CHAPITRE PREMIER LA SUGGESTION MÈNTALEAPPARENTE
Mes premières expériences. — L'appréciation des
individus par le toucher. — L'apparence d'une double vue. — Imitation des
gestes à distance. — Attraction mentale. — Une lucidité simulée. — Un « esprit
» qui devine la pensée. — La fantaisie inconsciente. — Le regard et la volonté.
— Vicomte de Caston. — La prestidigitation et la psychologie. — Le milieu
psychique. — Suggestion et l'habitude. — Donato. — Une paysanne de Zakopane. —
Interprétation erronée. — La théorie suggestive. — Expériences à l'École
polytechnique de Lemberg. — Le toucher et l'odorat. — Une jeune hystérique. —
Le « willing ». — Le monoïdéisme intermittent. — Les malades sensitives. —
Transmissions des douleurs. — Le thermomicrophone. — La catalepsie-provoquée
mentalement. — Le grand prestidigitateur de l'hypnotisme. — Polarité
imaginaire. — Histoire de M. Camille. — Robert Houdin. — Le cumberlandisme.
Je dois avouer tout d'abord que je ne croyais pas
à la suggestion mentale il y a encore un an. Non seulement je n'y croyais pas,
mais la question ne m'avait point paru suffisamment sérieuse pour légitimer une
étude spéciale.
J'ai cependant essayé, et à plusieurs reprises,
l'action. prétendue de la pensée sur un certain nombre de mes sujets.
La première fois, en 1867, à Lublin (*),
j'expérimentais sur un jeune homme de dix-sept ans, assez difficile à
endormir, mais qui, une fois on somnambulisme,
présentait certains phénomènes intéressants.
(*) C'est dans la même année qu'a
paru mon premier travail sur le « magnétisme » (Varsovie, Gazeta Polska, 1867).
Il reconnaissait, par exemple, toute personne de
sa connaissance qui d'un seul doigt lui touchait le dos. Il en a distingué une
fois, successivement jusqu'à quinze, et je dois ajouter qu'une partie de
ces personnes étaient entrées après qu'il eût été déjà endormi.
S'il éprouvait un peu d'hésitation à l'égard
d'individus qui n'appartenaient pas à sa société habituelle, il distingua
toujours mon attouchement de celui de tout autre, et il lui est arrivé de reconnaître
une dame, entrée à son insu, et qu'il avait vue pour la première fois plusieurs
jours auparavant.
Comment cela était-il possible?
Quant à la différence entre le magnétiseur et une
personne étrangère, elle est très nette pour un grand nombre de somnambules:
l'attouchement du magnétiseur leur est agréable ou indifférent, tandis que
n'importe quel autre leur cause de la peine Pourquoi? Parce que, disent les
magnétiseurs, ces personnes ne sont pas en rapport avec le sujet. Mais
c'est là un mot qui ne nous dit pas grand'chose. Qu'est-ce donc que ce «
rapport»?
Pour préciser la question, il faut d'abord faire
remarquer que ce phénomène n'existe pas dans l'hypnotisme proprement
dit. Un hypnotisé peut être touché par n'importe qui, et si cela lui fait de la
peine, c'est également vis-à-vis de tout le monde. Il entend tout le monde ou
personne, obéit à tout le monde, et peut être réveillé par n'importe qui.
Il n'en est pas de même dans le sommeil dit
magnétique, provoqué non plus par un objet inanimé (un bou-' ton brûlant, par
exemple), mais par un magnétiseur, et surtout par des passes.
Or, chaque personne a sa façon de toucher et quand
on y est habitué, on saisit facilement le contact, la chaleur ou la pression
d'une main étrangère. Il y a des
animaux domestiques, des chats surtout, qui ne
supportent pas les caresses des étrangers. Si on flatte de la main un chat
endormi et qui présente cette idyosyncrasie, on le reconnaît facilement à la
différence dés mouvements réflexes : le chat s'étend tout de son long
langoureusement, si c'est sa maîtresse qui le flatte ; dans le cas contraire,
il se réveille avec mécontentement, et s'enfuit.
L'isolement dans lequel se trouve le sujet
magnétisé, la possibilité dé concentrer l'attention mieux qu'à l'état de
veille, facilitent cette sensibilité différentielle. L'exercice, l'habitude la
fortifient. Le sujet supporte mieux les impressions, auxquelles il s'est
habitué; quelquefois même elles deviennent pour lui un besoin, une nécessité
agréable, tandis que les sensations imprévues, inaccoutumées, le dérangent.
Mais dès qu'il s'agit de distinguer entre elles
les personnes étrangères, cette explication ne paraît plus suffire, même en y
ajoutant les différences moléculaires du contact, différences probables quoique
non prouvées, et qu'il faudrait connaître d'avance, par habitude, pour pouvoir
en déduire qu'une certaine sensation physique correspond à une personnalité
psychique donnée.
Y a-t-il donc là une suggestion mentale?
Reconnaître quelqu'un, c'est reconnaître surtout
sa personnalité psychique, c'est reconnaître cet ensemble vivant,
intérieurement actif, dont les manifestations tactiles extérieures ne sont
qu'un reflet imparfait. S'il était donc bien prouvé que le moi d'une
personne puisse agir virtuellement sur le moi du sujet, ce serait là une
explication directe et relativement suffisante. La personne qui touche, pense à
elle-même ; son état mental peut se résumer dans une affirmation ( « C'est moi!
» ) et une question ( « Me reconnais-tu? » ). Tous les assistants la regardent
et pensent à elle machinalement; donc tout le monde influence le sujet et cette
influence constitue la suggestion.
Mais, pour admettre une pareille explication, il
faut qu'il soit bien démontré que la suggestion mentale existe ; tandis que ces
expériences sont loin de la prouver par elles-mêmes,
Je me suis donc arrêté à une autre explication
plus naturelle, quoique assez compliquée : oui, il y eut suggestion de la part
de tout le monde, mais pas suggestion mentale. Le sujet avait les yeux bandés ;
mais comme j'attirai son attention sur les personnes qui l'entouraient, il
pouvait bien entendre tout ce qui se passait autour de lui ; il était chez lui,
l'habitude lui rendait familiers tous les bruits possibles, de portes, de
meubles, de plancher; il connaissait intimement les 8 à 10 personnes présentes
avant son sommeil ; celles qui ne prenaient point part à l'expérience, à un
moment donné, ne se gênaient pas pour échanger quelques mots à haute voix,
tandis que les autres recommandaient le silence ; la perception de voix
connues, et dont il est facile de deviner la direction, permet de se rendre peu
à peu compte de la position de divers interlocuteurs ; le bruit de déplacements
inévitables complète ou corrige au fur et à mesure ses idées.
Toutes ces inductions ont pu parfaitement rester
inconscientes. Sous certain rapport, nous sommes meilleurs observateurs dans
nos rêves qu'à l'état de veille. Les scènes imaginaires du sommeil nous
représentent les personnes de notre connaissance avec un profond sentiment de
leurs caractères, de leurs habitudes, de leurs mots favoris, d'une infinité de
signes physiognomiques, qui échappent à notre observation consciente. Il est
donc compréhensible qu'un somnambule qui n'a pas de distraction, dont tous les
souvenirs et toutes les sensations contribuent aune seule opération perceptive, puisse deviner mieux que
nous autres les connexions de certains signes.
Le seul fait qui m'a frappé un peu, fut celui de
la
dame, que le somnambule n'avait vue qu'une seule
fois ; mais ce fait offrait quelques particularités de nature à le guider. Le
frôlement d'une robe de soie, derrière sa chaise, lui fit deviner une femme, et
une femme étrangère, puisque celles de la maison n'avaient pas de robe
pareille. Elle le toucha à peine, avec une timidité évidente; c'était donc
plutôt une demoiselle qu'une femme mariée; parmi les demoiselles qui pouvaient
venir à cette soirée en robe de soie, M W... figurait en première ligne, donc,
ce devait être elle.
Il n'y avait par conséquent dans les faits cités qu'une
suggestion par conjecture(*).
