CHAPITRE VIII
------------
CORAN. TALMUD. CABBALE
Il est surprenant de
constater que le texte du Coran, qui est cependant l'expression d'une
doctrine fondée, plus que toute autre, sur la pratique rigoureuse et
journalière d'exercices d'assouplissement, de récitations, ne renferme, pour
ainsi dire, aucun passage faisant directement allusion à la Science
Respiratoire. Il faudrait étudier, de ce point de vue, les divers commentaires,
Fikh, Tefsir, etc.; qu'il suffise de rappeler que, de même que tant
d'autres éléments de la science initiatique chrétienne furent repris par
1’Islam (préceptes d'alimentation, de purification, de jeûne, d'hygiène
sexuelle et générale), de même, cette partie essentielle de l'enseignement de
vie n'y a pas été oubliée, mais ne fut transmise que sous forme de tradition
verbale.
Les exercices d'assouplissement, de recueillement et
de récitation auxquels le muezzin invite les fidèles à plusieurs reprises au
cours de la journée, et deux fois dans la nuit, en lançant du haut du minaret
son appel mélodieux, ne sont-ce pas là des signes suffisamment clairs et
probants ? Ces pratiques, il est vrai, ont fini par prendre, comme toutes
cérémonies rituelles, un caractère souvent machinal, et le développement
individuel, en vue duquel elles furent certainement instituées à l'origine, y
perd assurément la grande partie de ses droits et bénéfices, mais certains
effets salutaires subsistent néanmoins.
Dans le Talmud, la culture respiratoire est
représentée sous la forme de prières et d'invocations, prescrites
expressément en diverses circonstances. A n'en pas douter, ce furent là des
pratiques systématiquement ordonnées, de culture individuelle par le souffle,
en vue d'amener l'éveil progressif de la pensée.
Qu'on ne s'imagine pas qu'il s'agisse là d'une interprétation
arbitraire et de circonstance, voire tendancieuse, concernant ces pratiques !
La preuve indéniable est faite, de la valeur de l'exercice conscient de la
respiration, soutenu par la concentration mentale.
La récitation rythmée prolongée est indiquée de manière
si catégorique dans cette partie de la tradition sémitique, qu'on peut, à bon
droit, considérer que la connaissance de l'emploi scientifique du souffle et
du son était reconnue comme inégalable moyen de culture humaine.
Le texte même du Talmud est déclaré comme étant
destiné à être lu et récité à voix (non par conséquent à constituer
quelque stérile bagage de connaissance intellectuelle) et en observant
certaines règles bien définies d'élocution : articulation, intonation distinctes,
modulation, prise de souffle, etc. [Berakoth, 2-3].
De très précises
descriptions des diverses attitudes et postures qu'il est utile d'observer
pendant l'exécution des exercices de récitation, illustrent et expliquent
clairement comment il est rationnel de les pratiquer [Berak., 1, 2]; comment il faut
plier les genoux, s'incliner, se prosterner, etc. [Berak., 5-4;
Mégilla, 3, 1]. « Au moment où l'on incline le corps en avant, il faut
prononcer le nom du Tout-Puissant, et de même en se redressant.» « Celui
qui prie doit se prosterner et incliner le corps jusqu'à assouplir toutes les
vertèbres. »
Bien souvent, ces
indications, strictement pratiques, ont pris, dans la suite, le caractère sec
et figé de règles incomprises, par conséquent machinalement suivies, et
incapables, par suite, d'apporter les très réels profits qu'est en droit d'en
attendre l'observateur éclairé et consciencieux. De plus en plus, la pratique
de ces exercices de culture fut empreinte de l'esprit de pédanterie qui est la
note dominante du recueil du Talmud. Il en ressort néanmoins qu'il comporte de
très utiles exercices d'assouplissement et de culture respiratoire,
d'expiration, et il est intéressant de retenir la recommandation expresse qui
est faite : d'accomplir tous exercices et de réciter avec calme et
concentration parfaite.
« On ne doit pas prier lorsqu'on est dans un état de
distraction, ou sous le coup de pensées résultant de quelque conversation
banale, mais seulement dans le recueillement et la joie. »
Dans la Cabbale, on retrouve non seulement la
doctrine hindoue de « l'Emanation », ainsi que celle, d'origine grecque, du
Logos, mais encore l'élément qui permet de comprendre vraiment ces systèmes, et
tant d'autres enseignements, théories et doctrines apparemment difficiles à
élucider, et qui est : La Science de la Respiration.
« En un style confus
(?), nous dit un auteur, il y est exposé comment l'Esprit saint, l'Esprit du
Dieu vivant, crée toutes choses par le moyen tout-puissant de la Voix, du
Verbe, et comment il fait surgir tour à tour de son sein les éléments du monde
physique [Franck, La Cabbale].
