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CHAPITRE XII L'HYPNOTISME ET LE CODE

I. — La suggestion hypnotique a pour effet de priver le sujet de sa liberté morale. — L'automatisme où le réduisent les différents états hyp­notiques peut faire de lui l'instrument de délits ou de crimes, ou la victime de divers attentats.

II. — Questions de droit civil : billets, quittances, actes divers, testaments, donations, consentements.

III. — Faux témoignages.

IV. — Crimes dont peuvent âtre victimes les hypnotiques : viols, attentats à la pudeur.

V. — Crimes dont ils peuvent être l'instrument ; meurtres, empoisonnements, etc., pendant ou après la période de sommeil hypnotique.

VI. — Analogies au point de vue légal de l'hypnotisme et du somnambu­lisme naturel. — Le somnambulisme devant la justice. — La ques­tion par l'hypnotisme est-elle licite?

VII. — Dans quelle mesure l'hypnotisme peut-il servir & l'accomplissement de projets criminels?

I
Pour tous ceux qui admettent que la réalité des faits que nous avons précédemment exposés est scientifiquement démontrée, il est hors de doute que l'hypnotisé ou plus généralement tout individu sensible aux suggestions, non seulement n'est pas entièrement libre d'y résister, mais est dans cer­tains cas dans l'impossibilité de concevoir l'idée même de la résistance. Fût-il conscient du monde extérieur, de sa propre personnalité et du caractère bon ou mauvais, indifférent ou nuisible des sugges-tions qui lui sont imposées, sa propre volonté n'en est pas moins annihilée au profit de celle d'un autre, qui s'installe en son individu, y fait jouer à son gré les ressorts de l'activité, pendant que le moi ainsi dépouillé de ses prérogatives reste le spectateur stu­péfait d'actes qu'il n'a ni délibérés, ni voulus et qu'il ne peut empocher.
A plus forte raison chez le cataleptique et le somnambulique dont l'automatisme est d'autant plus parfait que leur personnalité est momentanément supprimée et pour ainsi dire absente au moment où les phénomènes suggestifs se produisent, ne lais­sant dans l'esprit, qui plus tard a repris possession de lui-même, aucune trace, aucun souvenir. Le ca­taleptique ou le somnambulique n'est plus qu'un jouet dans la main de celui qui l’a endormi, n'en­tendant que lui, ne voyant que lui, irrésistiblement attiré au-devant de ses intentions, et tellement sub­jugué que cette domination parfois ne cesse plus au réveil et qu'elle se transforme pendant la veille en une véritable obsession fascinatrice.
On imagine sans peine quelles peuvent être, au point de vue civil et criminel, les conséquences de ces situations créées par l'hypnotisme. Des actions contraires à l'honnêteté, à la morale, des crimes abominables pourront être exécutés par l'intermé­diaire des hypnotiques ; des forfaits non moins gra­ves pourront être perpétrés contre eux.
M. Liégeois, professeur à la Faculté de droit de Nancy, dans un remarquable mémoire présenté à l'Académie des sciences morales et politiques, a énoncé avec une grande lucidité la plupart des problêmes que l'hypnotisme peut poser à la justice.

Par de nombreuses observations extrêmement inté­ressantes, il a démontré qu'il était possible de faire accepter aux hypnotiques les suggestions d'un grand nombre d'actes délictueux ou criminels et de la pos­sibilité de délits et de crimes expérimentaux, il en a conclu, d'une façon absolument logique, à la pos­sibilité des mêmes délits et des mêmes crimes dans la vie réelle sous l'influence du sommeil provoqué.

Nous allons examiner dans quels cas principaux ces hypothèses vraisemblables seraient susceptibles de se réaliser. Nous envisagerons d'abord les ques­tions relevant du droit civil et les question de faux témoignage, puis les crimes, dont les hypnotiques peuvent être victimes et ensuite ceux qu'on peut leur faire commettre.

II

La personne qui en place une autre en état d'hyp­notisme pourra lui suggérer des actes contraires à sa volonté ou qu'elle n'eût point eu spontanément l'idée d'accomplir.

C'est ainsi, dit M. Liégeois, qu'elle pourra faire souscrire des quittances, des billets, des obligations de toute nature, qui, tout imaginaire qu'en soit la cause, n'en seraient pas moins valables et dont il serait parfois difficile de démontrer la fausssté (1).

Cet auteur cite plusieurs expériences qu'il a faites à ce sujet sur des femmes hypnotisées. A une dame fort intelligente, qui résista d'abord énergiquement à toute suggestion, il lui suggéra l'idée qu'elle lui devait mille francs, finit par lui faire accepter cette suggestion et lui fit écrire et signer de sa main un billet reconnaissant cette dette. A la même personne il affirme un autre jour, en présence de son mari, qu'elle a promis de cautionner une dette de cent mille francs contractée par ce dernier. Elle nie d'abord, puis hésite, recherche le souvenir de ce fait imaginaire et finit par arriver à la conviction qu'il est réel, qu'elle a vraiment promis la caution récla­mée, l'écrit et la signe de sa main. Je cite entièrement l'expérience suivante:

