L'automatisme psychologique - deuxième partie.

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Exécution subconsciente des suggestions posthypnotiques

Une femme hystérique, que j'ai eu l'occasion d'étudier, présentait au plus haut degré et d'une manière extrêmement nette un phénomène important qui existe chez tous les autres sujets d'un manière plus ou moins dissimulée. C'est un de ces cas prérogatifs dont parle Bacon qu'il faut bien comprendre avant de passer aux autres. Il s'agit de Lucie, cette jeune femme de 19 ans, qui avait tous les jours de grandes crises d'hvstéro-épilepsie et que j'avais endormie pour la première fois 'au milieu d'une attaque. Après avoir étudié sur elle les suggestions ordinaires pendant l'état hypnoti­que qui réussissaient d'une manière remarquable, je lui donnai des ordres à accomplir après le réveil et je fus frappé de la manière singulière dont elle les exécutait. Elle avait, à ce moment, l'apparence la plus naturelle, parlait et agissait en se rendant bien compte de tous les actes qu'elle faisait spontanément ; mais, au travers de tous ces actes naturels, elle accomplissait, comme par distraction, les actes commandés dans le sommeil. Non seulement, comme la plupart des sujets, elles les oubliait après les avoir accomplis, mais elle ne paraissait pas les connaître au moment même où elle les exécutait. Je lui dis de lever les deux bras en J'air après son réveil : à peine est-elle dans l'état normal qu'elle lève les deux bras au-dessus de sa tête, mais elle ne s'en inquiète pas ; elle va, vient, cause, tout en maintenant ses deux bras en l'air. Si on lui demande ce que font ses bras, elle s'étonne d'une pareille question et dit très sincè­rement : « Elles ne font rien du tout mes mains, elles sont comme les vôtres. » Par ce procédé, je lui fais faire des pieds de nez, je la fais marcher au travers de la chambre; je lui commande de pleurer et au réveil elle sanglote réellement ; mais elle continue au milieu de ses pleurs à parler de choses très gaies ; les sanglots arrêtés, il ne restait plus trace de ce chagrin qui ne semblait pas avoir été conscient. Je la priai même un jour de faire tous ses efforts pour me résister ; elle ne parut pas très bien comprendre, car elle ne se souvenait pas de son obéissance. Elle m'assura en riant qu'elle ne ferait certainement pas l'acte que j'allais dire. Je commande quelque chose pendant un instant de sommeil et mon commandement est aussitôt exécuté au réveil ; mais elle continue à rire en disant toujours : « Essayez donc de me commander, je ne ferai rien du tout. » En un mot, tout ce qui avait rapport à la suggestion posthypnotique sem­blait ne plus pénétrer dans sa conscience.

Les choses se passaient un peu différemment quand ce n'était plus un acte, mais une hallucination qu'on prescrivait pour le réveil. Le commandement était également ignoré ; mais l'hallucination elle-même était ou semblait consciente, c'est-à-dire qu'elle envahissait brusquement la conscience sans que Lucie pût savoir d'où elle venait. « Vous allez, lui dis-je, boire un verre de cognac. » Réveillée, elle dit n'avoir rien entendu et veut parler d'autre chose ; mais son bras se lève automatiquement, la main s'approche des lèvres, Lucie semble goûter quelque chose et, interrogée, dit qu'elle boit du cognac, ce dont elle est bien contente parce que le médecin le lui a défendu [54]. L'oubli d'ailleurs est très rapide et il faut interroger assez vite pour constater cette conscience passagère de l'hallucination. Sauf dans ce cas, où la sug­gestion s'exécutait avec une certaine perception, la conscience semblait complètement abolie.

Une fois convaincu de cette inconscience qui, sans doute, a déjà été remarquée par bien des observateurs, mais que je n'avais pas encore constatée à ce degré, j'ai essayé de déterminer jusqu'où. elle s'étendait, c'est-à-dire quels étaient les actes, les phénomènes psychologiques qui pouvaient revêtir ce caractère ; en même temps, j'ai essayé d'apporter quelque lumière sur un petit problème de psychologie qui a été signalé autrefois à propos de la suggestion hypnotique.

