L'automatisme psychologique - deuxième partie.

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Exécution des suggestions pendant un nouvel état somnambulique

Nous connaissons déjà dans quelles circonstances une suggestion du genre que nous étudions maintenant doit être faite : elle ne diffère pas en ce point de celles qui ont été étudiées dans le chapitre précédent. Il faut que le sujet soit normalement ou artificiellement dans un état psychologique incomplet où ses phénomènes de con­science en nombre restreint n'opposent pas une résistance suffisante aux idées qu'on lui suggère. Mais, dans quelles circonstances de pareilles suggestions sont-elles accomplies ? C'est ici que les choses ne sont plus aussi simples. En effet, si l'on réveille le sujet, pour employer l'expression consacrée, on le ramène dans un état psychologique différant du précédent en deux points. D'abord la nature des images prédominantes n'étant plus la même, le souvenir du somnambulisme et le souvenir de la suggestion elle-même semblent complètement perdus, et ensuite le nombre des phénomènes simultanés étant ordinairement plus considérable, le sujet n'est plus actuellement suggestible. On se demande alors comment cette suggestion peut se re­présenter à son esprit et comment elle peut avoir une puissance que les autres sensations et les autres souvenirs ne possèdent pas en ce moment. La réponse à ces questions est assez difficile, parce que le mécanisme de la suggestion posthypnotique est loin d'être le même chez tous les sujets.

Commençons par mettre à part les sujets qui n'ont pas de véritable somnam­bulisme, c'est-à-dire qui n'ont pas une seconde vie bien distincte de la première. Cer­taines personnes, comme Blanche dont j'ai parlé, ou comme une hystérique que j'ai souvent endormie, G.... gardent le même état de sensibilité quand elles sont éveillées ou endormies et par conséquent conservent 1a mémoire à peu près complète de leur second état. En outre, le champ de leur conscience varie peu, étant toujours fort restreint, et elles sont aussi suggestibles dans un état que dans l'autre. Il n'y a pas de véritable changement, leur sommeil ou leur réveil n'est qu'un simulacre obtenu par suggestion. Chez de semblables sujets, qui sont assez nombreux, la suggestion posthypnotique est identique à une de ces suggestions ordinaires avec point de repère précédemment étudiées. Si je dis à G.... pendant qu'elle dort, de faire le tour de la chambre quand je frapperai dans mes mains, cette idée reste consciemment dans son esprit et se réalise au signal donné. Je la réveille maintenant avant la réalisation, qu'importe, puisque chez elle le souvenir du somnam­bulisme persiste assez complètement. (Il est vrai qu'elle se souvient plus facilement des suggestions que des autres paroles, c'est probablement qu'elle y a attaché plus d'importance.) Réveillée, elle me dit encore : « Je sais bien ce que vous venez de me demander, vous m'avez dit de faire le tour de la chambre.» Comme elle est très suggestible à l'état de veille, elle ne sait pas plus résister à cette idée qu'elle ne faisait tout à l'heure et, au signal donné, elle se lève en disant pour s'expliquer son action à elle-même. «Vous avez vraiment de drôles d'idées... c'est bien ennuyeux..., enfin puisque vous y tenez... Vous savez, si je n'avais pas voulu faire le tour de la chambre, je serais restée sur ma chaise.... c'est parce que je le veux bien. -» Ses idées sont en réalité un peu plus nombreuses et rapides que pendant l'état précédent ; aussi a-t-elle un peu l'idée de résistance et l'idée de la liberté. Cette idée n'est pas absolument fausse, car il est de fait qu'elle peut résister à ce genre de suggestion. Je lui ai dit un jour de me faire des pieds de nez quand elle sera réveillée. Je la réveille : elle a encore gardé le souvenir et me dit : « Vous croyez que je vais vous faire des pieds de nez... ah ! mais non... je ne suis pas si sotte. » Et, en réalité, elle n'en fait pas. D'ailleurs, ne savons-nous pas qu'un sujet résiste très bien même pendant le somnambulisme ; il n'y a là rien de nouveau. Cela confirme seulement notre constatation : il y a des sujets chez qui l'état de veille et de somnambulisme sont presque identiques et qui exécutent des suggestions posthyp­notiques de la même manière que des suggestions ordinaires.

