L'automatisme psychologique - deuxième partie.

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Les anesthésies systématisées. - Historique

L'anesthésie s'est présentée à nous sous deux formes : tantôt elle était générale et enlevait au sujet toutes les sensations ordinairement fournies par un sens, tantôt elle était systématique et n'enlevait au sujet qu'un certain nombre, un certain système de sensations ou d'images, en laissant parvenir à la conscience la connaissance de tous les autres phénomènes fournis par ce même sens. C'est celle-ci que nous examinerons la première, car il est facile de la reproduire artificiellement et de l'étudier, grâce à une expérience très curieuse et connue depuis fort longtemps sous le nom de sug­gestion d'hallucination négative ou suggestion d'anesthésie systématisée. En effet, grâce à la suggestion, on peut interdire une chose à une somnambule, aussi facilement que l'on peut lui en commander une, et, lorsque l'interdiction porte sur les sensations, elle peut produire une surdité ou une cécité artificielle, comme le commandement positif amenait une hallucination. Cette interdiction est surtout intéressante quand elle n'enlève pas au sujet la vision de tous les objets, mais seulement d'un certain objet qui demeure invisible, tandis que tous les autres sont clairement distingués.

Des faits de ce genre sont signalés depuis fort longtemps : « On profite souvent de l'heure du somnambulisme, disait Deleuze en 1825, pour faire prendre au malade un remède pour lequel il a de la répugnance. J'ai vu une dame qui avait de l'horreur pour les sangsues s'en faire appliquer aux pieds pendant le somnambulisme et dire à son magnétiseur: « Défendez-moi maintenant de regarder mes pieds, quand je serai éveillée. » En effet, elle ne s'était jamais doutée qu'on lui eût posée des sangsues [65]. » Bertrand, à la même époque, écrivait: « J'ai vu la personne qui magnétisait les som­nambules leur dire quand elles étaient endormies : Je veux que vous ne voyiez en vous éveillant aucune des personnes qui se trouvent dans la chambre, mais que vous croyiez voir telle ou telle personne qu'il leur désignait et qui souvent n'était pas présente. La malade ouvrait les yeux et, sans paraître voir aucune des personnes qui l'entouraient, adressait la parole à celles qu'elle croyait voir [66]... » Voici un récit curieux de Teste: « Mme G... est endormie, M... dirige sur quelques personnes pré­sentes deux ou trois grandes passes longitudinales. Mme G... qu'il éveille ensuite n'aperçoit plus que lui et moi ; tout le reste de la chambre, où elle paraît persuadée d'être seule avec nous deux, lui semble remplie, dit-elle, d'un nuage blanchâtre: « C'est prodigieux, dit-elle, j'entends des voix qui me parlent... mais où sont ces messieurs, et Mme***, qu'est-elle devenue ? Il est certain que je les entends ; dites-leur donc de se montrer, je vous en prie, cela me fait peur [67]. » Le plus singulier, c'est la façon dont Teste explique le phénomène. « C'est le fluide magnétique, vapeur inerte, opaque et blanchâtre, séjournant comme un brouillard où la main le dépose, qui cache les objets à la somnambule. » Il faut citer tout entier un passage de Charpignon [68], où malgré la fausseté des théories analogues à celles-ci, on trouve une description psychologique vraiment très précise : « La faculté de faire passer dans la vie ordinaire le souvenir de ce qui a lieu dans l'état somnambulique s'étend aux modifications que l'on opère sur les fonctions des sens. Ainsi, ayant présenté à des somnambules trois oranges, dont une seule avait été magnétisée et entourée d'une couche épaisse de fluide, avec l'intention qu'elle restât visible, cette orange le fut en effet lorsque ces somnambules furent rendues à leur état normal. En vain nous affirmions que le plateau portait trois oranges, elles riaient de nous et nous présentaient les deux oranges qu'elles saisissaient. Enfin tâtonnant de la main, elles rencontrent un corps qu'elles prennent, le charme disparaît, et les trois oranges deviennent visibles. (Le dernier détail forme une observation intéressante que nous avons quelquefois vérifiée.) Je demande à une autre somnambule si elle voit la petite table qui est au milieu de notre salon, elle répond oui. Alors j'enveloppe tout le pied du fluide et elle s'étonne de voir un dessus de table suspendu. Au réveil, l'étonnement ne peut être décrit ; cette demoiselle presse de tous côtés cette table aérienne, elle la trouve solide et s'en va fort inquiète sur notre compte. Nous avons varié de mille façons ces expériences, que nous croyons très peu connues et nous avons toujours réussi, lorsque nous avions affaire à un somnambule bien lucide. » Il ne faudrait pas d'ailleurs prêter à tous les magnétiseurs anciens cette explication un peu puérile ; Bertrand, comme on sait, soutenait une théorie tout à fait analogue à celle de Braid. « L'impression suggérée, dit celui-ci en 1843, s'est à tel point emparée de l'esprit du patient que l'on peut, sous son influence, suspendre les fonctions de la vue, le rendre aveugle devant un objet placé devant lui ou provoquer la pensée que cet objet est transformé en un autre [69]... » Cette théorie du phénomène se retrouve avec peu de modifications dans l'ouvrage du Dr Philips [70] et dans celui du Dr Liébault [71].

