CHAPITRE VII LA SUGGESTION HYPNOTIQUE, ILLUSIONS,
HALLUCINATIONS IMPULSIONS PROVOQUÉES
I. —
L'état somnambulique et ses variétés. — Hystériques et individus
sains ;
l'hypnotisme chez ces derniers, d'après le professeur Bernheim. — Six
catégories, de
l'état de
somnolence à la période de vie somnambulique.
II. — La
suggestion: Braid, Durand (de Gros), — Suggestions motrices :
catalepsies, paralysies provoquées. — Mouvements automatiques provoqués.
—
Amnésies
verbales. — Hallucinations sensitives et sensorielles : goût, odorat, oulo,
vue,
tact et autres modes de sensibilité. — Exemples.
III. —
Somnambulisme profond: transformation de la personnalité. — Rêves
provoqués.
— Amnésie; son rôle dans certains phénomènes suggestifs.
IV. — Illusions,
hallucinations, posthypnotiques. — Hallucinations négatives
et
suggestions inhibitoires. — Suggestions à échéance plus ou moins éloignée.
V. — Impulsions
posthypnotiques.
VI. — Troubles
organiques d'ordre suggestif: les stigmatisés action à distance des
médicaments.
I
Nous avons
jusqu'ici considéré l’hypnotisme principalement chez les hystériques ; mais
l'étude de la suggestion dans la période somnambulique, que nous nous
proposons de faire maintenant, nous oblige à élargir notre cadre. Les
phénomènes qu’il nous reste à exposer ne sont pas exclusivement du domaine
de ce qu'on a appelé le grand hypnotisme; ils appartiennent aussi à
un certain nombre d'états
que l'on détermine chez beaucoup
d'individus et qui, sous le nom de petit hypnotisme, sont
considérés comme des diminutifs ou des aspects variés du somnambulisme
provoqué.
Le grand
hypnotisme avec ses phases bien caractérisées s'observe principalement
chez les hystériques. Mais les hystériques sont des malades. N'y a-t-il
pas lieu de se demander si dans les phénomènes du sommeil nerveux qu'on
provoque chez elles, il ne se mêle pas quelques manifestations propres à
leur maladie? Ou plutôt, étant donnée la nature des phénomènes hypnotiques,
qui empruntent pour se produire le mécanisme même d'un grand nombre de
symptômes hystériques, l'inhibition, l'hystérie préexistante ne constituet
-elle pas un terrain extraordinairement favorable à la culture intensive de
l'hypnotisme, et propre à donner des produits d'une venue exceptionnelle?
C'est une question que nous ne voulons pas trancher, mais que se poseront
certainement tous ceux qui, après avoir lu les travaux consacrés à l'étude
du sommeil nerveux chez les hystériques, liront ceux des savants qui ont
expérimenté chez les individus sains.
Chez ces derniers les phénomènes hypnotiques ne se prêtent plus à des
distinctions si tranchées, et le somnambulisme profond est même assez
rarement atteint. Par conséquent, ce que nous dirons des suggestions
provoquées chez cet ordre de sujets, pourra à plus forte raison s'appliquer
à ceux chez qui la névrose est plus complètement développée. C'est
pourquoi nous nous croyons autorisé à n'étudier qu'un somnambulisme, qu'on
le considère dans
l'hystérie ou chez les
individus exempts de cette maladie.
Si je n'ai pas accepté comme point
de départ de mes études, dit le professeur Bernheim, les trois phases de
l'hypnotisme hystérique, telles que Charcot les décrit, la léthargie, la
catalepsie, le somnambulisme, c'est que je n'ai pu infirmer par mes
observations l'existence de ces états divers en tant que phases distinctes
(1).
L'étude de l'hypnotisme chez les
sujets sains ne lui a révélé que les faits suivants : Quand un sujet est
hypnotisé par n'importe quel procédé, il arrive un moment où ses yeux
restent clos et les bras tombent en résolution. L'auteur se demande si
c'est de la léthargie? Mais le sujet, bien qu'immobile, insensible, inerte,
entend tout et peut entrer en communication avec le monde extérieur ; il
suffit, pour le réveiller, de lui en intimer l'ordre ; on peut produire
chez lui les phénomènes cataleptiques (2) ou somnambuliques, par simple
suggestion vocale. Aucune manipulation n'est nécessaire, ni souffle sur les
yeux, ni ouverture des paupières, ni friction du vertex, comme cela se fait
à la Salpêtrière. La simple suggestion suffit à déterminer toute la série
des phénomènes hypnotiques et une fois le sujet endormi, tout autre
procédé non seulement est inutile, mais reste absolument dénué
d'efficacité. M. Bernheim n'a jamais rien produit chez les hypnotisés sains
par l'ouverture des yeux ou la friction du vertex (3). Tout
ce qu'il a constaté, c'est un
degré variable de suggestibilité chez les hypnotisés :
Les uns n'ont que de l'occlusion
des paupières avec ou sans engourdissement ; d'autres ont, de plus, de la
résolution des membres avec inertie ou inaptitude à faire des mouvements
spontanés; d'autres gardent les attitudes imprimées (catalepsie
suggestive) ; la contracture suggestive, les mouvements automatiques
suggestifs entrent ensuite en scène. Enfin, l'obéissance automatique,
l'anesthésie, les illusions sensorielles et les hallucinations provoquées
marquent les étapes progressives du développement de cette suggestibilité
dont le degré culminant est constitué par le somnambulisme actif ou vie
somnambulique. C'est ce dernier degré seul, celui où les phénomènes
suggestifs sont le plus développés, qui s'accompagne d'amnésie au réveil.
Un sujet environ sur six (1 ) de ceux que l'on hypnotise arrive à ce degré
que nous appelons somnambulisme profond; et quand il n'y arrive pas
d'emblée, par le seul fait de l'hypnotisation, aucune des manœuvres que
nous avons essayées n'a pu le développer (2).
