dessine exactement le chemin
parcouru pour faire ce déplacement). M. Baréty et moi
nous savons où est le livre, mais
nous nous plaçons de manière à ne pouvoir influencer le sujet par un signe
quelconque involontaire.
Le sujet est introduit, les yeux bandés. On lui
indique la
place de la table où se trouvait auparavant l'objet
caché, sans nommer l'objet lui-même. Le sujet
n'est pas endormi, mais il devient évident, qu'au courant de l'expérience, la
concentration de l'attention provoque chez lui un état d'hyperexcitabilité
presque hypnotique. Il commence par tâter l'endroit indiqué. Il ne connaît pas
l'objet, il ne le devine pas, mais, chose étrange: ses doigts, en tâtant,
dessinent les contours d'un livre. On dirait que le spectre du livre présente
une résistance à ses doigts. S'étant bien assuré de la forme et de la place
occupée antérieurement par l'objet, il essaye deux ou trois directions,
toujours en tâtant l'air et choisit la vraie. Il la poursuit lentement,
s'en écarte deux fois, revient sur ses pas, continue avec plus d'assurance, et,
au bout de trois minutes, retrouve le livre. Nous ne disons rien, mais il nous
affirme que c'est bien l'objet que nous avons déplacé.
J'ai également dessiné le chemin qu'il a parcouru.
En comparant les deux lignes, on trouve que la seconde est un peu plus courbée.
Dans une autre expérience, j'ai fait exprès une
déclinaison double et inattendue de haut en bas et de bas en haut, alors la
ligne suivie par le sujet fut plus droite.
Voici encore quelque chose de bien extraordinaire
: j'ai choisi, comme objet à cacher, un fort aimant (l'hyp-noscope) sans en
prévenir le sujet. Il arrive, il tâte la place, occupée auparavant par
l'aimant, et reste immobile.
— Je ne peux continuer, dit-il, mes doigts sont
raidis.
Et réellement, il y avait une contracture non
seulement des doigts mais de tout l'avant-bras.
Je fus bien étonné, mais sans dire un mot, je
supprime seulement la contracture, àl'aided'un léger massage, et je l'engage à continuer.
Arrivé devant la cheminée, où se trouvait
l'aimant, caché dans un vase, même phénomène :
— C'est par là, dit-il, mais j'ai de nouveau les
bras raides...
Il manifestait une grande fatigue à la suite de
chaque expérience.
On me demandera maintenant le mot de l'énigme ?
Voici tout ce que je peux dire :
1° Toutes les expériences ont réussi ou à peu
prés.
2° Il n'y avait pas de suggestion mentale, ou, en
tout cas, elle jouait un rôle secondaire.
3° Le rôle principal appartenait aux sensations
tactiles d'une finesse extrême.
4° L'objet choisi pouvait être «magnétisé» ou non,
transporté par une personne inconnue, par conséquent ni le « fluide»
individuel, ni certaines émanations olfactives n'entrent pas ici en jeu, ou du
moins ne sont nécessaires.
5° A moins d'admettre la suggestion mentale ou la
réalité d'un spectre dynamique, laissé sur la place, qu'occupait auparavant
l'hypnoscope, il faut avouer dans ce cas l'impossibilité d'une explication
scientifique quelconque.
6° Il a fallu qu'entre le transport de l'objet et
l'exécution de l'expérience, il ne s'écoulât pas plus de quelques minutes.
Autrement les « traces » de l'objet en l'air s'évanouissaient.
Voici encore quelques indications intéressantes :
Interrogé sur ses propres sensations ou opinions,
le sujet m'a déclaré qu'il considère le phénomène comme l'effet d'une sensibilité
tactile particulière, acquise par exercice. Lorsque vous vous trouvez dans
un bain, me dit-il, vous sentez parfaitement la différence de densité de ces
deux milieux : l'air et l'eau. L'eau oppose plus de résistance à vos mouvements
que l'air. Eh bien! j'ai peu près la même sensation dans l'air qui a été traversé par un objet : il est plus raréfié pour
moi, il m'oppose une résistance moindre et c'est cette résistance
moindre qui me guide principalement — je ne pourrais vous en dire davantage. Je
ne me sens pas tout à fait maître de moi, en faisant cette expérience, et la
certitude du succès dépend précisément du degré de cet état particulier. Je me
sens alors isolé de tout l'entourage, je n'entends rien «j'existe
seulement dans mes doigts qui travaillent cependant sans moi. Plus je raisonne
et moins je réussis... »
Quant à l'expérience avec l'hypnoscope, il
faudrait évidemment admettre, que sa présence aimante l'air, pour un
certain temps, ou bien produit un autre changement électrique, que nous ne
pouvons pas déterminer. C'est là une supposition qui entre dans les cadres de
recherches de Reichenbach, peut-être dignes d'être reprises, malgré l'insuccès
des expériences, mentionnées au commencement de cette étude.