M. Bernheim, qui reprend l'étude du même fait, distingue avec précision l'halluci­nation ordinaire ou positive de cette suppression de sensation qu'il appelle halluci­nation négative. « A une dame G... de mon service, je suggère qu'à son réveil elle ne me verra plus, ne m'entendra plus, je ne serai plus là. Réveillée, elle me cherche, j'ai beau lui corner à l'oreille que je suis là, lui pincer la main qu'elle retire brusquement sans découvrir l'origine de cette sensation... Cette illusion négative, que j'avais déjà produite chez elle dans d'autres séances, mais qui n'avait persisté que cinq à dix minutes, persista cette fois pendant tout le temps, vingt minutes, que je restai auprès d'elle [72]. » M. Bernheim cite d'autres faits, mais sans varier beaucoup l'expérience. On a vivement reproché à M. Bernheim le nom qu'il a choisi pour désigner ce fait. Ce n'est pas là une hallucination, dit-on, mais la suppression de la perception d'un objet déterminé qui laisse intacte la perception d'un autre objet... C'est un phénomène analogue aux paralysies systématisées du mouvement, perte de mouvements spéciaux avec la conservation des mouvements d'un autre genre, c'est une anesthésie systéma­tisée [73]. Sans doute, le fait en question se rapproche plutôt des anesthésies que des hallucinations, et il est, comme nous le verrons, de la même nature que les paraly­sies ; les deux mots hallucination négative forment aussi une association assez incorrecte ; à moins d'appeler l'anesthésie générale une hallucination négative totale, ce qui n'est pas l'habitude, il semble plus naturel de désigner ce fait par l'expression d'anesthésie systématisée, que MM. Binet et Féré ont adoptée. Cependant M. Bernheim a raison de ne pas faire de ce phénomène une véritable anesthésie, une véritable suppression de la sensation. « Je n'ai pas produit, dit-il, une paralysie de l'œil, le sujet voit tous les objets à l'exception de celui qui a été suggéré invisible pour lui ; j'ai effacé dans son cerveau une image sensorielle, j'ai neutralisé ou rendu négative la perception de cette image : j'appelle cela une hallucination négative [74]. » Les faits que nous avons étudiés confirment cette opinion de M. Bernheim, et si nous adoptons le mot nouveau, c'est parce qu'il nous parait plus juste de désigner par un terme analogue les anesthésies générales des hystériques et ces anesthésies partielles qui sont, comme nous le montrerons, du même genre.