(*) Nous allons voir ensuite que l'explication
donnée ici du rapport ne suffit point clans un certain nombre de cas.
Voici maintenant une autre expérience, faite sur
le même sujet, et apparemment encore plus extraordinaire.
Il s'agissait de vérifier la, vision sans
le secours des yeux.
Je prends un livre, en dehors de la vue du sujet, je
l'ouvre au hasard, et je lui ordonne de lire.
— Je ne vois pas bien, dit-il.
Je lui suggère les deux ou trois premiers mots de
la page, et je l'invite à continuer.
— C'est au milieu du second volume, dit-il,
chapitre tel et tel; c'est le roman de Kraszewski « Le Monde et te Poète ».
— Parfaitement, continuez alors!
Et, à notre grand étonnement il se mit à lire une
page entière, presque sans faute.
Si je déposais le livre, il s'arrêtait ; il «
lisait » couramment quand j'avais les yeux sur le texte.
Je changeai de page — il lisait toujours bien.
Quelques-unes des personnes qui ont assisté à
celte expérience ont cru pouvoir constater la « double vue »,
malgré les explications quejevais donnertout à l'heure.
Mais si ce n'était pas une double vue, faut-il une
preuve meilleure de la suggestion mentale?
Malheureusement, oui. D'abord, il « lisait»,
quoique moins bien, le livre fermé; il fallait seulement lui communiquer la
première phrase du passage, —ce n'était donc pas la transmission de la pensée;
ce n'était pas non plus la double vue, puisque, sans cette suggestion verbale,
il ne pouvait même pas lire les numéros des pages, ni reconnaître un objet
quelconque.
Voici l'explication du mystère :
Le jeune homme en question a lu dernièrement, deux
fois de suite, le roman mentionné de Kraszewski; il l'avait lu, comme on le
lisait dans le temps en Pologne, surtout à l'âge de dix-sept ans. 11 le savait
presque par cœur. Evidemment il ne saurait pas réciter, à l'état de veille, des
pages entières textuellement, mais, en somme, notre expérience n'a prouvé
qu'une seule chose : une vivacité étonnante des souvenirs en somnambulisme. Et
quant à l'influence de ma pensée, la cause en était bien simple: il « voyait
«mieux quand je regardais dans le livre, parce que machinalement je corrigeais
ses petites erreurs. Ce sont même ces erreurs-là qui m'ont suggéré
l'explication vraie de l'expérience; car, au lieu de lire mal un mot écrit, il
le remplaçait par un autre, analogue comme sens, mais tout à fait différent
comme forme. Ayant été entraîné en dehors des associations exactes, par une
erreur semblable, il s'arrêtait si je fermais le livre, parce que je ne pouvais
plus lui venir en aide.
Malgré ces déceptions j'ai encore essayé la
suggestion mentale directe :
1° Il devait répéter mes
gestes, exécutés dans une pièce voisine, dont la porte restait entr'ouverte.
Ces expériences n'ont donné rien de surprenant —
il
y eut seulement quelques coïncidences de temps en temps.
2° Il devait venir à moi, traversant plusieurs
chambres fermées, les yeux bandés.
Cette expérience réussissait toujours, mais il
fallait qu'il fût prévenu en général qu'elle devait avoir lieu. Alors, et
toujours avec un retard de plusieurs minutes, il venait me retrouver. Il était
bien certain qu'il sentait ma présence dès qu'il était dans la même chambre,
mais cela ne prouvait encore rien en faveur de l'action mentale, d'autant plus
que tous les essais faits à l'improviste n'ont donné qu'un résultat négatif.
3° Il devait deviner l'objet pensé, en touchant ma
main. Résultat à peu près nul; quelques réussites cependant.
Voici l'explication qui m'a paru probable, d'un
certain nombre de coïncidences :
1). Nous étions deux camarades, vivant ensemble,
dans les mômes conditions, et il n'était pas rare pour nous d'avoir
simultanément les mêmes idées.
2). Les mouvements qui ont été répétés à distance
appartenaient à des gestes ou attitudes communes dont le nombre est fort
restreint et qui pouvaient être bien devinées au hasard.
Je me rappelle, par exemple, avoir commencé les
expériences par un ordre de « lever le bras droit». Or, c'est presque
toujours cette idée-là qui nous vient la première, quand on veut expérimenter
la suggestion mentale, — de même que, quand on veut prouver le libre arbitre on
donne d'habitude un coup de poing surla table, en disant: «Je peux bien frapper ou ne pas
frapper!»
Le sujet ayant levé le bras droit et n'ayant pas
exécuté les ordres suivants, j'avais le droit de présumer qu*il a eu
simultanément, mais indépendamment, la même idée que moi. J'ajoute qu'il fut
prévenu d'avance d'avoir à exécuter les mouvements commandés mentalement.
En 1869, j'ai renouvelé mes tentatives à Varsovie,
sur une dame italienne, qu'on disait «lucide » et qui faisait beaucoup parler
d'elle. Elle était remarquable, entre autres, par l'insensibilité presque
complète de la pupille à la lumière, dans l'état de contracture générale.
L'ayant endormie et mise à l'épreuve, je fus étonné de sa facilité toute
spéciale de raconter ses rêves somnambuliques d'une façon vraiment saisissante.
Quant à la lucidité ou « clairvoyance » proprement dite, elle était fort
obscure et je n'ai pas réussi une seule fois à arrêter 'les flots de son
éloquence par un ordre mental.
On verra plus loin que, dans l'état de
somnambulisme actif, quand la somnambule parle beaucoup d'elle-même la
suggestion mentale n'est pas possible.
Dans la même année, j'ai fait encore quelques
expériences « spiritiques » (j'emploie ce terme dans le sens que lui a donné M.
Richet), expériences qui se rattachent à notre sujet.
Voici leur origine : Un homme sérieux assistait,
un jour, aune soirée des tables
tournantes. Voyant l'affollement général et l'enthousiasme facile des personnes
qui s'amusaient à pousser la table inconsciemment :
— Je croirai aux esprits, dit-il, s'ils me disent
le nom de baptême de mon grand-père.
Il était âgé lui-même et convaincu que personne
parmi les assistants ne connaissait le nom de son grand-père.
— Les esprits eux-mêmes peuvent ne pas le savoir —
remarqua gravement un spirite qui dirigeait les expériences— mais si vous
concentrez votre pensée sur le nom que vous êtes seul à connaître, ils pourront
vous le dire.
On récita l'alphabet, et les coups de Ja table
frappés aux lettres correspondantes ont composé le prénom d'Adalbert. Cela se
trouvait exact.
—
C'est une diablerie, pensa l'homme sérieux, et il se
donna la parole de ne plus assister aux exploits
des spirites.
Lorsqu'il me raconta cette histoire, j'ai eu le
droit de supposer une suggestion mentale. Ne croyant pas aux esprits, il
fallait, à moins d'admettre un simple hasard, peu probable, se résigner à cette
dernière hypothèse. Cependant, vu la complexité de ce genre d'expériences, la
facilité d'une illusion quelconque, je me suis décidé de ne rien admettre, en
dehors d'une expérience que j'exécuterais moi-même dans des conditions bien
connues et bien déterminées.
Bientôt, l'occasion s'offrit de tenter l'épreuve.
Parmi les cinq personnes (jeunes filles pour la
plupart) assises autour de la table, aucune, d'après ce qu'on m'assura, ne
connaissait le nom de la grand'mère d'une dame âgée qui est restée en dehors de
l'action. Ce nom fut indiqué; mais, vérification Faite, j'ai constaté qu'une
des jeunes filles qui tournaient la table a dû entendre souvent prononcer le
nom en question ; elle m'a avoué elle-même, qu'au cours de la séance elle
s'était rappelé ce nom, qu'elle avait cru ne pas connaître quelques minutes
avant.
Cela suffisait pour justifier une influence, plus
ou moins involontaire, de ses muscles.
J'ai imaginé alors un nom de fantaisie que j'étais
seul à connaître.