Mlle E... reçoit facilement et réalise aussitôt toutes sortes de suggestions. Je lui dis : — Je vous ai, vous le savez, prêté 500 francs, vous allez me signer un billet qui constatera ma créance. — Mais, monsieur, je ne vous dois rien ; vous ne m'avez rien prêté. — Votre mémoire vous sert mal, made­moiselle, je vais préciser les circonstances du fait. Vous m'aviez demandé cette somme et j'ai consenti volontiers à vous la prêter; je vous l'ai remise hier, ici même, en un rouleau de pièces de 20 francs. — Sous l'action de mon re­gard, et en présence de mon affirmation faite d'un ton de sincérité, M,le E... hésite, sa pensée se trouble; elle cherche dans sa mémoire ; enfin, celle-ci, docile à ma suggestion, lui rappelle le fait dont je viens d'évoquer le souvenir; ce fait, pourtant imaginaire, a pris à ses yeux tous les carac­tères de la réalité ; elle reconnaît sa dette et signe un billet ainsi conçu :

Je reconnais devoir à M. L... la somme de cinq cents francs qu'il m'a prêtée et promets de la lui rembourser le 1er janvier 1884. Nancy, le 30 novembre 1883.

Bon pour cinq cents francs.

Signé : E.

Mlle E... est majeure; le Bon pour est écrit de sa main conformément à l'article 1326 du Code civil ; le billet est donc conforme à la loi. Si je le remettais entre les mains d'un huissier, il en poursuivrait légalement le payement.

Les actes authentiques, c'est-à-dire reçus par les officiers ministériels suivant certaines formalités, présentent aux yeux de la loi les caractères d'une certitude absolue et ne peuvent être attaqués que par une inscription de faux. Est-il donc impossible de suggérer à un hypnotique l'idée de se rendre devant un notaire et de lui faire dresser un acte qui compromette de nombreux intérêts, sans qu'au réveil il y ait souvenir de cette démarche et sans que le notaire saisisse le moindre indice qui lui fasse soupçonner qu'il a affaire à une personne ne jouissant pas de sa pleine liberté morale? Bien que n'ayant pas été tentée, cette expérience n'en paraît pas moins susceptible de réussir comme les précé­dentes.

C'est surtout en matière de testaments et de donations que le danger paraît grand. Déjà les exemples de captation fourmillent ; que de vieillards circonvenus, dominés, apeurés, frustrent leurs héritiers légitimes au profit d'intrigants sans cons­cience et sans scrupules ? Que ne peut pas, habi­lement exploitée et entretenue, la crainte de la damnation éternelle? Que de spectres ou de démons confusément entrevus dans les rideaux par des yeux qu'illusionne la peur et que voile l'agonie? Pour venir à bout des récalcitrants on a eu recours à des moyens héroiques, comme de simuler une appari­tion. Dans un procès qui a eu lieu à Nancy, on voit qu'un individu, jouant le rôle de saint Joseph, vint comme vnessager de Dieu au chevet d'un vieux prê-tre pour lui dicter ses dispositions testamentaires. Auprès d'un hypnotique, plus n'est besoin de ces expédients dangereux et primitifs ; par simple sug­gestion, on lui fera, voir et bien voir le héraut divin, on lui fera donner tous les ordres qu'on vou­dra et tout sera accepté par le patient avec une con­viction absolue contre laquelle rien ne prévaudra.

Par des suggestions posthypnotiques, ne pourrait-on pas encore empêcher une personne de faire un acte quelconque en la mettant dans l'impossibilité d'écrire et de signer? Un prétendant éconduil ne pourrait-ii pas amener la jeune fille qu'il convoi­tait à répondre non à l'ofiicier de l'état civil qui va procédera son mariage avec un autre? Ces hypo­thèses n'ont rien d'invraisemblable.

(1) Liégeois, De la suggestion hypnotique dans ses rapports avec le droit civil et te droit criminel, Paris, 1884.

III

Les faux témoignages ne sont pas moins à re­douter.

M. Liégeois suggéra à une dame qu'il avait hyp­notisée l'idée d'une déclaration à faire au bureau, de police. Il lui dit qu'à son réveil elle verrait entrer un individu de mauvaise mine qui lui pro­poserait de lui céder à vil prix six coupons d'obli­gations du Trésor volés et qui, sur son refus indigné, les laisserait en s'en allant sur un meuble en s'écriant qu'il n'en voulait plus. Madame alors pren­drait les coupons, mais de peur d'être accusée de complicité de vol, les remettrait en dépôt à M. Lié­geois en présence de témoins.

L'hallucination se produisit au réveil, suivant le pro­gramme ainsi tracé. Mlle T... vit le criminel imaginaire que j’avais évoqué ; elle l’entendit lui faire la proposition que j'avais annoncée; tout se passa comme je l'avais prévu. Pour donner plus de corps à l'idée suggérée, j'avais ap­porté six coupons d'obligations du Trésor qui m'apparte­naient; Mme T..., croyant les tenir du voleur lui-même, me les remit en dépôt et s'en alla chez elle.

Le même jour, vers quatre heures, j'allai trouver M. le commissaire central ; j'appris de lui et des employés du bureau de police que Mme T... était venue faire la déclara­tion suggérée; qu'on n'avait remarqué en elle aucun signe extérieur qui fût de nature à mettre en garde contre la sin­cérité de son témoignage ; qu'enfin elle s'était déclarée prête à témoigner en justice de l'offre qui lui avait été faite, d'acheter les coupons volés (1).