En résumé, M. Bernhein n'a mis en
œuvre d'autre procédé que la suggestion et :
La suggestion, c'est-à-dire la
pénétration de l'idée du phénomène dans le cerveau du sujet par la parole,
le geste, la vue, l'imitation, lui a paru être la clef de toutes les
manifestations hypnotiques qu'il a observées.
Quel que soit l'exclusivisme de ce procédé, l'étude de ses résultats
n'en est pas moins des plus
intéressantes.
Mais avant de nous y arrêter, voyons comment se comportent les individus
sains soumis aux pratiques hypnotiques. M. Bernheim, avec M. Liébault,
admet, en dehors des sujets complètement réfractaires, six catégories
d'hypnotisés.
A un premier
degré, caractérisé par un peu de somnolence et de pesanteur, on ne
constate rien de particulier dans le plus grand nombre de cas; dans
quelques autres, alors même que le sujet n'éprouve aucune somnolence, il
est possible de l'influencer par suggestion, par exemple de lui maintenir
les paupières fermées. Il fait de vains efforts pour les ouvrir jusqu'à ce
que l'opérateur le lui ait permis.
Dans le second
degré, les paupières sont fermées. Les membres sont en résolution; bien que
non séparé du monde extérieur, le patient est assujetti à la volonté de
l'expérimentateur. Il est possible de déterminer chez lui la catalepsie
suggestive, c'est-à-dire qu'on peut placer ses membres dans une attitude
quelconque et les y faire rester le temps qu'on veut, en lui suggérant
l'idée qu'il ne peut modifier leur position. Au réveil il aura conservé le
souvenir de tout ce qui s'est passé.
Au troisième
degré, le sommeil est plus profond, la peau est plus ou moins sensible;
outre la catalepsie suggestive, on peut déterminer chez les sujets des
mouvements automatiques, comme tourner les bras l'un autour de l'autre. On
peut, par suggestion, faire continuer ce manège indéfiniment. L'ouïe est
conservée.
Dans le
quatrième degré, outre les phénomènes observés dans les précédents états,
un fait nouveau se produit, la perte des relations avec le monde extérieur.
Le patient n'est plus en relation qu'avec l'expérimentateur et n'entend
plus que lui.
Le
cinquième et le sixième degrés constituent le somnambulisme, ils sont
caractérisés au réveil par l'oubli de tout ce qui s'est passé. C'est alors
que tous ces phénomènes de suggestion atteignent leur plus complète
expression.
Dans ces six
catégories purement théoriques d'ailleurs on peut faire rentrer tous les
cas particuliers. Ce n'est pas, cependant, qu'il ne s'en produise qui
échappent à toute classification ; car chaque hypnotisé a une sorte
d'individualité propre; et particulièrement en ce qui concerne les
phénomènes psychiques de l'hypnotisme, le caractère habituel de l'individu,
son aptitude plus ou moins grande à se laisser diriger, à ajouter foi aux
paroles des autres, joue un rôle prépondérant et son degré de sensibilité
aux suggestions est loin d'être toujours en rapport avec la profondeur du
sommeil dans lequel il est plongé. Nous avons déjà insisté sur ce point à
propos des hystériques.
(1) Bernheim, De la suggestion
dans l'état hypnotique, réponse à M. Paul Janet. Paris, 1884.
(2) Cataleptiformes.
(3) La sensibilité aux actions
réflexes étant déjà très développée chez les hystériques, et l’hypnotisme
venant encore augmenter cette prédisposition, il est facile de comprendre
que les singuliers réflexes qui, comme celui
du vertex, de l'occlusion, de l'ouverture des yeux, produisent chez les
hystériques hypnotisées des effets si marqués, soient inefficaces chez les
hypnotisés sains.
(1) « A. peine un patient sur dix,
dit Braid, arrive-t-il jusqu'à la phase du sommeil inconscient, p. 244.
(2) Bernheim, loc. cit., p. 6.
II
Braid a
observé la puissance de la suggestion chez certains individus. On se
rappelle que Faria n'employait pas d'autre moyen même pour endormir ses
sujets d'expériences. Durand, de Gros, qui admettait deux périodes dans le
sommeil hypnotique, la première, hypolaxique ou de préparation ; la
seconde, idéoplastique, pendant laquelle le sujet est en état de
subir l'influence de l’endormeur, a parfaitement mis en lumière
l'omnipotence de cet agent. Nous l'avons déjà étudié rapidement dans la
partie du chapitre précédent consacré à la phase cataleptique chez les
hystériques. Nous l'étudierons maintenant avec les développements
nécessaires dans les états encore moins avancés de l'hypnotisme.
Les
suggestions motrices sont des plus faciles
à provoquer et n'exigent qu'un
degré peu prononcé d'hypnotisation. Si l'on soulève le bras d'un hypnotisé
et qu'on lui suggère l'idée qu'il ne peut plus le baisser, le bras se
maintient un temps plus ou moins long dans la position donnée. Tantôt,
d'après M. Bernheim, le membre reste flexible, facile à déprimer et
retombe à la moindre pression qu'on exerce sur lui ; tantôt il est
contracture et il ne cède qu'à une pression beaucoup plus forte. De ces
deux cas le premier n'est autre chose qu'un état de passivité déterminé
par l'injonction de l'endormeur; dans le second il nous semble voir quelque
chose de plus, la contracture cataleptiforme de la période somnambulique.
Cependant, la contracture peut être déterminée aussi par suggestion. On
peut produire le trismus des mâchoires, la contracture des muscles du cou,
de ceux de la main, soit en flexion, soit en extension. La répétition
fréquente des mêmes expériences amène une précision telle dans
l'obéissance du sujet, qu'un mouvement, un geste de l'opérateur suffit à
lui faire connaître sa pensée avant même qu'il l'ait formulée.
Diverses
paralysies peuvent être également suggérées. Qu'on dise à un sujet: «
votre bras est paralysé, » et si on le soulève il retombe inerte : l'autre
au contraire reste cataleptisé. Cette suggestion pourra durer plus ou moins
longtemps. M. Bernheim, ayant produit, chez un de ses malades, une
paralysie d'un bras et un état cataleptiforme de l'autre, les remit dans
le lit et s'éloigna. Au bout de quarante minutes, le sujet dormant toujours,
l'opérateur revint et souleva vivement les deux bras ; l'un resta en l'air
et l'autre retomba.
