CHAPITRE VI PHÉNOMÈNES GÉNÉRAUX DE L'HYPNOTISME - SENSIBILITÉ
I.
— Objet du chapitre. — État des sens et de l'intelligence dans la
léthargie.
II.
— Dans la catalepsie la
sensibilité générale est abolie, la sensibilité spéciale est en partie
conservée. — Persistance du sens musculaire. — Suggestions provoquées par
son intermédiaire: attitudes passionnelles suivies d'un jeu de la
physionomie approprié, et inversement. —Excitations sensorielles:
hallucinations de l'ouïe. —Mouvements automatiques sous l'influence de
l'excitation de la sensibilité tactile. — Hallucinations de la vue,
fascination. — Caractères de la suggestion dans l'état cataleptique. —
Imitation.
III.
— Modifications de
l'innervation organique dans l'hypnotisme: effets du
procédé hypnogénique et de l'émotion.
IV. —
État de la sensibilité dans le somnambulisme. — Analgésie. — Hyper-
esthêsics sensorielles diverses. — Effets dus à
l'hyperesthésie cutanée et
tactile. — Attraction magnétique.
V. —
Observation d'hyperesthésie de la vue et de l'odorat.
VI. —
État des facultés dans le somnambulisme. — Gonscience, mémoire,
Imagination. — Rêves spontanés, délire, pseudoébriété. — Modifications
du
caractère, de la sensibilité morale.
VIII. —
Suggestion.
I
L'état de la sensibilité générale et
spéciale des fonctions organiques des facultés intellectuelles pendant
les différentes phases du sommeil hypnotique fera l'objet de ce
chapitre. Nous y commencerons aussi l'étude de la suggestion, des
illusions, et des hallucinations provoquées, principalement dans la
période cataleptique, le chapitre suivant devant
être consacré à l'étude des
mêmes phénomènes dans la phase somnambulique.
De l'étal
léthargique, il y a peu de choses à dire, les manifestations sensitives,
sensorielles et psychiques étant presque entièrement négatives.
L'anesthésie des divers modes de sensibilité est telle que les
excitations restent impuissantes et qu'il est im-possible de communiquer
avec le patient et de produire chez lui les phénomènes suggestifs.
Cependant, il y a quelques exceptions. On a noté, chez quelques sujets,
malgré l'anéantissement général de la sensibilité et de l'intelligence,
la possibilité d'exciter l'organe de l'ouïe; mais en raison de leur
impuissance, ces excitations restent la plupart du temps sans résultat;
ils font comprendre par un signe qu'ils ont entendu,
ei c'est tout. Quelquefois, dit M.
Richer (1), on voit l'hystérique en léthargie répondre par quelques
mouvements respiratoires précipités à l'appel réitéré de son nom ; on
peut, en la tirant par la manche, réussir à la faire lever ; mais c'est
là tout ce qu'on peut obtenir d'elle.
Dans un cas
où la parole était incapable d'éveiller l'attention du sujet, M. Brémaud
(2) enlui appliquant un cornet acoustique dans le conduit auditif externe
ou dans le creux de la main, le bras étant en contracture, a pu se faire
entendre. Pour cet auteur, du reste, il n'y a pas de différence
fondamentale entre la léthargie, surtout dans ses formes atténuées, et le
somnambulisme.
(1) P.
Richer, loc. cit.
(2) Brémaud, Société de Biologie, 1881.
II
Dans l'état
cataleptique, la sensibilité générale est encore complètement abolie ;
quant à la sensibilité spéciale, elle est très variable, suivant les
sujets. Ceux chez qui elle est supprimée ne peuvent être influencés ; un
certain nombre de ceux dont les sens restent au moins partiellement ouverts
aux impressions extérieures, peuvent recevoir des suggestions par leur
entremise.
Le sens
musculaire étant conservé, c'est par son intermédiaire qu'il est
généralement le plus facile de produire des phénomènes suggestifs chez les
cataleptiques. Si, par exemple, on donne aux membres une attitude en
rapport avec une passion vive, telle que la colère, la menace, la prière,
ces mouvements sont suivis d'autres mouvements principalement dans les
muscles de la face, destinés à compléter l'expression du sentiment dont il
s'agit.
On peut ainsi
varier les attitudes à l'infini. L'extase, la prière, l'humilité, la
tristesse, le défi, la colère, l'effroi, peuvent être représentés. Il est
véritablement surprenant de voir avec quelle constance un simple changement
dans l'attitude des mains réagit sur les traits du visage (1).
L'effet
inverse peut se produire: en développant sur la face par des excitations
électriques le masque de la terreur, par exemple, on voit bientôt les
membres prendre l'attitude qui convient à ce sentiment. C'est à MM.
Charcot et Richer que l'on doit les plus remarquables expériences de ce
genre. La contrac-
tion musculaire
développée par le courant faradique persiste après qu'il a cessé d'agir ;
les positions des membres complémentaires de l'expression, persistent
également, de telle sorte que le suj et toujours cataleptisé conserve sa
nouvelle attitude à la façon d'une statue immobile et muette. Une
expression différente peut être provoquée dans chaque moitié de la face ;
des gestes différents en rapport avec chacune d'elles se développent dans
chaque moitié du corps correspondante. C'est ainsi que le visage sourit à
droite, et que la main droite envoie un baiser, tandis que le bras gauche
montre le poing et que la face du même côté exprime la colère. Le
développement de ces curieuses manifestations ne suit pas immédiatement
l'excitation faradique ; cette dernière a besoin d'être prolongée, et
l'expérience doit être répétée un plus ou moins grand nombre de fois pour
arriver à la perfection.
Par des excitations sensorielles appropriées il est possible, comme nous
l'avons dit, de suggérer au cataleptique des hallucinations, ou
l'accomplissement de certains actes. Ces phénomènes ne diffèrent pas
notablement de ceux que nous étudierons dans l'état somnambulique ; ils
sont seulement plus automatiques, il y a quelque chose de fatal dans leur
mode de développement auquel le sujet ne concourt guère qu'à titre de
simple machine. Le somnambulique, lui, est moins passif, et en général son
imagination prend une certaine part à la réussite de l'expérience. Ces
différences, on le voit, ne sont pas fondamentales; un fait qui en atténue
encore la portée c'est que pendant que la
suggestion opère,
l'état cataleptique disparaît, pour ne reparaître qu'après la cessation de
tout phénomène suggéré.