M. Paul Janet, dans les articles qu'il a publiés sur l'hypnotisme [55] et par lesquels il a fait connaître aux philosophes ces phénomènes curieux et trop négligés de la pensée humaine, avait élevé quelques doutes sur un genre particulier de suggestion. MM. Richet et Bernheim, à l'exemple de la plupart des magnétiseurs anciens, avaient cité des exemples de suggestions que le sujet devait accomplir à son réveil, non à une échéance fixe marquée par un signe, mais au bout d'un certain nombre de jours : « à S..., dit M. Bernheim, j'ai fait dire en somnambulisme qu'il reviendrait me voir au bout de treize jours ; réveillé, il ne se souvient de rien. Le treizième jour, à dix heures, il était présent. » M. Paul Janet écrit à ce propos - « J'admets que ces souvenirs ignorés, comme les appelle M. Richet, puissent se réveiller à une époque quelconque, suivant telle ou telle circonstance. Je comprendrais encore le retour même à une époque fixe de ces images et de ces actes qui en sont la suite, si l'opérateur les associait à l'apparition d'une sensation vive ; par exemple, « le jour où vous verrez M. un tel, vous l'embrasserez », la vue de M. un tel devant servir de stimulant au réveil de l'idée. Mais ce que je ne comprends absolument pas, c'est le réveil à jour fixe sans aucun point de rattache que la numération du temps, par exemple, dans treize jours. Treize jours ne représentent pas une sensation ; c'est une abstraction. Pour rendre compte de ces faits, il faut supposer une faculté inconsciente de mesurer le temps ; or, c'est là une faculté inconnue. » M. Ch. Richet répondit quelques mots [56] ; mais, si je ne me trompe, il ne fit guère que confirmer l'exactitude du fait et le rattacha assez vague­ment à d'autres du même genre : « l'intelligence, dit-il, peut travailler en dehors de moi et, puisqu'elle travaille. elle peut mesurer le temps ; c'est une opération évi­demment plus simple que de trouver un nom, de faire des vers, de résoudre un problè­me de géométrie, toutes choses qu'elle peut accomplir sans que le moi y participe. »

Depuis, M. Bernheim a tenté une explication ingénieuse cette mesure du temps, dit-il, a eu lieu réellement et consciemment ; de temps en temps, le souvenir de la suggestion est revenu dans la conscience et, de temps en temps, le sujet a compté les jours écoulés, mais cette réflexion a passé rapidement dans son esprit et il l'a oubliée. « Il ne se souvient plus qu'il s'est souvenu [57]. » Il en est de même quand nous nous couchons avec l'intention de nous réveiller le lendemain à une heure fixe ; de temps en temps on se réveille, on surveille l'heure, puis on se rendort et, « quand nous sommes éveillés, nous ne nous rappelons pas que nous avons songé toute la nuit à ne pas manquer l'heure et nous croyons que le réveil a été spontané et inconscient [58]. » La supposition est intéressante et elle avait déjà séduit plusieurs philosophes, on la trouve dans l'article de Jouffroy sur le sommeil [59] et dans le travail de Charma sur le même sujet : « Les actes intelligents, les précautions prises dans le sommeil sont prises en réalité dans un instant de veille qui sépare deux sommeils immédiats et qui est oublié après. C'est pour cela que nous nous réveillons à un bruit qui nous intéresse et non à un autre, parce que, après l'autre, nous nous rendormons sans en garder souvenir [60]. » Cette explication aurait l'avantage de simplifier les choses et de substituer un phénomène d'oubli à un phénomène d'inconscience. Je crois cependant qu'elle est encore insuffisante ; d'abord cette théorie ne nous expliquerait pas pour­quoi le souvenir de la suggestion, qui semble ne pas exister, revient de temps en temps et qu'est-ce qui pousse le sujet à prendre ces précautions. En outre, la supposi­tion ne me paraît pas conforme aux faits. Si on examine sérieusement l'esprit d'un sujet dans tous les moments qui précèdent l'exécution de la suggestion, on ne trouvera pas un instant où il en ait réellement le souvenir. Il y a là, non pas un oubli, mais une vraie inconscience, comme M. Beaunis [61] le remarquait en discutant la supposition de M. Bernheim.