La table répondit par un autre nom, qui n'avait
absolument aucune ressemblance avec ma pensée. Je fis semblant d'écrire un mot
sur un morceau de papier. La table répondit par un mot : « louche » auquel
personne n'avait pensé. Il devenait donc évident que la fantaisie inconsciente
des « médiums » ferait fausse route chaque fois qu'elle ne serait point guidée
par une suggestion quelconque.
Passons à
une autre expérience. J'avais préparé,
avant de venir, la photographie d'un de mes amis
dans une enveloppe cachetée.
—Qu'y a-t-il dans cette enveloppe ? Est-ce
une lettre, un billet de banque ou une photographie ? (Je copie textuellement
les questions d'après mes notes. )
— C'est une photographie.
-—D'unhomme ou
d'une femme?
— D'un homme. — Quel âge-a-t-il?
La table frappa vingt-trois coups, ce qui était juste.
Les croyants ont crié au miracle. Mais, réflexion
faite, et après m'être bien rappelé toutes les circonstances, je ne pouvais pas
partager leur avis.
D'abord, la probabilité d'une réponse juste a été
très grande : de 1/3 pour la première question, de 1/2 pour la seconde. Quant à
la troisième, elle était de beaucoup moindre, mais... j'avais commis une
imprudence, qui a sans doute déterminé la réussite : lorsque la table, après
avoir frappé vingt-trois coups, s'arrêta un moment, je me suis empressé de dire
: « C'est juste! » Or, avant d'arriver au vingt-troisième coup, la table
s'arrêtait aussi parfois, etje ne
disais rien. D'après l'impression que j'avais eue, il était presque
certain qu'elle aurait continué à frapper, si elle n'avait pas été interrompue
par mon exclamation.
Ensuite, j'ai remarqué que l'enveloppe, serrée
dans mon portefeuille, dessinait assez bien la forme d'une carte
photographique, un peu courbée et visiblement plus rigide qu'une lettre ou un
billet de banque.
Enfin, et c'est là une particularité difficile à
exprimer, je sentais parfaitement que, dans cette société et dans les
conditions données, on s'attendait de ma part beaucoup plus à une photographie
d'homme que de femme.
Il n'y avait donc là qu'une suggestion par
conjecture et du hasard peut-être.
Encore une réussi te apparente :
Je prie une dame qui ne faisait pas partie des «
médiums » de passer dans une autre chambre, d'écrire un chiffre quelconque sur
un bout de papier, et de ne le montrer à personne.
Lorsqu'elle fut rentrée, je demande à la table :
—
Combien y a t-il de chiffres écrits ?
— Deux.
— Quel est le premier ? Je récite tous les dix
signes, y compris zéro, la table ne bouge pas. Je recommence :
—
Est-ce un?
— Oui. (Il était convenu avec les « esprits »
qu'un coup signifie oui, deux non).
— Et le second chiffre ?
La table frappa 6 coups. Mais nous étions à peine
au sixième, que la dame s'écria : « C'est étonnant! j'ai écrit 16! »
Je dois ajouter qu'elle ne pouvait pas se décider
dans le choix d'un nombre.
— Est-ce un seul chiffre ou plusieurs'que je dois
écrire? me demanda t-elle avant de sortir.
— Un nombre quelconque, répondis-je, de deux ou
trois chiffres par exemple.
La suggestion de deux chiffres a donc été
donnée par maladresse.
Nous avons recommencé, et cette fois-ci, dans des
conditions rigoureuses. J'étais seul à connaître lé chiffre. J'ai écrit 4, et
la table a deviné 346...
En 1872, ce fut une jeune Allemande, très
sensible, très délicate, sujette à des évanouissements hystériques, qui me
suggéra l'idée d'un nouvel essai. J'avais fait sur elle une série
d'observations relatives aux changements du pouls dans diverses phases du
somnambulisme, observations mentionnées dans l'ouvrage que j'ai publié en
allemand : Bedingungen des Bewusstwerdens. Leipzig
1874. Mais les phénomènes psychiques furent chez
elle très médiocres, et, quant à la suggestion mentale, elle n'a pas réussi du
tout.
Je ne mentionnerai pas une foule d'expériences
d'occasion, faites à l'insu des personnes éveillées, et qui, d'après le préjugé
populaire, consistaient à faire retourner la tête d'une personne qu'on fixe par
derrière, en lui ordonnant de nous regarder. Ces expériences ont réussi de
temps en temps, mais jamais dans des conditions scientifiques. Une fois
cependant, les apparences m'ont beaucoup surpris. — Je me trouvais dans une
salle de bal. Une jeune fille attira mon attention par la singularité de ses
traits; j'ai donc souvent porté mon regard vers elle et j'ai cru avoir remarqué
qu'à chaque coup d'œil un peu prolongé, sa tête et ses yeux se portaient dans
ma direction. Elle ne pouvait cependant me voir. Pour vérifier le phénomène,
j'ai choisi un moment moins favorable, et je réussis. J'essaye encore une fois,
même succès! Alors» me trouvant dans une pièce voisine, je dis à un de mes amis
: « Nous allons tenter une expérience curieuse. Vois-tu celte jeune personne
qui reste assise dans un coin du salon ? Je la ferai venir ici... » Une minute
après la jeune fille se lève, entre dans la pièce, reste un moment indécise,
jette sur nous un regard interrogateur, puis retourne au salon...
Je fis sa connaissance quelques semaines après.
Soumise à l'expérience de l'hypnoscope (*), elle ne présentait qu'un peu
d'engourdissement dans le doigt. Elle s'endormit assez difficilement (dans
quinze minutes) d'un sommeil très léger et qui se dissipa bientôt. C'était
maigre pour un bon sujet. Vas une seule
expérience de suggestion mentale n'a plus réussi.
(*) J'ai donné ce nom à un aimant d'une forme
spéciale, qui, appliqué sur un doigt, sert à découvrir la sensibilité
hypnotique. A quelques exceptions près, ce moyen est certain,et très commode,
car l'application ne dure que deux minutes. (Comptes rendus de la Société de
biologie, no. 20, 1884 ; La Lumière électrique, no. 45, 1884; La Revue
l'hypnotisme, no. 2, 1886.
Etait-ce donc une illusion ? — Je crois que oui.
Après avoir réfléchi sur le cas, connaissance
faite du sujet, j'ai tout autrement interprété mes premiers succes. D'abord il
n'y avait rien d'étonnant qu'elle se retournât quand je la regardais, parce
que, ayant entendu parler de moi, elle voulait faire ma connaissance; et il est
même probable que, par suite d'une illusion fort commune, j'ai cru l'avoir
remarquée le premier, «à cause de la singularité de ses traits », tandis qu'en
réalité, ce fut elle qui m'observait déjà depuis longtemps, et qui dirigea, inconsciemment
peut-être, d'abord mon attention et ensuite mes essais. D'ailleurs, il est
raisonnable de se méfier des jolies femmes, elles voient très bien de côté. On
dirait que la périphérie de leur rétine est aussi sensible que le milieu de la tachejaune.,.
Cet incident m'a dégoûté de la suggestion mentale,
et plusieurs sujets remarquables m'ont passé par les mains, sans que j'eusse
envie d'essayer sur eux la transmission de la pensée.
Je me rappelle encore d'une autre circonstance
décourageante.
Je suis allé à une représentation « extraordinaire
» d'un certain « vicomte de Gaston », qui faisait des tours de mémoire et de
prestidigitation, improvisait des vers, lisait sans le secours des yeux et
devinait les pensées. Ce fut une séance vraiment intéressante pour un
psychologue. Je ne parlerai pas des trucs ordinaires, quoique — je le dis en
toute franchise — c'est là une étude que je recommande sincèrement à tout
physiologiste qui s'occupe de l'hypnotisme en général et de la suggestion
mentale en particulier. La magie blanche est l'œuvre d'une application
ingénieuse de la psychologie de l'attention, des associations involontaires,
del'illusion et des mouvements réflexes — plutôt, que de l'habileté
physique. Le grand prestidigitateur de
l'hypnotisme c'est l'Inconscient de Hartmann. Il faut savoir le prendre par la
queue pour ne pas être sa dupe.
