CHAPITRE III DE BRAID A L'ÉPOQUE ACTUELLE
I. —
Renaissance des études sur le magnétisme: Braid voulant combattre le
magnétisme
découvre l'hypnotisme. — La théorie subjective du sommeil provoqué. —
Explications rationnelles de certains phénomènes magnétiques.
II. — Exposé
rapide des phénomènes hypnotiques observés par Braid : ses illusions
phrénologiques.
III. — Ses
travaux n'ont que peu de retentissement. — Nouvelles théories magnétiques
en
Amérique, en Allemagne, en France. — Première apparition en France de
l'hypnotisme : Broca, Guerineau, Azam, Demarquay et Giraud-Teulon, Gigot-
Suard.
IV. —Lasègue: la
catalepsie. — Richet: le somnambulisme. — Charcot, Dumontpallier:
l'hypnotisme chez les hystériques. — Le mouvement hypnotique en Allemagne.
—
Bernheim: la suggestion hypnotique.
V. — Barèty: la
force neurique rayonnante. — Autres théories dérivées du magnétisme :
l'ondulationisme.
VI. — Le
scepticisme exagéré mis en présence des preuves qui démontrent la réalité
des
phénomènes hypnotiques.
I
Cette renaissance des études sur le magnétisme animal a des origines qui
ne datent cependant pas d'hier. Pour abandonnée qu'elle fût par les
sociétés savantes'et les hommes de science soucieux de leur dignité, et
désireux de ne pas s'exposer à de nouvelles mystifications, la question
n'en continua pas moins à être agitée par quelques gens qui, bien que
repousses de toutes parts par
la science officielle, n'étaient pour cela ni des ignorants, ni des
visionnaires.
C'est un fait aujourd'hui
communément admis que, dans les opérations de magnétisme, ou plutôt
d'hypnotisme, ce dernier terme devant désormais être substitué au premier,
il n'y a d'actif que le sujet lui-même, et que les modifications profondes
de son système nerveux qui se traduisent par des phénomènes si singuliers
et parfois si merveilleux, ont leur origine exclusivement en lui,
l'expérimentateur n'étant en quelque sorte que l'accoucheur de ces
prodiges. C'est de Braid que date cette révolution.
James Braid, chirurgien à
Manchester, fit paraître en 1842 son Traité du sommeil nerveux (1)
qui devait compléter la défaite du magnétisme animal et faire entrer
l'étude des phénomènes magnétiques d'une authenticité reconnue dans une
voie décidément scientifique. Voici comment il raconte de quelle façon il
fut amené à s'occuper de mes-mérisme :
En novembre 1841, complètement
sceptique quant aux prétentions du magnétisme animai ou mesmérisme, je me
mis cependant à faire des recherches à ce sujet; je désirais découvrir la
source d'erreurs dans certains phénomènes qui s'étaient, dit-on, produits à
des séances de M. Lafontaine; comme résultats, je fis quelques découvertes
qui me parurent jeter un jour nouveau sur certains des phénomènes qui les
rendaient extrêmement intéressants, tant au point de vue spéculatif que
pratique.
D'après ce qu'il
avait lu et vu, il inclinait à penser, que tout dans le magnétisme animal
n'étais que connivence et supercherie, ou l'effet d'imaginaitions
surexcitées, de la sympathie ou de l'imitation. Les premières séances
auxquelles il assista ne firent
que confirmer ses
doutes.
Cependant à
une séance ultérieure, un fait attira son attention : il remarqua qu'un
sujet magnétisé était dans l'impossibilité d'ouvrir ses paupières. Ce fait
était réel, ainsi qu'il put le constater; de là ses premières expériences
dont le but n'était que de rechercher la cause de ce phénomène, et qui
l'amenèrent à la production du sommeil nerveux ou hypnotisme.
Espérant déterminer, par la fatigue des yeux, la contraction spasmodique du
muscle orbi-culaire des paupières, il pria un de ses amis, M. Walker, de
s'asseoir et de fixer les regards sur le col d'une bouteille placée
au-dessus de ses yeux de façon à occasionner une grande fatigue de ces
organes. En trois minutes les paupières de M. Walker se fermèrent.
Un flot de larmes coula le long de ses
joues, sa tête s'inclina, son visage se contracta légèrement, un
gémissement lui échappa, et à l'instant il tomba dans un profond sommeil.
Cette
expérience, répétée sur Mmo Braid et un domestique, fut suivie
du même succès.
L’expérimentateur varia ses procédés : il employa ceux des magnétiseurs,
même réussite. Il en conclut que les effets mesmériques devaient être
attribués à un trouble apporté dans le système nerveux par la
concentration du regard, le repos absolu du
corps et la fixité de
l'attention; que l'état physique et psychique du sujet était tout, et que
de cet état seul dépendait la production des phénomènes, et non de la
volonté de l'opérateur ni des passes destinées à lancer le prétendu fluide
magnétique, ni d'aucun agent mystique universel quelconque.
L'hypnotisme
et le mesmérisme étaient donc même chose? Au fond, Braid le pensait sans
doute; mais, pour des raisons assez difficiles à démêler, il sembla
admettre qu'il y avait lieu de considérer l'hypnotisme et le mesmérisme
comme deux agents distincts, se fondant sur ce que les magnétiseurs
affirmaient positivement qu'ils pouvaient provoquer des effets que par ses
procédés il ne parvint jamais à produire.
Or, tout ou
presque tout ce qui peut être produit à l'heure qu'il est par les savants
qui étudient la sommation provoquée, Braid le produisit par sa méthode. Ce
qu'il ne put obtenir, il est vraisemblable que les magnétiseurs ne
l'obtinrent eux-mêmes jamais, et furent soit les dupes de leurs sujets
d'expérience, soit leurs complices.