Pour éclaircir un peu cette question, j'avoue que je ne poserais pas le problème de la même manière que M. Paul Janet. « C'est là, dit-il, [62] un fait nouveau, d'un tout autre ordre que les précédents et qui s'il était vrai, nous ferait entrer dans le domaine des facultés mystérieuses et inconnues du magnétisme animal, double vue, pressenti­ment, etc. » Je ne puis partager ce sentiment: le somnambule à qui on a suggéré d'accomplir un acte dans treize jours n'a pas besoin d'une faculté particulière et mys­térieuse pour mesurer le temps ; il se trouve dans les mêmes conditions que nous tous ; il voit le jour et la nuit ; il voit l'heure sur les horloges et je ne sais pas pourquoi il mesurerait le temps d'une façon mystérieuse, quand rien ne l'empêche de le mesurer de la façon ordinaire. Mais, dira-t-on, il n'a pas souvenir, il n'a pas conscience de la suggestion ; cela n'empêche pas que les jours et les nuits ne fassent impression sur lui et pour exécuter la suggestion à l'heure dite, il n'a qu'à les compter. Il est vrai que ce compte doit être fait sans conscience, puisque le sujet, dans sa conscience ordinaire, ne sait pas qu'il a une action à accomplir dans treize jours. Mais, de toute façon, ce n'est qu'une faculté de compter inconsciemment des choses parfaitement réelles et non une faculté mystérieuse de mesurer le temps qui me parait ici inutile. Cela dit, je trouve que M. Paul Janet a parfaitement raison d'autre part, de distinguer cette opération d'un souvenir ordinaire, et ce genre particulier de suggestion de toutes les autres. Quand on fait une suggestion ordinaire : « Dès que vous verrez M. X..., vous l'embrasserez, » le somnambule, une fois réveillé, ne garde rien dans sa conscience, ou plutôt il conserve une association d'idées latente qui n'a pas besoin de se traduire actuellement en phénomène psychologique. Nous-mêmes, nous ne savons pas toutes les associations latentes qu'il y a dans notre esprit ; la vue de telle personne doit peut-être réveiller en nous une idée triste ou gaie dont nous ne nous doutons pas maintenant. Le somnambule réveillé a dans sa tête une association latente de plus ; la vue de M. X... éveillera en lui l'idée de l'embrasser. Il n'y a rien là qui sorte de la psychologie la plus normale. Mais, dans le second cas, quand on lui a dit : « Vous ferez tel acte dans treize jours, » sa pensée ne peut pas oublier entièrement la suggestion au réveil ; celle-ci ne peut pas rester latente jusqu'au treizième jour, car ce treizième jour n'étant pas en lui-même différent des autres n'éveillerait pas en lui l'idée de la suggestion plus que le douzième ou le quatorzième. Il faut que, depuis son réveil et dans tout l'intervalle, il pense sans cesse : « C'est aujourd'hui le premier jour, ou le second... » puis quand il pensera : « C'est le treizième », l'association se fera. Or, il est évident pour tout le monde que les somnambules réveillés n'ont pas un tel souvenir même par instants, et n'ont pas conscience de faire ces remarques et ce compte. Cependant le compte doit être fait. Nous avons ici, non pas une association,, c'est-à-dire une pure possibilité persistant à l'état latent, mais de véritables phéno­mènes psychologiques, des remarques, des comptes, en un mot des jugements persistant pendant treize jours dans la tête d'un individu, sans qu'il en ait conscience : un jugement inconscient est tout autre chose qu'une association latente.

Le problème ainsi ramené à des termes qui me paraissaient plus simples, j'ai essayé avant tout de vérifier la réalité du fait en question. La personne dont je m'oc­cupais me présentait, comme les autres d'ailleurs, bien des exemples d'associations latentes. Je lui avais suggéré de s'endormir dès que je lèverais le bras et je l'endormis ainsi avec la plus grande facilité. Je l'interrogeai un jour à l'état de veille pour voir si elle savait le procédé dont je me servais pour la mettre en somnambulisme; elle l'ignorait absolument. Je lui parlai d'un signe, du bras levé : elle crut à une plai­santerie et cependant la vue de mon bras levé l'endormit immédiatement. C'est là un fait bien connu: M. Bernheim avait déjà remarqué que si, pendant le somnam­bulisme, on a fait comprendre au sujet que l'aimant produisait le transfert, il n'a conservé à son réveil aucun souvenir de ce qu'on lui a dit à ce propos. « Cependant, si je répète l'expérience de transfert faite pendant le sommeil avec suggestion, les mêmes phénomènes se reproduiront à leur grand étonnement, preuve que le cerveau avait conservé dans l'état de veille le souvenir inconscient des phénomènes suggestifs provoqués pendant l'état hypnotique [63]. » Il y a donc des associations latentes dans l'esprit des sujets, mais y a-t-il de même des jugements inconscients et le sujet peut-il faire des comptes sans le savoir?