Mais ce qui mérite d'être mentionné ici, c'est une série de tours, basés
uniquement sur l'association des idées. On sait que, par un subterfuge fort
simple, il est possible de forcer
une personne à choisir une carte voulue parmi plusieurs autres. On n'a qu'à
dérouler rapidement devant ses yeux le jeu de carte, de manière que la carte prédestinée soit
la seule bien visible. "Vous escamotez ainsi la perception du sujet, qui
choisit machinalement la
carte suggérée. Notre prestidigitateur psychologue a
développé cette méthode, en l'appliquant aux opérations purement mentales ; après avoir préparé
un certain nombre d'enveloppes cachetées et contenant un mot écrit à l'avance, tel que : « rose», « diamant
», «nègre
», etc., il entamait une conversation spirituelle avec le public. En causant demultibus rebus et quibusdam
aliis, il s'arrêtait juste au moment où l'association la plus proche et là plus
inévitable était celle d'un des objets prédestinés. Puis,
faisant un tour habile, il rêvenait d'un autre côté à la même association, non
exprimée, et demandait brusquement à une personne, qu'il jugeait bien
absorbée dans ses machinations, de penser à un objet quelconque.
Elle choisissait toujours l'objet suggéré.
Il n'avait qu'à démander ensuite, auquel des trois
règnes : minéral, végétal ou animal appartenait l'objet choisi, pour être sûr
du succès et prouver à la personne
intéressée, que sa pensée s'est inscrite d'elle-même dans une lettre cachetée.
Gomme l'expérience que je viens de décrire n'est qu'une
utilisation consciente d'un processus mental, qui se reproduit journellement et
machinalement dans la vie commune, il s'en suit, que dans
un grand nombre
de cas, le milieu psychique de l'assemblée suffît pour
expliquer des coïncidences inattendues entre les
pensées de l'expérimentateur et celles de ses sujets. Coïncidences d'autant
plus étonnantes qu'on connaît moins le mécanisme inconscient de ces
suggestions, mentales, si vous voulez, mais qui n'ont rien à faire avec
la transmission de la pensée. Depuis ce temps, je suis d'avis que, dans une
expérience de suggestion mentale réussie, il y a toujours deux questions
à élucider. La question: « Comment le sujet a-t-il pu deviner la pensée?» —
n'est que la seconde; tandis que la première consiste à savoir: « Gomment
l'expérimentateur est arrivé à choisir une pensée plutôt qu'une autre ?» Ce
n'est qu'après le rapport intime de ces deux processus, qu'on peut juger la
valeur scientifique de l'expérience.
Toutes les fois que plusieurs personnes
s'entretiennent pendant un certain temps, il s'établit entre leurs
intelligences un enchaînement réciproque. 11 suffit alors à un observateur
habile de s'isoler par la pensée du mécanisme involontaire, de l'embrasser
mentalement par un aperçu général, pour prévoir quelquefois l'objet, qui
dans quelques instants va occuper l'attention des assistants. C'est le môme
mécanisme qui fait que, souvent, dans une société, deux personnes émettent
simultanément une même pensée, ou posent une même question. Mieux on connaît
son monde et mieux on réussit dans cette « clairvoyance » psychologique. Je me
rappelle qu'étant secrétaire d'une société, qui avait pour but la publication
d'une Encyclopédie des sciences, j'avais préparé à l'avance le protocole d'une
de nos réunions. On avait à discuter la question de savoir s'il fallait ou non,
parmi les sciences à traiter, réserver une place à la théologie. J'ajoute
que deux prêtres faisaient partie de la commission. Mais connaissant les
personnes et les opinions, j'ai risqué l'expérience. Le protocole fut préparé ;
il rendait compte de la discussion générale, terminée par le vote suivant : « La théologie ne
doit être
traitée que
comme faisant partie de l'Histoire des Religions. » — Je n'ai eu que
quelques mots à changer pour soumettre ce protocole à la signature des membres.
Evidemment, on n'est pas si bon prophète sans être
un peu complice, — mais, on est toujours complice
dès qu'on commande l'exécution d'une idée, qui nous vient machinalement à
l'esprit. En voici un exemple : Vous êtes un habitué de la maison. Vous ne vous
rappelez pas que, la dernière fois, on causa de la politique coloniale, et
qu'aussitôt après une dame s'est mise au piano. On cause de nouveau de la
politique coloniale, tandis que l'idée vous vient d'essayer la suggestion
mentale : vous ordonnez à. la dame d'aller au piano — et elle y va. Vous êtes
tout étonné du succès, d'autant plus que vous ne voyez absolument aucun rapport
entre la politique coloniale et un morceau de piano, et que votre compère, lui
aussi, vous assure de la meilleure foi du monde, qu'il ne comprend pas du tout
comment l'idée de se mettre au piano lui est venue subitement.
On peut utiliser ce processus inconscient en
connaissance de cause : M. P..., mon ami, aussi spirituel que distrait, jouait
aux échecs dans une pièce voisine ; nous causions, nous autres, près de la
porte. — J'avais remarqué que parmi les obsessions, si communes chez les
joueurs d'échecs, l'une des plus fréquentes et particulière à mon ami, était la
suivante : tout en jouant avec laplusgrandeattention, il sifflait machinalement un air de «
Madame Angot ». Il m'arrivait de l'accompagner en battant la mesure sur la
table, — Mais, cette fois-ci, il sifflait autre chose, par exception. C'était
la Marche du « Prophète ».
— Attendez, dis-je à mes compagnons — nous allons
faire un tour à P. Nous allons lui ordonner mentalement dépasser du « Prophète » à la « Fille de Madame
Angot ».
Je me mis tout d'abord à battre la mesure de la
marche ; puis, profitant de quelques notes communes, je
passe rapidement à la mesure plus rapide et plus
saccadée de son air favori.
Alors notrejoueur, lui
aussi, change rapidement d'air et se met à siffler « Madame Angot ».
Tout le monde éclata de rire. Quant à lui il était
trop absorbé par un échec à la reine, pour se douter de quelque chose.
—
Recommençons, dis-je — et revenons au « Prophète ».
Et nous avons eu tout de suite une reprise de
Meyerberavec une fougue
particulière.
Mon ami savait qu'il avait sifflé quelque chose,
mais rien de plus.
Celui qui connaît les habitudes d'une personne
peut quelquefois simuler la suggestion mentale, même sans aucune impression
suggestive.
A la Faculté de X... nous avions un professeur
de philosophie qui, en faisant son cours, avait l'habitude de regarder d'abord
à sa droite, puis au milieu de la salle, puis à gauche, puis de nouveau à
droite et ainsi de suite, avec la régularité d'une pendule. Gomme il n'y avait
rien de choquant dans cette petite habitude, elle n'avait pas été remarquée. Un
jour, il était en train de nous prouver la liberté psychique de l'homme...
— Vous allez voir son libre arbitre, dis-je à mes
collègues, par plaisanterie.
Et, en levant un doigt, je me mis à commander les
mouvements, que sa tête devait exécuter à droite, au milieu, à gauche...
Ne croyez pas que cette anecdote n'ait pas de
rapport avec notre sujet ; naturellement ce n'était qu'une plaisanterie ; ce
serait une tricherie si elle était prise au sérieux. Mais précisément dans
l'hypnotisme ces tricheries-là arrivent involontairement à des physiologistes
qui savent bien observer les faits extérieurs, mais qui ne savent pas
s'observer eux-mêmes. Voici une
méprise de ce genre qui m'est arrivée à moi-même
et qui rentre parfaitement dans la catégorie des suggestions apparentes, visées
par notre dernière anecdote. Je traitais par l'hypnotisme une dame âgée,
atteinte d'un rhumatisme
articulaire chronique. Je l'endormais très facilement et un repos absolu d'une
demi-heure (état aidéique)
suffisait toujours pour calmer ses nerfs et améliorer son sommeil naturel
au moins pour quelques jours. Il n'y avait pas moyen de provoquer le
somnambulisme proprement dit, ni de faire causer le sujet (état polyideique) —je me
tenais donc à l'écart, en feuilletant un livre quelconque et en attendant l'heure du
réveil. Un jour, j'ai eu
l'idée d'essayer le réveil par ordre mental. — Réveillez-vous, lui dis-je
mentalement, et aussitôt elle eut quelques contractions des muscles delaface, les yeux se sont ouverts : elle était réveillée.