Aux degrés avancés de l'hypnotisme le
sujet exécutera tous les actes commandés. Il dansera, montrera le poing à
quelqu'un, se jettera sur lui, le frappera, mettra sa main dans sa poche
pour le voler, si on le lui ordonne. Parfois l'automatisme est tellement
parfait qu'il imitera tous les gestes que fera l'endormeur, sautera,
dansera, tournera les bras, prendra les attitudes les plus bizarres. Les
mots prononcés devant lui, il les répétera incontinent à la façon d'une
machine. Ce phénomène, désigné sous le nom d'ècholalie, a été
observé pour la première fois, paraît-il, par Berger, de Breslau.
Il suffit de placer une main sur le
front du sujet et l'autre sur la nuque pour le transformer, suivant
l'expression de l'auteur allemand, en véritable phonographe d'Edison.
Toutes les paroles prononcées devant lui sont alors reproduites avec une
scrupuleuse exactitude, le grec, le latin, l'hébreu, etc. (1).
La production des mouvements
automatiques s'obtient dans un degré moyen d'hypnotisation. Qu'on lève
horizontalement les deux bras du sujet, et qu'on les fasse tourner l'un
autour de l'autre, le sujet continue à les tourner soit de lui-même, soit
après injonction. L'un deux raconte ainsi cette expérience :
L'expérimentateur me dit : « Tournez vos bras l'un sur
l'autre. Allez vite. Bien. Vous ne pouvez plus vous arrêter. » Et mes bras
tournèrent violemment, indéfiniment, et je ne pus les retenir, malgré que
je fisse des efforts résolus et puissants pour les comprimer, les opposant
dans des actes contraires, les froissant l'un contre l'autre dans une lutte
désespérée.
Cet exemple,
emprunté à Durand, de Gros (1), a été fourni par un homme âgé et instruit,
qui raconte ainsi ce qui se passa pendant qu'il était en état d'hypnotisme:
- Bientôt
commença votre action sur moi, et je devins véritablement machine sous
votre volonté motrice. Vous afflmiez un fait : de prime abord j'hésitais à
croire ; et tout aussitôt j'étais obligé de me rendre à l'évidence du fait
accompli.
- Vous ne
pouvez pas ouvrir les yeux. Et vainement j'essayais d'ouvrir, et vainement
mon sourcil se relevait, et la peau de mon front se ridait soulevée : les
paupières restaient collées.
- Vous êtes
cloué sur le fauteuil, vous ne pouvez plus vous lever. Et vainement mes
bras libres, qui passent pour très vigoureux encore, s'appuyant aux bras du
fauteuil, essayèrent de soulever la masse inerte du bassin et des jambes :
j'étais cloué.
- Levez-vous.
Vous ne pouvez plus ni vous asseoir ni vous baisser. Et tous mes efforts
pour changer de place et rompre cet état de paralysie ridicule demeuraient
infructueux.
- Vous ne
pouvez plus ouvrir la bouche. Et mes mâchoires se trouvèrent tout à coup
soudées indissolublement. Pendant que ces opérations suivaient leur cours,
je causais avec les spectateurs, et je donnais à la masse du public le
détail de mes impressions, soit spontanément, soit pour répondre aux
questions qui m'étaient adressées.
Les expériences sur les suggestions sensorielles échouèrent complètement
chez ce sujet; il ne trouva toujours que le goût de l'eau claire au liquide
qu'on lui présenta, bien que l'opérateur lui suggérât l'idée qu'il buvait
une liqueur ou un vin exquis. L'expé-rience
sur l'odorat ne réussit pas davantage, il ne se produisit qu'un certain
degré d'anosmie ; les odeurs suggérées restèrent non avenues.
L'expérimentateur lui enjoignit ensuite de bégayer.
- Vous allez
bégayer; bégayez, vous ne pouvez plus vous empêcher de bégayer. Et il bé...
bé... gaya. — Vous allez perdre la faculté d'émettre la voyelle A et même
la notion de cette lettre. Essayez, vous ne pouvez pas dire A.
Il lui fut
impossible de dire A. L'expérimentateur lui dit ensuite d'écrire son nom.
Il écrivit son nom moins les deux À. qu'il contenait.
Pendant une
séance d'hypnotisation, raconte M. Hack Tuke, un jeune homme voulut
prononcer quand même son propre nom, quoiqu'il fût sous l'influence du
magnétiseur Hansen, et que ce dernier lui eût défendu de le faire. Malgré
des efforts prolongés et de ridicules grimaces, il ne put prononcer que la
première lettre B et en fut réduit à des gesticulations silencieuses (1).
Un des sujets
du Dr Bernheim, plongé dans un somnambulisme léger, recevait
toutes les suggestions qu'il lui plaisait de lui donner. Il le faisait
aussi bégayer ; il l'envoyait au tableau écrire son nom, en lui suggérant
qu'il ne pourrait plus écrire les consonnes, et il écrivait ee; qu'il ne
pourrait plus écrire les voyelles, et il écrivait B. r. n. m. Chez
ce sujet, les hallucinations des sens étaient instantanées. On lui
suggérait l'idée d'aller s'asseoir sur une chaise où il trouverait un chien
; il s'approchait, caressait le caniche imaginaire, semblait craindre
d'être mordu. On lui montrait son fils qu'il
n'avait pas vu depuis de
longues années, il restait comme en extase en le reconnaissant, et ses yeux
se remplissaient de larmes.
Il était
facile de lui suggérer toutes sortes d'illusions sensorielles. Le sulfate
de quinine était pris pour du sucre ; un crayon lui servait de cigare, et
lui procurait l'ivresse du tabac.