Lucie étant en état de somnambulisme constaté, je lui dis du ton de la suggestion : « Quand j'aurai frappé douze coups dans mes mains, vous vous rendormirez ». Puis je lui parle d'autre chose et, cinq ou six minutes après, je la réveille complètement. L'oubli de tout ce qui s'était passé pendant l'état hypnotique et de ma suggestion en particulier était complet. Cet oubli, chose importante ici, m'était garanti, d'abord par l'état de sommeil précédent qui était un véritable somnambulisme avec tous les signes caractéristiques, par l'accord de tous ceux qui se sont occupés de ces questions et qui ont tous constaté l'oubli au réveil de semblables suggestions, enfin par la suite de toutes les expériences précédentes faites sur ce sujet où j'avais toujours constaté cette inconscience. D'autres personnes entourèrent Lucie et lui parlèrent de différentes choses ; cependant, retiré à quelques pas, je frappai dans mes mains cinq coups assez espacés et assez faibles. Remarquant alors que le sujet ne faisait aucune attention à moi et parlait vivement, je m'approchai et je lui dis : « Avez-vous entendu ce que je viens de faire ? - Quoi donc, je ne faisais pas attention. - Et cela ? (Je frappe dans mes mains). - Vous venez de frapper dans vos mains. - Combien de fois ? - Une seule ». Je me retire et continue à frapper un coup plus faible de temps en temps ; Lucie dis­traite ne m'écoute plus et semble m'avoir complètement oublié. Quand j'ai ainsi frappé six coups qui, avec les précédents, faisaient douze, Lucie s'arrête immédiate­ment, ferme les yeux et tombe en arrière endormie. « Pourquoi dormez-vous ? lui dis-je. - Je n'en sais rien, cela m'est venu tout d'un coup. » Si je ne me trompe, c'est là l'expérience de MM. Richet et Bernheim, mais réduite à une plus grande simplicité. La somnambule avait aussi dû compter, car je m'appliquais à faire les coups égaux et le douzième ne se distinguait pas des précédents ; mais, au lieu de compter des jours, ce qui avait fait croire à une mesure de temps, elle avait compté des bruits. Il n'y avait aucune faculté nouvelle, car tous les coups étaient faciles à entendre, quoiqu'elle prétendit n'en avoir entendu qu'un seul : elle avait dû les écouter et les compter, mais sans le savoir, inconsciemment. L'expérience était facile à répéter et je l'ai refaite de bien des manières : Lucie a compté ainsi inconsciemment jusqu'à 43, et les coups furent tantôt réguliers, tantôt irréguliers, sans que jamais elle se soit trompée sur le résultat. Une des expériences les plus frappantes fut celle-ci. Je commande: « Au troisième coup vos mains se lèveront; au cinquième elles se baisseront ; au sixième vous ferez un pied de nez ; au neuvième vous marcherez dans la chambre ; au seiziè­me vous vous endormirez dans un fauteuil ». Nul souvenir au réveil et tous ces actes s'accomplissent dans l'ordre voulu, tandis que, pendant tout le temps, Lucie répond aux questions qu'on lui adresse, et n'a aucune conscience qu'elle compte des bruits, qu'elle fait un pied de nez ou qu'elle se promène.

Après avoir répété l'expérience, il fallait songer à la varier et j'ai essayé d'obtenir ainsi des jugements inconscients très simples. La disposition de l'expérience reste toujours la même ; les suggestions sont faites pendant le sommeil hypnotique bien constaté, puis le sujet est complètement réveillé, les signes et l'exécution ont lieu pendant la veille. « Quand je dirai deux lettres pareilles l'une après l'autre, vous reste­rez toute raide ». Après le réveil, je murmure les lettres « a... c... d... e... a... a... », Lucie demeure immobile et entièrement contracturée ; c'est là un jugement de ressemblance inconscient. Voici des jugements de différence : « Vous vous endor­mirez quand je dirai un nombre impair », ou bien : « Vos mains se mettront à tourner l'une sur l'autre quand je prononcerai un nom de femme. » Le résultat est le même: tant que je murmure des nombres pairs ou des noms d'homme, rien n'arrive ; la suggestion est exécutée quand je donne le signe : Lucie a donc inconsciemment écou­té, comparé et apprécié ces différences.