Nous avons voulu encore vérifier l'action directe
delà pensée.
En touchant le sujet, je m'imaginais un objet
quelconque, forme, couleur, sensation, mais le sujet ne voyait rien du tout, ou
quelque chose de très vague.
Ayant placé devant nous une feuille de papier
blanc je m'imaginais une rondelle jaune :1e sujet a vu quelque chose de gris;
j'ai imaginé une croix noire : il a vu une tache ronde.
Il parait que M. Baréty fut plus heureux que moi
et que le sujet lui a deviné deux ou trois fois la couleur représentée
mentalement, ou bien la couleur complémentaire. Mais il n'y avait rien de
probant dans ces essais, au moins telle était mon impression personnelle.
L'année suivante (1885), M. Ch. Richet publia son
remarquable travail dans la Revue philosophique de M.Ribot.
Il fut inspiré par une idée, que je trouve à la
fois simple et ingénieuse, et que je crois pouvoir résumer dans le raisonnement
suivant :
Il n'y a pas de limites absolues dans les
phénomènes physiologiques; il n'y a qu'une graduation. Par conséquent, si la
suggestion mentale existe à un degré exceptionnel chez quelques sujets
privilégiés,— ce qui est encore à prouver, — elle doit exister à un degré plus
ou moins imperceptible chez tout le monde. Ce qui est imperceptible dans un fait
isolé, peut être rendu palpable par une addition de faits isolés. La statistique
peut mettre en lumière un effet jusqu'alors inaperçu, et le calcul de
probabilité peut indiquer facilement ce qui appartient au hasard, et ce qui
est dû à un agent réel. On pourra donc trouver une base rationnelle,
prémonitoire (excuser ce terme cholérique !) avant d'arriver à la constatation
directe d'un fait extraordinaire.
Il se mit à faire des expériences (très faciles à
répéter avec tout le monde), à les réunir par groupes et il est arrivé à cette
conclusion intéressante que, là, où la suggestion mentale pouvait s'ajouter au
hasard, il y avait toujours un léger surplus de réussites.
Voici le tableau sommaire des résultats obtenus :
succès
PROB. REELS
1° Pour 1833 ex p. avec des caries de jeu.. . 458 — 510
2° Pour 218 exp. avec des phot. et images.....42 —
67
3°Pour 98 exp.
avec la baguette.
. . . -18— 44.
4° Pour 124 exp. dites spiritiques .... 3 — 47
2.273
521 — 638
C'est-à-dire que dans toutes ces expériences il y
avait un surplus en faveur de la suggestion.
J'ai répété les expériences avec des cartes de jeu
sur quatre personnes non hypnotisables. et j'ai obtenu des chiffres
sensiblement analogues. Pour pouvoir les cornparer, notons que pour les 1833 expériences de M. Richet la probabilité
calculée a été de 0,250 et la proportion réelle de 0,278, ce qui donne un
surplus de 0,028 en faveur de la suggestion mentale. Voici maintenant mes
chiffres :
|
|
|
SUCCES
|
|
|
|
|
|
|
|
|
PROB.
|
|
RÉELS
|
|
PROB.
|
|
C. R. —
|
92 exp.
|
—
|
23
|
—
|
22
|
—
|
0,239
|
|
M. K. —
|
30 —
|
—
|
7
|
—
|
7
|
—
|
0,250
|
|
B. A. -
|
50 —
|
—
|
12
|
—
|
45
|
—
|
0,300
|
|
M. A. -
|
107 -
|
—
|
26
|
—
|
32
|
—
|
0,299
|
|
J.
0. —
|
49 -
|
—
|
12
|
_
|
46
|
—
|
0,329
|
|
|
328
—
|
—
|
80
|
—
|
92
|
—
|
0,283
|
C'est-à-dire que la proportion des succès a été de
0,283 avec la suggestion mentale supposée, tandis qu'elle n'était que de 0,250
d'après le calcul, et de 0,240 d'après l'expérience comparative sans suggestion
— ce qui donne une différence de 0,033 en faveur de l'hypothèse.
On voit que ces chiffres sont même supérieurs à
ceux obtenus par M. Richet ; mais le nombre de mes expériences étant de
beaucoup inférieur, il est probable qu'en augmentant leur nombre, on arriverait
à égaler les différences.