En éveillant
l'ouïe par des paroles prononcées d'un ton brusque, on peut suggérer à une
cataleptique qu'elle entend la voix d'une personne amie ou ennemie; et les
sentiments de satisfaction ou de mécontentement qu'elle éprouve se
refléteront sur son visage.
Par le
toucher, on peut lui suggérer l'idée de mouvements automatiques de toute
nature. En mettant dans sa main un objet dont l'usage lui est familier,
elle fait aussitôt le simulacre de s'en servir. Elle pourra se livrer
automatiquement à un ouvrage d'aiguille, de tricot; mais au lieu d'exécuter
correctement le travail, elle ne fera qu'une chaîne sans fin, répétant des
heures entières la même maille ou la même tresse.
Par la vue, il
est possible également de déterminer non seulement des hallucinations,
mais encore une sorte de fascination. Ce mot est employé par les
adeptes du magnétisme pour exprimer la puissance qu'ils prétendent exercer
sur les personnes soumises à leurs pratiques. Inutile de dire que ce n'est
pas dans ce sens que l'emploient les savants qui étudient l'hypnotisme.
C'est faute d'un terme meilleur qu'ils le mettent en usage, et pour
exprimer le phénomène qui consiste à capter entièrement l'attention du
sujet
d'expérience.
Quoi qu'il en
soit, voici comment MM.Bourneville et Regnard décrivent ce phénomène :
On regarde
fixement la malade, et on lui fait regarder le
bout de ses
doigts, puis on se recule lentement. Dès lors le sujet vous suit partout,
mais sans quitter vos yeux ; il se baisse si vous vous baissez, et tourne
vivement pour retrouver votre regard si vous vous tournez vous-même. Si
vous vous avancez vivement, le sujet tombe en arrière, tout droit et d'une
pièce (1).
Dans ce même
état de fascination, on peut déterminer des hallucinations en simulant
certains actes. Si, par exemple, on fait le geste de poursuivre un oiseau,
une hallucination de la vue se produit chez l'hynoptisée et lui fait voir
l'oiseau, qu'elle se met à poursuivre, et cherche à saisir par des
mouvements automatiques appropriés. Si l'on a l'air de craindre un serpent,
aussitôt la même terreur s'empare d'elle (2); mais aussitôt qu'on met un
terme à la suggestion, elle redevient immobile et cataleptique.
Sauf dans
quelques cas, les suggestions provoquées chez les cataleptiques n'ont
qu'une durée éphémère ; on ne peut obtenir d'elles que des actes
mécaniques et isolés, et il semble impossible de provoquer l'exécution des
mouvements qui exigent une certaine association d'idées. Ainsi, on ne peut
les faire écrire qu'en leur dictant les mots syllabe par syllabe (3).
Néanmoins on peut, en prenant certaines précautions, obtenir ainsi des
autographes qui diffèrent peu de ceux qui sont exécutés à l'état de veille.
Les conséquences de ce fait
sont importantes, si l'on veut bien observer que le sujet ne conserve aucun
souvenir de ce qu'on lui a fait faire pendant le sommeil cataleptique.
La musique
semble avoir une grande action sur l'hypnotisé cataleptique qui prend
aussitôt l'attituds en rapport avec son genre d'expression, dansant si
c'est une musique joyeuse, se jetant à genoux dans une pose de prière, si
c'est un air religieux, passant soudainement d'une attitude à l'autre, si
la musique change elle-même brusquement de caractère.
On peut encore
dans ce même état provoquer une série d'actes automatiques qui relèvent de
l'imitation. Si l'on exécute devant le cataleptique en état de fascination
un acte quelconque, on le verra le répéter ponctuellement, quelle qu'en
soit la nature. On le fera rire, siffler, montrer la langue, faire un pied
de nez. Bizarre, ridicule ou dangereux, l'acte suggéré n'en sera pas moins
exécuté avec une ponctualité, une précision absolues.
Nous ne croyons pas devoir insister sur la description de ces
manifestations hypnotiques, qui n'ont rien de bien spécial, et que nous
retrouverons un peu plus tard avec tous les développements nécessaires.
(1) P. Richer, loc. cit. p. 669.
(1)
Bourneville et Regnard, Iconographie photographie de la Salpetriêre, t.
III.
(2) Ch. Féré, Les hypnotiques hystériques considérées comme sujets
d'expérience en médecine mentale. (Ann. médico-psych. et Archiv. de neurologie, 1883).
(3) Ch. Féré, loc. cit.
III
Quelques modifications se produisent dans l'innervation
organique chez les hypnotiques en somnambulisme. On a noté des sueurs
abondantes principalement aux extrémités, aux pieds, aux mains et sous les
aisselles. Les sujets se plaignent aussi
parfois d'une sensation anormale de
chaud ou de froid. Une épileptique hypnotisée par nous se plaignait à son
réveil d'avoir éprouvé pendant la sommation un sentiment vif et pénible de
chaleur par tout le corps: elle était en sueur. La respiration serait
accélérée, le pouls également (1).
Braid (2)
raconte qu'avant ses expériences, examinant un sujet soumis à l'influence
mesmérique, il fut frappé de l'état de son pouls au poignet; ce pouls était
si petit et si rapide qu'il ne put arriver à le compter. Chez les
hypnotisés, il a trouvé le pouls et la respiration d'abord plus lents qu'à
l'ordinaire, mais ils ne tardent pas à s'accélérer sous l'influence de la
contraction musculaire. Pour l'hynoptisé chez qui on développe la rigidité
cataleptiforme des muscles, l'accélération du pouls serait de cent pour
cent, tandis qu'elle n'est que de vingt pour cent chez un sujet éveillé qui
fait tendre ses muscles pendant cinq minutes.