J'ai essayé ensuite de compliquer l'expérience pour voir jusqu'où allait cette faculté inconsciente de jugement. « Quand la somme des nombres que je vais pro­noncer fera 10, vos mains enverront des baisers. » Mêmes précautions ; elle est réveillée, l'oubli est constaté et, loin d'elle, pendant qu'elle cause avec d'autres personnes qui la distraient le plus possible, je murmure 2... 3... 1... 4... et le mouve­ment est fait. Puis j'essaye des nombres plus compliqués ou d'autres opérations : « Quand les nombres que je vais prononcer deux par deux, soustraits l'un de l'autre, donneront comme reste six, vous ferez tel geste, » ou des multiplications ou même des divisions très simples. Le tout s'exécute presque sans erreur, sauf quand l'opération devient trop compliquée et ne pourrait plus être faite de tête. Comme je l'ai déjà remarqué, il n'y avait là aucune faculté nouvelle, mais des phénomènes ordinaires s'exécutant inconsciemment.

Il me semble que ces expériences se rapportent assez directement au problème soulevé dans la Revue littéraire et, en général, au problème de l'exécution intelligente des suggestions qui paraissent oubliées. Les faits signalés sont parfaitement exacts : les somnambules peuvent compter les jours et les heures qui les séparent de l'accom­plissement d'une suggestion, quoiqu'ils n'aient aucun souvenir de cette suggestion elle-même. En dehors de leur conscience, nous ne savons comment, il y a un souvenir qui persiste, une attention toujours éveillée et un jugement bien capable de compter les jours, puisqu'il peut faire des multiplications et des divisions. Mais il n'en est pas moins vrai que ces phénomènes sont, au premier abord, étranges et qu'il faut essayer de pousser plus loin leur étude, afin de mieux comprendre et le phénomène des suggestions posthypnotiques et peut être la nature générale de la vie consciente.

Pour faire quelques progrès dans cette étude, il fallait tâcher de pénétrer dans cette inconscience, de rendre sensibles ces opérations psychologiques qui étaient en dehors de l'esprit normal et dont nous n'avions vu jusqu'ici que les résultats. Comment les rendre manifestes par un signe, un langage quelconque ? Les paroles ne me révélant rien, essayons d'un autre genre de signes, de l'écriture. « Quand j'aurai frappé dans mes mains, lui dis-je en disposant toujours l'expérience de la même manière, vous prendrez sur la table un crayon et du papier et vous écrirez le mot « Bonjour. » Au signe donné, le mot est écrit rapidement, mais, d'une écriture lisible. Lucie ne s'était pas aperçue de ce qu'elle faisait ; mais ce n'était là que du pur automatisme qui ne manifestait pas grande intelligence. « Vous allez multiplier par écrit 739 par 42. » Le main droite écrit régulièrement les chiffres, fait l'opération et ne s'arrête que lorsque tout est fini. Pendant tout ce temps, Lucie, bien éveillée, me racontait l'emploi de sa journée et ne s'était pas arrêtée une fois de parler pendant que sa main droite calculait correctement. Je voulais laisser plus d'indépendance à cette intelligence singulière. « Vous écrirez une lettre quelconque. » Voici ce qu'elle écrivit sans le savoir, une fois réveillée : « Madame, je ne puis venir dimanche, comme il était entendu ; je vous prie de m'excuser. Je me ferais un plaisir de venir avec vous, mais je ne puis accepter pour ce jour. Votre amie, Lucie. - P. S. - Bien des choses aux enfants, s. v. p. » Cette lettre automatique est correcte et indique une certaine réflexion. Lucie parlait de tout autre chose et répondait à plusieurs personnes pendant qu'elle l'écrivait. D'ailleurs, elle ne comprit rien à cette lettre quand je la lui montrai et soutint que j'avais copié sa signature. Chose assez curieuse, quand je voulus recommencer cette expérience, Lucie écrivit une seconde fois la même lettre sans changer un mot ; il semblait que la machine fut montée dans ce sens et ne pût pas être dérangée. L'écriture de ces lettres est intéressante ; elle est analogue à l'écriture normale de Lucie, mais non identique ; c'est une écriture penchée et très lâche ; les mots ont une tendance à s'allonger indéfiniment. M. Ch. Richet, à qui j'ai montré ces fragments d'écriture automatique, m'a appris que ce caractère était fréquent dans les écritures de médiums dont nous parlerons plus tard et que, dans leurs lettres, souvent un mot remplissait toute une ligne.

