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Les anesthésies
systématisées.
- Historique
L'anesthésie s'est présentée à nous sous deux
formes : tantôt elle était générale et enlevait au sujet toutes les
sensations ordinairement fournies par un sens, tantôt elle était systématique et n'enlevait au sujet qu'un
certain nombre, un certain système de sensations ou d'images, en
laissant parvenir à la conscience la connaissance de tous les autres
phénomènes fournis par ce même sens. C'est celle-ci que nous
examinerons la première, car il est facile de la reproduire
artificiellement et de l'étudier, grâce à une expérience très
curieuse et connue depuis fort longtemps sous le nom de suggestion d'hallucination négative ou suggestion d'anesthésie
systématisée. En effet, grâce à la suggestion, on peut interdire une
chose à une somnambule, aussi facilement que l'on peut lui en commander
une, et, lorsque l'interdiction porte sur les sensations, elle peut produire
une surdité ou une cécité artificielle, comme le commandement positif amenait
une hallucination. Cette interdiction est surtout intéressante quand elle
n'enlève pas au sujet la vision de tous les objets, mais seulement d'un
certain objet qui demeure invisible,
tandis que tous les autres sont clairement distingués.
Des faits de ce genre sont signalés depuis fort
longtemps : « On profite souvent de l'heure du somnambulisme, disait
Deleuze en 1825, pour faire prendre au malade un remède pour lequel il a
de la répugnance. J'ai vu une dame qui avait de l'horreur pour les sangsues
s'en faire appliquer aux pieds pendant le somnambulisme et dire à son
magnétiseur: « Défendez-moi maintenant de regarder mes pieds, quand je
serai éveillée. » En effet, elle ne s'était jamais doutée qu'on lui
eût posée des sangsues [65]. » Bertrand, à la même époque, écrivait:
« J'ai vu la personne qui magnétisait les somnambules leur dire quand
elles étaient endormies : Je veux que vous ne voyiez en vous éveillant
aucune des personnes qui se trouvent dans la chambre, mais que vous croyiez
voir telle ou telle personne qu'il leur désignait et qui souvent n'était pas
présente. La malade ouvrait les yeux et, sans paraître voir aucune des
personnes qui l'entouraient,
adressait la parole à celles qu'elle croyait voir [66]... » Voici un récit curieux de Teste: « Mme G... est
endormie, M... dirige sur quelques personnes présentes deux ou trois grandes
passes longitudinales. Mme G... qu'il éveille ensuite n'aperçoit plus que lui
et moi ; tout le reste de la chambre, où elle paraît persuadée
d'être seule avec nous deux, lui semble remplie, dit-elle, d'un nuage
blanchâtre: « C'est prodigieux, dit-elle, j'entends des voix qui me
parlent... mais où sont ces messieurs, et Mme***, qu'est-elle
devenue ? Il est certain que je les entends ; dites-leur donc de se
montrer, je vous en prie, cela me fait peur [67]. » Le plus singulier, c'est la façon dont Teste explique le
phénomène. « C'est le fluide magnétique, vapeur inerte, opaque et
blanchâtre, séjournant comme un brouillard où la main le dépose, qui
cache les objets à la somnambule. » Il faut citer tout entier un passage
de Charpignon [68], où malgré la fausseté des théories analogues à
celles-ci, on trouve une description psychologique vraiment très
précise : « La faculté de faire passer dans la vie ordinaire le
souvenir de ce qui a lieu dans l'état somnambulique s'étend aux modifications
que l'on opère sur les fonctions des sens. Ainsi, ayant présenté
à des somnambules trois oranges, dont une seule avait été magnétisée et
entourée d'une couche épaisse de fluide, avec l'intention qu'elle restât
visible, cette orange le fut en effet lorsque ces somnambules furent rendues
à leur état normal. En vain nous affirmions que le plateau portait trois
oranges, elles riaient de nous et nous présentaient les deux oranges qu'elles
saisissaient. Enfin tâtonnant de la main, elles rencontrent un corps qu'elles
prennent, le charme disparaît, et les trois oranges deviennent visibles. (Le
dernier détail forme une observation intéressante que nous avons quelquefois
vérifiée.) Je demande à une autre somnambule si elle voit la petite
table qui est au milieu de notre salon, elle répond oui. Alors j'enveloppe tout
le pied du fluide et elle s'étonne de voir un dessus de table suspendu. Au
réveil, l'étonnement ne peut être décrit ; cette demoiselle presse
de tous côtés cette table aérienne, elle la trouve solide et s'en va fort
inquiète sur notre compte. Nous avons varié de mille façons ces
expériences, que nous croyons très peu connues et nous avons toujours
réussi, lorsque nous avions affaire à un somnambule bien lucide. »
Il ne faudrait pas d'ailleurs prêter à tous les magnétiseurs
anciens cette explication un peu puérile ; Bertrand, comme on sait,
soutenait une théorie tout à fait analogue à celle de Braid.