Lire l'heure sur une montre tenue derrière la tece, ou
placée au creux épigastrique, lire des lettres pliées ou un livre fermé,
reconnaître ce qui se passe à plusieurs kilomètres de distance, deviner la
nature des maladies et en indiquer le traitement sans connaissances
médicales.
Tels sont les
faits, ou plutôt tel est l'ordre de faits qui, d'après Braid, est
exclusivement du ressort du magnétisme animal. On ne pouvait, tout en ayant
l'air de le ménager, en faire une plus mordante critique.
Au reste,
dans une note de son livre, il déclare
explicitement qu'il considère
comme un leurre la faculté que prétendent posséder certains somnambules
magnétiques, de voir à l'aide d'autres parties du corps que les yeux.
Pour quelques
autres phénomènes extraordinaires, dont l'impossibilité n'est pas
absolument démontrée, il essaye des explications rationnelles très
plausibles, qui leur enlèvent tout caractère merveilleux. Ainsi il invoque
l'hyperesthésie du toucher pour faire comprendre comment quelques sujets
magnétisés reconnaissent la forme d'un objet qui est appliqué à une petite
distance de la peau de certaines régions du corps. Le sensibilité de la
peau, exaltée à l'extrême, leur permet, dit-il, de reconnaître la forme des
objets qu'on leur présente ainsi, par la tendance de ces objets à émettre
ou à absorber du calorique. Le prétendu pouvoir magnétique, par lequel
l'opérateur agirait mentalement sur le sujet, est tout simplement encore le
fait de l'hyperesthésie cutanée.
J'ai pu me convaincre ainsi que d'autres, écrit-il, que
les patients sont portés à suivre les mouvements de l'opérateur, non par
une puissance magnétique particulière inhérente à lui, mais en raison de
l'exaltation de leur sensibilité, qui leur permet de discerner les
courants d'air qu'ils suivent ou qu'ils évitent, en quelque sorte, selon
leur direction.
Il raconte
à ce sujet une série d'expériences des plus intéressantes, ayant: toutes
trait à l'hyperacuité sensorielle qu'on rencontre parfois chez certaines
personnes plongées dans le somnambulisme provoqué, et sur lesquelles nous
reviendrons dans une autre partie de cet ouvrage.
Cependant il ne nous semble pas
dépourvu d'intérêt de faire dès maintenant une énùmération rapide des
observations que Braid eut l'occasion de faire dans la suite de ses
expériences. On y trouvera en quelque sorte la table des matières d'un
exposé détaillé de l'hypnotisme actuel.
Braid reconnut que le sommeil
hypnotique n'est pas toujours identique à lui-même, mais se compose d'une
série d'états susceptibles chacun de varier indéfiniment, depuis une légère
rêverie jusqu'au coma le plus profond.
Quelques sujets ne sont capables
d'éprouver qu'à un faible degré le sommeil hypnotique; chez d'autres, ce
sommeil est accompagné d'une perte de connaissance et de volonté avec
automatisme, et oubli total au réveil. Dans certains cas, se produit une
résolution musculaire complète avec un calme profond de toutes les
fonctions organiques; dans d'autres, survient la rigidité cataleptique avec
respiration précipitée et accélération de la circulation. Braid a noté que
certaines pratiques, comme, par exemple, un courant d'air dirigé sur la
face, faisaient passer le sujet d'une phase du sommeil hypnotique dans
une autre; puis, que le même agent, employé une seconde fois,
déterminait le réveil.
Les symptômes les plus variables
peuvent se développer dans les diverses périodes de l'hypnotisme, depuis
l’insensibilité complète et la catalepsie jusqu'à l'hyperesthésie
sensorielle la plus vive. Par
simple suggestion auditive, on
peut provoquer ces changements et déterminer soit l'anesthésie, soit
l’hyperesthésie la plus grande, ou bien encore un développement de force
considérable ou une paralysie complète des membres.
On peut,
dit-il, jouer avec de semblables patients, dans la phase appropriée du
sommeil, comme sur un instrument musical; et leur faire prendre les
rêves de leur imagination pour la réalité actuelle.
Il suffit,
pour provoquer chez les hypnotisés des illusions ou des hallucinations,
d'énoncer à voix haute, impérieuse et convaincue, la pensée, l'image ou la
sensation qu'on désire éveiller dans leur esprit. Le ton dont on posera une
question déterminera la réponse. Les suggestions enfin peuvent être
produites par voie indirecte, par les attitudes imprimées aux membres ou
aux traits de la physionomie. Un sujet, placé dans l'attitude de l'extase,
verra le ciel; qu'on fasse plisser son front, et il verra l'enfer.
Braid a aussi
constaté la possibilité de provoquer des suggestions non seulement chez les
personnes encore atteintes d'un léger degré d'hypnose, mais même chez
certains sujets complètement éveillés.
L'hypnotisme
par suggestion ne lui a pas non plus échappé. Il a remarqué que, chez
certains individus très sensibles, il suffisait, pour produire le sommeil,
de leur faire croire qu'on pratiquait à distance certaines manœuvres
susceptibles de les endormir.
En tout ce qui
concerne l'étude des phénomènes hypnotiques, Braid se montra, comme on le
voit, ou plutôt comme on pourra s'en rendre un compte exact par la suite,
un observateur sagace et sûr.
En ce qui
touche les applications pratiques de la
nouvelle méthode, il fut moins
heureux. Il proposa, dans un but de thérapeutique physique et morale,
d'associer l'hypnotisme au système phrénologique de Gall. Cette tentative
désignée sous le nom de phréno-hypnotisme, n'a réussi qu'à prouver
que, malgré un jugement droit et beaucoup de bon sens, Braid n'était pas
complètement à l'abri de quelques-unes des illusions qu'il combattait chez
ses adversaires. Il se demande, par exemple, si on ne pourrait pas, en
excitant, pendant l'hypnotisme, les protubérances crâniennes qui répondent
à certaines facultés, développer ces facultés d'une façon spéciale.