Heidenhain a
constaté les divers phénomènes que nous venons d'enumérer.
Pau de Saint-Martin, dans un cas de léthargie hypnotique, note également
l'accélération du pouls et de la respiration, ainsi que les sueurs. D'après
M. Richer, dans la léthargie, la respiration est à peu prés régulière. Au
début, elle est notablement accélérée, puis elle se calme et finit par se
ralentir ; les inspirations sont profondes, parfois stertoreuses. Au début
de l'état cataleptique, il y a suspension complète de la respiration; puis
elle se rétablit,
mais reste lente et
superficielle. Pendant la période somnambulique, cette fonction reprend ses
caractères habituels, mais avec une grande tendance à l'irrégularité. Dans
les états léthargique et cataleptique, la fréquence du pouls semble
augmenter un peu. Il va sans dire que les suggestions modifient
considérablement la circulation, suivant leur nature, ainsi que font du
reste les divers sentiments que nous éprouvons à l'état de veille.
Dans un cas de
léthargie cataleptiforme spontanée, chez un aliéné observé par nous, le
pouls était descendu à quarante-deux pulsations (1). Chez un épileptique
que nous hypnotisons en ce moment, le pouls tombe parfois à cinquante et
s'y maintient pendant l'expérience.
Le professeur
Lasègue, relatant ses propres observations d'hypnotisation, déclare avoir
vu manquer dans toutes ses expériences l'agitation signalée par Braid au
début du sommeil nerveux.
Était-ce dû,
dit-il, à l'inhabileté de l'opérateur ou à l'imperfection de la méthode
encore plus rudimentaire que celle de Braid? La question pouvait aisément
se résoudre en changeant l'opérateur ou en suivant à la lettre les
prescriptions de Braid. J'ai fait l'un et l'autre, et, malgré ma
meilleure volonté, je n'ai pas réussi à déterminer une crise d'agitation,
ni extrême, ni même moyenne.
M. Bernheim (2) soutient l'opinion que les modifications de
l'innervation chez les hypnotisés sont le résultat du mode d'hypnotisation
et de l'émotion
plus ou moins vive qu'ils
éprouvent. Chez ceux qu'il endort par suggestion, ou chez ceux qui, ayant
été déjà plusieurs fois hypnotisés, s'endorment sans émotion, il n'a jamais
constaté ni accélération, ni ralentissement du pouls et de la respiration.
Aucune différence sensible ne lui a paru exister sous ce rapport entre
l'état de veille et l'état hypnotique.
En somme, il
semble résulter de ces opinions divergentes: d'abord, que dans le
somnambulisme, les fonctions circulatoires et respiratoires ne s'éloignent
pas sensiblement de la normale, mais que ces modifications sont plus
accusées dans les autres états. En second lieu, que quand des perturbations
graves sont observées, elles doivent vraisemblablement être mises sur le
compte du procédé employé pour obtenir l’hypnotisation, et de l'émotion des
sujets.
La question
n'est pas complètement élucidée.
(1) E.
Chambard, Dict. encyclop. des se. médicales, art. SOMNAMBULISME
PROVOQUÉ.
(2) Braid,
Neurypnologie, passim.
(1) Cullerre,
Catalepsie chez un hypocondriaque persécuté. (Annales méd.-psychol,
mars 1877.)
(2) Bernheim, De la suggestion dans l'état hypnotique et dans l'état de
veille, Paris. 1884.
IV
Dans le
somnambulisme provoqué, l'insensibilité à la douleur, l'analgésie, est la
règle. Cependant il y a de fréquentes exceptions : quelquefois elle est
seulement partielle, ou bien on la constate dans une expérience et elle
manque dans une autre chez le même sujet. Dans quelques cas, la sensibilité
à la douleur causée par une piqûre, un pincement, peut être
considérablement exaltée comme les autres modes de sensibilité.
Braid (1) a
constaté chez un grand nombre de
ses sujets d'expérience une excitation
extrême des sens à l'exception de la vue. Les mensurations auxquelles il
s'est livré lui ont permis de constater que l'ouïe est environ douze fois
plus sensible qu'à l'état normal.
L'odorat,
dit-il, est également exalté à un point extraordinaire ; une dame put
suivre une rose que l’on tenait éloignée d'elle de quarante-six pieds.
Ceci n'expliquerait-il pas le fait que rapporte le Dr Elliotson
de son sujet Okey, qui pouvait reconnaître l'odeur particulière des malades
in articulo mortis?
L'hyperesthésie tactile est si considérable que le contact le plus léger
est ressenti, et fait entrer aussitôt les muscles en action. Les
sensations de chaleur, de froid et de résistance sont aussi exaltées à un
degré suffisamment élevé pour permettre au sujet de sentir quoi que ce soit
sans contact immédiat. Qu'on répande, par exemple, sur une table un parfum
pénétrant, le patient s'approchera pour le respirer, mais il reculera
avant d'arriver au contact du froid du meuble. Si l'on met sur la table un
mouchoir imprégné du même parfum, il s'approchera le plus possible ; il
s'éloignera de nouveau si l'on enlève le mouchoir, et ainsi de suite ; ce
phénomène d'attraction et de répulsion pouvant être renouvelé à volonté.
Pour M. Azam (1), l'hyperesthésie sensorielle est extrême dans
l'hypnotisme, sauf aussi pour la vue. L'ouïe devient tellement une qu'une
conversation peut être entendue à un étage inférieur ; le bruit d'une
montre est entendu à huit mètres de dis-
tance. L'odorat
acquiert la puissance de celui des animaux. Des odeurs dont les vêtements
ont été imprégnés plusieurs jours auparavant et qui ne sont plus
appréciables pour personne donnent des nausées à un hypnotisé. Le goût est
également hyperesthésié. Mais c'est surtout le sens de la température et
le sens musculaire qui sont développés à un point extraordinaire : si
derrière le patient, à une distance de trente ou quarante centimètres, on
présente un corps froid, ou simplement la main ouverte, il accuse
immédiatement un sentiment de froid ou de chaud qui prend les proportions
d'une véritable douleur. Le sens musculaire acquiert une telle finesse que
les sujets exécutent des actes vraiment surprenants, comme d'écrire très
correctement malgré l'interposition d'un gros livre entre le visage et le
papier, ou d'enfiler une aiguille très fine dans la même position, marcher
les yeux bandés dans un appartement sans autre guide que la résistance de
l'air perçue par le sens musculaire hyperesthésié.