Au livre du Zohar [II, 141],la notion d'âme est
rendue par les termes nefesh, rouah, neshamah. Le premier chapitre
énonce les principes constitutifs de l'univers. « Le premier des Zephiroths est
l'Esprit du
Dieu vivant. Béni soit son nom; béni soit le nom de Celui qui trône
éternellement. Esprit, Voix, Parole, c'est là le Saint-Esprit ! Le deuxième est
le Souffle, qui procède de l'Esprit. Il renferme en lui-même les vingt-deux
lettres qui procèdent ainsi d'un seul et même Souffle unique. »
Une note relative à ce passage « mystique » dans
Frank, « La Cabbale » : «Le même mot signifie là aussi bien Esprit
que Souffle... Nous aurions donc pu, tout aussi bien, traduire: «L'Esprit qui
vient de l'Esprit. » Le premier Nombre ne désigne pas la Divinité elle-même,
mais son Esprit; le deuxième ne saurait donc être que l'expression de cet
esprit, dans lequel se résolvent pour ainsi dire les vingt-deux lettres...
C'est ainsi que par une association étrange, mais à laquelle on ne saurait
dénier une certaine grandeur, et qui peut du moins s’expliquer, les
articulations les plus élémentaires de la voix humaine, les signes de
l'alphabet,jouent un rôle analogue à celui des Idées dans la
philosophie platonicienne; « c'est par eux que le Saint-Esprit se manifeste
dans la matière ».
Autre note concernant ce même passage, dans le Zohar:
« Il y a là une
identification absolue du Verbe avec le Saint-Esprit, avec le souffle qui «
inspire » les Écritures; il s'agit donc d'une hébraïsation de cette conception.
» L'auteur, en la circonstance, use du double sens du terme hébreu rouah, qui
signifie à la fois souffle et esprit. A-t-il pensé au pneuma des
Pythagoriciens, qui est, d'après les commentateurs, le souffle universel, une
sorte d'agent intermédiaire, grâce auquel l'Infini pénètre dans le fini ? [Cf. Aristote, Phys., IV,
6].
L'art de guérir par
le pouvoir du Verbe, de la Parole, joue un rôle important dans la Cabbale dite
pratique [Cf. Frank, La Cabbale, p. 148]; aussi : Sepher Shimmoush
Tehillim, ou « De l'usage des psaumes pour la santé physique de l'homme ».
Le Zohar se réclame
expressément de la sagesse de l'Orient : « De cette Connaissance que les
enfants de l'Orient possèdent dès les premiers jours. » On trouve même dans le
Zohar l'allusion suivante à la nature de cette connaissance:
« Rien, dit le
Zohar, ne se perd dans le monde, pas même le souffle qui s'échappe de la
bouche. Il a comme toutes choses sa destination, et le Saint --- son nom soit
béni --- l'emploie à ses œuvres. Rien ne se perd dans le vide, pas même la
parole, la voix de l'homme. Tout a son but et sa destination. » Ces paroles
sont prononcées par un vieillard étranger devant plusieurs disciples de Ben
Jochï;ceux-ci reconnurent, en ces paroles l'un des articles de foi
les plus secrets puisqu'ils l'interrompirent aussitôt et s'écrièrent: « O
vieillard, qu'as-tu fait ? Oh, puisses-tu avoir gardé le silence !... »
Souvent la vérité fut ainsi mise sous le boisseau,
mais les temps ne sont plus, où il y avait nécessité --- fut-elle même réelle
en quelque temps, ce dont nous ne discuterons pas, pensant mieux faire en
allant de l'avant qu'en ratiocinant sur du passé --- de garder le silence sur
ce qui est le plus puissant moyen d'aider à la libération humaine : sur la
science de la Respiration. Tout au contraire, les temps sont mûrs pour qu'une
révélation simple, claire et pratique soit largement faite de la valeur de la
culture respiratoire. Tout doit être patiemment et inlassablement mis en œuvre
pour que se répande au grand jour, au grand soleil, pour qu'en puissent
profiter tous êtres, cette Connaissance indispensable à l'humanité qui cherche
sa voie dans la complication et les détours, alors que par ce moyen de culture
individuelle, cette voie s'ouvre et se continue pour tous dans la clarté.
On peut considérer que dans les époques qui précédèrent la nôtre les
hommes étaient moins prêts, moins avides aussi, peut-être, de savoir profond.
Il fallut sans doute des modes et des formes pour faire comprendre et accepter
une part de vérité correspondante à ces temps, qu'on pourrait dire d'attente,
de préparation, d'incubation.
Mais le temps actuel marque un pas ferme en avant, un pas décisif vers
l'avènement de la race lucide. Esprit de précision, logique claire sont
aujourd'hui indispensables à tous éducateurs.
L'homme attend autre chose que répétitions ou promesses. L'heure est
venue où chacun a droit à se réaliser où chacun doit apprendre et comprendre
comment il peut y parvenir en
apprenant que respirer c'est vivre, vivre, non en continuant à végéter
dans la crainte, l'attente ou la souffrance --- mais dans la plénitude
consciente !
-----------------------------------------------------------
|