Cela, fait-il
observer, ne compromet nullement nos premières méthodes d'instruction dans
les sciences et la morale; au contraire, il y aurait là un auxiliaire
efficace. C'est donc le devoir de tout membre de la société d'étudier ce
sujet et de s'occuper de déterminer jusqu'à quel point il est généralement
pratique.
Le même
procédé doit être, à son avis, appliqué à la cure des maladies,
principalement des maladies mentales.
Les
applications directes de l'hypnotisme à la cure de certaines affections
nerveuses furent beaucoup moins fantaisistes et, lorsque nous étudierons
plus particulièrement ce sujet, nous verrons qu'à part quelques
exagérations qu'on est toujours disposé à excuser chez un inventeur. Braid
n'a rien avancé que de très rationnel et de très possible. L'exposé de
quelques-unes de ses guérisons concorde parfaitement avec ce que
l'expérience a appris depuis à ce sujet.
(1) Neurypnologie. Traité du sommeil nerveux ou hypnotisme, par
James Braid. Traduction Jules Simon, Paris, 1883, 1 vol. in-18.
III
Cependant, les
travaux de Braid n'eurent qu'un succès médiocre. Ils n'empêchèrent pas que
les années qui suivirent leur apparition ne vissent éclore de nouvelles
théories dérivées du magnétisme.
En Amérique,
où ce genre de merveilleux est fort en honneur, Grimes faisait connaître
l'électrobiologie, qui n'est autre chose que le braidisme agrémenté
d'hypothèses indémontrables.
En Allemagne,
Reichenbach, dans le cours de ses expériences hypnotiques, proclamait
l'existence d'un agent qu'il désignait sous le nom de force odique
et à l'aide duquel il expliquait des phénomènes qui n'avaient d'autre cause
que la suggestion dont Braid avait pourtant fait connaître la puissance.
En France, le
braidisme resta longtemps ignoré. Avant de le connaître, le Dr
J.P. Philips (Durand de Gros) inventait sa doctrine de l’èlectro-dynamisme
vital (1) qui, comme l'électro-biologie, avait pour but de donner une
explication rationnelle des effets magnétiques. L'absence de pensée
produite par la fixation d'un point lumineux détermine dans le cerveau une
accumulation de force nerveuse, une congestion nerveuse.
Cet état, une
fois produit, que, par une porte encore entr'ouverte de sensorium, par la
voie de la vue, de l'ouïe, du sens musculaire, une impression se
glisse jusqu'au cer-veau, et le
point sur lequel cette excitation va porter sortira aussitôt de sa torpeur
pour devenir le siège d'une activité que la tension de la force nerveuse
viendra augmenter de tout son poids (1).
Alors, à
l'arrêt général de l'innervation succédera subitement une innervation
locale excessive, qui substituera par exemple d'une façon instantanée
l'anesthésie à l'hyperesthésie, la résolution musculaire à la catalepsie,
etc. Pour ingénieuse qu'elle est, l'explication n'en repose pas moins sur
une série
d'hypothèses que rien n'oblige à
admettre.
Les études de
Braid sur l'hypnotisme furent longtemps ignorées en France. Cependant,
divers ouvrages en firent mention; Littré et Ch. Robin lui consacrèrent un
article très complet (2). Il en fut encore question dans la deuxième
édition des « Éléments de physiologie » de Béraud, revue par
Ch. Robin ; enfin dans le « Manuel de Physiologie » de Mûller,
annoté par Littré (3). Littré et Ch. Robin furent donc à peu près les seuls
à attacher quelque importance à la nouvelle découverte.
Quelques
savants firent enfin de nouveaux efforts pour introduire l'hypnotisme dans
notre pays.
En décembre
1859, Velpeau présentait au nom de Broca, à l'Académie des sciences, un
travail sur l'hypnotisme, appliqué à l'anesthésie chirurgicale.
Quelques jours
après, Guérineau de Poitiers,
faisait une communication semblable à l'Académie de
médecine (1).
Le Dr
Azam, de Bordeaux, publiait, en janvier 1860, des faits curieux de
somnambulisme provoqué. C'était d'après ses indications que Broca avait, de
concert avec Follin, tenté une opération pendant le sommeil hypnotique.
Après quelques expériences préliminaires, ces chirurgiens avaient pu se
convaincre que l'anesthésie pouvait être assez profonde pour permettre une
tentative chirurgicale qui fut suivie d'un plein succès.
Ce mouvement,
assez timide d'ailleurs pour attirer l'attention du public scientifique sur
les questions d'hypnotisme, ne se propagea guère et ne fut pas de longue
durée. Les communications précédentes furent accueillies avec incrédulité
par les médecins étrangers à ce genre d'études et avec une sorte de mépris
par les partisans du braidisme et du magnétisme.
Cependant,
elles furent le point de départ d'un intéressant mémoire de MM. Demarquay
et Giraud-Teulon (2).
Le dernier
mois de l’année qui vient de se terminer, disent-ils dès la première
ligne, a vu naître et, ajouterons-nous, presque mourir un nouvel élément
vital, physiologique, thérapeutique, surprenant tout au moins et qui
semblait dès son apparition appelé à produire des merveilles.
On voit le cas
qu'ils faisaient des propriétés anes-thésiques de l'hypnotisme au point de
vue chirurgical. Mais leur travail est intéressant à un autre point de
vue. Reprenant ab ovo la question du sommeil nerveux, ils se
livrèrent à une série d'expériences qui, malgré leur petit nombre, leur
permirent de constater la réalité des phénomènes principaux de
l'hypnotisme. Plusieurs de leurs sujets, hypnotisés par la fixation d'une
boule brillante main tenue par un procédé mécanique au-dessus de leur
front, présentèrent des troubles incontestables de la sensibilité, de la
contractilité musculaire, de la connaissance. Les différents effets
produits semblèrent aux auteurs devoir se rattacher à certaines
dispositions idiosyncrasiques, principalement de nature hystérique.