A une autre hypnotique, le même expérimenta­teur suggéra en présence de plusieurs magistrats, toute une scène des plus dramatiques. Il s'agissait d'une conversation qu'elle aurait entendue et dans laquelle un incendiaire racontait à un autre vaurien de son espèce la façon dont il avait accompli son crime et comment il en avait profité pour voler cinq cents francs. Le second veut profiter de cette confidence pour extorquer au premier une partie de l'argent : refus, menace de dénonciation, dispute, rixe violente. Fuite de la dame témoin de cette scène. A son réveil, un des magistrats l'interroge, elle prête serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Et elle raconte avec tousses dé­tails l'hallucination suggérée (2).

Une somnambule de M. Bernheim, femme intel­ligente, impressionnable, mais nullement hystéri­que, est plongée dans le sommeil profond. L'ex-périmentateur lui suggère l'idée qu'il y a quatre mois et demi, en entrant chez elle, elle a entendu des cris sortir d'un appartement du premier étage, et qu'alors, regardant par le trou de la serrure, elle a vu un de ses colocataires, vieux célibataire, en train de violer une petite fille.

La petite fille se débattait, elle saignait; il lui mit un bâillon sur la bouche.

Vous avez tout vu, et vous avez été tellement saisie que vous êtes rentrée chez vous et que vous n'avez rien osé dire.Quand vous vous réveillerez, vous n'y penserez plus; ce n'est pas moi qui vous l'ai dit; ce n'est pas un rêve, ce n'est pas une vision que je vous ai donnée pendant votre sommeil magnétique, c'est la réalité même, et si la justice vient plus tard faire une enquête sur ce crime, vous direz la vérité.

L'opérateur ensuite lui suggère quelques idées plus gaies, puis la réveille. Trois jours après, cette personne, interrogée par un avocat jouant le rôle de juge d'instruction, raconta ces faits imaginaires dans tous leurs détails et offrit de les répéter devant la cour d'assises. Quelle fut son émotion quand elle apprit les graves accusations qu'elle avait portées contre une personne innocente et dont elle ne se souvenait pas. Il fallut de nouveau l'hypnotiser pour calmer ses alarmes et lui en faire oublier les motifs.

M. Liégeois propose l'expérience suivante qui, on en jugera, ne sera pas à la portée de tout le monde ; mais quelque invraisemblable qu'elle puisse être dans la réalité, sa réussite en tant qu'expérience n'en serait pas moins de nature à frapper singu­lièrement les esprits les moins prévenus. Suppo-sons un crime effectivement commis. Une personne pouvant agir sur plusieurs hypnotiques à la fois s'enquiert exactement des circonstances de ce crime, puis suggère à chacun de ses somnambuliques une hallucination identique qui en reproduit les détails et montre à l'œuvre, comme auteur du forfait, une seule et même personne, qui sera celle qu'il plaira à l'hypnotiste de désigner. On leur fera voir succes­sivement les différents actes du drame, entendre les cris, les appels désespérés de la victime, distinguer le criminel lui-même. Et tous, au réveil, seront prêts à déposer devant la justice et à maintenir comme réels tous les détails d'un drame qui leur aura été suggéré. Et quelle sera alors la position d'un homme contre qui de pareilles charges seraient acumulées et qui serait dans l'impossibilité de prouver un alibi.

(1) Liégeois, loc. cit, p. 25.
(2) Liégeois, loc. cit, p. 26.

IV

Les crimes dont peuvent être victimes les hypno­tiques sont nombreux.

Les premiers qui se présentent à l'esprit, ce sont les attentats à la pudeur et le viol. Une femme sus­ceptible d'être hypnotisée profondément courrait évidemment les plus grands risques, si elle com­mettait l'imprudence de se laisser endormir sans témoins par un homme sur la moralité duquel elle ne pourrait compter d'une façon absolue.

Les annales judiciaires fournissent quelques faits de ce genre, ce qui vaut mieux que toutes les ex­périences de cabinet. Tout le monde a lu l'histoire rapportée par M. Prosper Despine (1), de ce men-diant du nom de Castellan, qui fut condamné en 1865 par la cour d'assises du Var, pour-viol d'une jeune fille. Cet individu, infirme, repoussant, simu­lant la surdi-mutité, voulant se faire passer pour un envoyé de Dieu investi du pouvoir de faire des mi­racles, se livrant à des gesticulations cabalistiques, impressionna vivement Joséphine H., chez qui un jour il recevait l'hospitalité. Dans un moment où il la trouva seule, il parvint à exercer sur elle une telle fascination, qu'elle tomba en léthargie, et qu'il en profita pour lui faire subir les derniers outrages. Revenue à elle, elle continua à être sous l'empire de la volonté de Castellan, qui l'entraîna avec lui, et pendant plusieurs jours abusa de son pouvoir d'hypnotisation pour renouveler ses attentats. Dans le procès qu'on fit à ce misérable, la jeune Me fit cette déposition devant la cour :

Il exerçait sur moi une telle puissance à l'aide de ses gestes et de ses passes, que je suis tombée plusieurs fois comme morte. Il a pu alors faire de moi ce qu'il a voulu. Je comprenais ce dont j'étais victime; mais je ne pouvais ni parler ni agir, et j'endurais le plus cruel des supplices.