Il y a des
hypnotisés, St. Ion Braid, qui sentent un courant d'air provenant des
lèvres ou d'un soufflet à la distance de cinquante à quatre-vingt-dix
pieds. Ils sont attirés ou repoussés par des impressions de même nature,
suivant qu'elles sont faibles ou fortes, les impressions faibles étant
agréables et les fortes pénibles.
C'est dans cette extrême sensibilité qu'il faut chercher la cause de
beaucoup de phénomènes réputés extraordinaires, comme la possibilité de
faire contracter, par la seule approche des doigts, les muscles d'une
région donnée. Nous avons vu, dans
le chapitre
précédent, quels effets surprenants obtient M. Dumontpallier à la Pitié,
soit avec un simple rayon lumineux, soit à l'aide d'un soufflet capillaire,
soit avec la vibration infinitésimale produite par le tic tac d'une
montre, soit, avec le courant d'air développé par la seule approche du
doigt de la région qu'il s'agit d'exciter. L'hyperesthésie tactile est la
cause de ces divers phénomènes. Les partisans du magnétisme les
attribuaient à une
puissance magnétique particulière à
l'opérateur. Rappelons les curieuses expériences de ce genre relatées dans
le rapport de Husson à l'Académie ; expériences qui aujourd'hui n'ont rien
de bien extraordinaire, mais qui à cette époque avaient quelque chose de
quasi merveilleux. La Commission académique ne réussit pas tout d'abord à
constater le phénomène, annoncé par les magnétiseurs, de la contraction
musculaire à distance.
Plusieurs
tentatives faites sur divers somnambules avaient échoué complètement.
Elles réussirent cependant sur un M. Petit, instituteur à Athis :
Il fut endormi très promptement ; et
c'est alors que la Commission, pour prévenir tout soupçon d'intelligence,
remit à M. du Potet une note rédigée en silence à l'instant même, et dans
laquelle elle avait indiqué par écrit les parties qu'elle désirait qui
entrassent en convulsion. Muni de cette instruction, il dirigea d'abord
la main vers le poignet droit, qui entra en convulsion ; il se plaça
ensuite derrière le magnétisé et dirigea son doigt en premier lieu vers
la cuisse gauche, puis vers le coude gauche, et enfin vers la tête. Ces
trois parties furent presque aussitôt prises de mouvements convulsifs. M.
du Potet dirigea sa jambe gauche vers celle du magnétisé; celui-ci
s'agita de manière qu'il fut sur le point de tomber. M. du Potet dirigea
ensuite son pied vers
le coude et la
main gauche; et des mouvements convulsifs très forts se développèrent
dans tout le membre supérieur.
Jusqu'ici
l'expérience avait parfaitement réussi; mais pour faire une
contre-épreuve, la Commission fit recommencer les expériences après qu'on
eut appliqué un bandeau sur les yeux du sujet. Elles furent alors
beaucoup moins nettes. A l'approche des doigts, il se produisait toujours
des mouvements convulsifs, mais qui tendaient à se généraliser et
n'étaient plus en rapport avec la direction du doigt de l'opérateur :
En résumé,
dit le rapport, la Commission, quoique témoin de plusieurs cas dans
lesquels cette faculté contractile a été mise en jeu par rapproche des
doigts ou des tiges métalliques, a besoin de nouveaux faits pour
apprécier ce phénomène sur la constance et la valeur duquel elle ne se
croit pas assez éclairée pour se prononcer.
Dans les
expériences précédentes, il pourrait bien se faire que la vue ait été
pour une certaine part dans la précision des contractions obtenues;
toutefois, le fait que des contractions musculaires se produisaient
encore, bien qu'avec une perfection moindre, après l'obturation des yeux,
est une preuve évidente de la part que prennent le courant d'air déplacé
par le geste de l'opérateur, et l'hyperesthésie cutanée du sujet dans la
production du phénomène.
C'est
l'hyperesthésie du tact qu'invoque M. P. Richer pour expliquer le
singulier phénomène de l'attraction magnétique. Certaines somnambules
sont comme attirées par l'opérateur qui les a endormies en les touchant;
sur le sommet de la tête. Il ne peut s'éloigner d'elles sans qu'aussitôt
elles ne ma-nifestent
la plus grande inquiétude, le plus grand malaise; et elles ne rentrent en
repos que quand elles l'ont retrouvé et rejoint. Si l'attouchement du
point magnétique est opéré immédiatement, par l'intermédiaire d'un
objet quelconque, l'état somnambulique est produit, mais l'attraction n'a
pas lieu. Qu'une personne touche un endroit du corps de la malade,
principalement une partie nue, et aussitôt le phénomène se produit à
l'égard de cette personne, quelle qu'elle soit. Ce qui prouve bien qu'il
s'agit d'une simple manifestation particulière du tact, c'est que si deux
observateurs entrent simultanément en contact avec la malade, il se
produit une double attraction pour chacun d'eux :
La malade, dit
M. Richer, de chaque main presse celle de chacun des observateurs et ne
veut pas les abandonner. L'état spécial d'attraction existe à la fois pour
les deux; mais la malade se trouve en quelque sorte divisée par moitié.
Chaque observateur ne possède la sympathie que d'une moitié de la malade,
et celle-ci oppose la même résistance a l'observateur de gauche, lorsqu'il
veut saisir la main droite, qu'à l'observateur de droite lorsqu'il yeut
saisir la main gauche (1).