Dans une autre série d'expériences avec une autre
personne, également non hypnotisable, mais' très nerveuse et facilement impressionnable, en devinant
seulement la couleur des cartes, j'ai obtenu une différence encore plus
marquée en faveur de la suggestion, à savoir :
Sans suggestion mentale. 0,42
Par calcul
0,50
Avec suggestion mentale. 0,60
Par conséquent un surplus de à. M. Richet croit
que les expériences sur la couleur de la carte sont peu probantes à cause d'une grande influence du hasard,
qui avec la probabilité de 1/2 doit effacer l'influence minime de la
suggestion. Ce serait juste, si l'influence suggestive était absolument la
même dans les deux cas. Je crois cependant qu'il n'en est pas ainsi.
La différence du rouge et du noir étant
plus nette et plus simple que celle du pique et du trèfle ou
celle du cœur et du carreau, l'imagination du sujet devrait subir
plus facilement une suggestion correspondante. M. Richet ne dit-il pas
lui-même, qu'avec une chance moindre, de 1/52par exemple, pour une
désignation totale de la carte «les conditions de la suggestion sont mauvaises,
comme si le choix entre 52 cartes était trop considérable pour que la
suggestion puisse s'exercer d'une manière nette? » C'est très juste ; mais à
fortiori, elle doit s'exercer d'une manière encore plus nette, quand il
s'agit d'une simple couleur.
De toutes ses expériences M. Richet conclut laprobabilité de ce qui suit :
1° La pensée d'un individu se transmet sans
le secours de gestes extérieurs, à la pensée d'un individu placé près de lui.
2° Cette transmission se fait à des degrés
divers chez les divers individus; elle est aussi éminemment variable chez
les mêmes personnes.
3° Celte transmission est en général
inconsciente, en ce sens qu'elle agit plutôt sur l'intelligence
inconsciente, que sur l'intelligence consciente de l'individu qui perçoit et de
l'individu qui transmet.
4° Chez des personnes adultes, en bonne santé, non
hypnotisables,le degré de probabilité de cette transmission ne dépasse guère
1/16 (nous avons vu qu'il peut atteindre 1/10 exceptionnellement).
5° La probabilitè générale en faveur de la suggestion
mentale peut être représentée par 2/3.
Voici qu'elle est l'impression personnelle qui se
dégage de toutes ces expériences : la méthode n'est pas faite pour convaincre,
mais si la suggestion mentale existe; cette méthode a rendu un grand service à
la cause, en lui préparant une base de probabilité, un point d'appui sérieux,
et en excitant la curiosité des chercheurs.
Je crois que sans le travail de M. Richet, je ne
serais pas revenu à cette étude infructueuse, hérissée d'illusions, Le point
suivant m'a engagé à, persévérer :
« Toutes mes expériences, dit M. Richet, ont été
faites sur des personnes non sensibles, comme mes amis et moi : il sera
intéressant de savoir ce qu'elles donnent sur des personnes réellement
sensibles, hypnotisées, hypnotisables, hystériques, nerveuses, ou façonnées par
un long exercice à la perception des suggestions. Malheureusement, je n'ai pas
eu l'occasion de faire ces recherches, n'ayant pas à ma disposition de sujet
sensible. »
Comme il suffit de se munir d'un hypnoscope et
d'aller dans une société d'une vingtaine de personnes, pour trouver un bon
sujet, —j'entrepris une série d'expériences dans le but de vérifier celles qui
ont été faites par la Society for psychical Researches.
Voici le résultat de ma première séance :
(Lesujet,MmeD.,âgéedesôixante-dixans,hypnotisable (Exp. hyp. : lourdeur,
paralysie, analgésie) rhumatisme articulaire chronique, constitution très
forte, très robuste, intelligence remarquable, habituée aux travaux
littéraires, beaucoup d'érudition, impressionabilité interne, sans signes
extérieurs, tempérament psychiquement actif, mais paisible; caractère d'une
aménité exceptionnelle). — Le sujet nous tourne le dos. Mme P... et
moi nous pensons à un même objet en touchant le
sujet. Celui-ci est prévenu qu'il s'agit d'une carte de jeu :
|
Objet pensé:
1° Six de piqueP=1/42 2° Dix de pique. 3° Valet de cœur.
|
Objet deviné:
Six noir.
Rouge, non noire, un dix,
Rouge,
un roi? une dame?
|
|
Le sujet est prévenu qu'il
s'agit d'une couleur:
|
|
4° Blanc. 5° Jaune. 6° Noire.
|
Blanc. Jaune. Noire.
|
|
Un objet quelconque :
|
|
7°.Une lampe.
8° Un chapeau de soie.
9° Un fauteuil.
10° Le sel.
|
Un livre, un cigare, un papier. .. = 0.
Quelque chose de bleu, claire... = 0.
Une sucrière, armoire, un meuble... = 0.
Un goût de sel.
|
|
Une lettre :
|
|
11° Z.