Je lui dis que
ce cigare est trop fort et qu'il va se trouver mal : il est pris de quintes
de tous, crache, a des nausées, des expuitions aqueuses, pâlit, a des
vertiges. Je lui fais avaler un verre d'eau en guise de Champagne ; il le
trouve fort. Si je lui en fais avaler plusieurs, il est ivre, il titube Je
lui dis : « L'ivresse est gaie » ; il chante avec des hoquets dans la voix
; je provoque un fou rire. Je dis : « L'ivresse est triste » ; il pleure et
se lamente.
Le sujet de
ces expériences était un homme de quarante-quatre ans, photographe,
présentant des symptômes d'une tumeur cérébelleuse, mais n'ayant jamais
éprouvé d'accidents névropathiques.
Chez les
grands somnambules surtout, le goût est susceptible d'illusions et
d'hallucinations de diverse nature. L'hypnotique, au gré de l'opérateur,
prendra de l'eau pure pour du poison ou un breuvage excellent. M. Richet a
souvent fait boire à ses sujets hystériques de l'huile ou des liquides d'un
goût repoussant en leur suggérant l'idée qu'ils buvaient des liqueurs
délicieuses. Un morceau de papier baptisé gâteau par l'expérimentateur sera
mangé avec jouissance par le somnambulique, même à son réveil.
L'odorat
subit à son tour des illusions analogues. On peut suggérer l'idée d'une
odeur quelconque, le parfum d'une fleur ou d'une eau de senteur, des
émanations infectes ou nauséeuses. Ces
hallucinations pourront persister au réveil comme celles que nous avons
précédemment énumérées.
De même pour
l'ouïe et pour la vue. L'hypnotisé, si on le lui commande, entendra le
chant des oiseaux, une musique délicieuse, la voix d'une personne amie,
ou encore des grossièretés, des obscé-nités,
des injures. Il verra tour à tour des objets ou des scènes agréables,
pénibles ou terrifiantes.
Les illusions
et les hallucinations du sens du tact sont extrêmement nombreuses et aussi
variées que peuvent le permettre les divers modes de la sensibilité, soit
isolément, soit associés entre eux.
L'anesthésie
de la peau et des muqueuses se produit spontanément dans l'hypnotisme.
Quand elle n'existe pas, on peut la provoquer par suggestion. A un
hypnotisé sensible, on suggère que la surface de ses téguments est
anesthésiée, ainsi que sa muqueuse olfactive; on peut ensuite, sans qu'il
manifeste la moindre douleur, lui traverser la peau par des instruments
piquants ou lui faire respirer des substances irritantes comme
l'ammoniaque.
On peut
provoquer de même la cécité ou la surdité. Le sujet sous l’influence de
l'idée ainsi suggérée déclare ne plus voir, ne plus entendre, et les
bruits les plus ssourdissants sont impuissants à le faire tressaillir.
Suzanne, observée par M.P. Richer à la Salpêtrière, grande hystérique
susceptible de passer par les trois périodes de l'hypnotisme, est mise en
somnambulisme par la pression du vertex. Aussitôt on provoque à volonté
chez elle des illusions et des hallucinations de tous les sens, excepté de
la vue. Un flacon entre ses mains devient un couteau, elle a peur de se
couper et essaye de le fermer. L'éther se transforme en musc ; le bruit
atténué du tam-tam se change en bruit de cloches, en concert, en roulements
de tambours d'un régiment qui passe : elle finit même par entendre le
piétinement des chevaux, mais ne peut les apercevoir. La poudre de
coloquinte se transforme en sirop de groseilles. Tour a tour, à la voix de
l'observateur, elle reçoit des coups imaginaires, sent l'impression d'un
vent froid qui n'existe
pas, trouve qu'on la chatouille lorsque personne ne
la touche ; elle entend la musique au milieu du plus profond silence,
elle respire l'odeur de l'encens que rien autour d'elle ne peut lui
rappeler, elle a dans la bouche un fort goût d'absinthe qui lui brûle même
la gorge, quand elle n'a absolument rien pris.
Une autre malade du même auteur
mord à belles dents dans une pelote qu'on lui dit être un gâteau, boit du
rhum qui n'est que de l'eau pure, entend la musique militaire et voit le
régiment qui passe ; elle monte sur la tour Saint-Jacques et a le vertige ;
elle voit toutes sortes d'animaux, des chats, des chevaux, des éléphants ;
le tout au gré de l'expérimentateur. A son réveil, elle a un vague souvenir
de tout ce qu'on lui a fait voir. C'est comme un rêve qu'un trop brusque
réveil aurait effacé (1).
Dans un certain nombre de cas, chez
les grandes hystériques frappées d'hémi-anesthésie, il n'est pas possible
de provoquer des hallucinations dans les
ont perdu leur auront lieu que
pourront être déterminées pour l'œil achromatopsique.
A côté de ces perturbations
organiques que la suggestion peut déterminer dans le corps humain, citons
des faits du même ordre, absolument nouveaux, qui viennent d'être mis en
lumière.
Au congrès tenu par l'Association
française pour l'avancement des sciences, à Grenoble, au mois d'août 1885,
de curieuses expériences de nature à élucider la question si controversée
des stigmates sanguinolents des extatiques religieux (2), ont été
rimentateurs sont
parvenus à produire ce fameux miracle par simple suggestion chez un
hystérorépileptique mâle soumis à leur observation (1).
Ce malade,
hémiplégique et hémi-anesthésique à droite, était hypnotisable et
susceptible de recevoir des suggestions de toute sorte. L'ayant mis en
somnambulisme, l'un d'eux lui donna la suggestion suivante : « Ce soir, à
quatre heures, après t'être endormi, tu te rendras dans mon cabinet, tu
t'assoiras dans le fauteuil, tu te croiseras les bras sur la poitrine et tu
saigneras du nez. » A l'heure dite, les divers actes suggérés furent
exécutés, et quelques gouttes de sang sortirent des narines du patient.
Un autre jour,
l'un de ces expérimentateurs l'ayant endormi, traça son nom avec un stylet
mousse sur ses deux avant-bras en lui disant : « Ce soir, à quatre heures,
tu t'endormiras et tu saigneras aux bras sur les lignes que je viens de
tracer. » L'heure arrivée, le sujet s'endormit, les caractères tracés sur
la peau se dessinèrent en relief rouge vif, et des gouttelettes de sang se
montrèrent en plusieurs points du côté non anesthésié (fig. 14).