Une des
malades, citée par l'auteur, manifestait dans la période somnambulique
plusieurs phénomènes d'hyperesthésie remarquables. Elle sentait à
plusieurs mètres de distance un léger courant d'air, eu était incommodée,
et se mettait à frissonner sur sa chaise. La sensibilité au tact était
telle, que même au travers des vêtements elle reconnaissait certaines
personnes et ne se trompait jamais, quels
que fussent les artifices
imaginés pour la tromper. Elle ne supportait que le contact de celui qui
l'avait mise en somnambulisme, l'approche de toute autre personne lui était
insupportable. Cette sorte d'action élective pour certains individus se
rencontre parfois dans le somnambulisme spontané; MM. Lasègue et Billet en
ont fourni des exemples.
Quoi qu'en disent Braid et M. Azam, la vue est hyperesthésiée parfois à
un point extraordinaire. Une somnambule peut voir à travers la fente
palpébrale la plus étroite ; et même, suivant M. Chambard (1),
l'abaissement complet des paupières n'es pas un obstacle complet à
l'exercice de la vision er raison du léger degré de transparence de cette
membrane en face d'une vive lumière. Certains hypnotiques même lisent dans
l'obscurité.
(1) Braid,
Traité du sommeil nerveux ou hypnotisme, traduction Jules Simon, Paris,
1883.
(1) Azam, Archives générales de
médecine, 1860.
(1) P. Richer, loc. ctl., p.
665.
V
Comme exemple
authentique d'hyperesthésie sensorielle dans le somnambulisme, nous
citerons le fait que notre ami, le Dr Taguet, a présenté à la
Société médico-psychologique, sous ce titre : « Hypnotisme avec
hyperesthèsie de la vue et de l'odorat (2). »
Il s'agit
d'une jeune fille qui, dès son enfance, avait présenté les caractères
habituels de l'hystérie constitutionnelle. A dix-neuf ans, elle eut pour la
première fois des attaques franches d'hystéro-épilepsie. Après de
nombreuses tentatives infructueuses, on parvint à l'hypnotiser. C'est
alors que
M. Taguet fit, au point de vue de
l'hyperesthésie sensorielle dans le somnambulisme, les curieuses
observations qui vont suivre.
Voici d'abord
ce qui concerne l'exaltation de l'acuité visuelle :
Pendant que
Noëlie est en crise convulsive, en catalepsie ou en léthargie, que nous
déterminons à volonté et successivement par la pression, à des degrés
divers, de la même zone ou de zones différentes, nous imprimons sur son
visage un certain nombre de taches au crayon ou à l'encre, les unes très
nettes, les autres à peine perceptibles. Cela fait, nous l'endormons par la
compression des opercules de l'oreille. Après avoir placé devant ses yeux
un des objets dont nous venons de parler pour opérer la prise du regard, un
carton si l'on veut, nous réveillons (1) la malade par le procédé indiqué.
Ses yeux ont à peine rencontré le plan du carton qu'elle s'étonne d'avoir
la figure sale et efface une à une toutes les taches dont nous avons
maculé son visage, se servant du corps opaque comme d'une véritable glace.
Les empreintes qui ne viennent pas se réfléchir directement dans un point
déterminé du miroir ne sont pas perçues, à moins que celui-ci ne soit élevé
ou abaissé, ou que l'on ne porte la tête de la malade soit à droite,
soit à gauche, suivant le cas, le regard restant attaché sur l'écran. Nous
tenons au-dessus ou bien en arrière de sa tète, mais de telle sorte qu'ils
se trouvent dans le champ du carton, divers objets, tels qu'une bague, une
montre, une pipe, de petits bonshommes en papier, un crayon, une pièce de
monnaie, etc ; elle ne tarde pas à les apercevoir, elle en décrit la forme,
la couleur. Nous ferons remarquer qu'il existe toujours un certain retard
dans la perception des objets : c'est ainsi que si nous substituons
brusquement une
pièce de dix centimes, par exemple, à
une montre, elle n'en continuera pas moins à chercher à lire l'heure ; puis
tout à coup elle s'écriera: « La montre a disparu, voilà deux
sous. »
Noëlie ayant
toujours le regard attaché sur le carton, nous allons nous placer derrière
elle, notre tète dominant légèrement la sienne ; elle nous salue aussitôt,
nous fait une demande, nous rappelle une promesse; si nous lui envoyons un
baiser avec la main, elle s'écrie que nous nous moquons d'elle; si nous
insistons, elle s'emporte et crache sur le miroir. Nous plaçons en arrière
de son front deux doigts que nous écartons légèrement, elle devient triste
et fait plusieurs signes de croix; elle s'écrie qu'elle voit le diable
avec ses cornes, et invite une amie, qu'elle croit auprès d'elle, à
unir ses prières aux siennes. La vue d'un crucifix, d'un chapelet, la
comble de joie, elle cherche à s'en emparer en portant ses mains en arrière
; vient-elle à les toucher, elle ne les sent pas. Les pantins que l’on
agite au-dessus de sa tête l'amusent toujours au plus haut degré. Un objet
quelconque, un scapulaire si l'on veut, est appliqué directement sur le
carton, à la condition, toutefois, de ne pas intéresser complètement la
partie faisant office de miroir, la malade ne s'en aperçoit pas et
continue à désigner les objets qui viennent se réfléchir devant ses yeux.
Nous enlevons bientôt le scapulaire et nous poursuivons nos expériences ;
après un moment, nous le substituons à l'objet que la malade était occupée
à décrire, et aussitôt elle s'écrie : « Tiens, voilà mon scapulaire, quelle
drôle de glace! j'y vois tour à tour le bon Dieu, le diable, des pantins,
mon scapulaire. » Nous lui présentons, un jour, sa jarretière, qui s'était
détachée pendant une crise convulsive, elle la reconnaît aussitôt et se
demande comment elle se trouve dans ce miroir.