P=1/34
|
| I, R,S... =0.
|
|
Une personne:
|
|
42° Valentine.
43° M. 0. (c'était moi).
|
Valentine.
M. D... M.Z... =0.
|
|
Un portrait :
|
|
14° De l'évêqueP = 1/8
|
C'est revenue.
|
|
Un chiffre:
|
|
15° 8.
|
|
7, 5, 2, 8 = 0.
|
|
Une impression:
|
|
46° Gaie.
}
|
Triste = 0.
|
|
Une figure quelconque:
|
|
17° Une croix noire. 18° Un vieillard à longue barbe.
|
Un arbre, branches croisées. Un homme, barbu, barbe blanche.
|
|
Une photographie :
|
|
|
19° D'un garçon P =1/7
|
Une
jeune fille, des enfants = 0.
|
|
|
Un nom :
|
|
|
20° Marie. 24° Adam
|
Marie.
Jean, Gustave, Charles, = 0.
|
|
|
Un nombre :
|
|
|
22° Dix.
|
| Six, douze, neuf, dix.
|
|
|
Un objet quelconque :
|
|
|
23° Un livre bleu, satin. 24° Crayon d'or posé
sur du
fond bleu. 25° As de pique sur un fond
noir.
|
Couleur violette, rose = 0. Quelque chose de noir sur
du bleu = 0. Quelque chose de noir, bleu,
une carte, Tas de trèfle.
|
|
|
Un instrument:
|
|
|
26° Un clairon.
|
Le
violon = 0.
|
|
|
Un chiffre:
|
|
|
27° Trois.
|
2, 5 = 0.
|
|
|
Un objet de la salle:
|
|
|
28° Une assiette avec une image.
|
Une assiette avec une image.
|
|
|
Un goût:
|
|
|
29° Du sel. 30° Sucré. 34° Des fraises.
|
Aigre, amer = 0. Doux.
D'une pomme, du raisin, des fraises.
|
|
|
|
|
|
Le sujet était visiblement fatigué, et nous avons
interrompu les expériences.
En tout cas elles m'ont beaucoup surpris. Sur 31,
il y en avait au moins 13 qui ont réussi complètement, alors que la probabilité
fut souvent excessivement petite, et que parmi les échecs un certain nombre
présentait des analogies évidentes; de sorte, qu'à peine
une dizaine d'expériences pouvaient être considérées comme complètement
manquées. Les trois premières, par exemple, sans être tout à fait exactes, ne
peuvent que soutenir la probabilité de la suggestion. Un seul doute
m'inquiétait.
J'ai déjà expliqué ce que j'appelle le milieu
psychique, Tous les objets imaginés, sauf quelques cartes tirées au hasard,
ont été choisis, séance tenante, par moi ou par Mme P... Or, il se
pouvait que nous fussions tous trois dans un engrenage psychique
d'associations, qui se succédaient mécaniquement, sans que nous nous en
doutions. Cette supposition peut paraître invraisemblable, mais je dois dire
que je m'appuyais sur une expérience personnelle antérieure et qui fut vraiment
étonnante.
Nous étions à la campagne, entre amis, cinq ou six
personnes. On s'amusait comme on pouvait, entre autres, en faisant des tours de
cartes. Puis on passa aux divinations. Ayant deviné par hasard deux ou trois
fois un chiffre choisi entre 0 et 6, et plusieurs cartes choisies mentalement,
j'ai cru avoir remarqué qu'à la suite des essais répétés il s'était établi dans
notre esprit une suite machinale de cartes ou de numéros, en raison des
contiguïtés, des similitudes, des contrastes, qui me permettait de pressentir
la carte ou le numéro qu'on devait choisir dans un instant. Je n'avais
qu'à me laisser entraîner par cette conjecture inconsciente, non motivée
raisonnablement, pour ressentir dans mon imagination l'image d'une carte qui
était, pour ainsi dire, dans l'air. J'étais presque certain que c'est
maintenant le tour du roi de carreau — j'invitais mon voisin à penser à une
carte quelconque — et il pensait au roi de carreau.
Ce n'était pas une suggestion mentale de la part
de mon voisin, puisque j'étais décidé à dire : « Roi de carreau » avant qu'il
ait fait son choix ; et puis il arrivait à ces moments-là, qu'une autre personne
s'écriait : « Tiens, c'est drôle ! j'ai pensé à la même carte! »
Elle était par conséquent dans l'air.
Quelquefois il m'a été possible de découvrir le
mécanisme probable de cet enchaînement. Par exemple, après 47 on a choisi 28
probablement parce que 4X7 = 28. Ou bien encore, si parmi les chiffres de 1 à 9
on a choisi 8, c'est-à-dire un chiffre rapproché de 9, une seconde personne
choisira 2 ou 3, pour être le plus loin de la précédente ; 2 et 3 feront penser
à 6; ensuite, pour ne pas répéter les chiffres déjà cités, on choisira 4 ou 5,
associés aux 3 et 6, qui ont été prononcés plus haut que les autres, etc.