On arrivera à une conclusion à peu près semblable en considérant des sujets en apparence tout différents. Je veux parler de ceux qui ont un véritable somnambulisme différent de la veille sous tous les rapports, avec perte complète des souvenirs au réveil. Examinons avec soin leur état psychologique après et pendant l'exécution d'une suggestion posthypnotique. Un premier fait très important a été constaté par M. Beaunis : de quelque manière qu'ils aient exécuté l'ordre reçu, une fois l'action accomplie, ils en perdent entièrement le souvenir, ils ne savent plus ce qu'ils ont fait, quoiqu'ils aient agi pendant la veille. Je dis à N... d'aller après le réveil embrasser Mme X... Elle se lève, exécute délibérément cette action, plaisante même comme si elle était bien éveillée. Un instant après, je lui demande pourquoi elle s'est levée et ce qu'elle désirait. « Ah ! je ne sais pas, dit-elle, c'était pour marcher un peu. - Que disiez-vous donc tout bas à Mme X ... ? - Rien du tout, voilà une demi-heure que je ne lui ai parlé.» Il en est ainsi presque toujours et le fait a été trop complètement décrit pour que j'y insiste davantage. Passons à un second fait signalé pour la pre­mière fois, je crois, par M. Gurney et qui a une importance au moins égale à celle du précédent. Si on interroge un sujet pendant qu'il exécute une suggestion posthypno­tique, on constatera qu'il a, à ce moment, le souvenir de tous ses somnambulismes précédents, quoique ordinairement il ait complètement perdu ces souvenirs. « On lui dit une nouvelle pendant l'état hypnotique ; au réveil, il ne s'en souvient pas, mais quand il exécute une suggestion, il se souvient de la nouvelle qui lui a été dite pendant l'hypnose [49]. » J'ai vérifié ce caractère, surtout avec Marie, de la façon la plus nette.

Un troisième caractère, lié naturellement à celui-ci, se trouve indiqué dans l'article de M. Gurney et a pu être vérifié par nous d'une manière intéressante. « Si on donne une suggestion à un sujet dans un état où il est insensible et si on le réveille dans un autre état où il est normalement sensible, il redevient insensible au moment où il exécute la suggestion [50]. » J'ai constaté un fait qui confirme celui-ci, quoiqu'il semble en apparence l'inverse. Rose était normalement anesthésique totale, mais dans un certain somnambulisme elle reprenait la sensibilité du côté droit et n'était plus qu'hémianesthésique gauche ; au réveil, elle perdait toujours cette sensibilité et rede­venait complètement insensible. Dans ce somnambulisme particulier, je lui com­mande de chercher un objet sur une table et de venir me le montrer. Puis je la réveille complètement, quelques instants après, elle se lève, marche un peu dans la pièce, va à la table, prend l'objet qu'elle m'apporte, Quand elle passe près de moi, je lui pince le bras droit, elle pousse un cri et se retourne, ce qu'elle ne faisait jamais à l'état de veille. L'instant suivant, elle avait perdu et le souvenir de m'avoir montré quelque chose et la sensibilité de son côté droit. Marie ne présente pas, dans le premier som­nambulisme ordinaire, de grandes variations de la sensibilité, elle est anesthésique totale comme à l'état de veille ; mais voici un détail que j'ai constaté régulièrement. Son œil droit (elle était alors complètement aveugle de l'œil gauche) a, pendant la veille une acuité visuelle très faible, un huitième du tableau de Wecker ; pendant le somnambulisme, si on lui fait ouvrir les yeux, l'acuité visuelle de l'œil droit monte toujours sans aucune suggestion à un quart ou un tiers. Pendant ce somnambulisme, je lui suggère de prendre un balai et de balayer la salle quand elle sera réveillée. Quelque temps après le réveil, elle prend le balai et balaye, « parce que c'est sale », dit-elle. Je la place alors, sans lui retirer son balai, au même endroit que précé­demment, à cinq mètres du tableau et je la fais lire. L'acuité visuelle est un tiers. Quelque temps après, le balai étant retiré, je mesure encore l'œil droit, l'acuité visuelle est un huitième. En un mot, elle a repris, au moment d'exécuter la suggestion posthypnotique, l'état sensoriel qu'elle avait dans le somnambulisme. C'est ainsi qu'il faut interpréter, croyons-nous, les observations de certains auteurs d'après lesquelles une anesthésie particulière caractériserait l'exécution des suggestions posthypno­tiques. Cela n'a lieu que si l'état pendant lequel la suggestion a été faite était lui-même un état d'anesthésie. En un mot, chez les sujets de cette catégorie, l'état de la sensibilité au moment où une suggestion est exécutée est le même qu'au moment où elle a été reçue.