Du
sommeil magnétique au sommeil somnambulique, à l'hypnotisme, on construit
aisément, disent-ils, une chaîne forgée avec les mêmes éléments
organopathiques et sur une même constitution qui y sert d'enclume : l'état
hystérique ou des états approchants. Ils font encore observer que leurs
expériences, bien qu'il ne faille les considérer que comme de simples
ébauches, soulèvent un coin du voile qui couvrait les prétendues merveilles
du magnétisme, en montrant que les seuls phénomènes magnétiques réellement
constatés peuvent être produits sans l'intervention d'aucune communication
d'une personne à une autre
La même année, Gigot-Suard se
livrait à d'intéressantes observations sur le braidisme et provoquait
chez quelques jeunes filles des phénomènes nerveux aussi intenses que ceux
qui se produisaient jadis autour du baquet de Mesmer. Il se servait
pour amener l'état hypnotique d'une paire de ciseaux
tenus à quelques centimètres
au-dessus des yeux (1).
Presque à la
même époque, le Dr J.-P. Philips publiait son Cours théorique
et pratique du braidisme (2). Ce livre, à part les théories
contestables qu'il contient, donne une description exacte des phénomènes
hypnotiques et de certains procédés susceptibles de les déterminer. La
partie la plus intéressante est à coup sûr à l'heure qu'il est le chapitre
consacré à la description de diverses expériences que nous retrouverons
presque identiquement reproduites par les auteurs qui, le plus récemment,
se sont occupés des phénomènes psychiques de l'hypnotisme. Lui, non plus,
n'attachait pas grande importance aux expériences chirurgicales de Broca,
et chez lui la boutade ironique de Demarquay et Giraud-Teulon se change en
dédain.
La découverte
de Braid, écrivait-il, avait une bien autre importance que celle que
venaient de lui découvrir quelques chirurgiens français. A moins d'être de
simples praticiens sans culture intellectuelle, ne devaient-ils pas
reconnaître « que ce succédané douteux du chloroforme n'est rien de moins
que la conquête la plus vaste qu'aient encore réalisée ou entrevue la
médecine, l'histoire naturelle et la philosophie ? »
Cette emphase, qui fait sourire, rappelle à l'esprit
certaine scène de Molière que je laisse au lecteur le soin de deviner.
(1)
Philips, Électro-dynamisme vital, ou les relations physiologiques de
l'esprit et de la matière, Paris, 1855.
(l) J.P.
Philips, Cours théorique et pratique de Braidisme, ou hypnotisme
nerveux, Paris, 1860, 1 vol. in-8.
(2) Littré et
Robin, Dictionnaire de médecine de Nysten, édition de 1855. — Voyez
aussi Littré, Dictionnaire de rnédecine, 16 édition. Paris, 1886.
(3) Muller, Manuel de physiologie, trad. par Jourdan, 2 édition par
E. Littré, Paris, 1851,2 vol. in-8.
(1) Guérineau,
Bul., de l'Acad. de méd., 1859, et Archives de médecine,
1860.
(2) Demarquay
et Giraud-Teulon, Recherches sur l’hypnotisme. Gazette médicale,
décembre 1859 et janvier 1860, et eu brochure cbez J.B. Baillière, Paris,
1860, in-8.
(1)
Gigot-Suard, Le Magnétisme animal et la Magie dévoilée, Paris, 1860.
(2) J.-P.
Philips, Cours théorique et pratique de Braidisme, Paris, J.-Bv
Baillière, 1860,1 vol. in-8.
IV
Indifférence
injuste ou enthousiasme excessif, tout rentra bientôt dans le silence et
l'oubli. Les seuls magnétiseurs de profession exhibèrent encore de temps
en temps, aux yeux d'un public émerveillé, un moment anxieux entre la foi
et le doute, leurs somnambules extra-lucides.
Cependant, en
1865, le professeur Lasègue publiait (1) ses expériences sur la
catalepsie provoquée chez les hystériques. Voici en quoi consistait son
procédé : Si chez une hystérique du type de celles que l’auteur décrit
comme calmes, somnolentes, demi-torpides, réagissant peu et plus promptes
à pleurer qu'à s'irriter, on applique la main sur les yeux, ou qu'on
maintienne les paupières fermées par n'importe quel procédé, la malade
s'engourdit, manifeste une paresse intellectuelle croissante, respire
avec une difficulté de plus en plus grande; ses yeux se convulsent en
haut; enfin, elle s'endort d'un sommeil profond. Chez certaines, on
réussit toujours à déterminer la torpeur complète; chez d'autres, on
n'arrive qu'à la somnolence; chez d'autres, enfin, on n'obtient que de
l'engourdissement. Plus le sommeil est profond et plus on obtient
facilement la contracture cataleptique des membres dont on peut varier
les situations à son gré.
C'est un spectacle singulier, dit
l'auteur, que celui d'une malade plongée dans une torpeur profonde,
insensible à
toutes les excitations, conservant
dans les poses auxquelles on l'assujettit l'immobililé et la raideur
d'une statue ; restant assise, debout, inclinée en avant ou en arrière,
la jambe suspendue hors du lit, ou fléchie à angle aigu sur le tronc, les
bras et les doigts contournés, et maintenant la plus invariable et la
plus absolue indifférence (1).
Bien que dans
ce travail le mot d’hypnotisme ne se rencontre nulle part, les procédés
de l'auteur et les phénomènes qu'il produisait n'étaient, on le
reconnaîtra, rien autre chose.
En 1875, M.