Quatre, cinq, dix personnes qui lui sont complètement
inconnues, passent successivement derrière son lit, elle dit un mot sur
chacune d'elles : celle-ci est jeune, celle-là est vieille, telle aura la
barbe noire, telle autre l'aura blanche;
l'une est gaie, l'auto est moqueuse;
elle découvre le moindre geste, le moindre mouvement des lèvres. Un de nos
confrères prend an cigare et fait le simulacre de fumer : « Ne te gêne pas
», dit la malade. Un autre fait un signe de croix, elle s'écrie : « Voilà
un bon chrétien! » Le visage de personnes connues venant interrompre ce
long défilé d'étrangers la comble de joie; il semble qu'elle ait déjà
oublié les impressions qui viennent de se produire. Nous plaçons au-dessus
de sa tête un écriteau avec ces mots : « Je suis le diable ! » Aussitôt
qu'elle l'a aperçu, elle fait un signe de croix, embrasse ses médailles;
tout indique chez elle la frayeur la plus vive, le découragement le plus
complet. Nous remplaçons cet écriteau par le suivant : « Je suis le bon
Dieu! » Aussitôt sa figure s'éclaire et exprime la joie la plus grande. On
varie à l'infini ces inscriptions, chacun apportant la sienne; la malade
n'arrive pas à les lire toutes à haute voix, mais l'expression de sa
physionomie, les réflexions qu'elles lui suggèrent, indiquent d'une
manière certaine que le sens de la phrase n'a pu lui échapper. Pendant
qu'elle est occupée à déchiffrer, nous élevons le carton à une certaine
hauteur, ce qui l'oblige à rejeter fortement la tête en arrière; ayant
ainsi acquis la certitude qu'elle ne peut nous voir, nous mettons à nu un
de ses seins, sa figure ne trahit aucune émotion; nous baissons
insensiblement le miroir, puis tout à coup elle rougit et répare
précipitamment le désordre de sa toilette. Mais il suffit de lui contenir
les mains pour lui faire oublier le mouvement commencé, et de remettre le
carton en place pour dissiper son trouble passager.
Voici maintenant ce qui a trait à l'hyperesthésie de
l'odorat :
Noëlie et mise
en somnambulisme par le procédé précédemment indiqué.
Nous opérons
la prise du regard à l'aide d'une carte de visite que nous déchirons,
presque aussitôt, en un certain
nombre de morceaux. Pendant que nous
la faisons maintenir de vive force sur son lit, nous nous rendons dans la
pièce voisine et là nous les dissimulons sous le tapis, derrière les
meubles, dans des verres, dans des pots de fleurs, dans le poêle, dans les
poches des personnes présentes, puis nous revenons vers la malade n'ayant
plus qu'un seul bout de carton que nous lui remettons. La malade le flaire
à plusieurs reprises, hésite un instant, puis se précipite dans la salle,
reniflant comme un chien ; tout à coup elle s'arrête, renifle encore, et,
après quelques tâtonnements, elle salue par un cri de joie la découverte
d'un des précieux fragments. Elle passe indifférente devant les objets,
les personnes qu'elle sait ne rien receler de ce qu'elle cherche;
s'arrête, au contraire, devant les autres, et ne s'éloigne que lorsqu'elle
est arrivée à ses fins. C'est inutilement qu'on proteste, qu'on se défend,
qu'on la rebute ; tout est inutile.
Lorsqu'elle a
découvert de la sorte un certain nombre de ces bouts de carton, elle
cherche à le reconstituer; puis elle compte, additionne le chiffre qu'elle
connaît avec celui des morceaux qui lui restent à trouver, le total annoncé
correspond exactement à celui que nous connaissions. Le résultat n'est
pas aussi satisfaisant lorsque la carte a été déchirée loin de son regard,
dans une pièce voisine, par exemple, et il lui arrive de commettre des
erreurs qui, disons-le, ne portent que sur un chiffre, deux au plus. C'est
là un fait constaté un grand nombre de fois, par nos internes, par des
médecins, des professeurs de la Faculté des lettres.
Les dernières
recherches sont de beaucoup moins précises ; il arrive assez souvent à la
malade de perdre la piste, de revenir par deux fois au même endroit, de
soulever, par exemple, un grand nombre de verres avant de mettre la main
sur celui qui seul recèle l'objet de sa convoitise. Ces recherches seront
d'autant plus sûres que le nombre des fragments sera moins considérable.
Pendant que la
malade est tout entière à la reconstitu-tion de la
carte de visite, nous jetons un bandeau sur ses yeux, elle n'en continue
pas moins le travail commencé et arrive, après quelques tâtonnements, à
donner à chaque bout de carton sa place respective; est-ce un simple effet
du hasard, ou devons-nous admettre une certaine hyperesthésie ? Pendant que
la vision est ainsi interrompue mécaniquement, précaution d'ailleurs
inutile, puisqu'elle n'existe pas, nous invitons, par signe, une des
personnes à faire disparaître un ou plusieurs bouts de carton; la malade,
d'abord impassible, paraît bientôt ennuyée, inquiète, elle compte à
nouveau; puis tout à coup ses traits se contractent, le regard devient
farouche, et elle se jette sur le voleur comme une furie, criant,
gesticulant, le frappant avec une brutalité excessive, et cela tant qu'elle
n'est pas rentrée en possession de son bien. Si la personne a quitté la
salle, elle la suit à la piste, la perd, la retrouve, et arrive, en
général, assez rapidement à découvrir sa cachette, n'ayant d'autre guide
que l'odorat.
Noëlie étant
toujours occupée à son travail de reconstitution que nous avions
interrompu momentanément, nous glissons entre ses doigts des bouts de
carton semblables aux premiers, mais provenant d'une autre carte, et nous
mêlons le tout. Elle flaire à nouveau, met de côté ceux qui appartiennent
à la première et jette les autres; mais si nous renouvelons l'expérience
un certain nombre de fois, il lui arrive de se tromper, ou bien elle perd
patience, s'irrite, cache le tout dans son corsage, ou va le remettre à son
propriétaire en le priant de l'excuser de le lui remettre en si mauvais
état.