« L'impression suggérée, dit celui-ci en 1843, s'est à tel point
emparée de l'esprit du patient que l'on peut, sous son influence, suspendre les
fonctions de la vue, le rendre aveugle devant un objet placé devant lui ou
provoquer la pensée que cet objet est transformé en un autre [69]... » Cette théorie du phénomène se retrouve avec peu de
modifications dans l'ouvrage du Dr Philips [70] et dans celui du Dr Liébault [71].
M. Bernheim, qui reprend l'étude du même fait,
distingue avec précision l'hallucination ordinaire ou positive de cette
suppression de sensation qu'il appelle hallucination
négative. « A une dame G... de mon service, je suggère
qu'à son réveil elle ne me verra plus, ne m'entendra plus, je ne serai
plus là. Réveillée, elle me cherche, j'ai beau lui corner à
l'oreille que je suis là, lui pincer la main qu'elle retire brusquement
sans découvrir l'origine de cette sensation... Cette illusion négative, que
j'avais déjà produite chez elle dans d'autres séances, mais qui n'avait
persisté que cinq à dix minutes, persista cette fois pendant tout le
temps, vingt minutes, que je restai auprès d'elle [72]. » M. Bernheim cite d'autres faits, mais sans varier beaucoup
l'expérience. On a vivement reproché à M. Bernheim le nom qu'il a choisi
pour désigner ce fait. Ce n'est pas là une hallucination, dit-on, mais
la suppression de la perception d'un objet déterminé qui laisse intacte la
perception d'un autre objet... C'est un phénomène analogue aux
paralysies systématisées du mouvement, perte de mouvements spéciaux avec la
conservation des mouvements d'un autre genre, c'est une anesthésie systématisée [73]. Sans doute, le fait en question se rapproche plutôt des anesthésies
que des hallucinations, et il est, comme nous le verrons, de la même
nature que les paralysies ; les deux mots hallucination négative forment aussi une association assez
incorrecte ; à moins d'appeler l'anesthésie générale une
hallucination négative totale, ce qui n'est pas l'habitude, il semble plus
naturel de désigner ce fait par l'expression d'anesthésie systématisée, que MM. Binet et Féré ont adoptée.
Cependant M. Bernheim a raison de ne pas faire de ce phénomène une
véritable anesthésie, une véritable suppression de la sensation. « Je n'ai
pas produit, dit-il, une paralysie de l'œil, le sujet voit tous les objets
à l'exception de celui qui a été suggéré invisible pour lui ; j'ai
effacé dans son cerveau une image sensorielle, j'ai neutralisé ou rendu
négative la perception de cette image : j'appelle cela une hallucination
négative [74]. » Les faits que nous avons étudiés confirment cette opinion
de M. Bernheim, et si nous adoptons le mot nouveau, c'est parce qu'il nous
parait plus juste de désigner par un terme analogue les anesthésies générales
des hystériques et ces anesthésies partielles qui sont, comme nous le
montrerons, du même genre.
Les derniers auteurs qui aient fait une étude spéciale
de ce phénomène sont, je crois, M. Paul Richer [75] et MM. Binet et Féré qui ont indiqué, à ce sujet, plusieurs
expériences d'une très grande précision :
lº Si on a suggéré à une somnambule qu'une
personne, M. X..., avait disparu, la somnambule ne peut plus le voir à
quelque endroit de la chambre qu'il se tienne; mais si on ajoute un objet sur
M. X.... un chapeau par exemple, comme il n'est pas compris dans la suggestion,
ce chapeau reste visible et parait alors se tenir en l'air. Au contraire, si M.