Ch. Richet rompit à son tour le silence (2). Dans un premier travail, il
établit la réalité des phénomènes magnétiques et hypnotiques obtenus à
l'aide des passes, de l'objet brillant, ou de divers autres moyens
empiriques. La phase somnambulique, les hallucinations provoquées, les
suggestions de diverse nature fixèrent ensuite son attention. Enfin,
ultérieurement, il ajouta aux études précédentes l'exposé de remarquables
expériences dans lesquelles il montre la possibilité, chez certains
sujets hypnotisés, de modifier la personnalité, et de lui en substituer
une autre, plus ou moins étrangère au caractère de l'individu.
Trois ans après, le
professeur Charcot est amené, en étudiant l'hystérie, à aborder la
question des phénomènes hypnotiques. En 1879, dans une série de
conférences publiques, à la Salpêtrière (3), le
savant professeur démontrait que
certaines hystériques peuvent, sous diverses influences, tomber en
catalepsie et en léthargie, et que rien n'était plus facile que de
provoquer des crises de cette nature. L'état hypnotique, pense-t-il,
n'est autre chose qu'un état nerveux artificiel dont les manifestations
multiples apparaissent ou s'évanouissent suivant les besoins de l'étude
au gré de l'observateur (4).
Une malade, mise en face d'un foyer
électrique, devient au bout de quelques secondes immobile et cataleptique.
Si l'impression des rayons lumineux cesse brusquement, elle tombe en
léthargie ou en somnambulisme. Le son d'un puissant diapason, d'un tam-tam,
ou tout autre procédé donne des résultats semblables. Nous ne décrirons
pas ici les curieux phénomènes que l'on observa alors dans les divers états
hypnotiques, tous ces détails devant faire l'objet de chapitres
subséquents. Qu'il nous suffise de dire que ces curieuses recherches,
conduites avec un esprit scientifique remarquable, furent le point de
départ d'études de plus en plus délicates et approfondies, et qui se
poursuivent encore actuellement avec une ardeur qui ne semble pas près de
s'éteindre (2).
En 1880, les phénomènes hypnotiques furent étudiés en Allemagne par un
certain nombre de phy-siologistes;
les travaux de Heidenhain, Grûtzner, Berger apportèrent à la science des
faits nouveaux et des documents utiles (1).
A la même époque, le Dr
Dumontpallier, médecin de la Pitié, commença à son tour à faire connaître
ses nombreuses observations d'hypnotisme chez les hystériques (2) Il étudia
les causes du phénomène de la contracture cataleptiforme dans la période
de somnambulisme, le transfert des manifestations hypnotiques d'un côté du
corps à l'autre par les substances aesthésiogènes ; l'action de ces mêmes
agents sur la production de ces phénomènes eux-mêmes. Enfin, il chercha à
tirer parti de la possibilité de placer les deux moitiés du cerveau dans
deux phases différentes de l'hypnotisme pour démontrer l'indépendance
fonctionnelle des hémisphères cérébraux.
Parmi les
savants qui ont entrepris des études sur la sommation provoquée, les uns se
sont surtout occupés des phénomènes physiques de cette névrose; d'autres
se sont plus spécialement livrés à l'étude des phénomènes psychiques et
sensoriels.
Le professeur Bernheim (de Nancy), après avoir été témoin des
expériences pratiquées dans un but curatif par le Dr Liébault
(3), qui depuis longtemps s'occupait d'hypnotisme, et même avait donné sur
ce sujet un livre dès 1866,
vient de publier un travail original et plein de faits surprenants, où, il
a consigné le résultat de ses propres expériences sur la suggestion non
seulement dans l'état hypnotique, mais encore dans l'état de veille (1).
J'ai, nous dit-il, expérimenté
depuis cette époque (1882), avec un grand scepticisme, je l'avoue, au
début, et, après quelques tâtonnements et hésitations, je n'ai pas tardé à
constater des résultats certains, frappants, qui m'imposent le devoir de ne
pas garder le silence.
On ne peut lire sans un vif intérêt
ce livre où l'auteur nous conduit de surprise en surprise.
Tout récemment, M. Beaunis (2), professeur à la faculté de médecine de
Nancy, a fait connaître de nouvelles expériences qui viennent confirmer les
travaux de MM. Bernheim et Liébault
(1) Lasègue, Archives de médecine, 1865.
(1) Las gue,
Études médicales, 1.1, p. 899, Paris, 1884.
(2) Gh.
Richet, Journal de l'anatomie et de la physiologie, 1875. —
Archives de physiologie, 1880. — Revue philosophique, 1880-1883.
— L'homme et l'intelligence, 1884.
(3) J.-M.
Charcot, Progrès médical, Gazette des hôpitaux et Gazette
médicale, Paris, 1878. — Comptes rendus de l'Académie des sciences,
1882.
(1) Grützer et Heidenhain,
Breslauer aertzlicher Zeitschrift, 1880. — Heidenhain, Die
sogenannte thierishe Magnétisants (Physiologische Beobacktungen, 1880).
— 0. Berger, Breslauer aertzlicher Zeitschrift, 1880-81 et
Deutsche med. Wochenschrift, 1880.
(2) Dumontpallier, Comptes
rendus de la Société de Biologie, 1881-82 83-84.
(3) Liébault, Du sommeil et des
états analogues considérés surtout au point de vue de l'action du moral
sur le physique, Paris, 1866.
V
En 1880, le
professeur Heidenhain, de Breslau, qui, comme nous l'avons dit, fit de
remarquables études sur l'hypnotisme, se mit, suivant en cela l'exemple de
Braid, à répéter les expériences du célèbre magnétiseur Hansen, et
démontra expérimentalement que les prétentions fluidiques du disciple de
Mesmer étaient vaines, que tout dans les phénomènes magnétiques était
d'ordre subjectif, et ne dépendait absolument que des dispositions
psychi-ques et somatiques de la personne en expérience. On pourrait croire
qu'à l'heure actuelle, cette démonstration déjà maintes fois faite n'est
plus nécessaire. On se tromperait, et il est probable qu'il faudra la
refaire bien des fois.