Impossible de prévoir tous ces rapprochements,
qui, si, par hasard, ils concordaient chez plusieurspersonnes à la fois, constituaient le milieu
psychique, jouant le rôle du souffleur.
Evidemment, le mécanisme de ces divinations suffit
rarement pour expliquer certaines coïncidences inattendues; mais en ma qualité
de déterministe, en psychologie comme ailleurs, je me suis dit : Je ne connais
pas ce mécanisme; par conséquent je ne peux pas justifier l'hypothèse générale
en apportant des preuves; mais, tout étant déterminé par un enchaînement de
causes et d'effets, il est concevable qu'une intelligence omnisciente,
connaissant toutes les traces des sensations dans nos cerveaux, toutes les
connexions de nos idées, toutes nos habitudes, faiblesses et qualités, pourrait
facilement calculer ou prévoir d'avance, non seulement notre choix, mais aussi
les réponses du sujet. Et comme il est certain que l'inconscient des
somnambules est un grand maître dans l'occultisme, qui est-ce qui pourrait se
vanter de connaître les limites de sa puissance? L'idée, que mon sujet ne fut
pas en somnambulisme, ne m'arrêtait pas, parce que depuis longtemps j'ai acquis
la conviction, que tous les phénomènes du somnambulisme, peuvent se manifester isolement et
momentanément à l'état de veille.
Je prie le lecteur de ne pas s'étonner de ces
spéculations un peu hasardées. Quand il s'agit d'un phénomène aussi
controversé, aussi extraordinaire, et qu'on arrive enfin, après de longues
années, à voir ébranlées toutes les convictions théoriquement et
expérimentalement acquises, on se défend comme on peut.
Mais revenons aux faits :
Voici d'abord trois expériences en faveur de
l'hypothèse du milieu psychique, faites à la hâte sur une autre personne, non
hypnotisable :
Une couleur :
Une fleur:
Une personne présente :
L'aspect général de ces trois expériences paraît
assez favorable à la transmission ; mais examinons les circonstances : on
prévient le sujet qu'il s'agit d'une couleur ; il ne la devine
qu'aproximativement : c'était rouge il devine rose. « Rose » qui
est en même temps le nom d'une fleur, nous suggère, à nous tous, l'idée d'une
fleur.
On prévient le sujet qu'il s'agit d'une fleur. Le
lilas se trouve au milieu de la table ; c'est une primeur, tout le monde
l'avait remarqué, il se présente le premier à l'esprit de tout le monde. Puis,
dès qu'il s'agit d'une idée un peu plus éloignée, et où la probabilité reste
toujours assez forte (il n'y avait qu'une dizaine de personnes), il y a échec. Non
seulement il ne devine pas la personne, mais il prend une femme pour un
homme. Par conséquent ces trois expériences à
l'aspect séduisant, quand on les considère in abstracto sont presque
sans valeur; et si je dis presque c'est uniquement à cause d'un certain
rapprochement entre le rouge et le rose, qui peut-être a été occasionné par une
cause tout à fait fortuite, c'est-à-dire étrangère à la suggestion. Revenons
maintenant à notre premier sujet. Voici la deuxième série d'expériences qui ont
été faites avec plus de précaution, en évitant l'enchaînement des associations
(le 2 mai 1885) :
Un objet quelconque:
|
36° Un buste de M. N...
37° Un éventail. 38° Une clef.
39° Une main portant une bague.
|
Portrait... d'un homme..un
buste. Quelque chose de rond =0. Quelque chose
en plomb...
en bronze... c'est du fer Quelque chose qui brille, un
diamant... une bague.
|
Un goût:
Une forme :
|
41° Un carré. 42° Un cercle.
|
Quelque chose d'irrégulier
= 0. Un
triangle... un cercle.
|
Une lettre :
|
43° M.
44° D. 45° J. 46° B. 47° O. 48° Jan.
|
M.