Nous jetons sur son lit divers objets, des gants, des clefs, un carnet,
différentes pièces de monnaie appartenant à autant de personnes
différentes ; la malade n'y prête d'abord aucune attention, lorsqu'il ne
faut pas les lui mettre en mains propres, elle les flaire à plusieurs
reprises, s'arrête devant chaque personne, qu'elle flaire également, et
remet à chacune ce qui lui appartient; ou bien elle met en réserva
les objets dont elle ne trouve
pas les propriétaires et va ensuite à leur recherche lorsque sa
distribution est terminée. Cette répartition, il faut le reconnaître,
laisse parfois à désirer, et si elle arrive, le plus souvent, à corriger
son erreur en allant reprendre un objet indûment donné, il lui arrive
également de se tromper d'une manière complète, ou de garder l'objet ne
sachant plus à qui le remettre, après avoir flairé à plusieurs reprises
tout le monde. Dans ces moments, elle n'oppose aucune résistance et ne fait
aucune difficulté à nous abandonner un bien qui ne lui appartient pas, se
contentant de nous prier de le remettre à qui de droit, si nous ne tenons
pas à engager notre conscience.
Cette
distribution sera d'autant plus facile que les objets seront moins
nombreux, que les personnes lui seront plus familières. L'hyperesthésie de
l'odorat, tout comme celle de la vue, a ses limites, et après un temps
variable excédant rarement une demi-heure, il survient une fatigue
excessive, des tremblements et des nausées.
Au réveil, Noèlie n'a conservé aucun souvenir des
expériences auxquelles elle a été soumise. Elle ne manifeste aucune
surprise de se trouver à moitié habillée sur son lit, entourée d'étrangers
qu'elle tutoie. A l'état de sommeil comme à l'état de veille, l'anesthésie
des membres du tronc et de la tête reste complète.
Il y a lieu de remarquer que cette double hyperesthésie sensorielle ne
marche jamais de front, l'une fait place à l'autre; et pendant qu'elles
existent tous les autres sens paraissent abolis. Il semble que toute la
puissance d'action dont est susceptible le système nerveux soit accaparée
momentanément par les sens dont l'acuité est exaltée à un degré si
extraordinaire.
(1) Chambard,
loc. cit.
(2) Annales
médico-psychologiques, t.1er ,1884.
(1) Ce nouvel
état n'est pas la veille véritable, mais le somnambulisme, puisque la
malade ne conserve aucun souvenir des expériences auxquelles elle est
soumise.
VI
Dans l'état de
somnambulisme parfait, te sujet
n'a aucune conscience des lieux où il
est, ni des personnes et des objets qui l'entourent, et il ne conserve au
réveil aucun ; souvenir des expériences auxquelles il a été soumis. Comme
nous le verrons dans un chapitre ultérieur, cet état de somnambulisme
parfait est loin d'être toujours atteint, chez les hypnotisés, ce qui
explique les divergences des auteurs sur ce point. Admettons que des deux
parts on puisse avoir raison, les uns basant leur opinion sur l'observation
qu'ils ont faite de cas types, dans lesquels tout souvenir de la période
somnamhulique est absent, les autres se fondant sur ce que, dans certains
états mixtes, ils ont constaté qu'au réveil, les sujets avaient affirmé
s'être rendu compte d'une façon plus ou moins confuse de ce qu'ils avaient
éprouvé.
Bien que sa conscience soit plus ou moins obscurcie, et qu'il ait perdu
la notion de son propre état, au point de refuser énergiquement de se
soumettre aux pratiques hypnotiques alors qu'il est plongé dans une
somniation profonde, l'individu en état de somnambulisme provoqué a
conservé le souvenir de sa vie normale, et même de ses accès de
somnambulisme antérieur. La mémoire est parfois surexcitée d'une
façon extraordinaire; et comme dans le rêve, les impressions, les images,
les idées, enfouies depuis un temps indéfini dans les profondeurs du
souvenir, émergent en foule et se pressent, confusément parfois, dans la
pensée du malade. Il suffit de lire une fois devant certaines somnambules
hystériques de longs passages d'un livre pour qu'elles les répètent ensuite
avec une sûreté de mémoire parfaite.
Un jeune homme en
état de somnambulisme provoqué, à qui on avait dicté une page d'écriture en
ayant soin de lui soustraire, au fur et à mesure qu'il écrivait, les
feuilles de papier placées devant lui, ponctuait et relisait
imperturbablement le texte entier, n'ayant à la main qu'une feuille
blanche, qu'il croyait couverte de son écriture (1).
Une malade de
M. Ch. Richet, qui chantait l'air du deuxième acte de l'Africaine
pendant son sommeil, fut incapable d'en retrouver une seule note une fois
réveillée.
Les autres
facultés peuvent être excitées également ou même perverties. On a observé
chez les hypnotisés somnambules, non seulement des rêves analogues au rêve
physiologique, mais de véritables accès de délire.
M. Bernheim
rapporte l'observation d'une jeune fille hystérique qu'il hypnotisa pendant
longtemps, avec laquelle il ne put jamais se maintenir en rapport et qui
se montrait indifférente aux suggestions qu'il voulait lui donner en dehors
d'un certain ordre d'idées. A peine endormie, elle se mettait à rêver.
Ainsi, par exemple, elle se croyait chez sa mère, et dès ce moment
s'organisait dans son esprit un rêve tout entier dérivé de cette idée
principale. L'opérateur pouvait intervenir par suggestions dans cette
direction, mais dans toute autre, ses tentatives restaient infructueuses.
Si on l'abandonnait à elle-même, son rêve continuait à dérouler ses
péripéties, et la malade à son réveil le racontait non seulement avec les
particularités suggérées, mais avec celles qui s'étaient spontanément
développées dans son esprit.
MM. Charcot et Richer citent
l'observation d'une
hystérique chez
qui les pratiques d'hypnotisation déterminaient des accès de délire. Ce
délire était parfois incohérent, d'autres fois roulait sur des sujets
variés se rapportant aux incidents qui ont marqué la vie de la malade ;
mais il pouvait en outre être provoqué et conduit dans la direction qu'il
plaisait à l'observateur de lui donner.