Ce malade
ayant été transféré à l'asile d'aliénés de la Rochelle, le Dr Mabille,
médecin-directeur de cet établissement, renouvela cette expérience et
obtint le même succès. Ayant tracé une lettre sur chaque avant-bras, et
prenant successivement les deux mains du sujet : « A quatre heures,
commanda-t-il, tu saigneras dece bras, — et de celui-ci. » — Je ne peux pas
saigner du côté droit, » dit le malade en désignant ainsi son côté
paralysé. Au moment précis indiqué, le sang perla à gauche, et non à
droite.
Ces expériences
furent ensuite répétées devant un nombreux public médical. Le 4 juillet
dernier, le sujet étant somnambulisé, notre distingué collègue trace une
lettre sur son poignet en lui ordonnant de saigner immédiatement en ce
point. «Cela me fait grand mal,» objecte le patient. « Il faut saigner
quand même, » lui commande l'opérateur. « Les muscles de l'avant-bras se
contractent, le membre devient turgescent, la lettre se dessine rouge et
saillante, enfin des gouttes de sang apparaissent et sont constatées par
tous les spectateurs. Toutefois il faut signaler que, dans cette dernière
expérience, il y eut une erreur de lieu. Ce fut la lettre tracée au
voisinage l'avant-veille, qui laissa suinter du sang. Peut-être la
suggestion n'avait-elle pas été assez précise, peut-être l'exécution
était-elle trop rapprochée du commandement, car c'était la première fois
que la suggestion n'était pas faite pour un temps éloigné de quelques
heures.
S'agit-il
encore de phénomènes d'ordre suggestif dans les singulières modifications
de l'organisme que, devant le même congrès, les mêmes expérimentateurs ont
déclaré obtenir par l'action à distance des médicaments? Ce n'est pas,
nous l'avouons, sans quelque hésitation et sans faire de sérieuses
réserves, que nous avons résumé pour nos lecteurs la communication de MM.
Bourru et Burot, tant tous les faits qui y sont relatés sont étranges et
échappent à toute interprétation scientifique.
Ayant essayé
l’action des métaux d'après la méthode de Burq sur la paralysie dont était
atteint leur hystéro-épileptique, ces médecins constatèrent que l'or
surtout se montrait très énergique. Un objet d'or produisait un sentiment
de brûlure intolérable non seulement au contact de la peau, mais encore à
une distance de dix à quinze centimètres, à tra-vers les vêtements, et même
à travers la main fermée de l'expérimentateur. La boule d'un thermomètre à
mercure, approchée de la peau, causait à distance un sentiment de brûlure,
des convulsions et une attraction du membre. On eut l'idée d'essayer les
composés métalliques, et on constata qu'ils jouissaient d'un pouvoir très
analogue aux métaux eux-mêmes. Bien plus, on vit l'action physiologique et
médicamenteuse de ces diverses substances se manifester avec une certaine
énergie. Un cristal d'iodure de potassium approché des téguments produisit
des bâillements et des éter-nûments répétés; l'opium fit dormir par simple
voisinage.
Ces faits si
surprenants se produisirent non seulement chez le sujet mâle en question,
mais encore chez une femme hystéro-épileptique âgée de vingt-six ans que
les expérimentateurs eurent ensuite à leur disposition. Un flacon de
jaborandi approché de la malade détermina presque immédiatement de la
salivation et de la sueur.
Un des
observateurs avait apporté dans sa poche deux flacons de même grandeur
enveloppés de papier et contenant l'un de la cantharide, l'autre de la
valériane. Voulant mettre le sujet sous l'influence de la cantharide, il
approcha de lui celui des flacons qu'il croyait contenir cette substance.
Sa stupéfaction fut grande quand il vit se produire l'action excitante de
la valériane (fig. 15) ; mais tout s'expliqua quand on eut constaté qu'il
s'était trompé de flacon.
Pour l'essai des divers poisons, l'expérience démontra aux observateurs
qu'il était préférable d'em-ployer des solutions
étendues plutôt, que la substance elle-même dont l’action se montrait
brutale, toxique
et dangereuse, tandis que dissoute dans l’eau dans des proportions
déterminées, elle manifestait les
propriétés physiologiques que
l’experience a appris à lui reconnaître.
L'action à
distance s'exercerait sur tous les points du corps, mais elle serait
surtout énergique quand la substance serait présentée près de la tête.
Dans lés
expériences instituées par les professeurs de Rochefort, les résultats
obtenus se montrèrent toujours précis et identiques. Tous les narcotiques
amenèrent le sommeil, mais avec les particularités spéciales à chacun
d'eux. Le sommeil de l'opium était lourd et le réveil pénible; celui du
chlorai était léger et se dissipait facilement. Les divers alcaloïdes de
l'opium agirent comme dans les expériences physiologiques.
Les vomitifs
et purgatifs exercèrent l'action propre à chacun d'eux. Les vomissements
causés par l'apomorphine lurent très abondants et suivis de céphalalgie et
de somnolence; ceux de l'ipécacuanha furent accompagnés d'un goût spécial à
la bouche ; l'émétique provoqua surtout des nausées et de la prostration.
La scammonée détermina manifestement des contractures intestinales.
Chacun des
alcools produisit son ivresse spéciale : celle de l'alcool de vin a
toujours été gaie (fig. 16); celle de l'alcool de grains, furieuse.
L'aldéhyde causa une prostration profonde, et l'absinthe une paralysie des
membres inférieurs.
L'eau de
fleurs d'oranger, le camphre, se sont montrés de véritables calmants.
L'eau de
laurier-cerise a amené chez la femme hystéro-épileptique une extase
religieuse (fig. 17) d'autant plus singulière qu'elle était israélite et
que ses hallucinations avaient pour objet la Vierge entourée des attributs
hiératiques que lui donne la religion catholique.