Il y a eu, à toutes les époques,
des esprits distingués, que séduisent ces tentatives toujours renouvelées
et toujours vaines pour découvrir la cause première des phénomènes.
L'époque actuelle a vu éclore un nouvel essai de ce genre, c'est la théorie
de la Force neurique et rayonnante
(1), que le Dr Baréty a exposée à la Société de Biologie en
1881. En dehors de la chaleur, de l'électrécité, il existe chez l'homme une
force spéciale non étudiée à laquelle l'auteur donne le nom de force
neurique. Cette force qui jouirait des mêmes propriétés que les forces
de la nature serait, comme elles, une transformation du mouvement, et comme
elles encore se transmettrait par les ondulations de l'éther, existerait
dans le système nerveux à l'état statique et dynamique, et pourrait, chez
certaines personnes, s'échapper, devenir isolée, en un mot rayonnante.
Cette force neurique rayonnante, c'est le fluide de Mesmer et
des magnétiseurs ; mais ils ne l'ont connu qu'empiriquement. Le fluide
neurique s'échappe par les yeux, par les doigts, par le souffle. Par le
souffle, on produit l'hypnotisme, et par les yeux et les doigts
l'anesthésie. Il se propage en ligne droite, se reflète sur une surface
polie, conformément aux loix de la physique, se concentre à travers une
lentille,
forme un spectre
en passant à travers un prisme ; peut traverser des corps opaques et
massifs comme un meuble, une muraille, se laisse plus ou moins conduire par
les diverses substances, s'échappe par les pointes..., eu un mot, la force
neurique rayonnante aurait des propriétés analogues à l'électricité, à la
lumière, aux diverses forces étudiées en physi-sique,ou plutôt elle
posséderait toutes ces promue tés à la fois.
Quelques
membres de la Société de Biologie semblèrent séduits par ces ingénieuses
idées. Un moment, M. Dumontpallier, dont nous aurons à exposer les belles
études sur l'hypnotisme, parut se ranger à cette théorie, et admettre
l'existence d'un influx nerveux rayonnant de tout être humain et
susceptible d'être transmis d'une personne à une autre et de l'influencer
(1). Le savant médecin déclarait ne pouvoir expliquer autrement la manière
de réagir des hystériques sous l'impression des doigts, du regard, du
souffle.
La Société de
Biologie, néanmoins, ne céda pas à sa première impression, et à la majorité
repoussa ces idées, attribuant à l'influence des agents physiques
ordinaires, les effets singuliers observés par M. Baréty.
Actuellement encore, ne voyons-nous pas les illusions mystiques des
anciens magnétiseurs, comme la toute-puissance de la volonté, la lecture
des pensées (2), la double vue renaître de leurs cendres et passionner
de nouveau un public assez facile à contenter pour qu'il suffise de lui
resservir indé-finiment les
mêmes vieilleries, pourvu qu'elles soient habillées de neuf? Jadis, on
prétendait magnétiser par la seule force de la volonté : aujourd'hui on
concentre toutes les forces de son psychisme sur elles-mêmes pour
affirmer intérieurement le vouloir qu'une personne tombe en
hypnotisme. Autrefois on parlait de fluide, maintenant on parle
d'ondulations: au fluidisme a succédé l'ondulation nisme (1). Au
fond, l’erreur est la même, les mots seuls sont changés.
(1) Bernheim,
De la suggestion dans l'état hypnotique et dans l'état de veille,
Paris, 1884.
(2) Beaunis,
Le somnambulisme provoqué, études physiologiques et psychologiques,
Paris, 1886, in-18 jésus avec figures.
(1) Baréty, Des propriétés physiques d'une force particulière du corps
humain (force neurique rayonnante) connue vulgairement sous le nom de
magnétisme animal, Paris, 1882.
(1) Société de Biologie, 10
décembre 1881
(2) Voyez plus loin, chapitre VIII, §
3.
VI
Arrivé en ce
point, il ne nous reste plus qu'à entrer dans l'étude détaillée de
l'hypnotisme. Mais auparavant il nous semble nécessaire ne serait-ce que
pour un petit nombre de lecteurs trop enclins à un scepticisme de parti
pris, d'examiner une question qui, pour le plus, grand nombre, est
résolue, c'est celle de la réalité même des phénomènes que nous nous
proposons d'étudier.
Il y a à peine
quelques années encore, suivant de nombreux hommes de science, il ne
restait plus, depuis le rapport académique de Dubois (d'Amiens), d'autre
alternative que celle de dupe ou de complice, pour les partisans du
somnambulisme provoqué (2). On objectait que rien ne démontre l'existence
de
l'agent invoqué par les magnétiseurs;
qu'un grand nombre de prétendues somnambules ont été convaincues
d'imposture; qu'enfin, par leur caractère fugace, irrégmier, souvent
extraordinaire, les phénomènes somnambuliques échappent à toute
classification et à toute loi scientifiques.
Mais qu'importe que les
magnétiseurs se croient en possession d'un agent dont nous avons démontré
la non-existence? Cela n'a rien à voir avec la question de fait, la seule
qui nous intéresse, à savoir si le sommeil provoqué est réellement
possible. Il n'y a pas longtemps encore, on admettait un fluide pour
expliquer les phénomènes de l'électricité. De nos jours on a rejeté cette
hypothèse pour une explication plus rationnelle; a-t-on pour cela déclaré
non avenues les expériences que depuis Galvani et Volta la science a
accumulées ; nie-t-on le paratonnerre, la lumière électrique, le
télégraphe? A la vérité, l'expérience du sommeil somnambulique ne peut
être pas être reproduite à volonté, comme celles de l'électricité ou de
tout autre branche des sciences physiques ? Mais observons que depuis
Laurent de Jussieu jusqu'au professeur Charcot, une série ininterrompue
d'hommes de science ont constaté les phénomènes somnambuliques, se sont
évertués à les mettre en évidence, à les reproduire, à les expliquer. Tous
ces hommes se seraient donc abusés de la façon la plus grossière, ou
auraient été mystifiés avec un ensemble, une constance, une perfection
plus difficiles à admettre pour le bon sens que le somnambulisme lui-même.
