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Exécution des
suggestions
pendant un nouvel état somnambulique
Nous connaissons déjà dans quelles
circonstances une suggestion du genre que nous étudions maintenant doit
être faite : elle ne diffère pas en ce point de celles qui
ont été étudiées dans le chapitre précédent. Il faut que le sujet soit
normalement ou artificiellement dans un état psychologique incomplet où
ses phénomènes de conscience en nombre restreint n'opposent pas une
résistance suffisante aux idées qu'on lui suggère. Mais, dans quelles
circonstances de pareilles suggestions sont-elles accomplies ? C'est ici
que les choses ne sont plus aussi simples. En effet, si l'on réveille le sujet,
pour employer l'expression consacrée, on le ramène dans un état
psychologique différant du précédent en deux points. D'abord la nature des
images prédominantes n'étant plus la même, le souvenir du somnambulisme
et le souvenir de la suggestion elle-même semblent complètement
perdus, et ensuite le nombre des phénomènes simultanés étant
ordinairement plus considérable, le sujet
n'est plus actuellement suggestible. On se demande alors comment cette
suggestion peut se représenter à son esprit et comment elle peut avoir
une puissance que les autres sensations et les autres souvenirs ne
possèdent pas en ce moment. La réponse à ces questions est assez
difficile, parce que le mécanisme de la suggestion posthypnotique est loin
d'être le même chez tous les sujets.
Commençons par mettre à part les sujets qui
n'ont pas de véritable somnambulisme, c'est-à-dire qui n'ont pas une
seconde vie bien distincte de la première. Certaines personnes, comme
Blanche dont j'ai parlé, ou comme une hystérique que j'ai souvent endormie,
G.... gardent le même état de sensibilité quand elles sont éveillées ou
endormies et par conséquent conservent 1a mémoire à peu près
complète de leur second état. En outre, le champ de leur conscience
varie peu, étant toujours fort restreint, et elles sont aussi suggestibles dans
un état que dans l'autre. Il n'y a pas de véritable changement, leur sommeil ou
leur réveil n'est qu'un simulacre obtenu par suggestion. Chez de semblables
sujets, qui sont assez nombreux, la suggestion posthypnotique est identique
à une de ces suggestions ordinaires avec point de repère
précédemment étudiées. Si je dis à G.... pendant qu'elle dort, de faire
le tour de la chambre quand je frapperai dans mes mains, cette idée reste
consciemment dans son esprit et se réalise au signal donné. Je la réveille maintenant
avant la réalisation, qu'importe, puisque chez elle le souvenir du somnambulisme
persiste assez complètement. (Il est vrai qu'elle se souvient plus
facilement des suggestions que des autres paroles, c'est probablement qu'elle y
a attaché plus d'importance.) Réveillée, elle me dit encore : « Je
sais bien ce que vous venez de me demander, vous m'avez dit de faire le tour de
la chambre.» Comme elle est très suggestible à l'état de veille,
elle ne sait pas plus résister à cette idée qu'elle ne faisait tout
à l'heure et, au signal donné, elle se lève en disant pour
s'expliquer son action à elle-même. «Vous avez vraiment de drôles
d'idées... c'est bien ennuyeux..., enfin puisque vous y tenez... Vous savez, si
je n'avais pas voulu faire le tour de la chambre, je serais restée sur ma
chaise.... c'est parce que je le veux bien. -» Ses idées sont en réalité un peu
plus nombreuses et rapides que pendant l'état précédent ; aussi a-t-elle
un peu l'idée de résistance et l'idée de la liberté. Cette idée n'est pas absolument
fausse, car il est de fait qu'elle peut résister à ce genre de
suggestion. Je lui ai dit un jour de me faire des pieds de nez quand elle sera
réveillée. Je la réveille : elle a encore gardé le souvenir et me
dit : « Vous croyez que je vais vous faire des pieds de nez...
ah ! mais non... je ne suis pas si sotte. » Et, en réalité, elle n'en
fait pas. D'ailleurs, ne savons-nous pas qu'un sujet résiste très bien
même pendant le somnambulisme ; il n'y a là rien de nouveau.
Cela confirme seulement notre constatation : il y a des sujets chez qui
l'état de veille et de somnambulisme sont presque identiques et qui exécutent
des suggestions posthypnotiques de la même manière que des
suggestions ordinaires.
On arrivera à une conclusion à peu
près semblable en considérant des sujets en apparence tout différents.