Les nombreux attentats dont cette malheureuse jeune fille fut victime eurent lieu dans des phases différentes de l'hypnotisme. Tantôt, bien qu'impuis­sante à y résister, elle en avait conscience, comme on vient de le voir par sa déposition, mais tantôt aussi ils ne laissaient aucune trace dans son souve­nir.

Les rapports qu'il eut avec elle, la seconde nuit qu'ils passèrent à Capelùde, eurent lieu dans d'autres conditions, car, cotte fois, Joséphine ne s'est pas doutée de l'acte dont elle fut victime, et ce fut Castellan qui lui raconta le matin qu'il l'vait possédée pendant la nuit (4).

De ce qui se passe dans le somnambulisme spon­tané, on peut légitimement induire que les mêmes choses peuvent avoir lieu dans le somnambulisme provoqué ou dans tout autre phase hypnotique. Or les faits d'attentat contre les somnambules sponta­nés ne sont pas très rares. Nous devons au Dr Mabille, directeur-médecin de l'asile d'aliénés de la Rochelle, le fait suivant qui s'est présenté le 9 août 1883 devant la cour d'assises de cette ville :

Quatre jeunes gens, âgés de vingt-huit, de dix sept, de dix-neuf et do seize ans, sont accusés d'avoir violé la fille Madeleine. Les journaux ont ainsi rendu compte de l'af­faire :

Le 8 avril dernier, une servante, la fille Madeleine, ayant obtenu de ses maîtres l'autorisation d'aller au bal, y lit la rencontre du nommé C..., qui dansa deux fois avec elle et lui proposa de raccompagner quand elle partirait. Elle re­fusa; mais C.., qui avait remarqué, comme bien d'autres, la simplicité d'esprit de cette fille, la suivit accompagné de M... à la sortie du bal, et essaya de l'emmener dans un chemin écartè. Elle resta cependant sur la route et conti­nua son chemin entourée de C... et de M..., qui la soute­naient chacun par le bras, en se livrant à de grossières plaisanteries.

Un de leurs camarades, G..., survint, et sans autre expli­cation bouscula les deux premiers, renversa la jeune fille sur le bord de la route, et alors se passa la scène de bauche la plus odieuse. La victime de la brutalité des accusés est atteinte d'une maladie nerveuse des plus gravée et sujette à de fréquents accès de catalepsie pendant les quels elle perd connaissance et reste complètement inerte; ce qui a facilité aux accusés l'accomplissement de leurs actes d'immoralité révoltante.

Interrogée par les magistrats, la fille Madeleine, dès le premier interrogatoire, s'endormit brusquement pendant près de six heures ; à diverses reprises, sqit au parquet, soit à l'hospice de la Rochelle, elle présenta les mêmes symp­tômes. Devant la cour d'assises de la Charente-Inférieure, elle a été prise de crises de sommeil qui ont duré plusieurs heures, et ce n'est que quelques heures après leur dispari­tion que Madeleine a pu subir, en connaissance de cause, l'interrogatoire des magistrats (1).

Cette fille, hystérique hémi-anesthésique, était, comme on le voit, prise inopinément d'accès de léthargie spontanés pendant lesquels elle n'avait plus conscience du monde extérieur, et au sortir desquels, d'après ses propres déclarations, elle ne gardait aucun souvenir de ce qui s'était passé. Elle dut tomber, sous l'influence de l'émotion que lui causa l'agression dont elle était l'objet, dans un de ces accès de sommeil pathologique, pour ne pouvoir s'opposer aux abominables outrages qui lui furent infligés par ces jeunes gens dénaturés, outrages que la plume se refuse à transcrire.

Le Dr Bellanger, cité par M. Liégeois, raconte qu'un médecin, qui avait parmi ses clientes une dame atteinte d'accès de somnambulisme, ne craignit pas d'abuser d'elle pendant ces accès. La mal­heureuse qui, revenue à elle-même, n'avait aucune conscience de ce qui s'était passé pendant son som­meil, devint folle en constatant une grossesse que ren­dait inexpliquable l'absence prolongée de son mari (2).

Une jeune tille, d'après le Dr Macario, fut, pen­dant le sommeil nerveux, victime d'une tentative.de viol sans en avoir gardé le souvenir au réveil. Ce ne fut que dans un accès subséquent qu'elle put faire connaître à sa mère l'outrage qui lui avait été fait (1).

Il nous semble superflu d'insister sur les faits de ce genre, et la possibilité pour une femme de subir les derniers outrages pendant l'hypnotisme nous semble une des hypothèses les moins susceptibles d'objec­tions sérieuses parmi toutes celles que nous avons à présenter (2).

(1) Prosper Despine, Psychologie naturelle, t. I, Paris, 1868.
(1) Prosper Despine, loc. cit.
(1) Ann. médico-psychologiques, janv. 1884.
(2) Liégeois, loc. cit., et Bellanger, Le magnétisme, vérités et chimères, Paris, 1884.
(1) Macario, Du sommeil, des rêves et du somnambulisme, Lyon, 1857.
(2) Voyez Brouardel, Accusation de viol pendant le sommeil hypnotique (Ann. d'hyg. 1879, t. I, p. 39). — Ladame, la Névrose hypnotique devant la médecine légale, du viol pendant le som­meil hypnotique (Ann. d'hyg., 1882, t. VII, p. 518).