D. J. A, X, R, B.
W, A; non, c'est un 0. J... (continuer!) Jan.
|
Troisième série, le 6 mai 1885. Vingt-cinq
expériences ont été faites, dont malheureusement je n'ai pas gardé la note, sauf
pour les trois suivantes qui m'ont le plus étonné. (Le sujet nous tourne le
dos, tient le crayon et,
écrit ce qui lui vient à
l'idée. Nous lui touchons le dos légèrement en regardant les lettres
écrites par nous.)
|
49° Brabant.
|
|
Bra... (Je m'efforce mentalement à aider le sujet, sans rien dire). Brabant.
|
|
50° Paris.
|
|
P...aris.
|
|
51° Téléphone.
|
T...éléphone.
|
|
Quatrième série,
|
le 8 mai. Memes conditions.
|
|
52° Z.
|
|
L, P, K, J = 0.
|
|
53° B.
|
|
B.
|
|
54° T.
|
|
S, T, F.
|
|
55° N.
|
|
M, N = 0.
|
|
56° P.
|
|
R, Z, A = 0.
|
|
57° Y.
|
|
V,Y.
|
|
58° E.
|
|
E.
|
|
59° Gustave.
|
|
F, J, Gabriel =0.
|
|
60° Duch.
|
|
E, 0=0.
|
|
61° Ba.
|
|
B,A.
|
|
62° No.
|
|
F,K,0.
|
|
|
Un nombre :
|
|
63° 44.
|
| 6, 8, 12 = 0.
|
|
64° 2.
|
7, 5, 9 = 0.
|
|
(J'engage mon aide à se
|
représenter la forme écrite et non
|
|
les sons des nombres.) ~
|
|
65° 3.
|
|
8, 3.
|
|
66° 7.
|
|
7.
|
|
67° 8.
|
|
8, non, 0, 6, 9.
|
Suivent treize expériences sur des formes
fantastiques dessinées, parmi lesquelles cinq seulement présentent une
ressemblance générale, sans trop d'exactitude.
Une personne représentée
mentalement :
68° Le sujet. M. 0..; non, c'est moi.
69° M. D... M. D...
Une image quelconque :
70° Nous nous représentons Je vois les nuages qui
filent...
la lune
en croissant. — Une lumière... (avec satis-
M.
P... sur un fond des faction), c'est la lune !
nuages, moi dans un ciel bleu foncé.
Si, après ces expériences, on m'avait demandé si
je croit à la réalité de la transmission, j'aurais répondu affirmativement. Au
point de vue d'un raisonnement conscient, scientifique, il a fallu se rendre à
l'évidence. Le hasard n'a pu emmener tant de rapprochements fortuits.
Considérant, par exemple, uniquement les expériences avec des lettres, et sans
compter les mots entièrement devinés, on a sur 20 expériences 15 succès,
tandis que la probabilité du hasard ne devrait donner qu'un seul sur 24
expériences, c'est-à-dire 0 pour les 20 — zéro contre quinze ! Pour
avoir une chance de deviner la combinaison de trois lettres jan il
aurait fallu 253 = 15,625 expériences sans suggestion, tandis
qu'avec la suggestion une seule a suffit.
Donc, au point de vue objectif, mon scepticisme
avait le droit de capituler devant l'éloquence des faits. Mais — et c'est là le
côté drôle de la question — dans des problèmes de cette nature, l' impression subjective de
l'observateur vaut quelquefois plus qu'une constatation purement empirique.
Evidemment il faut que l'observateur ait une routine scientifique générale et
une expérience spéciale des
phénomènes qui s'y rattachent; mais alors, c'est sur son impression
subjective, instinctive, que je compterais le plus ; il aura beau me
raconter tous les détails — et il lui est impossible de raconter réellement tous
les détails de conditions et de circonstances — si je ne vois pas qu'il est
intérieurement, subjectivement, non seulement étonné, mais convaincu, subjugué
par les faits observés, sans en être troublé
dans sa raison, ce qui arrive malheureusement
(voir Zollner) — je n'apporterais aucune foi spéciale à ses révélations.
J'aimerais mieux une expérience presque entièrement manquée, mais avec cette
impression personnelle d'un homme instruit et sincère, qui se résume dans une
phrase, en même temps prudente et ferme : « Il y a quelque chose là-dessous ».
Or, cette impression personnelle, je Pavais en
faisant les expériences précipitées ; mais ce qui me manquait toujours, c'est
cette autre impression subjective, mais plus décisive : « C'est bien là une
transmission directe de la pensée ».
Chose étrange ! Presque toutes les fois que le
sujet devait deviner notre pensée, j'en avais le pressentiment. Il m'a semblé
que, malgré les précautions prises, quoique nous fussions tous de la meilleure
foi du monde, il y avait un certain compérage de nos inconscients qui se
moquaient de nous ; il m'a semblé que tout en choisissant les objets les plus difficiles
à deviner, j'en faisais un choix astucieux pour réussir plus facilement ; que
même quand la carte fut tirée au sort, je la remplaçais par une autre, sous un
prétexte quelconque insuffisant, eh oubliant même cette manœuvre, et en restant
tout à fait tranquille dans ma conscience et tout à fait correcte vis-à-vis de
mon aide...