Quelques jours après, j'essayais de lui faire
exécuter certains mouvements, mais en vain; j'arrivais cependant à réveiller le
sujet de la meme manière, seulement avec un certain retard. C'était néanmoins
étonnant. Mais pourquoi se réveillait-elle, tout en restant insensible à
d'autres suggestions ?
En voici la raison : il y avait là deux habitudes,
qui avaient passé inaperçues. Continuant le traitement depuis plusieurs
semaines, j'avais pris l'habitude delà réveiller juste une demi-heure après la déclaration du
sommeil. Je ne regardais pas la montre, mais je venais toujours à l'heure fixe,
et, comme c'était une heure avant le dîner, mon estomac remplaçait parfaitement
ma montre.
Quant à la malade, elle a pris également
l'habitude de se réveiller presque exactement à la minute — phénomène bien
connu des hypnotiseurs. Gela n'arrive pas toujours, mais cela arrive très
souvent.
Ayant eu ce soupçon, j'ai voulu en vérifier
l'exactitude. Eh bien 1 je n'ai pas eu de peine à constater :
1° Que je ne pouvais pas la réveiller «
mentalement » 10, 15 ou 20 minutes après la déclaration du sommeil; 2° Qu'elle
se réveillait toujours d'elle-même, dans 30 à 35 minutes, sans aucune
suggestion mentale. Nous étions
donc juste dans les conditions de notre anecdote, moins la connaissance de
cause.
En 1881, j'avais assisté à Lemberg aux
représentations magnétiques, données dans cette ville par Donato. Parmi ses
expériences, il y en avait une, qui, sans être présentée comme telle, affectait
toutes les apparences d'une suggestion mentale. M Lucile restait assise sur la
scène, les yeux bandés, tandis que M. Donato circulait parmi le public, et se
faisait dicter à l'oreille un certain nombre d'actes, que la somnambule devait
ensuite exécuter. Elle devait, par exemple, s'éventer avec l'éventail de M
N...; ouvrir le chapeau claque de M. X... et le lui mettre sur la
tête; retirer le bracelet de M Y... pour le passer à M Z... et ainsi de suite.
(Il est à remarquer que le choix des ordres dictés par le public est fort
restreint, c'est à peu près toujours la même chose, sans cependant qu'il y eut
compérage; le milieu psychique remplit là son office.)
Les ordres recueillis, M. Donato attirait M Lucile
vers le publie, et sans dire mot, uniquement a l'aide des gestes, exécutés à un
ou deux pas de distance, ensuite plus près, il emmenait le « médium » devant
les personnes en question, et celui-ci accomplissait parfaitement tout ce qu'on
lui avait demandé.
Cette expérience produisit beaucoup d'effet, car
il était évident qu'il n'y avait ni entente avec le sujet, ni compérage avec le
public.
Comment M Lucile a-t-elle pu faire ces tours
intéressants?
— Par l'éducation magnétique. Telle fut la
réponse
donnée par le magnétiseur. C'était vague, mais
c'était cependant vrai.
Il existe en magnétisme un phénomène peu étudié
par les hypnotiseurs, quoique déjà mentionné par M. P. Richer : celui de l'attraction
dite magnétique, Il sùffît d'approcher la main du bras du sujet endormi
pour qu'aussitôt ce bras se porte dans la direction de la main et suive tous
ces mouvements. Quoique l'aimant provoque le même phénomène, il ne faut pas se
laisser prendre par des analogies. Cette attraction n'a rien de commun avec
l'attraction du fer par l'aimant; elle n'est pas d'ordre physique, elle est
d'ordre réflexe.
Mais c'est là une question à part, que nous
n'avons pas à aborder pour le moment. Ce qui importe et ce qui se rattache à
notre sujet, c'est que cette faculté, propre à un grand nombre des somnambules,
peut être cultivée et perfectionnée par Y éducation hypnotique. Peu à
peu le sujet devient sensible à des attractions variées et si, aux attractions
automatiques s'ajoute la conception intelligente des gestes, on a tout ce qu'il
faut pour simulera merveille la
transmission de pensée.
Au début, le sujet n'est influencé que de près et
il ne peut comprendre que des mouvements simples; ensuite, il s'habitue à la
façon d'agir de son magnétiseur, devine les gestes non achevés, et une
association machinale s'établit entre les indices presque imperceptibles de
l'expérimentateur et certains mouvements réflexes ou même volontaires du sujet.
Et voilà comment M Lucile a pu exécuter les ordres
commandés sans paroles.
11 existe encore un autre moyen, beaucoup plus
simple, de simuler la suggestion mentale. M. Donato lui-même a montré, qu'à
l'aide de certains mouvements des doigts, devant les oreilles de M Lucile, il
pouvait produire une hyperacousie
suffisante pour permettre au sujet d'entendre des paroles, prononcées
tellement bas,
et avec des mouvements des lèvres tellement
imperceptibles, que même les personnes prévenues et qui y faisaient attention,
n'ont pu rien comprendre.J'ai souvent répété cette
expérience, entre autres sur une paysanne de Zakopane (en Galicie), qui, les
oreilles bouchées et toute la tête entourée en triple d'un gros fichu épais,
répéta parfaitement les mots prononcés par moi, aussi bas que possible, à quatre
mètres de distance.
Il est évident qu'avec une telle hyperesthésie, le
sujet peut :
1° Ou bien entendre directement ce qu'on dit à
l'oreille du magnétiseur;
2° Ou bien entendre ensuite ce que celui-ci lui
souffle à l'oreille, sans être entendu des assistants.
M. Donato a bien voulu faire pour moi une séance
privée. C'est alors que j'ai eu l'occasion d'expérimenter encore une fois la
suggestion mentale. Le magnétiseur lui-même émit des doutes là-dessus. Il
croyait le phénomène possible, il l'avait même une fois démontré en présence de
M. Aksakow; mais, d'après lui, l'expérience ne réussit que rarement, on ne sait
pas comment, elle échoue dans la plupart des cas, on ne sait pourquoi.
Nous avons essayé tout de même.
M Lucile debout, nous tournant le dos; moi à côté
du magnétiseur à deux mètres du sujet; ce dernier devait étendre le bras
gauche. Au bout d'une minute, il y a eu quelques petits mouvements dans le
bras indiqué, ou plutôt dans tous le corps, mouvements qui pouvaient bien être
déterminés par la fatigue du sujet et n'avoir aucun rapport avec les intentions
du magnétiseur.
M. Donato ne lit pas de difficultés pour le
reconnaître.
— Je serais plus sûr de la réussite, me dit-il, si
vous me permettiez d'agir avec des gestes.
Mais la question n'est pas là.
Certainement qu'on pouvait, en agissant par
attraction, faire étendre un bras.
Les autres tentatives n'ont pas réussi mieux, soit
que ce fût moi qui commandât, après avoir endormi le sujet, soit que ce fût M.
Donato lui-même. J'ai seulement constaté le même phénomène que chez l'un de mes
premiers sujets, à savoir la faculté de reconnaître la personne qui lui touche
le dos (à travers le corsage). Quand c'était M. Donato, qui avait endormi le
sujet, mon attouchement lui faisait de la peine; le contraire a eu lieu, quand
c'était moi qui magnétisait; cependant, elle supportait toujours relativement
mieux le contact de son magnétiseur habituel.
Des précautions ont été prises, pour que le sujet
ne puisse deviner la personne autrement que par l'action seule d'un contact
simple et léger.