Je veux parler de ceux qui ont un véritable somnambulisme différent de la
veille sous tous les rapports, avec perte complète des souvenirs au
réveil. Examinons avec soin leur état psychologique après et pendant
l'exécution d'une suggestion posthypnotique. Un premier fait très
important a été constaté par M. Beaunis : de quelque manière qu'ils
aient exécuté l'ordre reçu, une fois l'action accomplie, ils en perdent
entièrement le souvenir, ils ne savent plus ce qu'ils ont fait,
quoiqu'ils aient agi pendant la veille. Je dis à N... d'aller
après le réveil embrasser Mme X... Elle se lève, exécute
délibérément cette action, plaisante même comme si elle était bien
éveillée. Un instant après, je lui demande pourquoi elle s'est levée et
ce qu'elle désirait. « Ah ! je ne sais pas, dit-elle, c'était pour
marcher un peu. - Que disiez-vous donc tout bas à Mme X ... ? -
Rien du tout, voilà une demi-heure que je ne lui ai parlé.» Il en est
ainsi presque toujours et le fait a été trop complètement décrit pour
que j'y insiste davantage. Passons à un second fait signalé pour la première
fois, je crois, par M. Gurney et qui a une importance au moins égale à
celle du précédent. Si on interroge un sujet pendant qu'il exécute une
suggestion posthypnotique, on constatera qu'il a, à ce moment, le
souvenir de tous ses somnambulismes précédents, quoique ordinairement il ait
complètement perdu ces souvenirs. « On lui dit une nouvelle pendant
l'état hypnotique ; au réveil, il ne s'en souvient pas, mais quand il
exécute une suggestion, il se souvient de la nouvelle qui lui a été dite
pendant l'hypnose [49]. » J'ai vérifié ce caractère, surtout avec Marie, de la
façon la plus nette.
Un troisième caractère, lié
naturellement à celui-ci, se trouve indiqué dans l'article de M. Gurney
et a pu être vérifié par nous d'une manière intéressante.
« Si on donne une suggestion à un sujet dans un état où il
est insensible et si on le réveille dans un autre état où il est
normalement sensible, il redevient insensible au moment où il exécute la
suggestion [50]. » J'ai constaté un fait qui confirme celui-ci, quoiqu'il
semble en apparence l'inverse. Rose était normalement anesthésique totale, mais
dans un certain somnambulisme elle reprenait la sensibilité du côté droit et
n'était plus qu'hémianesthésique gauche ; au réveil, elle perdait toujours
cette sensibilité et redevenait complètement insensible. Dans ce
somnambulisme particulier, je lui commande de chercher un objet sur une table
et de venir me le montrer. Puis je la réveille complètement, quelques
instants après, elle se lève, marche un peu dans la pièce,
va à la table, prend l'objet qu'elle m'apporte, Quand elle passe
près de moi, je lui pince le bras droit, elle pousse un cri et se
retourne, ce qu'elle ne faisait jamais à l'état de veille. L'instant
suivant, elle avait perdu et le souvenir de m'avoir montré quelque chose et la
sensibilité de son côté droit. Marie ne présente pas, dans le premier somnambulisme
ordinaire, de grandes variations de la sensibilité, elle est anesthésique
totale comme à l'état de veille ; mais voici un détail que j'ai
constaté régulièrement. Son œil droit (elle était alors
complètement aveugle de l'œil gauche) a, pendant la veille une
acuité visuelle très faible, un huitième du tableau de
Wecker ; pendant le somnambulisme, si on lui fait ouvrir les yeux,
l'acuité visuelle de l'œil droit monte toujours sans aucune suggestion
à un quart ou un tiers. Pendant ce somnambulisme, je lui suggère de
prendre un balai et de balayer la salle quand elle sera réveillée. Quelque
temps après le réveil, elle prend le balai et balaye, « parce que
c'est sale », dit-elle. Je la place alors, sans lui retirer son balai, au
même endroit que précédemment, à cinq mètres du tableau et
je la fais lire. L'acuité visuelle est un tiers. Quelque temps après, le
balai étant retiré, je mesure encore l'œil droit, l'acuité visuelle est un
huitième. En un mot, elle a repris, au moment d'exécuter la suggestion
posthypnotique, l'état sensoriel qu'elle avait dans le somnambulisme. C'est
ainsi qu'il faut interpréter, croyons-nous, les observations de certains
auteurs d'après lesquelles une anesthésie particulière
caractériserait l'exécution des suggestions posthypnotiques. Cela n'a lieu que
si l'état pendant lequel la suggestion a été faite était lui-même un état
d'anesthésie. En un mot, chez les sujets de cette catégorie, l'état de la
sensibilité au moment où une suggestion est exécutée est le même
qu'au moment où elle a été reçue.
