L'automatisme psychologique - deuxième partie.

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Les suggestions posthynoptiques. Historique et description

La persistance des commandements au-delà du somnambulisme et leur exécution après le retour à l'état normal étaient des phénomènes si bien connus par les anciens magnétiseurs que leur description peut encore être considérée comme exacte aujourd'hui. « Le magnétiseur, dit Deleuze, peut, après en être convenu avec eux, leur imprimer pendant le somnambulisme une idée ou une volonté qui les détermineront dans l'état de veille, sans qu'ils en sachent la cause. Ainsi le magnétiseur dira au somnambule : « Vous rentrerez chez vous à telle heure ; vous n'irez point ce soir au spectacle, vous vous couvrirez de telle manière ; vous ne ferez aucune difficulté de prendre tel remède vous ne prendrez point de liqueurs, point de café ; vous ne vous occuperez plus de tel objet; vous chasserez telle crainte, vous oublierez telle chose, etc. » Le somnambule sera naturellement porté à faire ce qui lui a été prescrit ; il s'en souviendra sans se douter que c'est un souvenir ; il aura de l'attrait pour ce que vous lui avez conseillé, de l'éloignement pour ce que vous lui avez interdit [29]... » Cependant cet auteur, qui connaissait si bien la puissance des suggestions après le réveil, ne semble pas reconnaître qu'il y a un phénomène du même genre dans l'action de son eau magnétisée qui « tantôt purge et tantôt constipe suivant le besoin [30] », et qui « conserve sa puissance pendant cinq ans ». Bertrand comprend mieux le rôle de la suggestion posthypnotique dans ces phénomènes, et il s'en sert pour produire tous les effets attribués au magnétisme. Il décrit, l'un des premiers, cette expérience très curieuse qui consiste à commander à un sujet pendant son sommeil de revenir tel jour, à telle heure. « Il ne sera pas nécessaire. ajoute-t-il, de le faire ressouvenir de sa promesse (quand il sera éveillé) pour qu'il l'exécute ; et, au moment désigné, le désir de faire ce qu'il aura voulu en somnambulisme naîtra spontanément en lui sans qu'il puisse se rendre compte du motif qui le pousse [31]. »

Puisque, dès cette époque (1823), la suggestion posthypnotique était ainsi connue et utilisée, il n'est pas surprenant que tous les écrivains postérieurs nous donnent des exemples très nets et très curieux de ce phénomène. Teste, qui n'avait pas les mêmes scrupules que Deleuze, fait de véritables expériences et ordonne à ses sujets d'allumer du feu le lendemain, de broder pendant une heure, etc. [32]. Il propose même, avec autant de conviction que certains hypnotiseurs d'aujourd'hui, « de régulariser par là la vie morale et physique des sujets qu'on endort et de travailler à leur amélioration morale [33] ». Dans cette même voie d'ailleurs. Aubin Gauthier réussit, dit-il, à changer les sentiments d'une jeune fille et à la réconcilier par suggestion avec sa mère: la scène touchante qu'il décrit à propos est bien singulière [34].

Charpignon est plus précis dans ses expériences ; il constate qu'une hallucination complexe suggérée de la sorte (celle d'avoir reçu en cadeau un portefeuille) persiste deux jours après le réveil [35], et il démontre le rôle de la suggestion dans le sommeil provoqué par l'envoi de jetons magnétisés, en montrant que le sommeil se produit aussi si les jetons n'ont pas été magnétisés et si le sujet a été simplement prévenu pendant le somnambulisme précédent qu'ils le seraient [36].