Ce phènomène-là, je l'ai vérifié depuis, presque
sur tous les sujets éminemment sensibles, non hypnotisés, mais magnétisés,
et je fus obligé en même temps d'admettre une action physique individuelle
en dehors de l'hypnotisme de Braid.
J'espère qu'on ne m'accusera pas de légèreté,
quand j'aurais publié les détails de ces études, et eu égard à cette
circonstance, que pendant quatorze ans je suis resté « hypnotiseur »
comme tout le monde.
La question de l'action physique n'est pas indifférente
pour le problème de la suggestion mentale —on le verra plus loin—mais
évidemment l'une n'implique pasl'autre. Malgré cette évolution dans mes opinions, j'étais encore loin de
croire à la transmission de la pensée. Les essais précédents m'avaient, au
contraire, découragé, en mettant à jour toute la complexité de la question et
toutes les causes d'erreurs.
Il fut acquis pour moi qu'un magnétiseur habile,
ayant un sujet convenablement éduqué, peut parfaitement imiter la suggestion
mentale, ou bien encore être dupe lui-même des associations inconscientes. Les
témoins, en racontant le fait, le transfigurent, l'embellissent involontairement, en vertu de cette
faculté psychique, très estimable dans les arts, mais éminemment dangereuse en
science, qu'on appelle « fantaisie complémentaire ».
Par omission de quelques détails, qui paraissent
insignifiants, par exagération de quelques autres qui semblent nécessaires à
l'intelligence de la situation, on arrive à se former dans l'esprit une «
preuve » expérimentale, qui, en réalité, ne prouve que notre enthousiasme
personnel. Si, en racontant le fait pour la première fois, on l'ajuste un peu ai
usum delphini, la deuxième fois on le raconte à peu près comme la première,
la troisième à peu près comme la seconde; alors les petites modifications
s'accumulent et les petits détails exacts s'effacent. Les gens peu familiarisés
avec les rigueurs scientifiques finissent ainsi par raconter, tout en se
croyant sincères, des choses qui n'ont jamais existé. Un savant n'ira pas si
loin que cela, mais il peut facilement se laisser fasciner par une impression
nouvelle, inattendue, dans des circonstances qui ne peuvent pas, ou au moins
n'ont pas été précisées comme il convenait; et cela suffît pour déterminer une interprétation
erronée, qui peut aller jusqu'à l'assertion d'un phénomène nouveau, qui
n'existe pas. Pour qu'on ne croie pas que j'exagère, en voici un exemple :
M. Hughes, l'inventeur du microphone, du
télégraphe imprimeur, etc., physicien et penseur hors ligne, a cru avoir
constaté au début de ses expériences, que le microphone augmente l'intensité
des sons transmis. C'était là une erreur d'interprétation, suggérée par
certains effets décevents. Jamais un microphone quelconque n'a amplifié
l'intensité de la parole ou des sons en général ; il se produit
toujours au contraire un affaiblissement notable. Comment cette erreur a-t-elle
pu naître?Par un défaut de discernement entre les sons et les secousses
mécaniques qui les accompagnent. Le microphone fait entendre
le pas d'une mouche sur une planchette mince, non
pas parce qu'il amplifie le bruit, du reste imperceptible directement,
mais parce que le microphone transforme en sons les secousses mécaniques
de ces pas. Fixez à proximité de la planchette une montre qui produit un son
beaucoup plus fort, et vous n'entendrez rien, mais posez-la sur
la planchette du microphone et vous entenderez le tic-tac de la montre par le
téléphone, beaucoup mieux que directement, parce que, dans ce dernier
cas, les secousses mécaniques sont transformées en suns, qui s'ajoutent au sons
réels. Eh bien cette erreur d'interprétation s'est propagée tellement, que vous
trouverez, aujourd'hui encore, dans deslivres de
physique, l'assertion de l'amplification des sons par le microphone,
c'est-à-dire l'assertion d'un fait qui n'existe pas.
Nous sommes souvent dans une position semblable
vis-à-vis de la suggestion mentale. Ce n'est pas la constatation d'un fait brut
qui y manque de certitude, c'est l'interprétation, c' est le rapport
causal de deux phénomènes, très faciles par eux-mêmes à vérifier. La pensée
d'un cerveau donné est suivie d'une pensée semblable dans un cerveau semblable
: sommes-nous ici dans les conditions de deux téléphones qui s'influencent
mutuellement à l'aide des courants ondulatoires, ou bien «'ans les conditions
de deux montres de Leibnitz, qui, tout en indiquant les mêmes heures, ne
subissent aucune action mutuelle? Voilà la question. Et il faut ajouter
qu'entre ces deux situations extrêmes, une large part doit être faite à un cas
intermédiaire et compliqué : tout en conservant leur mécanisme indépendant, les
deux horloges peuvent être réglées imperceptiblement par une transmission
pneumatique ou électrique. Les médecins qui, comme Barrier, Teste, Bertrand,
Charpignon, Garcin, Despine, etc., nous attestent la transmission de la pensée,
en ont-ils vu les ficelles ? Ils n'ont vu que les deux montres marquant quelquefois
les mêmes heures...
J'avais donc le droit de considérer leur
témoignage comme insuffisant, et ceci pour une autre raison encore:
Pour pouvoir juger un fait de ce genre, il faut
absolument avoir dans l'esprit la théorie suggestive de l'hypnotisme ;
il faut se rappeler à chaque moment, que tous les phénomènes hypnotiques, sans
exception, quelle qu'en soit la
cause primitive, peuvent être
reproduits par l'action seule de l'imagination, par l'idéoplastie(*). En
conséquence, pour admettre, par exemple, un cas de somnambulisme à distance, il
ne suffît pas seulement de vérifier le fait, il faut encore avoir la certitude
absolue que le sujet n'a pas pu par une combinaison des circonstances, par
l'altitude de la personne qui devait l'observer, présumer l'expérience.
Il y a plus, cette présomption elle-même peut rester inconsciente, tout en
déterminant l'effet voulu. Mes études hypnotiques ne me laissent aucun
doute là-dessus. De sorte quemême dans le cas où le sujet n'a
nullement été prévenu, où il déclare ne s'être douté de rien, on n'est pas
encore à l'abri des incertitudes. Or, malgré les publications de l'abbé Faria,
d'Hénin, de Cuvillier, de Bertrand, de Braid, de Durand, de Gros, de Morin, deSzokalski et Liébeault, la théorie de la
suggestion n'a été réellement connue et reconnue, que depuis l'apparition de
l'ingénieux, travail du Dr Bernheim. Dans le temps, on trouvait
compréhensible l'action des « courants magnétiques » dans l'espace, mais on
croyait invraisemblable la production du somnambulisme, à la suite d'une lettre
(non magnétisée) qui fixait l'expérience pour une heure donnée. Le sujet s'est
endormi quelques minutes après une concentration de volonté à distance, par
conséquent ce fut la pensée et le « fluide magnétique », son facteur, qui ont
produit le somnambulisme; post hoc, ergo propter hoc.
(*) Ochorowicz. — Sur l'idéoplastie;
classification des faits et sur la théorie de l'idéoplastie. (Comptes rendus de
la Société de biologie, no 25 et 27, 1884.)
Ces doutes m'ont paru longtemps suffisants pour
renôneer à de nouvelles tentatives. Mais on revient toujours à ses premières
amours.
En professant à l'Université de Lemberg un cours
de psychologie physiologique, j'ai beaucoup étudié les différentes questions de
l'hypnotisme. Un grand nombre de mes élèves se prêtèrent volontiers à toutes
sortes d'essais
et c'est alors que je commençai à m'orienter un peu mieux sur ce terrain mystérieux.
Un jour j'avais réuni six de mes meilleurs sujets, dans une salle de l'Ecole
Polytechnique hermétiquement close à la lumière pour vérifier les prétendues
découvertes du baron Reichenbach. Nous sommes restés trois heures dans
l'obscurité absolue, mais aucune des assertions du chimiste allemand n'a pu être constatée
sérieusement. En revanche, nous avons découvert un fait nouveau assez
intéressânt, à savoir que certains sujets hypnotisables voient beaucoup
mieux la phosphorescence d'une machine électrostatique, que nous autres. Les
filets de lumière tout à fait invisibles pour nous, et
constituant une prolongation
des raies visibles, furent parfaitement décrits par deux ou trois
d'entre eux, et vérifiés objectivement de plusieurs manières.