V

L'hypnotique, dit M. Ch. Féré (3), peut devenir un instru­ment de crime d'une effrayante précision, et d'autant plus terrible que, immédiatement après l'accomplissement de l'acte, tout est oublié, l'impulsion, le sommeil et celui qui l'a provoqué.

Nous avons déjà cité cette somnambule hysté­rique du Dr Taguet qui, ayant reçu la suggestion d'aller décharger un revolver dans un des bureaux de la préfecture de Bordeaux, réclamait tranquille­ment l'arme qui pût lui permettre d'exécuter ce proj et.

Voici un autre exemple, celui-ci fourni par un homme, de la puissance irrésistible d'une sugges­tion semblable. Un des sujets de M. Bernheim, dont nous avons déjà parlé à plusieurs reprises, donna lieu à l'expérience suivante :

Je lui ai, dit le professeur de Nancy (1), montré contre une porte un personnage imaginaire, en lui disant que cette personne l'avait insulté; je lui donne un pseudo-poignard (coupe-papier en métal) et lui ordonne d'aller la tuer. Il se précipite et enfonce résolument le poignard dans la porte, puis reste fixe, l'œil hagard, tremblant de tous ses mem­bres. L'intervention des personnes présentes donna un cachet singulièrement dramatique à cette expérience. Le somnambule, interrogé, ne trouve qu'une réponse : « — Il m'a insulté I — Mais on ne tue pas un homme parce qu'il vous insulte ! — Il m'a insulté ! — N'auriez-vous pas par­fois la tête dérangée? — Non, monsieur! — Vous tombez parfois en somnambulisme ; n'auriez-vous pas obéi à une impulsion étrangère? — Non, monsieur ; j'ai agi de ma propre initiative; il m'a insulté! »

Réveillé, il n'avait gardé aucun souvenir de cette scène émouvante.

M. Liégeois remet entre les mains d'une jeune fille profondément endormie et réduite à un auto­matisme complet, un pistolet en lui disant de tirer à bout portant sur sa mère, qui assiste à l'expé­rience. L'ordre est immédiatement exécuté.

A un jeune homme en somnambulisme, il remet un paquet contenant une poudre blanche, en lui disant que c'est de l'arsenic. Il lui commande, aussi­tôt qu'il sera rentré chez sa tante, de mettre la poudre dans un verre d'eau qu'il lui présentera en­suite pour l'empoisonner. La tante du jeune homme écrivait le soir môme à M. Liégeois, pour l'infor­mer, que l'expérience avait parfaitement réussi et que son neveu lui avait versé le poison.

Ainsi donc un individu en état de somnambu­lisme pourrait, pendant des heures entières, être soumis dans des endroits divers à des suggestions criminelles, les mettre à exécution, être ramené au lieu môme où il a été endormi, et être réveillé avec la certitude qu'il a passé quelques heures dans un sommeil confortable, sous l'œil vigilant d'une per­sonne aimée! Que de réflexions n'imposent pas de pareilles éventualités ! Mais ce n'est pas seulement pendant le sommeil hypnotique que le danger des suggestions criminelles se dresse ; au point de vue médico-légal, la possibilité de provoquer des sug­gestions posthypnotiques à une échéance plus ou moins longue soulève des problèmes autrement compliqués et difficiles. Une idée criminelle, dé­posée dans l'oreille d'un somnambule, pourra se réveiller longtemps après, devenir irrésistible, en­traîner des effets terribles, un crime peut-être; cependant, celui qui aura exécuté ce crime ne sera qu'un automate ayant agi sous l'influence d'une volonté étrangère, et tout irresponsable qu'il soit en réalité, ses facultés pourront paraître si normales, sa culpabilité si parfaitement démontrée, les cir­constances atténuantes si absentes, qu'il sera con­damné. Bien qu'innocent moralement, il ira expier un forfait qu'il n'aura ni conçu, ni prémédité, tandis que.celui qui en aura été l'âme et par conséquent l'aùteure véritable, jouira en paix des fruits de ses ténébreuses machinations.

Combien de temps peut sommeiller, sans s'effacer du cerveau, une suggestion provoquée pendant l’hypnotisme ? Cette question, capable de rendre anxieux l'esprit le plus indifférent, demeure actuel­lement sans réponse.

(3) Ch. Féré, Ann. méd.-psychol,, 6 sér., t. X, p. 285.
(1) Bernheim, loc. cit., p. 34.