J'ai peur d'être mal compris. Il s'agit ici d'un
phénomène presque inappréciable d'opérations minimes, fugitives et plus ou
moins inconscientes, causées par le milieu psychique. J'ai une longue habitude
des observations psychologiques, c'est là l'occupation principale de ma vie, je
dirais dès ma première enfance, car depuis l'âge de quinze ans je prends des
notes journalières (en parties publiées dans ma langue natale), et j'avais
dix-sept ans lorsque j'ai écrit ma première dissertation « sur les Méthodes
des études psychologiques » publiée en 1869, où j'avais indiqué, le premier
je crois,
comment les phénomènes de 1'hypnotisme peuvent
être exploités sous forme d'une méthode particulière, par la psychologie
théorique positive.
Par conséquent, je ne voudrais pas être soupçonné
d'un mysticisme quelconque, et je me crois en droit de m'attribuerla routine nécessaire, pour faire des observations
exactes. Mais précisément à cause de ce long exercice, je suis arrivé à des
subtilités empiriques très difficiles à exprimer. La psychologie tout entière a
pour moi un aspect fort différent de celui qu'on trouve dans les meilleurs
traités de notre science. La psychologie d'aujourd'hui me paraît par trop
grossière vis-à-vis des subtilités de la vie réelle, telle que je la vois. La
théorie associationiste par exemple, dont on a fait, et avec raison pour le
moment, la base unique de toute la psychologie des phénomènes, n'est pour moi
qu'une expression partielle et tout à fait insuffisante du mécanisme de la vie
psychique. Ce n'est qu'un schéma grossier d'une mécanique délicate. Cela suffit
pour les besoins de la didactique première, mais pas pour une science fine et
complète. J'avoue franchement, qu'avec la théorie associationiste
d'aujourd'hui, je ne comprends même pas pourquoi nos idées s'associent, et en
général pourquoi elles vivent, circulent, et produisent des effets sensibles.
Et pourtant je suis déterministe, et ce n'est pas une faculté ou une force
obscure quelconque que je voudrais ajouter à la théorie associationiste, pour
la rendre plus juste et vivante. Ce n'est qu'une question de détails, mais de
détails qui sont avec la théorie actuelle d'association dans le même rapport
que la vision directe avec la vision du microscope.
Pour les phénomènes grossiers de la vie psychique,
cette anatomie associationiste suffit. Mais c'est l'hystologie microscopique
associationiste qui nous manque, quand il s'agit des phénomènes rares,
c'est-à-dire rarement remarquables et remarqués, car, et c'est là aussi
un
point de mon séparatisme personnel en psychologie
— les phénomènes rares, ne sont tels, que parce que nous sommes rarement
capables de les voir. Au contraire, nous serions moins portés à voir partout
un enchaînement par similitude, par contraste ou par contiguïté dans le temps
ou dans l'espace, si nous voyions les choses par un microscope psychologique
qui distinguerait souvent lés phénomènes adéquates, assimilerait les contrastes
et éloignerait les contiguïtés, par une foule d'anneaux et d'agents
intermédiaires.
Malheureusement, dès qu'il s'agit de préciser les
détails, deux choses nous manquent : d'abord la vue nette de ces détails, et
puis, même quand on les voit passablement, la possibilité de les exprimer comme
il faut. C'est ici le lieu de se rappeler le cercle vicieux de Gorgias le
sophiste.
Evidemment notre scepticisme n*est pas nihiliste,
comme lesien. On ne voit pas bien
aujourd'hui, on verra demain, et on trouvera sans doute peu à peu des mots
nouveaux pour des idées nouvelles.
Mais, en attendant, il vaut mieux s'arrêter juste
à temps, que de créer une langue incompréhensible, et de parler volapûk sous
prétexte de propager une science universelle.
Nous avons eu assez des psychologies volapûks qui,
tout en étant créées par des Kants et des Hegels, n'existent plus pour la
science exacte. Ce qui n'empêche pas que Kant et Hegels aient pu avoir des
idées profondes, qui seront comprises, mieux que par eux-mêmes, dans
quelques centaines d'années.
J'ai plusieurs fois mentionné l'inconscient dans
mes remarques. Je l'ai même hypostasier un peu, sans aucune arrière-pensée du
reste. Je reconnais à la psychologie allemande le grand mérite d'avoir mis en
évidence cette théorie absolument vraie et nécessaire en principe. Mais
regarder bien ce qui est arrivé, dès qu'on a voulu la
préciser,au moyen d'affirmations prëmaturées;ce
qu'elle est devenue sous la plume élégante et intrépide de Hartmann : un roman
fantastique de l'inconscient, un roman d'Edgar Poë, pas même de Jules Verne!