L'acide
cyanhydrique a déterminé des convulsions thoraciques, l'essence de mirbanu
des secousses convulsives dans tout le corps et des hallucinations.
Les anesthésiques amenèrent une
excitation analogue à celle de la première période de l'anesthésie
chirurgicale. Le phosphore provoqua des tremhle-
ments, la
cantharide une excitation instantanément arrêtée par le camphre.
En un mot, par
cela seul qu'elles furent maintenues quelque temps à une certaine distance
des téguments, les diverses substances de la matière médicale manifestèrent
leur action physiologique propre comme si elles avaient été introduites
dans l'organisme par les procédés habituels.
Quelques faits
du même genre auraient été constatés chez des malades de MM. Charcot,
Dumontpallier et Brouardel; et MM. Bourru et Burot auraient eux-mêmes fait
quelques expériences concluantes sur quelques hystériques moins sensibles
que les deux sujets qui leur ont donné des résultats si surprenants.
Ces
observations sont-elles incontestables? Les expérimentateurs n'ont-ils été
le jouet d'aucune illusion? Ces expériences sont trop récentes et trop
isolées encore pour qu'on puisse se prononcer en toute connaissance de
cause, et seul l'avenir nous dira ce
qu'il faut en penser. Mais si les faits sont
réels, l'explication nous en semble bien difficile. Les auteurs de la
découverte hésitent entre plusieurs théories, notamment celle de la
suggestion, et celle de la force neurique rayonnante : cette dernière
semble avoir leur préférence.
Mais la force
neurique rayonnante, nous l'avons dit ailleurs, est une hypothèse qui nous
ramène purement et simplement au fluide des partisans du magnétisme animal,
et que rien ne justifie.
Quelques-uns des faits observés par MM. Bourru et Burot pourraient
peut-être être considérés comme d'ordre suggestif; par exemple les
phénomènes géné-raux dénués de
caractères spéciaux éclos chez leurs sujets à l'approche d'une substance
quelconque, comme le sommeil, les mouvements convulsifs, et même les
vomissements. L'idée qu'ils vont être soumis à l'influence d'une
substance médicamenteuse peut être suffisante pour déterminer chez les
sujets ces symptômes dont la banalité est évidente.
Mais comment
expliquer l'action spécifique des médicaments, de l'opium et du
chloral, par exemple, ou de l'émétique et de l'ipécacuanha? La question
reste ouverte, et le restera vraisemblablement longtemps encore.
(1) P. Richer, loc. cit., p. 690.
(1) Dr Philips, Cours théorique et pratique de Braidisme,
Paris, 1860.
(1) Hack Tuke,
Le corps et l'esprit, action du moral et de l'imagination sur le
physique, Paris, 1886.
(1) P.
Richer, loc. cit., p. 702, 703.
(2) Voyez
Warlomont, Rapport médical sur Louise Lateau, la stigmatisée de bois
d'Haine, Bruxelles, 1875.
(1) Berjon,
La grande hystérie chez l'Homme, phénomènes d'inhibition et de
dynamogénie, changements de la personnalité, action des médicaments à
distance. Paris, 1886. Nous devons à MM. Bourru et Burot, la
possibilité de reproduire les figures 14 à 17, qui ont été publiées dans le
travail de M. Berjon, nous leur en exprimons toute notre gratitude.
III
A un degré
encore plus avancé d'hypnotisation, la conscience disparaît, la spontanéité
psychique est supprimée, et le sujet devient dans toute la force du terme
un automate soumis à la volonté, au caprice de l'expérimentateur. Mais dans
cet état même, il existe encore quelque chose de propre à l'individu ainsi
annihilé ; c'est la façon dont son cerveau réagit sous l'influence de la
suggestion, et qui n'est ni la même, ni égale chez tous.
Un des
phénomènes les plus extraordinaires de cette phase, c'est la possibilité de
faire perdre à un somnambulique la notion de sa propre personnalité et de
la transformer en une autre.
Durand de Gros
dit à une jeune fille en expérience : Vous êtes un prédicateur ! Aussitôt,
elle joint les mains, fléchit les genoux, puis, la tête inclinée et les
yeux au ciel, elle prononce, avec une expression de piété fervente,
quelques mots d'exhortation (1).
M. Bernheim (1)
dit à un de ses sujets : Tu as dix ans, tu es un enfant, va jouer avec
les gamins. Et il se met à faire le simulacre de jouer aux chiques, à
l'attrape, à sautemouton, le tout avec des détails d'une précision
surprenante. Il lui dit : Vous êtes une jeune fille ! Il baisse
modestement la tête et fait semblant de coudre. — Vous êtes général, à la
tête de votre armée! Il se redresse et s'écrie : En ivant ! — Vous êtes un
digne et saint curé! Il prend un air iluminé, fait le signe de la croix
et semble se livrer à une ecture pieuse. — Vous êtes un chien! Il se met à
quatre pattes et aboie.
M. Ch. Richet
a cité diverses expériences de ce genre sous le nom à'objectivation des
types par amnésie de la personnalité. Chez deux personnes du sexe,
somnambulisées par des passes magnétiques, il suffisait d'un mot prononcé
avec autorité pour opérer la transformation de personnalité. M.... est
successivement transformée en paysanne, en actrice, en général, en prêtre,
en religieuse. A.... est transformée aussi en général, en matelot, en
vieille femme, en petite fille, en une personne réelle, qu'elle a
connue. Dans ces objectivations, la modification des sentiments est
complète. La timidité de l'une se change en hardiesse si le personnage
qu'elle représente l'exige, ses sentiments religieux en irréligion ; B....
de silencieuse devient bavarde, de réservée devient provocante ; elles
donnent à ces personnages qu'elles représentent les sentiments, les goûts,
les allures qu'elles leur supposent dans la réalité. Néanmoins, dans tous
ces changements de personnalité, le caractère propre du sujet se révèle et
chacun joue son rôle avec ses qualités personnelles et les aptitudes dont
il dispose.