VI

Qu'on ne dise pas que la justice n'a pas à s'inquiéter de toutes ces expériences, qui ne sont pas jusqu'ici sorties des salles d'hôpitaux ou des dispen­saires de médecine. Qu'on ne considère pas toutes ces hypothèses médico-légales comme des concep­tions fantaisistes écloses un beau jour dans quel­ques cerveaux scientifiques en veine de badinage. Ce qui se passe dans le somnambulisme spontané enseigne ce qui se passera demain peut-être dans le somnambulisme provoqué; et le somnambulisme spontané a déjà à son actif un certain nombre d'er» reurs judiciaires qu'il est bon de faire connaître.
Le 26 janvier 1881, la cour d'appel de Paris infirmait un jugement du tribunal de première instance condamnant à trois mois de prison le nommé Emile D..., pour outrage public à la pudeur. Voici, d'après le compte rendu qu'en fit le Dr Motet à la Société médico-psychologique, le résumé de cette affaire :
D... avait été arrêté à huit heures et demie du soir par des agents du service des mœurs, qui déclarèrent l'avoir va rester plus d'une demi-heure dans un urinoir et y commet­tre des actes contraires à la morale. Conduit au poste, il protesta en vain de son innocence. Trois jours après, il fut jugé, condamné et écroué à la Santé. Chose bizarre, il paraissait comme hébété, et ne se souvenait pas d'avoir étécondamné ; ce ne fut que quelques jours après son incarcé­ration qu'il revint à lui et put prévenir son patron de ce qui lui était arrivé.
Or, ... était depuis longtemps malade. En 4879, dans le service du Dr Mesnet, à l'hôpital Saint-Antoine, il avait eu des accès de somnambulisme nocturne. M. le Dr Mesnet, relevant chez lui la prédominance du tempérament nerveux, des exagérations féminines, des plaques d'anesthésie dissé­minées sur le corps, pensa qu'il serait peut-être possible de ce mettre en état de somnambulisme provoqué, et ses pré­visions furent justifiées. Voici en quoi, d'après le Dr Motet, consistait la maladie de ce jeune homme : « D... est atteint, sans périodicité régulière, d'accès de somnambulisme, pen­dant lesquels il devient apte à subir l'influence d'une vo­lonté autre que la sienne, à obéir, sans résistance possible, à des ordres, et à reproduire, sans en avoir conscience, sans en conserver le souvenir, d'une manière tout automa­tique, des actes répondant soit à ses idées pendant la veille, soit aux idées qui lui sont suggérées.
« Ces accès ont été tout d'abord exclusivement spontanés; depuis, ils ont pu être facilement provoqués. Les uns et les autres sont de la même nature ; ils sont, de tous points, analogues aux mêmes phénomènes se produisant chez les femmes hystériques à un haut degré. Ils se compliquent d'extase, de catalepsie ; pendant toute leur durée, l'anes-thésie est complète. Les accès spontanés ont cela de parti­culier que D... peut, tout en ayant cessé de s'appartenir, suivre une idée qui a occupé son esprit pendant la veille. C'est ainsi qu'une nuit, il a pu s'évader de l'hôpital et ar­river sur les boulevards. Des sergents de ville l'ont arrêté et ramené à l'hôpital. Or, on savait qu'il s'ennuyait beau­coup ; il avait, à plusieurs reprises, manifesté son désir de sortir, et avant son évasion il avait écrit une lettre dans la­quelle il remerciait le médecin en chef de ses soins, et de­mandait son exeat. Dans les accès provoqués, on lui fit écrire la même lettre, dans les mêmes termes ; on put reproduire, à volonté, les scènes de lapériode de somnambu­lisme spontané.
« Rien n'est plus facile que faire passer D... de l'état normal en condition seconde. Il n'est pas besoin, pour.cela, de recourir aux manœuvres qui amènent l'hypnotisme, et lorsqu'il est dans cet état, on le dépossède absolument de sa volonté. Tout ce que nous avons vu, chez lui, dans cette voie, est conforme à ce que l’on peut obtenir des malades atteints des mêmes troubles nerveux (1). »
D..., avons-nous dit, ayant interjeté appel du jugement qui l'avait condamné pour outrage aux mœurs, une expert Use fut ordonnée et confiée au Dr Motet. Celui-ci, comme nous venons de le voir, au courant des antécédents patho­logiques du prévenu, soupçonna que le délit qui lui était reproché n'était qu'un épisode de sa maladie; que D... avait pu s'oublier un temps indéfini dans un urinoir sans que pour cela il y eût lieu d'en conclure qu'il y avait commis des actes démentis par sa bonne réputation et surtout — il avait eu le jour même de fortes hémoptysies — par son état de maladie. Il conclut à l'irresponsabilité età l'acquittement. La cour hésitait, doutant encore. M. Motet eut alors l'heu­reuse inspiration de proposer d'hypnotiser D... devant les magistrats, ce qui fut accepté. L'expérience est ainsi ra­contée par le savant expert :
Voici comment nous avons procédé. D..., avons-nous dit peut être facilement placé dans l'état de condition seconde, Il suffît de le forcer à regarder fixement pendant quelques instants. C'est ainsi que nous le fîmes entrer dans la pé­riode de somnambulisme provoqué où, cessant de s'appar­tenir, il était dépossédé de sa volonté et subissait la nôtre; nous étions enfermés avec quelques-uns de MM. les con­seillers dans la chambre du conseil; lui était dans ia salle des prévenus. Nous l'appelons; dès qu'il entend notre voix,

il se précipite, écartant les gardes de Paris mis sur son passage, avec la vigueur d'un homme qui renverse un ob­stacle, ouvre la porte de la salle et arrive à nous, s'arrête immobile et attend. A ce moment, il ne connaît que nous, ne voit que nous, obéit du nous seul.

M. le président ayant désiré s'assurer de la perte du souvenir des faits appartenant à l'accès, nous demande à voix basse de lui ordonner d'ouvrir ses vêtements, son pan­talon. Nous lui disons : D..., déshabillez-vous. Il enlève ses vêtements avec une sorte d'emportement.