Une de nos
malades, épileptique non habituellement aliénée, mais présentant à des
intervalles très éloignés des accès de délire consécutif à des séries
d'accès convulsifs, hypnotisée un jour par nous, ne tarda pas à tomber dans
un état de somnambulisme léger. Pendant quelques instants nous essayâmes
sans trop de succès de lui imposer diverses suggestions. Peu à peu, on vit
se manifester chez elle une certaine excitation ; un rire spasmodique la
secoua, des paroles incohérentes sortirent de ses lèvres ; elle se mit à
nous tutoyer, à nous apostropher de la façon la plus inconvenante ; enfin
un véritable accès maniaque se déclara. C'était un spectacle singulier que
cette fille qui délirait, étendue sur une chaise, les membres flasques, les
paupières closes et frappées d'un spasme tel que, lorsque après une heure
environ d'hypnotisation nous la réveillâmes, il fallut pour les empêcher de
se contracter de nouveau les maintenir ouvertes quelques instants avec les
doigts. Cependant, malgré le réveil, le délire persista spontanément
jusqu'au soir.
Le
lendemain, la malade revenue à elle-même, s'excusan de ses incivilités de
la veille, nous raconta qu'elle avait eu une interminable altercation avec
une personne qu'elle prenait pour son frère et qui n'était autre que nous,
ce qui expliquait
la façon plus que
familière avec laquelle elle nous avait traité avant et après l'expérience.
L'hypnotisme
agit un peu sur l'intelligence à la façon de certains toxiques. Braid avait
déjà fait cette observation.
Ces effets,
dit-il, sont comparables à ceux qu'on attribue à l'usage de l'opium et
rappellent la description donnée par sir Humphrey Davy d'expériences faites
sur sa personne avec le protoxyde d'azote (1).
D'autres
auteurs rapprochent l'état du somnambulisme provoqué de celui qui est
déterminé par l'ivresse commençante du haschisch (2) ou même de
l'alcool et du chloroforme.
Etant en quelque sorte distraits du monde extérieur, les sujets perdent en
effet les sentiments de réserve et de dissimulation que leur inspire
inconsciemment le milieu dans lequel ils vivent d'habitude. Alors leurs
penchants, leurs instincts, les tendances bonnes ou mauvaises de leur
nature s'étalent avec la plus grande ingénuité aux yeux de tous. Certains
somnambules manifestent des impulsions au vol et à l'homicide. Quelques
hystériques se montrent d'un érotisme parfois cynique. Il suffit de leur
suggérer une idée de cet ordre pour les voir se livrer aux actes les plus
offensants pour la morale. Que serait-ce si l'expérimentateur excitait par
inadvertance une de ces zones érogènes qui existent parfois sur certains
points de leurs téguments (3) ? Leur caractère se montre sous son véritable
jour ; les exagérations de leur sensibilité morale, leur tendance à une
expansion déme-surée ou à une concentration non moins extrême se
manifestent par une gaieté exagérée ou une dépression quasi mélancolique.
On a même signalé chez certaines hystériques en somnambulisme de
véritables impulsions au suicide. Tantôt bienveillantes et optimistes,
tantôt indifférentes ou haineuses elles ne conservent que rarement pendant
le sommeil provoqué l'équilibre déjà naturellement instable de leur
sensibilité affective.
(1) Bottey, Magnétisme animal.
(1) Braid,
loc. cit., p. 3.
(2) Chambard, ">Dict.encycl. des
sciences méd., 3° sér.,t. X.
(3) Chambard,
Du somnambulisme en général, Paris, 1881.
VII
Il est en
général facile d'entrer en communication avec un sujet en état de
somnambulisme provoqué. Il entend ce qu'on lui dit et peut répondre aux
questions qu'on lui pose. Nous avons vu que certaines somnambules ne
subissaient pas toujours sans révolte le joug de l'expérimentateur. Mais
ici encore, dans la plupart des cas, la répétition des expériences, la
culture de la névrose aiguise les aptitudes et brise les résistances
individuelles. C'est à ce point que certaines hystériques, à force d'être
pétries par l’ex-périmentateur, finissent par demeurer dans un état
d'obsession permanent qui rappelle une possession dans laquelle ce dernier
joue le rôle de diable, étant toujours l'objet des hallucinations
spontanées que les malades éprouvent aussi bien à l'état de veille que dans
leurs rêves (1). Enfin, il arrive que certains opérateurs acquièrent sur
leurs hypnotisés une influence tellement exclusive qu'ils sont seuls
capables de déterminer chez eux par suggestion des hallucinations ou des
actes automatiques. Ce fait,
dont la réalité
ne saurait être mise en doute, rappelle encore une des prétentions des
magnétiseurs qui, eux, ne se contentent pas d'expliquer leur
puissance par le mécanisme de la suggestion, mais prétendent agir par la
force de leur volonté et la communication de la pensée.
Dans le
somnambulisme provoqué, l'automatisme est moins parfait que dans l'état
cataleptique. Un certain nombre de sujets conservent encore assez de
volonté pour résister aux injonctions ou aux suggestions de l'opérateur.
Il y a des exemples de malades qui accomplissent sans difficulté certains
actes, et se refusent obstinément à d'autres. Ainsi, si l'on plaçait les
mains d'une hystérique de la Salpêtriére dans l'attitude de la prière, elle
se mettait aussitôt en oraison. Le plus souvent il était impossible de lui
suggérer l'idée de lire, bien qu'elle y vît parfaitement malgré
l'occlusion apparente des paupières. M. Bernheim a cité des exemples
analogues. C'est surtout quand l'idée suggérée est fortement en opposition
avec le caractère et les sentiments habituels du sujet que l'on rencontre
cette résistance. En somnambulisme, la personnalité morale subsiste, à un
certain degré, chez quelques somnambules; mais leur force de résistance aux
suggestions de l'opérateur est faible et précaire, et il arrive souvent
qu'ils finissent par céder, si l'injonction est réitérée avec énergie et
sur un ton de commandement.
L'étude de la suggestion dans la période somnambulique devant faire
l'objet du chapitre suivant, nous n'insisterons pas davantage pour
l'instant sur cette matière.
(1)
Ch. Féré, Ann. Méd..-psychol., 1883, t. II, p. 299.
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