J'ai choisi deux de ces sujets pour essayer la
suggestion mentale.
Le premier, un jeune homme d'une taille et d'une
force remarquables, tout à fait bien portant, mais très sensible à
l'hypnotisme. (Exp. hypnoscopique : irritation, anesthésie,
contracture), présentait cette particularité, qu'il était impossible
de produire chez lui une hallucination ou une suggestion verbale quelconque.
Endormi par la fixation du regard, ou par un autre moyen équivalent, il
retombait en contracture générale et au point de vue psychique, dans un
état d'aidéisme complet (aidéie tétanique). Si on essayaitde le faire parler, il fallait d'abord dégager les
muscles de la parole, tous contracturés et alors dès qu'on obtenait de lui une
réponse, il ne dormait plus ; un certain étourdissement et une contracture
générale persistaient seuls. On pouvait réveiller seulement un hémisphère et
une moitié du corps (du meme côté), mais il fut impossible d'obtenir le somnambulisme.Il
passait directement de l'état « léthargique » àl'état de veille; mais à l'état de veille, aussi bien
qu'en léthargie on pouvait obtenir par des passes localisées : l'insensibilité,
l'hyperesthésie, l'attraction, la catalepsie et les contractures. Jamais une
hallucination. L'hyperesthésie neuro-musculaire fut tellement prononcée qu'il
suffisait d'opprocher un doigt, un aimant, de projeter un rayon de lumière, ou
seulement de concentrer le regard sur un point nu du corps, pour produire une
contraction ou une contracture locale.
Si j'essayais de l'influencer mentalement en
commandant un mouvement, ce mouvement ne s'accomplissait pas, mais le membre
visé par mon regard entrait en contracture. Si, au lieu d'agir par le regard,
j'agissais par des gestes, il y avait une attraction excessivement forte de
tout le corps et il exécutait tous les mouvements indiqués par les attractions,
jusqu'au moment où une contracture générale l'obligeait de tomber raide ou de
rester immobile. Il fallait alors enlever la rigidité, par un léger massage,
pour continuer l'expérience.
Cette sensibilité particulière s'est développée
peu à peu. L'attraction ne se manifesta qu'à la cinquième magnétisation.
(Toutes ces expériences ont été présentées à la Société médicale de Lemberg en
1881.) Il était bien prouvé pour moi qu'il pouvait être influencé par le regard
(quoique les expériences ne réussirent pas toujours quand elles furent faites à
l'improviste), mais il était certain en même temps, que la suggestion mentale
toute seule restait toujours sans résultat. Il n'y avait même pas trace
d'action. Hypnotisé, il obéissait à tout le monde, magnétisé, il
ne suivait que son magnétiseur;
celui-ci seul pouvait le réveiller, ou faire
disparuttre la contracture, mais toujours par un massage, les passes, les
gestes, le souffle et non par ordre mental. Une ou deux fois seulement, j'ai
réussi, dans cet état d'étourdissementmomentané du cerveau qui précédaitle réveil, à lui transmettre quelques sensations
physiques (une piqûre douloureuse, un goût amer, etc.), mais là encore il y
avait des incertitudes d'interprétation et je ne pourrais pas garantir la
valeur de quelques succès.
Mon autre sujet, fut un jeune homme, également de
haute taille, mais faible en général, très intelligent, un peu anémique et
poitrinaire. 11 était très sensible, trop sensible même à toutes sortes
d'impulsions. {Exp. hyp. analgésie, contracture instantanée de tout le
bras. L'application de l'hypnoscope sur le creux de l'estomac provoquait chez
lui une suite de phénomènes singuliers, des sensations, des contorsions, des
cris perçants prolongés, des mouvements rotatoires des bras, de la tête et de
tout le corps. Il fut aussi remarquable par les visions somnambuliques et
suggestives de tous les sens.
1expérience. — Le sujet en somnambulisme (état polyidéique) compte de
un à cinquante. Il devait être interrompu par un ordre à distance. Résultat
: quelques coïncidences, mais le plus souvent la paralysie se hâtait trop —
elle précédait l'ordre mental; par conséquent, il fallait la considérer comme
provoquée par l'idéoplastie.
2e exp. — Je touche la
nuque avec un doigt et je lui ordonne mentalement de se lever et d'aller
s'asseoir sur un lit. Le sujet se lève un peu, puis glisse par terre,
s'asseoit, s'incline, se met à genoux. Un des assistants, l'ingénieur B...,
affirme que c'est lui qui lui avait ordonné mentalement de se mettre à genoux.
(Il est probable que la faible pression de mon doigt, dirigéeun peu de haut en bas, car il avait baissé la
tête, lui suggéra
l'idée dé s'asseoir par terre, ensuite l'humilité
de cette position fit naître dans son esprit l'image d'une attitude humble par
excellence et plus commode, celle de se mettre à genoux, — tandis qu'en même
temps et par une association semblable, l'ingénieur B... a eu l'idée de la lui
ordonner.)
3° exp. — Sans contact et sans gestes. Tous
les assistants pensent à lui faire lever la jambe droite.
IL reste immobile, mais déclare avoir envie de danser.
(Rapprochement insuffisant pour autoriser une conclusion.)
4e exp. — C'est moi seul qui
commande, sans contact, mais avec des gestes, et en dirigeant le regard vers le
membre en question. Le sujet a les yeux bandés. Je me tiens debout devant lui,
à 2, 3,4, 6 pas de distance.
Il exécute bien plusieurs mouvements : se lève, va
à droite, à gauche, en avant, en arrière (il recule lentement et avec
difficulté), se met à genoux, s'asseoit. Je lui ordonne d'étendre le bras droit
— il lève le bras gauche. C'était la seule expérience qui n'avait pas réussi;
je me trouvais alors a6 pas de distance.
Les mêmes expériences répétées sans gestes, ne
donnent aucun résultat positif.
Les mêmes expériences répétées avec des gestes,
mais sans une concentration spéciale de la volonté, donnent à peu près
le même résultat positif.
Quelques jours plus tard :
50 exp. — Le sujet en
somnambulisme (état polyidéique passif), a les yeux bandés et les oreilles
bouchées, je me tiens devant lui à une distance de 4 à S mètres, en
exécutant les gestes d'attraction et de répulsion.
Pendant près d'une heure tous les essais
réussirent. Le principal consistait à vérifier si le sujet sent réelle-
ment ma présence. Je me suis donc caché dans des
coins éloignés, en l'attirant vers moi. J'ai pris toutes lés précautions
possibles pour ne faire aucun bruit. Je changeais de bottines, une autre
personne imita mon pas, j'essayais de l'induire en erreur par la parole, etc.,
il me suivait partout et me retrouvait toujours. En s'avançant, il flairait
comme un chien de chasse. (J'étais seul fumeur dans cette société et mon
habit était imprégné de l'odeur du tabac.)
Résultat définitif : il fut guidé .:
1° par une sensibilité exceptionnelle de toute la
surface du corps pour les mouvements de l'air (gestes à distance);
2° par une sensibilité exceptionnelle pour la
chaleur (il sentait la chaleur de ma main à une distance de | 75 centimètres à travers
les effets) ;
3° par l'exaltation de l'odorat, mais nullement
par suggestion mentale.
Quelques jours après :
6e Exp. Le sommeil n'est pas
complet. II y a eu en partie souvenir au réveil. (Peut-être à cause des émotions de la
journée). L'attraction fait souvent défaut.
Un de mes élèves, M. P., trompe le sujet, qui le
confond avec moi. Les mouvements ordonnés sont exécutés mal. Le sujet
improvise, laissant aller sa fantaisie sommeillante. Il exécute des mouvements
auxquels personne n'avait pensé, tout en ayant l'air de subir une influence. En
somme : résultat nettement négatif.