Après avoir fait écrire à Lucie plusieurs lettres automatiques de ce genre, j'eus l'idée de l'interroger au moment où je lui faisais la suggestion et de lui commander de me répondre par écrit. J'ai commencé par poser la question pendant le sommeil ; puis je réveillais le sujet afin d'être plus certain de l'oubli et de l'inconscience. A un signal convenu, Lucie prenait la plume et écrivait la réponse sans le savoir. Je ne tardai pas à m'apercevoir qu'il n'était pas nécessaire de la rendormir pour chaque question. Il suffisait de lui suggérer, pendant le sommeil, de répondre par écrit à mes questions, pour que, une fois réveillée, elle le fit toujours et de la même manière automatique. A ce moment, Lucie, quoique éveillée, semblait ne plus me voir ni m'entendre con­sciemment ; elle ne me regardait pas et parlait à tout le monde, mais non à moi; si je lui adressais une question, elle me répondait par écrit et sans interrompre ce qu'elle disait à d'autres. Il me fallait changer de ton entièrement et même lui prendre la main pour la forcer à m'écouter de nouveau de la façon ordinaire. Alors elle frissonnait légèrement et paraissait un peu surprise de me revoir. « Tiens, j'avais oublié que vous étiez là. » Mais, dès que je m'éloignais un peu, elle m'oubliait de nouveau et recom­mençait à me répondre par écrit.

Nous ne pouvons étudier maintenant d'une manière plus complète ces conversa­tions par écriture automatique et l'intelligence qui s'y manifeste ; nous ne pourrons le faire qu'après avoir signalé d'autres phénomènes. Mais, avant d'aller plus loin, il nous faut modifier un peu nos affirmations précédentes sur l'inconscience de ces actes exécutés par suggestion posthypnotique. Cette expression, appliquée aux faits précé­dents, n'a plus guère de sens : qu'est-ce qu'un jugement inconscient, une multiplica­tion inconsciente. Si la parole est pour nous un signe de la conscience d'autrui, pour­quoi l'écriture n'en serait-elle pas un signe caractéristique ? Ces phénomènes semblent appartenir à une conscience particulière au-dessous de la conscience normale de l'individu. Ce n'est pas là une explication sans doute, c'est la constatation d'un fait, si bizarre qu'il paraisse, et nous ne ferons que résumer ces observations en appelant désormais ces actes des faits subconscients, ayant une conscience au-dessous de la conscience normale, quitte, quand nous les connaîtrons mieux, à revenir avec plus de précision sur leur nature.

Cette façon particulière d'exécuter les suggestions posthypnotiques sous forme d'actes subconscients se rencontre aussi chez d'autres sujets, quoiqu'en général avec beaucoup moins de netteté que chez Lucie. Pendant le somnambulisme, j'ai com­mandé à Léonie d'ôter son tablier à son réveil et de le remettre. Une fois bien réveillée, Léonie me reconduit à la porte et me demande à quelle heure je viendrai le lendemain. Pendant qu'elle parle, ses mains défont doucement le nœud de son tablier et l'enlèvent entièrement. Par un geste, j'attire l'attention de Léonie sur son tablier. « Tiens, dit-elle, mon tablier qui tombe, » et brusquement, avec conscience cette fois, elle le reprend et le renoue, puis parle d'autre chose ; mais voici que les mains recom­mencent leur opération, dénouent les cordons, enlèvent complètement le tablier. Comme cette fois, Léonie ne regarde pas, ses mains, après avoir enlevé le tablier, le reprennent et le remettent bien proprement. La suggestion, semble-t-il, n'avait pas été entièrement exécutée la première fois, puisque Léonie avait remis le tablier elle-même et les mains voulaient recommencer l'opération pour aller jusqu'au bout. Cette fois, d'ailleurs, l'acte était terminé, il n'y eut plus rien ; le sujet n'avait pas eu la moindre conscience de tous ces actes.