Il y aurait quelque ridicule à soutenir une opinion aussi radicale; il n'y
en aurait pas moins à prétendre que toutes les
personnes mises en état de
somnambulisme, parmi lesquelles se trouvent des gens instruits, éclairés,
incapables de fourberie ont simulé le sommeil. De nombreux étudiants ont
été hypnotisés par Heidenhain en Allemagne, par le Dr Brémaud en
France : le premier a endormi son propre frère : est-il admissible que ce
jeune homme ait voulu le mystifier ? Hack Tuke (1) a vu endormir devant lui
des professeurs, des ecclésiastiques, plusieurs hommes éclairés. M. Ch.
Richet a endormi plusieurs de ses amis, un grand nombre de personnes
honorables ; doit-on penser qu'ils se sont moqués de lui? A propos de ce
scepticisme exagéré, on lui doit une anecdote qui mérite d'être rapportée.
Il avait endormi une personne
devant une jeune Anglaise, étudiante en médecine, qui, après la séance, lui
déclara que la bonne foi de la personne hypnotisée ne lui paraissait pas
prouvée, et qu'elle ne croirait au somnambulisme que quand elle aurait été
elle-même endormie. L'expérience lui ayant été proposée, séance tenante
elle accepta et fut mise en somnambulisme. A son réveil, elle n'y voulait
pas croire et elle ne se rendit à l'évidence qu'après avoir consulté sa
montre, qui lui apprit que ce qui lui avait paru une minute avait duré une
heure et demie.
Cette prévention est tellement forte chez certaines personnes que même
après avoir subi l'influence des procédés hypnogéniques, même après avoir
été réduites à l'état d'automates, elles conservent encore la conviction
qu'elles auraient pu ne point céder à l'influence et à la volonté de
l'endormeur.
Un médecin de
Breslau avait affirmé à Heidenhan qu'il serait insensible au magnétisme.
Dans une première expérience il tomba dans une sorte d'engourdissement et
fut mis dans l'impossibilité de parler. Réveillé, il prétendit que s'il
n'avait pas parlé, c'est parce qu'il n'avait pas voulu. L'expérience ayant
été renouvelée, il fut obligé d'avouer cette fois que, s'il n'avait pas
parlé, ce n'est pas parce qu'il n'avait pas voulu, mais bien parce qu'il
n'avait pas pu.
Un jeune homme
distingué, appartenant à une de nos grandes écoles d'enseignement,
désireux de se rendre compte de la nature de l'hypnotisme, demande à être
endormi par M. Bernheim. En moins de deux minutes, il est mis en
catalepsie et exécute des mouvements automatiques. A son réveil, il a
conservé pleine conscience de l'expérience, et s'imagine qu'il aurait pu
résister aux injonctions de l'endormeur. Il est endormi de nouveau,
l'opérateur met ses bras et ses jambes en l'air, puis lui dit : « Essayez
d'abaisser vos bras et vos jambes, si vous pouvez; mais je vous préviens
que vous ne pourrez pas. » Il ne peut en effet, et, à son réveil, il est
convaincu qu'il y avait impossibilité matérielle de résister à l'acte
suggéré (1).
M. Ch. Richet
raconte qu'un de ses amis est tenté de croire qu'il simule, lorsque, plongé
dans l'engourdissement hypnotique, il exécute les mouvements qui lui sont
suggérés.
Quand je suis engourdi, dit-il, je simule l'automatisme, quoique je
puisse, ce me semble, faire autrement. J'arrive avec la ferme volonté de ne
pas simuler, et malgré moi, dès que le sommeil commence, il me parait que
je simule On comprendra, ajoute l'auteur, que ce genre de simulation d'un
phénomène se confond absolument avec la réalité du phénomène. L'automatisme
est prouvé par le seul fuit que
des personnes de
bonne foi ne peuvent pas agir autrement que des automates (1).
Il est certain
que beaucoup de somnambules ont été convaincues de supercherie : mais ce
n'est pas une raison pour douter qu'elles fussent réellement en
somnambulisme. Les sujets exhibés par les charlatans, dit encore M. Ch.
Richet, sont vraiment endormis, et cependant ils simulent et se livrent à
des jongleries de tout genre. Il n'y a aucune contradiction dans les
termes. Une femme endormie est toujours elle-même; il n'y a rien qui
s'oppose à ce qu'elle ait conscience de sa situation, à ce qu'elle puisse
réfléchir, simuler. Elle est endormie, comme le prouvent tous les
phénomènes physiologiques qu'elle présentera catalepsie, la contracture;
l'anesthésie, les mouvements fîbrillaires des paupières, la convulsion des
yeux, la suppression des mouvements de déglutition.
Mais, tout en
étant endormie, elle joue son rôle ; essaye de deviner l'avenir, de lire
distinctement dans le corps des malades qui la consultent, de deviner, par
une boucle de cheveux, l'âge, le caractère et la santé de quelqu'un. Les
divinations font partie de sa tâche. Elle le sait et s'y conforme.
Cette opinion
est d'autant plus admissible que les somnambules sont en général des
hystériques, qui ont une tendance naturelle irrésistible et très souvent
inconsciente à tromper et à simuler.
Au fond, l'inconstance des phénomènes hypnotiques, leur irrégularité,
leur singularité même sont plus apparentes que réelles.