X... tire un mouchoir de sa poche, ce mouchoir reste invisible comme lui. J'ai
eu l'occasion d'observer, comme les auteurs le remarquent eux-mêmes, que
ces deux phénomènes et d'autres du même genre sont très
variables. Pour une somnambule, tout objet ajouté à M. X... devient
toujours invisible comme lui, pour une autre il est toujours visible. J'ai vu
une fois une personne qui voyait l'objet à moitié, comme coupé en deux,
quand il était tenu à la fois par la personne invisible et par une
personne visible.
2º La personne ou l'objet que l'on a rendu
invisible cache réellement les objets qu'il recouvre, mais la somnambule
supplée à la vision de ces objets par une hallucination qui les
remplace ; c'est d'ailleurs ce que nous faisons journellement pour les
objets qui viennent se peindre sur la tache aveugle de la rétine. Cette
hallucination peut aller fort loin : j'ai vu une fois un sujet, à
qui j'avais suggéré de ne point voir la chambre, la remplacer par
l'hallucination d'un autre appartement dont je n'avais pas parlé.
3º L'objet invisible doit être réellement
perçu, car il produit quelquefois une image consécutive de couleur
complémentaire qui, elle, est visible: fait-on disparaître un papier rouge, le
somnambule ne le voit pas, mais, au bout de quelque temps, verra une couleur
verdâtre à la même place. Je n'ai pas observé ce phénomène
d'une manière assez nette, mais les conditions physiques et morales
dont le somnambulisme dépend sont si complexes qu'il ne faut jamais s'étonner
de ne pas rencontrer exactement les mêmes phénomènes que d'autres
observateurs.
4º « Entre dix cartons d'appartenance
semblable, nous en désignons un à la malade somnambule et
celui-là seul sera invisible. À son réveil en effet nous lui
présentons successivement les dix cartons, celui-là seul est invisible
sur lequel nous avons, pendant le somnambulisme, attiré son attention. Si la
malade se trompe quelquefois, c'est que le point de repère vient
à lui manquer et que les cartons sont trop semblables ; de
même si nous ne lui montrons qu'un petit coin des cartons, elles les
verra tous. [76]. » Cette expérience est, à mon avis, capitale et elle
nous indique la véritable position de la question. Il ne s'agit plus, en effet,
de paralysie de la rétine ni complète, ni partielle, « il faut que
le sujet reconnaisse cet objet pour ne pas le voir... La reconnaissance du
carton, qui exige une opération très délicate et très complexe,
aboutit cependant à un phénomène d'anesthésie ; il est donc
probable que cet acte se passe tout entier dans l'inconscient... Il y a
toujours un raisonnement inconscient qui précède, prépare et guide le
phénomène d'anesthésie ». Non seulement, cela est probable, mais
cela est nécessaire ; réveillée, la somnambule ne se souvient plus de ce
qu'on lui a commandé, elle ne sait pas qu'il y a un objet qu'elle ne doit pas
voir, ni quel est cet objet. Lorsqu'on lui montre le carton, il faut cependant
que ce souvenir renaisse et qu'elle reconnaisse ce carton à certains
signes, quoiqu'elle n'ait connaissance de rien de cela. Il me semble qu'il y a
quelque analogie entre cette question et l'un des problèmes que nous
avons étudiés dans le chapitre précédent. Comment une somnambule à qui
on a commandé de revenir dans huit jours compte-t-elle ces huit jours, quand
elle n'a aucun souvenir de la suggestion ? Comment reconnaît-elle un signe
dont elle ne se souvient pas et qu'elle paraît même ne point voir ?
Ces deux problèmes sont identiques et si l'observation du sujet dont
nous avons parlé, de Lucie, m'a permis d'apporter quelque lumière sur le
premier point, peut-être me permettra-t-elle d'éclaircir un peu le
second.
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