Le Journal du magnétisme de Dupotet contient naturellement un grand nombre de faits de ce genre ; j'y remarque une expérience intéressante sur le sommeil provoqué à l'heure dite [37] ; mais je crois qu'il vaut mieux citer entièrement le résumé, donné par un magnétiseur intéressant qui mériterait d'être plus connu, des phénomènes d'halluci­nations au réveil par suggestion posthypnotique. « Il est souvent facile, écrit le Dr A. Perrier [38], de faire naître à volonté ce genre de névrose (l'hallucination) chez les som­nambules et de le prolonger même à leur réveil. Nous leur avons fait voir à notre gré des personnes absentes ou mortes depuis longtemps ; ils rapportaient à leurs boissons ou à leur aliments le goût qu'il nous avait plu de leur donner ; leur odorat accusait la sensation des parfums les plus variés qui n'existaient réellement que dans notre imagination. Nous possédons en ce moment une somnambule, chez laquelle l'insen­sibilité la plus parfaite et l'illusion du goût persistent pendant plusieurs heures à son retour à la vie normale. Avant de la réveiller, nous émettons une volonté quelconque, et, à son réveil, elle éprouve toutes les hallucinations des sens que nous lui avons imposées. Un individu présent reste pour elle parfaitement invisible, elle en voit un autre dont elle n'entend pas la voix ; un troisième la pince et elle ne le sent pas. Les liquides ont dans sa bouche la saveur que nous désirons ; l'ouïe perçoit les sons les plus variables. Ses perceptions se transfigurent comme les images de nos pensées... etc. » Il est difficile de donner un résumé plus complet de toutes les hallucinations, même de celles qu'on a désignées plus récemment sous le nom d'hallucinations négatives, qui peuvent être produites par suggestion. Liébault, en 1860, parle de suggestions durant 52 jours et étudie leur exécution [39].

Cependant, tel était, à cette époque, le mépris puéril que l'on affectait pour le ma­gnétisme animal que toutes ces descriptions psychologiques furent complètement oubliées et l'on crut véritablement à une découverte toute récente quand M. Ch. Richet [40] publia en 1875 ses observations sur quelques suggestions exécutées après le réveil. On eut de la peine à croire qu'une femme, ayant oublié tout ce qu'on lui avait dit pendant le somnambulisme, pût cependant revenir au bout de huit jours à l'heure dite sans savoir pourquoi. Mais, en 1823, Bertrand considérait déjà cette expérience comme banale. Il faut reconnaître que les descriptions de M. Richet eurent plus de succès que celles de Bertrand. Elles purent convaincre plus de personnes et, depuis, l'étude de la suggestion exécutée après le réveil fut faite par un grand nombre d'observateurs qui retrouvèrent l'un après l'autre tous les faits qu'avaient aperçus les anciens. Nous ne reprendrons pas la description de ce phénomène qui est maintenant bien connu : les citations précédentes pouvant tenir lieu d'une description générale ; nous n'insisterons que sur les détails, qui nous feront mieux connaître le fonction­nement de l'esprit dans ces opérations singulières.

Remarquons d'abord que cette persistance d'une idée, malgré le passage d'un état à un autre se présente aussi en dehors de l'hypnotisme. « Ordinairement, dit Moreau (de Tours) [41], les rêves s'arrêtent avec le sommeil, quelquefois ils persistent dans la veille... Un individu rêve qu'il peut voler en l'air ; réveillé, il éprouve le besoin de l'essayer en sautant un fossé. » « Un autre rêvé à   son père qui est mort et en voit le fantôme, il continue à le voir dans le demi-réveil et même un peu pendant la veille [42]. » « Le délire de beaucoup d'aliénés prend son point de départ dans les rêves de leur sommeil [43]. » Les crises nerveuses et les états extatiques nous montrent des phénomènes du même genre. M. Fontaine, un des convulsionnaires de Saint-Médard, annonce, pendant une crise, que, tout le reste du carême, il ne prendra qu'un repas par jour et qu'il le prendra au pain et à l'eau ; après ses crises il ne se souvient de rien et cependant il est forcé de jeûner et d'exécuter sa prescription [44]. Liébault [45] parle d'un malade qui rêve qu'il est devenu muet et qui au réveil a réellement perdu la parole. Dans le même sens, qu'il nous soit permis de citer le procédé ingénieux d'un amou­reux qui obtint la permission de s'approcher de sa belle pendant qu'elle dormait et de murmurer son propre nom à son oreille. Cette jeune personne eut dans la suite beau­coup de tendresse pour lui par une sorte de rêve récurrent [46]. Enfin M. Charcot cite un hystérique qui, après une crise où il croit avoir été mordu par des animaux, examine ses bras pour y chercher les traces des morsures qu'il croit avoir subies [47], et Maudsley parle d'un médecin qui croyait posséder un cheval blanc auquel il avait rêvé pendant le délire de la fièvre typhoïde [48]. Tous ces phénomènes sont évidemment identiques à ceux qui se passent après le sommeil hypnotique, mais ils ne sont ni aussi nets ni aussi accessibles à l'expérimentation.

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