Puis, sur l'invitation de M. le président, nous lui deman­dons : Qu'avez-vous fait dans l'urinoir, vous souvenez-vous? Et nous le plaçons devant le mur. Il prend son mouchoir, l'approche du mur et fait le geste de s'essuyer la bouche ; il répète ce geste plusieurs fois de suite ;

Nous le réveillons par une seule insufflation d'air froid sur les yeux, et sa physionomie exprime un profond étonnernent de se trouver là.

M. le président s'approche de lui et lui dit :

— D..., vous venez de vous découvrir devant nous.

— Je ne crois pas, monsieur, répondit-il.

— Tous ces messieurs vous ont vu comme moi. Regardez, vous êtes encore déboutonné, votre pantalon est ouvert.

— Monsieur, je ne m'en souviens pas.

M. le D1 Mesnet assistait à l'audience. Sur notre demande, M. le président avait consenti à ce qu'il entrât dans la chambre du conseil : ce fut lui, à son tour, qui s'empara de D... et le ramena en quelques secondes à l'état dans lequel nous l'avons placé nous-même. A partir de ce moment, nous fûmes aussi étranger à D... que l'étaient les autres per­sonnes présentes. M. Mesnet lui ordonna de lui écrire les premières lignes de la lettre que D... lui avait adressée de la prison de la Santé. C'est pendant que D... écrivait que nous fîmes constater l'anesthésie complète. L'expérience parut alors suffisante. D... fut réveillé et ramené dans la salle des prévenus.

A la reprise de l'audience, la cour rendit l'arrêt suivant :

« Attendu que, s'il paraît établi que D... ait commis les taits qui lui sont reprochés, il n'est pas suffisamment établi qu'il en ait la responsabilité morale.

« Considérant, en effet, qu'il résulte de l'examen du Dr Motet, remontant à une date ancienne, que le préveuu se trouve souvent en état de somnambulisme; que dans cet état il ne saurait être déclaré responsable de ses actes ; attendu que cet examen se fortifie d'une nouvelle expé­rience faite en chambre du conseil; que, dans ces circonsfances, D.,. ne saurait être considéré comme responsable.

« La cour infirme le jugement frappé d'appel, et renvoie D... des fins delà plainte (1). »

A propos de cette expérience, qui mérite de rester célèbre, on peut se demander s'il ne serait pas per­mis de tirer parti de la facilité qu'il y a à plonger une personne en hypnotisme, pour, dans le cas où elle serait accusée d'un crime, obtenir des aveux ou des renseignements susceptibles de faire une pleine lumière sur l'affaire. La réponse ne nous semble pas douteuse. Cette sorte de question serait aussi peu justifiée que l'ancienne. Obtenir des aveux par un piège n'est pas plus légitime que de les arracher par la douleur. Le danger est le même d'ailleurs; c'est de faire avouer au prévenu un crime dont il pourrait très bien n'être pas coupable. Par la tor­ture, on faisait presque toujours confesser à un mal­heureux tout ce qu'on voulait ; par la suggestion, on fera, sans plus de difficulté, reconnaître à un somnambule qu'il est l'auteur de tous les crimes qu'il plaira d'imaginer. Déjà nombre de bons esprits condamnent le système d'instruction en usage dans notre pays; ils trouvent qu'il ne respecte pas suf­fisamment les droits du prévenu et peut affaiblir ses moyens de défense. Que ne dirait-on pas, s'il était loisible à un juge d'endormir un accusé pour l'in­terroger ?

Voici une autre histoire judiciaire non moins cu­rieuse, que l’on doit à M. le Dr Dufay (1) :

M. le Dr Girault, d'Onzain, avait une jeune domestique chez laquelle il provoquait souvent le sommeil magnétique ; or, à quelque temps de là — j'étais alors médecin de la pri­son de Blois — à ma visite, je reconnais parmi les prévenus cette jeune fille. Fort étonné de la trouver en ce lieu, je la questionne et elle m'apprend qu'elle n'est plus chez M. Gi­rault, mais au service d'une dame de Biois qui l'accuse de l'avoir volée et l'a fait arrêter.

La pauvre fille, au milieu des larmes et des sanglots, pro­testait de son innocence. Comme j'avais vu plusieurs fois Mademoiselle L... R... ranger, pendant ses accès de somnambulisme, des objets que, éveillée, elle croyait avoir perdus, et qu'elle retrouvait sans avoir besoin de chercher dès qu'elle retom­bait en somnambulisme, je demandai à la jeune prisonnière si l'habitude d'être magnétisée ne l'avait pas rendue som­nambule. Elle n'en savait rien, mais la religieuse de service, qui assistait à l'entretien, me dit que chaque nuit, depuis qu'elle était en prison, elle se levait, s'habillait et circulait dans le dortoir.

J'avais vu mon confrère Girault provoquer chez elle le sommeil : je l'imitai et il me sufût de lui appliquer ma main sur le front pour la mettre en état de somnambulisme. Alors je l'interrogeai et elle nous raconta qu'elle n'avait ja­mais eu la pensée de voler sa maltresse, mais qu'une nuit il lui était venu à l'idée que certains objets de valeur ap­partenant à cette dame seraient plus en sûreté dans un autre meuble que dans celui où elle les avait placés. Elle les avait alors changés de place, se réservant d'en talonner sa maîtresse.