Les derniers auteurs qui aient fait une étude spéciale de ce phénomène sont, je crois, M. Paul Richer [75] et MM. Binet et Féré qui ont indiqué, à ce sujet, plusieurs expériences d'une très grande précision :

lº Si on a suggéré à une somnambule qu'une personne, M. X..., avait disparu, la somnambule ne peut plus le voir à quelque endroit de la chambre qu'il se tienne; mais si on ajoute un objet sur M. X.... un chapeau par exemple, comme il n'est pas compris dans la suggestion, ce chapeau reste visible et parait alors se tenir en l'air. Au contraire, si M. X... tire un mouchoir de sa poche, ce mouchoir reste invisible comme lui. J'ai eu l'occasion d'observer, comme les auteurs le remarquent eux-mêmes, que ces deux phénomènes et d'autres du même genre sont très variables. Pour une somnambule, tout objet ajouté à M. X... devient toujours invisible comme lui, pour une autre il est toujours visible. J'ai vu une fois une personne qui voyait l'objet à moitié, comme coupé en deux, quand il était tenu à la fois par la personne invisible et par une personne visible.

2º La personne ou l'objet que l'on a rendu invisible cache réellement les objets qu'il recouvre, mais la somnambule supplée à la vision de ces objets par une hallucination qui les remplace ; c'est d'ailleurs ce que nous faisons journellement pour les objets qui viennent se peindre sur la tache aveugle de la rétine. Cette hallucination peut aller fort loin : j'ai vu une fois un sujet, à qui j'avais suggéré de ne point voir la chambre, la remplacer par l'hallucination d'un autre appartement dont je n'avais pas parlé.

3º L'objet invisible doit être réellement perçu, car il produit quelquefois une image consécutive de couleur complémentaire qui, elle, est visible: fait-on disparaître un papier rouge, le somnambule ne le voit pas, mais, au bout de quelque temps, verra une couleur verdâtre à la même place. Je n'ai pas observé ce phénomène d'une ma­nière assez nette, mais les conditions physiques et morales dont le somnambulisme dépend sont si complexes qu'il ne faut jamais s'étonner de ne pas rencontrer exacte­ment les mêmes phénomènes que d'autres observateurs.

4º « Entre dix cartons d'appartenance semblable, nous en désignons un à la malade somnambule et celui-là seul sera invisible. À son réveil en effet nous lui présentons successivement les dix cartons, celui-là seul est invisible sur lequel nous avons, pendant le somnambulisme, attiré son attention. Si la malade se trompe quelquefois, c'est que le point de repère vient à lui manquer et que les cartons sont trop semblables ; de même si nous ne lui montrons qu'un petit coin des cartons, elles les verra tous. [76]. » Cette expérience est, à mon avis, capitale et elle nous indique la véritable position de la question. Il ne s'agit plus, en effet, de paralysie de la rétine ni complète, ni partielle, « il faut que le sujet reconnaisse cet objet pour ne pas le voir... La reconnaissance du carton, qui exige une opération très délicate et très complexe, aboutit cependant à un phénomène d'anesthésie ; il est donc probable que cet acte se passe tout entier dans l'inconscient... Il y a toujours un raisonnement inconscient qui précède, prépare et guide le phénomène d'anesthésie ». Non seulement, cela est probable, mais cela est nécessaire ; réveillée, la somnambule ne se souvient plus de ce qu'on lui a commandé, elle ne sait pas qu'il y a un objet qu'elle ne doit pas voir, ni quel est cet objet. Lorsqu'on lui montre le carton, il faut cependant que ce souvenir renaisse et qu'elle reconnaisse ce carton à certains signes, quoiqu'elle n'ait connais­sance de rien de cela. Il me semble qu'il y a quelque analogie entre cette question et l'un des problèmes que nous avons étudiés dans le chapitre précédent. Comment une somnambule à qui on a commandé de revenir dans huit jours compte-t-elle ces huit jours, quand elle n'a aucun souvenir de la suggestion ? Comment reconnaît-elle un signe dont elle ne se souvient pas et qu'elle paraît même ne point voir ? Ces deux problèmes sont identiques et si l'observation du sujet dont nous avons parlé, de Lucie, m'a permis d'apporter quelque lumière sur le premier point, peut-être me permettra-t-elle d'éclaircir un peu le second.

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