Le même auteur ayant réussi à endormir un de ses amis,
parvint au bout de quelques séances à lui faire subir quelques
transformations de personnalité :
En prêtre
: il se dispose à recevoir
des confessions, écoute avec la plus scrupuleuse
attention les billevesées qu'on s'amuse à lui dire; s'indigne quand on ne
lui parle pas sérieusement. Pendant une demi-heure, il joue ce rôle avec
une dignité triste qui ne se démentit pas. Un de mes amis, présent a cette
séance curieuse, s'amuse à dire : « A bas la calotte !» C... joint les
mains, et avec une onction ineffable dit ; « Pardonnez-leur, mon Dieu ! ils
ne savent pas ce qu'ils font... »
En femme :
Son premier mot est : « Ne me chiffonnez pas. » Il prend le rôle d'une
femme légère.
En
vieillard : il s'assied
dans un fauteuil en geignant, en se tâtant les genoux,
demande une canne pour marcher, tousse en parlant, respire difficilement.
Au lieu de s'imaginer qu'il est devenu un vieillard de l'époque actuelle,
il croit être un vieillard de 1933, par exemple. Il parle alors de ses
souvenirs de jeunesse, qui sont confus et nageant dans le brouillard, et
qui se rapportent à l'époque actuelle. « De mon temps, disait-il, on allait
aux pièces de Victor Hugo ; s j'ai même assisté du vivant de Victor Hugo à
la reprise de Le Roi s'amuse... » (1).
Le même somnambulique peut être transformé en divers autres types; en
cabotin, par exemple, ou en personnage de comédie. S'il fait Harpagon, il
s'incarne tellement dans son rôle, il est tellement dix septième siècle
que si on lui dit qu'il a des rentes sur l'Etat et des obligations de
chemins de fer, il se passe la main sur le front, se demande ce que cela
signifie, n'y comprend rien, a presque une crise nerveuse etéprouve
un désordre intellectuel qui persiste pendant quelque temps.
Un sujet du Dr
Bernheim, ancien sergent, blessé à Patay, ouvrier de hauts fourneaux, est
mis en état de somnambulisme.
Je lui dis ; —
Vous êtes en 1870, sergent à la tête de votre compagnie ; vous êtes à la
bataille de Gravelotte. Il réfléchit un instant, comme pour revivifier ses
souvenirs ; ils renaissent, deviennent image, et s'imposent avec une
saisissante réalité. Il se lève, appelle les hommes de sa compagnie,
commande, marche, les dispose pour l'action : l'ennemi est làl il se
couche, épaule son fusil, tire plusieurs fois de suite ; quelques-uns de
ses soldats tombent ; il ranime le courage des autres : « Allons, courage !
abritez-vous derrière ce buisson!... » Ou bien je le remets en imagination
au combat de Patay, où un éclat d'obus l'atteint au crâne. Il tombe, reste
sans proférer un mot, porte la main sur sa tête, ne bouge pas... En
revivant cette partie de son existence, il dédouble pour ainsi dire sa
personnalité. Il fait à la fois les questions et les réponses, il parle
pour lui et pour les autres, comme s'il faisait un récit. Je le transfère à
Dijon, où il était en garnison : « —Tiens! caporal Durand, comment vas-tu
? — Pas mal, et toi ? D'où viens-tu comme cela? Je viens de congé, j'étais
à Saverne... Allons au café prendre un bock. » Il cherche des chaises, prie
ses camarades de s'asseoir, appelle le garçon, commande des bocks et
continue à parler de toute espèce de choses avec ses compagnoes, parlant à
la fois pour lui et pour eux. Je lui dis : « — Où êtes-vous? — Je suis à
Dijon. — Que suis-je, moi? — Vous êtes le docteur Bernheim. — Mais je ne
suis pas à Dijon.— Vous êtes à l'hôpital Saint-Charles, de Nancy. — Mais
non, puisque je suis à Dijon. Voici mes camarades, je ne vous connais pas.
» A son réveil, le souvenir de tout ce qui s'est passé est absolument
éteint (1).
Tout le monde
reconnaîtra les analogies d'un état semblable avec l'état de rêve ou de
somnambulisme spontané. Malgré ces divagations de l'automatisme cérébral,
il subsiste au fond de l'individu un vague sentiment de son identité, qui
remonte à la surface aussitôt qu'on s'adresse directement à elle. C'est ce
qu'on observe chez certains fous, rêveurs d'un autre genre, mais rêveurs
tout de même. Voici un grand prince qui s'avance vers vous d'un air
majestueux. Vous le saluez : « Bonjour, monseigneur, comment va votre
altesse? — Fort bien; je vous remercie. — Cirez mes chaussures, je vous
prie; pourquoi n'est-ce pas fait?—Monsieur m'excusera; je l'avais oublié. »
Ce double personnage avant d'être prince était un valet de chambre.
Mais il est
des cas où ce reste d'identité personnelle semble s'effacer à son tour, et
où il ne reste plus rien dans le cerveau du sujet, qu’un vide stupéfiant,
insondable.
Une des ses
expériences favorites du magnétiseur Hansen consiste dans la production
d’une perte partielle de la mémoire. Ainsi il fait oublier à son sujet son
nom, son prénoms, son âge, son domicile. L’amnésie peut être poussée plu
loin, jusqu'à la perte absolue de tout souvenir. M. Liégeois rapporte des
expériences où il suggérait à une dame en somnambulisme qu’elle ne se
souvenait plus de rien, qu’elle ne savait plus si elle était morte ou
vivante, homme ou femme, mariée ou non, mère de famille ou sans enfants. Et
la patiente, à toutes les questions, répondait, avec une étrange expression
de stupeur: « Je ne sais pas. »
Ces phénomènes d’amnésie partielle peuvent être
provoqués dans un état
hypnotique où la conscience subsiste encore, comme nous en avons plus haut
fourni des exemples dus à Durand (de Gros), Bernheim, Hack Tuke. C'est
aussi l'amnésie qui donne l'explication des hallucinations négatives
dont nous parlerons dans un instant. Elle joue, en somme, un rôle important
dans le mécanisme des manifestations hypnotiques, que nous étudierons dans
un chapitre subséquent.