Mais comme le souvenir ne persistait pas après le réveil, et comme, d'autre part, enfermée chez elle pendant la nuit, la dame ne voyait jamais sa bonne en état de somnambu­lisme, elle crut à un vol et porta plainte contre sa domes­tique.

J'allai aussitôt raconter ces faits au juge d'instruction; celui-ci m'écouta avec bienveillance, mais non sans un sou­rire d'incrédulité.

Cependant il voulut bien, le lendemain, m'accompagner à la prison ; la prisonnière, endormie de nouveau, répéta tout ce qu'elle m'avait dit la veille. Le magistrat écoutait avec attention, prenait des notes très détaillées, se faisant décrire la maison, le meuble, le tiroir.

Aussi, lorsque, sorti de la prison, il se transporta chez la dame volée, il alla droit à la cachette et en retira les objets disparus, au grand ébahissement de leur propriétaire. L'in­nocence de la prévenue était assez clairement démontrée, et sa maîtresse alla elle-même la chercher à la prison en lui faisant des excuses.

Sans la sagacité de deux médecins des plus dis­tingués et de la prudence des magistrats chargés d'instruire ou déjuger ces deux affaires, deux inno­cents subissaient des condamnations déshonorantes. Peut-on se flatter qu'en dépareilles conjonctures les experts montreront toujours autant de tact1 et de science, les magistrats autant de prudence éclairée et de véritable esprit scientifique?

Si les individus sujets au somnambulisme naturel courent le danger de pareilles erreurs judiciaires, ceux qui sont susceptibles d'être mis en état de somnambulisme hypnotique ne sauraient être à l'abri des mêmes éventualités. Le danger pour ces derniers serait même d'autant plus grand que la seule personne capable d'éclairer la justice, l'endormeur, l'hypnotiste, serait en même temps celle qui aurait le plus d'intérêt à cacher la vérité.

(1) Motet, Accès de somnambulisme spontané et provoqué (Ann. L’hyg., 1881, t. V, p. 214, et Tirage à part, 1881, in-8, J. B. Baillière et fils, éditeurs).
(1) Loc. cit., p. 477.
(1) Rev. Scient, 1 déc. 1883. — Voy. aussi l'Indépendant du loir-et-Cher, 16 déc. 1883, et Liégeois, loc. cit., p. 60.

VII

Nous avons exposé, sans en exagérer, mais aussi sans chercher à en atténuer la portée, les problèmes que l'hypnotisme peut soulever devant lajusticeet la médecine légale. En résulte-t-il que les magistrats et les experts doivent se sentir émus outre mesure des nouvelles et délicates responsabilités dont la perspective leur est ainsi brusquement ouverte, et que les personnes nerveuses et sensibles doivent trembler sous cette nouvelle épée de Damoclès sus­pendue sur leur tête, le danger d'être hypnotisées par surprise au gré du premier venu auquel la na­ture aura refusé tout scrupule en le douant d'un regard pénétrant et fascinateur? Nous demanderons-nous avec M. Liégeois :

Telle personne qui, sans avoir encore été hypnotisée, se­rait, par sa constitution même, prédisposée à devenir som­nambule, et qui, par curiosité, frayeur ou autrement, re­garderait avec une trop longue fixité tel ou tel individu ne pourrait-elle être, de la part de ce dernier, l'objet de Tune de ces nombreuses suggestions dont nous avons parlé (1).

Chassons ces chimères. Il y a cent ans qu'on sait produire le somnambulisme, que de nombreux indi­vidus très divers par leur caractère, leur intelli-gence, leur moralité, se sont adonnés aux pratiques magnétiques et hypnotiques, et l'on en est encore, pour faire toucher du doigt le danger de ces pra­tiques, à invoquer des expériences de cabinet. Ecar­tons résolument, au nom du simple bon sens, cette hypothèse qu'on pourrait être hypnotisé malgré soi, à son insu, par surprise ; hypothèse élégante, très propre à servir de thème à de brillantes discus­sions académiques, mais qui, prise au pied de la lettre par le commun des esprits, aurait pour effet de les fausser en leur faisant admettre la possibilité de phénomènes qui n'ont jusqu'ici défrayé que les œuvres d'imagination les plus fantaisistes. Ne lais­sons pas croire que parce que quelques savants ont découvert et étudié de nouveaux faits biologiques, la vie va devenir un conte d'Hoffmann ou d'Edgar Poë, où hypnotiseurs et hypnotisés se livreront à un chassé-croisé universel dans un rêve fantastique.

Oui, nous devons l'affirmer : le crime hypnotique est possible; mais nous devons nous empresser d'ajouter que les progrès de la science n'ont jamais créé un criminel et que l'hypnotisme n'augmentera pas le nombre des scélérats. Les scélérats d'ailleurs sont des esprits trop vulgaires pour rechercher en masse, pour l'exécution de leurs forfaits, les pro­cédés qui exigent une certaine virtuosité. Ces der­niers resteront toujours l'apanage de quelques gredins d'élite dont l'existence problématique ne doit créer d'inquiétudes à personne.

(1) Liégeois, loc. cit., p. 69.



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