Les
différences que l'on constate sont principalement des différences de degré
dans le sommeil provoqué; mais cela même est une preuve en faveur de son
existence. Braid fait observer que si les personnes hypnotisables sont
influencées à un degré très différent et très inégal ; il n'y a pas lieu
d'en conclure au doute sur la réalité des phénomènes : qu'au contraire il
serait étonnant que tant de gens, divers par leur état physique et mental,
réagissent tous d'une façon égale et identique vis-à-vis des procédés
hypnogéniques.
Cependant
quelle que soit la diversité de ces états, ils présentent tous le même
symptôme fondamental, autour duquel les autres viennent se grouper en plus
ou moins grand nombre, et d'une façon pour ainsi dire accessoire : je veux
parler de l'automatisme. Dès le premier degré d'hypnose, ce phénomène se
révèle ; il est même jusqu'à un certain point indépendant de la profondeur
du sommeil ; car le fasciné, qui a conservé la conscience de lui-même et du
monde extérieur, est un automate plus, parfait que le somnambule, dont
pendant l'hypnose, la personne est absente et qui ne se souvient de rien au
réveil.
C'est cet
automatisme qui nous rend compte dés singularités du sommeil provoqué.
Toutes les merveilles, absolument apocryphes jusqu'ici d'ailleurs, qu'on a
attribuées aux somnambules n'ont été, à notre avis, que des tentatives plus
ou moins vaines de réalisation d'idées suggérées.
Le somnambule n'a pas d'initiative : son cerveau qui a
cessé d'agir spontanément, est une machine qui attend sa mise en marche
pour fonctionner. Si donc une
somnambule devine l'avenir, voit à travers les corps opaques, accomplit en
un mot ce répertoire de tours que tout le monde connaît, c'est qu'on lui
en a suggéré l’idée. Avec cet appétit instinctif du merveilleux qui, chez
certains esprits, résiste à la culture scientifique la plus complète, on se
laisse empoigner par quelque coïncidence fortuite, par un hasard heureux,
et dans l'enthousiasme du moment on proclame l'existence d'un prodige sans
tenir compte des nombreuses tentatives vaines où la prétendue lucidité
somnambulique a été convaincue d'impuissance.
Quant aux
phénomènes psychologiques de l'hypnotisme, l'hyperexcitabilité, les
hallucinations et les illusions sensitives et sensorielles, ils n'ont rien,
comme nous le verrons, qui ne soit explicable d'une façon rationnelle dans
l'état de la science. C'est surtout dans cet ordre de faits que
l'hypothèse de la simulation perd toute espèce de vraisemblance.
On voudra bien
reconnaître, je pense, dit le professeur Charcot (1), à propos de
l'hyperexcitabilité neuro-musculaire, que l'anatomie et la physiologie si
compliquées du système neuro musculaire ne s'improvisent pas. Or, supposer
que le premier venu soit capable, par une mimique aussi savante qu'habile,
de simuler dès une première expérience, avec une précision absolument
rigoureuse, sur plusieurs points du corps à la fois, l'action isolée et
combinée des muscles, ou encore les effets de l'excitation d'un tronc
nerveux quelconque pris au hasard, serait chose vraiment puérile.
Quant aux
troubles de la sensibilité, leur simu-lation n'est pas davantage
plausible et on peut démontrer facilement qu'elle n'existe pas. La
preuve, par exemple, que les hallucinations de la vue pendant la
catalepsie ou le somnambulisme sont réelles, que les objets dont la vue est
suggérée sont vus réellement, c'est que, si l'on fait approcher ou
s'éloigner l'objet imaginaire, on voit la pupille se rétrécir ou se
dilater d'une façon proportionnelle au mouvement opéré. De plus, la
sensibilité générale de l'œil, pendant l'hallucination, se trouve modifiée;
auparavant, la conjonctive et la cornée étaient frappées d'anesthésie ;
pendant l'hallucination, elles redeviennent momentanément sensibles comme
à l'état de veille. Mais il est un moyen saisissant de montrer que les
hallucinations de la vue sont bien réelles : il suffit, pendant le
phénomène, de placer devant l'un des yeux un prisme qui dédouble l'image
fictive. On constate alors que l'image fausse est toujours placée
conformément aux lois de la physique (1).
Concluons donc
en affirmant la réalité, dans le passé, du somnambulisme magnétique et pour
le présent, du sommeil hypnotique. Les successeurs de Mesmer ne se sont
trompés que partiellement ; et on peut dans leurs idées faire exactement
aujourd'hui la part de la vérité et celle de l'erreur.
Est-ce à dire qu'il n'y a plus d'erreurs possibles, et que tout ce que
désormais avancera un hypnotiste devra être considéré comme parole
d'évangile ? Nous ne conseillons à personne de le croire.
(1) Claude
Perronnet, La suggestion mentale (Science et nature, 1
novembre 1884).
(2) Telle est, par exemple, l'opinion défendue avec beaucoup de talent
d’ailleurs, par le Dr Dechambre, dans le Dictionnaire
encyclopédique des Sciences médicales: art.
Messmérisme.
(1) Tuke, Le corps et l'esprit,
action du moral et de imagination sur le physique, traduit par V.
Parant, Paris, J.-B. Baillière, 1886.
(1) Bernheim, De la suggestion dans
l'état hypnotique, réponse à M. Paul Janet, Paris, 1884.
(1) Ch.
Richet, L'homme et l’intelligence, Paris, 1884.
(1) Charcot,
Note sur les divers états nerveux déterminés par l’hypnotisme chez les
hystériques. Progrès médical, 1882, p. 126.
(1) Ch. Feré.
Annales médico-psychologiques, 1883, t. II, p. 291. — Societé de
Biologie, octobre, décembre 1881. — Archives de neurologie,
1883, t. III.
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