Enfin M. Gurney signale encore un autre fait que nous
mettrons en quatrième lieu. Si nous prenons un sujet qui ne soit pas
suggestible à l'état de veille, mais qui le soit nettement en
somnambulisme, il reprend, au moment d'exécuter une suggestion posthypnotique,
cette disposition à la
suggestion qu'il n'avait plus pendant la veille normale. « Pendant cette
exécution, on peut imposer au sujet un nouveau commandement qui serait regardé
comme une plaisanterie si le sujet était éveillé et qui est alors exécuté comme
s'il était donné pendant l'état hypnotique [51]. » J'ai vérifié ce nouveau fait, mais je ne trouve pas que mon
observation ait grande valeur, car le sujet sur lequel je l'ai effectué était
assez fortement suggestible même pendant la veille normale.
Il y a lieu de reprendre cette expérience, car
l'observation de Gurney reste très intéressante. Ainsi, en résumé, on
peut, dans certains cas, constater quatre caractères psychologiques
importants au moment de l'exécution d'une suggestion posthypnotique :
1º oubli de l'acte après qu'il a été accompli ; 2º
souvenir au moment de l'accomplissement de la suggestion des somnambulismes
précédents ; 3º variations de l'état sensitivo-sensoriel ;
4º augmentation de la suggestibilité. Le rapprochement semble maintenant
évident et ces quatre caractères sont précisément ceux qui distinguaient
l'état somnambulique de l'état de veille. Certains sujets, pour exécuter des
suggestions posthypnotiques, se remettent dans un état somnambulique identique
à celui pendant lequel la suggestion a été reçue. Cette idée a
déjà été exprimée par MM. Fontan et Ségard [52] et par M. Delbœuf qui lui a même donné, du moins
à mon avis, une portée trop générale, mais elle n'avait pas été
démontrée suffisamment. L'auteur en effet insiste sur la variation de la
physionomie des sujets qui prennent des yeux hagards au moment où ils
exécutent une suggestion posthypnotique. Le choix de ce caractère me
paraît malheureux, car les somnambules n'ont pas nécessairement les yeux
hagards. Comme nous l'avons dit et comme on semble aujourd'hui disposé à
l'admettre, il n'y a pas de signe physique du somnambulisme. Mais les
phénomènes psychologiques sont ici bien caractéristiques et montrent
que, dans certains cas, les sujets sont de nouveau en somnambulisme quand ils
exécutent la suggestion.
Dirons-nous cependant que cette constatation, tout
intéressante qu'elle soit, résout complètement le problème de la
suggestion posthypnotique ? Évidemment non. D'abord il est essentiel de
remarquer que les choses ne se passent pas ainsi chez tous les sujets et qu'il
est même très rare de constater, pendant l'exécution d'une
suggestion posthypnotique, les quatre caractères que j'ai signalés. Il y
a des sujets qui n'ont ni la mémoire ni la sensibilité du somnambulisme au
moment où ils exécutent une suggestion, ils ne retombent donc pas en
état hypnotique. En outre, même chez les sujets conformes à la
description précédente, ces phénomènes sont loin d'être tous expliqués.
Si la suggestion s'exécute aussitôt après le réveil apparent, on peut
dire avec assez de vraisemblance qu'ils ne se sont pas réellement réveillés.
Mais si, comme cela est habituel, la suggestion s'exécute beaucoup plus tard,
deux jours au même cent jours après, il reste à expliquer
un fait essentiel : Pourquoi se rendorment-ils à ce moment-là?
Il ne sert à rien de dire, ce qui d'ailleurs
n'est guère exact, que toute suggestion posthypnotique équivaut à
celle-ci : « Tu te rendormiras à tel moment et tu feras telle
chose, » car la suggestion posthypnotique du sommeil est tout aussi
difficile à expliquer qu'une autre. Après le réveil, ils ont
parfaitement oublié qu'ils devaient se rendormir et ils ne pensent point
à cette suggestion avant le moment où elle doit s'exécuter.
Pourquoi ce souvenir oublié se représente-t-il à ce moment ?
Après leur sommeil , ils ne sont
plus suggestibles ; on peut, comme l'a remarqué M. Beaunis [53], leur fait croire qu'une suggestion a été faite pendant qu'ils
dormaient: si la suggestion n'a pas été réellement faite pendant le
somnambulisme, cette idée ne suffit pas et l'acte ne s'exécute pas. Pourquoi
cette idée de sommeil survenant parmi d'autres idées a-t-elle le pouvoir de
s'exécuter ? Cela n'est pas expliqué, même si nous admettons que
toute suggestion est exécutée pendant un somnambulisme nouveau. Pour avancer dans
l'étude de ce problème, il nous faut examiner d'autres sujets qui
présentent d'une manière nette, en quelque sorte typique, une autre
façon d'exécuter la suggestion. Les phénomènes nouveaux que nous verrons
chez ces sujets existaient déjà chez les autres, mais sans précision,
mélangés avec d'autres faits ; il vaut mieux les examiner à part avant de revenir aux
phénomènes plus complexes.
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