Encore un essai négatif sur une jeune hystérique,
très sensible (Exp. hyp., paralysie, contracture et anesthésie complète
du doigt). Nous étions deux magnétiseurs, le docteur B. et moi; nous touchons
chacun sa tête avec un doigt cm lui ordonnant d'aller prendre un objet. Pour
toute réponse elle s'endort, seulement elle s'endort d'une façon particulière;
la moitié gauche de son corps est en
rapport avec moi, la moitié droite appartient au Dr
B... Elle ne m'entend que par l'oreille gauche ; elle n'entend M. B... que par
l'oreille droite. De même pour l'attraction. Si je lui touche le bras droit,
elle n'accuse aucune sensation. De même par intermédiaire d'un objet, d'un
bâton. Le regard n'agit pas, la suggestion purement mentale non plus.
Suivent quelques expériences sur le « willing ».
Nous sommes dans le salon du comte D. Une des
dames me raconte avoir réussi plusieurs fois a suggérer à son amie un acte
quelconque, en posant légèrement ses mains sur ses épaules. Je fais quelques
expériences qui réussissent, ou à peu près. Mais dans ces sortes d'essais il
est inutile d'invoquer la suggestion mentale. Ayant étudié les mouvements
inconscients des muscles qui font tourner une table ou balancer une pendule,
d'après les indications de M. Chevreul, je savais à quoi m'en tenir. Ces
mouvements involontaires suffisent pour suggérer les directions au sujet qui ne
pense à rien, et dont le corps se trouve dans un équilibre instable.
Quelquefois il devine le reste, c'est-à-dire même les actes qui ne
peuvent pas être indiqués directement.
L'une de ces expériences m'a cependant surpris. Le
prince C. reste assis dans un fauteuil ; par conséquent il se trouve
dans une position stable ; deux dames se mettent à genoux devant lui et forment
un cercle avec ses deux mains; l'ordre consiste à lui faire croiser les
jambes et provoquer un mouvement de balançoire avec la jambe droite. —
Quelques minutes après l'ordre fut exécuté. Dans ce cas, l'explication se complique. 11 est difficile de
pousser involontairement les jambes en tenant les mains, surtout dans une
position fixe. Mais d'abord, et précisément à cause de cette position, les
jambes seules (et la tête) restaient libres, il n'est donc pas étonnant, qu'après
quelques minutes d'immobilité, il ait ressenti le besoin de déplacer ses
jambes; et il ne pouvait faire
autre chose que de les croiser, vu la position des
dames. Ensuite, il était certain que, ne serait-ce que pour vérifier
l'expérience, le regard des deux dames se portait a à chaque instant vers le
pied droit du prince qui, plus ou moins machinalement, dirigea son attention
sur ce point. La direction de l'attention vers un point donné du corps provoque
toujours une tendance au mouvement, et le seul mouvement convenable fut celui
qu'il avait exécuté.
Je dois ajouter qu'avant de l'avoir accompli, il
fit plusieurs mouvements de tête
qui ont été négligés, comme étant « sans importance » — si c'eût été un de
ces mouvements-là qui avait été choisis, on n'eut pas attendu l'autre, on aurait pu
proclamer la réussite également.
Au cours de la même soirée, je fis encore une
autre expérience qui
simule l'action de la volonté à distance. Ayant reconnu la sensibilité de la comtesse D. (Exp.
hyp. : chaleur,
engourdissement), je me place debout devant elle et je la fixe pendant deux ou trois minutes
; ensuite je recule et
elle me suit ; je précipite le pas, marchant toujours en arrière, et, malgré les rires de
l'assemblée et une
certaine opposition de sa part, elle est obligée de me suivre. Cette expérience, du reste fort
connue depuis les représentations de Donato, semble prouver une action physique
de la volonté et du regard. Il n'en est rien cependant. La fixité du regard,
l'attention expectante et l'émotion font naître un état d'obsession, de
fascination, qui peut être considéré comme un monoïdéisme intermittent. Sans
perdre complètement la conscience et la volonté, le sujet prédisposé subit de
moment en moment l'influence
inhibitoire de son propre esprit". il n'est pas paralysé, mais il est soumis
aux suggestions visuelles qui dominent sa volonté.
Une autre expérience de «thewilling» sur le comte P tentée par les deux dames
n'a pas eu de succès, il était cependant sensible (Exp. hyp.: picotement,
lourdeur,
anesthésie), je lui ai enfoncé une épingle dans un
doigt, insensibilisé localement, sans hypnotisation ; ce qui prouve, que la
réussite de l'expérience, d'après cette méthode, n'est pas toujours en rapport
avec la sensibilité du sujet. Nous verrons ensuite qu'elles sont les relations
exactes entre l'hypnotisme et le cumberlàndisme.
Je modifiais ces essais en expérimentant sur d'autres
personnes.
M Sch., robuste mais anémique, sujette de temps en
temps (sous l'influence des émotions) à des crises hystériques cataleptiformes (Exp.
hyp. : anesthésie, contracture localisée), se tenant debout, est plongée
dans l'état de fascination par la fixité du regard. L'ordre mental : me
tirer par la barbe. Elle lève lentement la main dans la direction de ma
barbe mais ne la touche pas.
M A., faible, maigre, nerveuse, mais bien portante
(Exp. hyp, = o). L'ordre mental : embrasser M. S.; elle s'avance
dans la direction de ce monsieur, et dit : « Je dois embrasser quelqu'un?... »
M R., lymphatique, du reste tout à fait bien
portante, peu sensible (Exp. hyp : picotement, lourdeur). L'ordre
mental, (avec contact d'une main sur l'occiput) :
1° Aller au piano. — Après deux minutes
d'hésitation : « Je dois jouer ? » dit-elle.
2° Embrasser M E. — Après une minute
de silence, elle reprend : « Je dois embrasser quelqu'un... c'est toi, Marie...
non, c'est toi, Edvige. »
3° Deviner si je pense à une affirmation ou à
une négation. — Presque aussitôt, elle s'écrie : « Vous pensez qu'oui ».
(C'était le contraire).
Sauf la dernière expérience, qui pouvait être
considérée comme le résultat d'une simple conjecture erronée, toutes les autres
semblent indiquer une action réelle. Mais, elles ne s'étaient pas accomplies
dans des conditions irréprochables, les sujets n'y avaient pas les yeux bandés
et les assistants; ayant été dans le secret,
ont pu l'influencer par leur attitude. En tout
cas, je me rappelle bien que l'impression personnelle, qui se dégagea de ces
expériences, n'a pas été décisive. Les deux premières, quoique plus étonnantes,
à cause du caractère des injonctions, difficiles à présupposer, n'ont pas été
exécutées intégralement; les autres, faites avec contact, présentaient des
doutes inhérents à cette méthode, et enfin les actes commandés ont pu être
choisis sous l'influence du milieu psychique. Je me rappelle, par
exemple, qu'au début de la même soirée où les trois dernières expériences ont
été effectuées, M R. a été priée de faire de la musique et qu'elle avait
refusé. Rien d'étonnant, qu'ensuite, ayant à accomplir une suggestion, le même
acte lui soit venu à la pensée.
Puis, dans de pareilles conditions, le nombre des
actes à choisir est fort restreint.
Que voulez-vous qu'on commande à une jeune fille
dans une société convenable, sinon de se mettre au piano, ou d'embrasser sa
sœur... Et s'il s'agit tout simplement de prendre un objet quelconque ou
d'aller à l'endroit indiqué, le contact de la main et ses pressions
involontaires conduisent le sujet admirablement.
Je cite ces petits détails pour montrer combien il
faut être circonspect et attentif dans ce genre de recherches.
C'est vers cette époque, qu'après avoir acquis une
certaine connaissance de l'hypnotisme, je me suis décidé à l'appliquer au
traitement des malades. Le résultat fut surprenant et je compris que non
seulement les allégations de magnétiseurs peuvent être vraies, mais encore
qu'une application rationnelle et méthodique amènerait vraisemblablement à
const
|