Enfin M. Gurney signale encore un autre fait que nous mettrons en quatrième lieu. Si nous prenons un sujet qui ne soit pas suggestible à l'état de veille, mais qui le soit nettement en somnambulisme, il reprend, au moment d'exécuter une suggestion posthypnotique, cette disposition à la suggestion qu'il n'avait plus pendant la veille normale. « Pendant cette exécution, on peut imposer au sujet un nouveau commande­ment qui serait regardé comme une plaisanterie si le sujet était éveillé et qui est alors exécuté comme s'il était donné pendant l'état hypnotique [51]. » J'ai vérifié ce nouveau fait, mais je ne trouve pas que mon observation ait grande valeur, car le sujet sur lequel je l'ai effectué était assez fortement suggestible même pendant la veille normale.

Il y a lieu de reprendre cette expérience, car l'observation de Gurney reste très intéressante. Ainsi, en résumé, on peut, dans certains cas, constater quatre caractères psychologiques importants au moment de l'exécution d'une suggestion posthypno­tique : 1º oubli de l'acte après qu'il a été accompli ; 2º souvenir au moment de l'ac­complissement de la suggestion des somnambulismes précédents ; 3º variations de l'état sensitivo-sensoriel ; 4º augmentation de la suggestibilité. Le rapprochement semble maintenant évident et ces quatre caractères sont précisément ceux qui distinguaient l'état somnambulique de l'état de veille. Certains sujets, pour exécuter des suggestions posthypnotiques, se remettent dans un état somnambulique identique à celui pendant lequel la suggestion a été reçue. Cette idée a déjà été exprimée par MM. Fontan et Ségard [52] et par M. Delbœuf qui lui a même donné, du moins à mon avis, une portée trop générale, mais elle n'avait pas été démontrée suffisamment. L'auteur en effet insiste sur la variation de la physionomie des sujets qui prennent des yeux hagards au moment où ils exécutent une suggestion posthypnotique. Le choix de ce caractère me paraît malheureux, car les somnambules n'ont pas nécessairement les yeux hagards. Comme nous l'avons dit et comme on semble aujourd'hui disposé à l'admettre, il n'y a pas de signe physique du somnambulisme. Mais les phénomènes psychologiques sont ici bien caractéristiques et montrent que, dans certains cas, les sujets sont de nouveau en somnambulisme quand ils exécutent la suggestion.

Dirons-nous cependant que cette constatation, tout intéressante qu'elle soit, résout complètement le problème de la suggestion posthypnotique ? Évidemment non. D'abord il est essentiel de remarquer que les choses ne se passent pas ainsi chez tous les sujets et qu'il est même très rare de constater, pendant l'exécution d'une suggestion posthypnotique, les quatre caractères que j'ai signalés. Il y a des sujets qui n'ont ni la mémoire ni la sensibilité du somnambulisme au moment où ils exécutent une sug­gestion, ils ne retombent donc pas en état hypnotique. En outre, même chez les sujets conformes à la description précédente, ces phénomènes sont loin d'être tous expli­qués. Si la suggestion s'exécute aussitôt après le réveil apparent, on peut dire avec assez de vraisemblance qu'ils ne se sont pas réellement réveillés. Mais si, comme cela est habituel, la suggestion s'exécute beaucoup plus tard, deux jours au même cent jours après, il reste à expliquer un fait essentiel : Pourquoi se rendorment-ils à ce moment-là?

Il ne sert à rien de dire, ce qui d'ailleurs n'est guère exact, que toute suggestion posthypnotique équivaut à celle-ci : « Tu te rendormiras à tel moment et tu feras telle chose, » car la suggestion posthypnotique du sommeil est tout aussi difficile à expliquer qu'une autre. Après le réveil, ils ont parfaitement oublié qu'ils devaient se rendormir et ils ne pensent point à cette suggestion avant le moment où elle doit s'exécuter. Pourquoi ce souvenir oublié se représente-t-il à ce moment ? Après leur sommeil ,  ils ne sont plus suggestibles ; on peut, comme l'a remarqué M. Beaunis [53], leur fait croire qu'une suggestion a été faite pendant qu'ils dormaient: si la suggestion n'a pas été réellement faite pendant le somnambulisme, cette idée ne suffit pas et l'acte ne s'exécute pas. Pourquoi cette idée de sommeil survenant parmi d'autres idées a-t-elle le pouvoir de s'exécuter ? Cela n'est pas expliqué, même si nous admettons que toute suggestion est exécutée pendant un somnambulisme nouveau. Pour avancer dans l'étude de ce problème, il nous faut examiner d'autres sujets qui présentent d'une manière nette, en quelque sorte typique, une autre façon d'exécuter la suggestion. Les phénomènes nouveaux que nous verrons chez ces sujets existaient déjà chez les autres, mais sans précision, mélangés avec d'autres faits ; il vaut mieux les examiner à part avant de revenir aux phénomènes plus complexes.

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