J'ai reproduit sur un autre sujet, N..., des expériences plus compliquées, les suggestions à échéance calculée qui étaient si curieuses chez Lucie: N... additionnait des chiffres sans le savoir et même sans les entendre. D'ailleurs, elle présentait également l'écriture automatique par suggestion posthypnotique. « Si je vous parle, lui ai-je dit pendant qu'elle dormait, vous me répondrez par écrit. » Elle est bien réveillée et cause avec plusieurs autres personnes : « Quel âge avez-vous ? » lui dis-je tout bas derrière elle. Sa main prend un crayon et écrit : « Trente ans. » - « Avez-vous des enfants ? » elle écrit encore « Oui, deux garçons et une fille. » Si on l'arrête en lui disant « Qu'écrivez-vous donc ? - Mais je n'écris rien, fait-elle tout étonnée. » Elle regarde le papier et dit : « Qui donc a griffonné cela ? » Inutile de multiplier les exemples ; j'ai pu reproduire sur ce sujet à peu près toutes les expériences que j'ai rapportées dans l'étude précédente sur Lucie.

Ces sujets, cependant, ne se ressemblent pas tout à fait. N... se rapproche du type que nous avons décrit au début de cette étude sur la suggestion posthypnotique : elle exécute quelquefois un ordre avec une conscience en apparence complète, il est vrai avec perte de souvenir consécutive. Léonie se rapprocherait plutôt du second ; elle a une tendance à s'endormir complètement dans l'exécution d'une suggestion, et il faut quelquefois la réveiller entièrement après un acte de ce genre comme après une séan­ce de somnambulisme. Certains actes seulement sont exécutés par ces deux sujets de la manière que nous venons de décrire.

L'étude de ces phénomènes sur ces nouveaux sujets nous permet de faire une autre remarque qui a son importance. Quand il y a plusieurs somnambulismes différents et successifs, comme chez Léonie, la suggestion posthypnotique peut être faite d'un somnambulisme à l'autre, comme d'un somnambulisme à la veille, et elle a encore le même caractère. Ainsi supposons Léonie dans son dernier somnambulisme que nous avons décrit, en état de Léonie 3, je lui commande alors de chercher un foulard et de le mettre ; puis je la réveille, c'est-à-dire que je la fais passer de cet état profond à un autre état qui est encore du somnambulisme, mais dans lequel le souvenir de Léonie 3 est complètement perdu. Dans cet état, Léonie 2 ne se souvient point de l'ordre donné et parle d'autre chose, mais ses mains cherchent le foulard et le mettent au cou à son insu. La chose s'est exécutée subconsciemment, comme si le sujet était dans un état de veille par rapport au deuxième somnambulisme. Il en est de même chez Lucie ; comme nous ne l'avions pas vu tout d'abord, les suggestions faites en Lucie 3 s'exécutent inconsciemment pendant le premier somnambulisme. On peut même dire qu'en général, les suggestions semblaient toujours s'adresser à ce groupe de phéno­mènes de troisième ordre, car elles étaient rarement connues même pendant le premier somnambulisme. Ces remarques sur l'exécution des suggestions sont donc générales; elles s'appliquent, non seulement au passage du somnambulisme à la veille, mais à tous les changements d'état. Une suggestion donnée dans un état plus profond prend la forme d'un acte subconscient quand le sujet est revenu à un état différent et surtout moins profond.