Quelques
somnambuliques ont des rêves spontanés. Nous ne faisons que signaler ce
fait qui a déjà été traité dans un chapitre précédent, à propos des
hystériques chez qui il semble plus particulièrement se produire. Cependant
on en trouve des exemples chez des hommes.
Un homme de
trente-sept ans, hypnotisé par M. Bernheim, se montre docile aux
suggestions de tout genre. L'abandonne-t-on à lui-même, il entre en rêves
spontanés. Un jour, étant en somnambulisme, il donnait tous les signes de
la plus vive frayeur. Il apercevait un tigre en face de lui, dans un
désert. « — Il vient ! le voici ! s'écrie-t-il. — Quoi donc ? — Le tigre!
le voyez-vous, là-bas ! » Pendant ces rêves spontanés, il restait néanmoins
en relation avec la personne qui l'avait endormi.
(l) Dr
Philips, loc.cit, p. 116.
(1) Bernheim, loc.
cit.
(1) Ch.
Richet, l'Homme et l'intelligence, Paris, 1884.
(1) Bernheim, loc.
cit., p. 38.
IV
Un second
ordre de faits des plus singuliers observés pendant le somnambulisme,
c'est la possibilité de susciter à un somnambule des suggestions
d'hallucinations, d'illusions et d'actes qui se manifesteront soit
immédiatement après le réveil, soit à une
échéance plus ou moins longue.
Ramené à lui-même le sujet n'a aucun souvenir de ce qui s'est passé
pendant le sommeil. L'idée qui naît dans son cerveau et qui lui a été
suggérée à son insu, il la croit spontanée. L'image fictive que le même
organe projette au dehors, il la voit réelle et ne songe pas plus à mettre
en doute son existence que nous n'avons l'habitude de nous déûer de nos
sensations ordinaires. Parmi les somnambules, les uns sont susceptibles de
suggestions d'actes, d'autres le sont en même temps d'illusions et
d'hallucinations sensorielles limitées à un ou plusieurs sens, ou
généralisées ; d'autres peuvent recevoir des suggestions de toute nature.
Il est des sujets qui, pour des raisons psychologiques sur lesquelles nous
avons insisté précédemment à plusieurs reprises, ne réalisent que
partiellement les suggestions qu'ils ont reçues, ou y résistent tout à
fait. Il en est donc de même des hallucinations ou impulsions
posthypnotiques que de celles qui sont provoquées pendant le sommeil
nerveux même.
Quelques mots
à propos de suggestions sensorielles. On annonce à un somnambule qu'il
éprouvera à son réveil des douleurs dans diverses parties du corps : des
crampes dans une jambe, des démangeaisons du cuir chevelu. Ces divers
troubles sensoriels sont éprouvés au réveil. On fera réveiller tel sujet
avec une plaie imaginaire à un membre, tel autre avec une infirmité
répugnante.
La vue est un des sens les plus faciles à affecter. On peut suggérer la
vue d'objets qui n'existent pas et qui seront vus au réveil comme ils ont
été vus pendant le sommeil hypnotique. On peut localiser à
son gré l'hallucination, la
faire voir à telle ou telle place, sur tel ou tel objet qui servira d'écran
ou de réflecteur. Un morceau de carton placé dans un certain sens
représentera le portrait d'une personne connue. Qu'on en modifie la
position, et le portrait, suivant le mouvement imprimé au carton, sera vu
en travers ou la tête en bas. Qu'on en modifie la distance par rapport à
l'hypnotisée, et l'image perçue subira toutes les modifications exigées par
les lois de la physique.
M. Bernheim
suggère à un de ses malades qu'à son réveil il verra une personne présente
la figure rasée d'un côté et un immense nez en argent. Après son réveil, le
regard du patient s'étant par hasard porté sur la personne en question, il
partit d'un immense éclat de rire : « Vous avez donc fait un pari, dit-il,
vous vous êtes fait raser d'un côté. Et ce nez ! Vous étiez donc aux
Invalides ? »
Le même expérimentateur dit à un autre de ses somnambules : « Quand vous
vous réveillerez, vous irez à votre lit, vous y trouverez une dame qui vous
remettra un panier de fraises, vous la remercierez, vous lui donnerez la
main, puis vous mangerez les fraises.» Ainsi fut fait; et l'hypnotique
mangea les fraises, les suçant avec délice, jetant les pédicules,
s'essuyant les mains de temps en temps avec une apparence de réalité dont
l'imitation serait difficile (1).
Au gré de l'expérimentateur, le sujet entendra à son réveil une musique
délicieuse ; assistera à une violente dispute, à des incidents dramatiques
ou à
des scènes de comédie. Une
jeune fille se verra parée de bijoux charmants, et au bout de quelques
minutes, quand l'hallucination disparaîtra d'elle-même, elle manifestera le
plus vif chagrin de se trouver dépouillée de ces richesses qui lui étaient
venues en dormant, comme dans un conte de fées. Parfois la durée des
hallucinations posthypnotiques est très courte. D'autres fois, elle dure
assez longtemps pour que, quand elles sont d'ordre pénible, il soit
nécessaire de réendormir le sujet pour les faire disparaître.
On peut
provoquer aussi des suggestions viscérales et produire par ce moyen des
modifications intenses de l'innervation sympathique. Une pilule imaginaire
prise par l'hystérique du Dr Taguet pendant la période de
somnabulisme, faisait cesser au réveil une constipation opiniâtre.
Un malade du Dr
Bernheim qui avalait pendant, son sommeil avec toutes les marques d'un vif
déplaisir, une bouteille d'eau de Sedlitz non moins imaginaire, allait
dans la journée quatre ou cinq fois à la garde-robe.
M. Bottey,
ayant fait à une de ses somnambules, l'injonction d'avoir ses règles dans
les quarante-huit heures, il se produisit chez cette jeune femme qui était
alors très éloignée de son époque menstruelle une telle congestion de
l'utérus, qu'elle eut dès le le
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