C'est pour ces raisonslà, que j'aime mieux me contenter de quelques indices,
qui me paraissent suffisamment clairs, que de m'engager dans des subtilités,
que je ne comprends pas bien moi-même.
Nous verrons du reste ensuite, en abordant
certains détails de la question, ce qu'il sera possible d'y ajouter.
En résumé, j'étais convaincu de la réalité des faits
de la suggestion mentale, mais pas de la suggestion elle-même. C'est la
théorie des faits qui restait à formuler, et qui m'a parue être assez éloignée
de celle d'une action directe de la pensée sur une autre pensée, supposée
par M. Richet.
Enfin, il y avait là peut-être deux ou même
plusieurs processus différents qu'il s'agissait de découvrir.
D'abord une concordance de deux mécanismes
inconscients, comme dans les deux montres de Leibnitz, une concordance basée
sur une sorte d'harmonie préétablie, par l'échange mutuel des sensations
ordinaires conscientes, et dans laquelle l'objet choisi, aussi bien que l'objet
deviné, serait déterminé indépendamment l'un de l'autre, mais par un même
rouage déterministe inconscient.
Ensuite, dans quelques cas, une perception vraie
de la pensée, par l'intermédiaire des signes extérieurs, qui peuvent
bien nous échapper, puisqu'un signe aussi grossier que la tension des muscles
dans la direction de l'objet pensé, a été si long à se dévoiler. Ce serait donc
une exaltation de la perception, mais de la perception normale pour des signes
physio-patho- et idéo-gnomoniques, qui habituellement permettent seulement de
distinguer la joie du chagrin, le plaisir calme d'un plaisir vif, la sympathie,
la méfiance, l'ironie ou la sincérité, dans l'attouchement de la main ou dans le
timbre de la voix ; tandis qu'ici, en vertu d'une perceptibilité
exceptionnelle, ils permettraient encore de deviner si on pense à la couleur
jaune ou à la couleur bleue, à une forme ronde ou carrée.
Enfin... en dehors de toute perceptibilité
normale, il y avait peut-être lieu d'admettre une transmission, toujours
indirecte des vibrations, provoquée par la pensée elle-même, et capable de
la reconstruire, comme la voix humaine provoque des courants ondulatoires
téléphoniques, qui peuvent reproduire la parole dans une autre station
semblable.
Tout cela était désormais possible, et il fallait
s'attendre à une complexité inouie des phénomènes, qui ne facilite guère la
dissection.
En conséquence, mon désir fut de simplifier au
moins les conditions des expériences. Dans les essais précités cela fut
impossible. 11 fallait toujours prévenir le sujet que l'expérience dut avoir
lieu, par conséquent son inconscient était mis sur ses gardes. Le sujet pouvait
présumer, plus ou moins sciemment, qu'on évitera de répéter les mêmes
expériences, et que, si à la séance précédente on a imaginé la couleur bleue et
jaune, ce sera maintenant le tour du rouge et du vert.
Il fallait, comme de raison, circonscrire et assez
nettement, la catégorie des objets à choisir, et alors la pensée du sujet, elle
aussi, était circonscrite par avance, et n'avait qu'à fouiller un des tiroirs
de la mémoire, pour y concentrer toute sa perspicacité de devination.
Parmi les objets de la même catégorie, il n'y en a
qu'un nombre fort restreints qui soient en vue et puissent être choisis pour
l'expérience. S'agit-il d'une fleur, par exemple, assurément on n'ira pas
choisir une scrophularia nodosa ou une contrayerva officinalis, qu'on
aurait de la peine à se représenter nettement; on choisira une rose, un lilas, une violette, et alors on
aura de temps en temps un succès :
Le sujet devinera, c'est le mot, notre
pensée. Mais ce n'est pas cela qu'il me faut. Il me faut un fait de
transmission réelle, où il n'y aura rien à deviner, et où l'inconscient pourra
bien calculer ce qu'il voudra, sans porter atteinte à la netteté de
l'expérience.
Il me faut, qu'un sujet, non prévenu en aucune
façon, qui ne s'attend à rien, qui ne voit ni n'entend rien, manifeste l'action
de ma pensée par un réflexe quelconque, visiblement Hé à cette impulsion
psychique. Je me contenterai d'un signe minime, mais qu'il soit sûr et constant,
qu'il me soit impossible de l'attribuer à toute une autre cause qu'à mon
action mentale. Voilà ce qu'il me faut ; et ce n'est qu'après avoir entre les
mains un fait de ce genre, que j'aurai cette impression subjective de la
réalité d'une action mentale, et ce n'est qu'alors que ce sera la peine d'en
faire une étude spéciale, approfondie,. et de braver les préjugés
scientifiques.
L'occasion favorable, pour tenter cette expérience
décisive, ne se fît pas attendre.
|