C'est encore à la persistance d'une pensée subconsciente que je rapporterais l'ac­tion de la plupart des suggestions posthypnotiques à effet thérapeutique sur lesquelles nous n'insistons pas. La formation d'une plaque rouge sur la peau en forme d'une étoile, qu'elle ait lieu après le réveil ou pendant le somnambulisme comme précédem­ment, ne peut également s'expliquer que par une pensée. Il ne suffit pas de dire que cette rougeur est due à l'excitation d'un nerf vaso-moteur, car il n'y a pas de nerf qui se distribue précisément à cet endroit sous forme d'une étoile à six branches. C'est une excitation partielle et systématique de plusieurs nerfs que je ne puis comprendre sans l'intervention d'une pensée qui coordonne ces excitations. Pendant le somnam­bulisme, le sujet exprimait directement cette pensée et nous disait : « J'ai tout le temps pensé à votre sinapisme » Maintenant qu'il est réveillé aussitôt après la sugges­tion, il semble n'y plus penser et n'a conscience de rien, mais quelque chose doit y penser en lui de la même manière quoique à son insu. On voit quelquefois cette pensée thérapeutique se manifester par des actes subconscients. Rose, parmi ses divers accidents hystériques, eut des hémorragies utérines assez prolongées : nous ne pûmes réussir à les arrêter par une suggestion directe en lui défendant simplement d'en avoir. Elle raconta, pendant le somnambulisme, qu'elle avait déjà arrêté un accident semblable en buvant une potion à l'ergotine. « Soit, lui dis-je, vous boirez toutes les deux heures une cuillerée d'une potion à l'ergotine. » Je la réveille et je m'abstiens de lui parler de la suggestion précédente. Toutes les deux heures, Rose fit un singulier manège ; sa main droite se fermait comme pour tenir une cuillère, et la portait à la bouche qui s'ouvrait et un rapide mouvement de déglutition avait lieu. En vain on lui demandait ce qu'elle faisait, elle soutenait qu'elle n'avait pas bougé. Le plus curieux de l'observation c'est que l'hémorragie s'arrêta, la pensée subconsciente avait été dans ce cas très visible.

Nous avons admis au début de cette étude que toutes les suggestions posthypno­tiques ne s'exécutaient pas de la même manière chez tous les sujets, que certains d'entre eux restaient en état de veille normale pour les accomplir et que d'autres retombaient à ce moment en un véritable somnambulisme. Grâce aux études nouvel­les que nous venons de faire sur les actes subconscients, nous pouvons revenir un peu sur nos premières descriptions et les compléter. Nous n'insisterons pas sur les sujets qui restent sans cesse en état de veille normale avec souvenir de la suggestion et de son exécution ; ceux-là, comme nous l'avons dit, n'ont pas été hypnotisés, ils étaient simplement suggestibles à l'état normal : mais montrons que les seconds, ceux qui se rendorment au moment de la suggestion, ne diffèrent que peu de ceux qui exécutent inconsciemment et qu'il n'y a entre eux qu'une différence de degré.

Léonie exécute, disions-nous, les suggestions subconsciemment, mais, pour cela, il ne faut pas qu'elles soient trop compliquées. Je n'entends pas seulement par sugges­tion compliquée celle qui comporte un grand nombre d'actes successifs à accomplir ; dans ce cas, comme on l'a déjà remarqué [64], chaque partie de l'acte apparaît successi­vement et graduellement à l'esprit du sujet et il n'y a pas de complication réelle ; mais je parle des actes délicats qui demandent un effort intellectuel comme un calcul ou une réflexion. La suggestion est encore difficile à exécuter, on le comprend, quand elle a été peu ou mal expliquée, ou quand elle ne l'a pas été verbalement, comme dans les cas de suggestion mentale dont j'ai été amené à m'occuper. Dans ces cas, le sujet est troublé sans savoir pourquoi ; il sent en lui un effort, un travail intense dont il ne se rend pas compte. Il essaye en vain de résister, le travail subconscient augmente, prend pour lui toutes les forces de la pensée et l'individu conscient ordinaire s'éva­nouit. La suggestion est alors exécutée dans un état somnambulique complet, ce qui arrive fréquemment chez Léonie. Mais ici encore cet accès de somnambulisme n'est que secondaire. S'il n'y avait pas un travail subconscient préalable, on ne s'expli­querait pas pourquoi le sujet s'endormirait sans raison justement à ce moment-là.

C'est donc seulement en apparence que les suggestions posthypnotiques présen­tent des caractères différents ; en réalité, ces phénomènes renferment toujours un élément commun. L'idée qui a été suggérée pendant le somnambulisme ne disparaît pas après le réveil, quoique le sujet semble l'avoir oubliée et n'en conserver aucune conscience. Elle subsiste et se développe en dehors et au dessous de la conscience normale. Quelquefois elle arrive à son achèvement complet et amène l'exécution de l'acte suggéré sans jamais avoir pénétré dans cette conscience ; quelquefois, au terme de son développement, lors de cette exécution, elle entre pour un moment dans la pensée, la modifie, et ramène plus ou moins complètement l'état somnambulique initial. L'essentiel, c'est l'existence de la pensée subconsciente que les suggestions posthypnotiques, plus que tout autre phénomène, viennent nous révéler, car elles ne peuvent pas être comprises sans elle.

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