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Le jugement et la
volonté
Ce qui sépare l'homme normal de ces individus à
l'esprit affaibli, c'est qu'il possède une autre activité surajoutée
à cette activité automatique qu'il a en commun avec eux. L'automatisme
forme toute la vie des personnes suggestibles en état de misère
psychologique, il n'existe chez nous que dans certains actes inférieurs,
habituels ou passionnels ; il est maintenant complété et dépassé par la
volonté. Nous n'avons pas à étudier en elle-même l'activité
supérieure ou volontaire, nous devons seulement faire constater son existence
et montrer en quoi elle se distingue des activités précédentes.
Il est fort difficile, je ne dis même pas
d'expliquer la nature de la volonté, mais même de reconnaître et de
décrire un acte volontaire, car les psychologues sont loin d'être
d'accord sur les signes qui le caractérisent. Une première définition
fort simple se trouve fréquemment répétée. « La différence entre un
mouvement volontaire et un mouvement involontaire de la jambe, disait Spencer,
c'est que, tandis que le mouvement involontaire se produit sans aucune
conscience antécédente du mouvement à faire, le mouvement volontaire ne
se produit qu'après qu'il a été représenté dans la conscience... [357]. » « La caractéristique subjective que nous avons du
mouvement volontaire, écrit Wundt, c'est qu'il est précédé, dans notre
conscience, d'une sensation quelconque qui nous paraît comme la cause interne
du mouvement [358]. » C'est dans le même sens que beaucoup de
physiologistes, comme Bastian, disent qu'un acte volontaire est simplement
précédé par l'idée ou la représentation du genre de mouvement à
exécuter. Si on admet cette définition, tous les mouvements possibles exécutés
par un être vivant seront des mouvements volontaires : ainsi que
toutes nos études l'ont démontré, il 'y a pas d'action même chez les somnambules,
même chez les cataleptiques, qui ne soit précédée ou mieux accompagnée
par la représentation de l'acte à exécuter, car c'est précisément cette
représentation qui amène l'action et les mouvements.
Dira-t-on, comme M. Romanes dans son ouvrage sur
l'intelligence des animaux, ou comme M. Delbœuf [359], qu'il y a, entre l'idée et l'acte qui la suit, un intervalle de
temps plus considérable quand il s'agit d'un acte volontaire que lorsqu'il
s'agit d'un acte automatique, et fera-t-on consister la volonté uniquement dans
l'hésitation ? Il suffit de remarquer alors que certains actes franchement
automatiques, comme ceux que l'on a suggérés aux somnambules, peuvent
s'exécuter très lentement, à cause des résistances qu'ils
rencontrent. L'hésitation provient simplement de la lutte de plusieurs idées
qui s'opposent les unes aux autres avant que la plus forte n'ait triomphé, et
cette lutte peut exister dans les actions mécaniques comme dans les autres.
La plupart des psychologues se sont servis alors de la
théorie bien connue du sentiment de l'effort : il y a, disent-ils, en
nous, un sentiment, particulier, celui de l'effort qui existe dans l'action
volontaire et qui n'existe dans aucune autre. « Si c'était une cause
étrangère, disait déjà Rey Regis au XVIIIe siècle, qui
donnât le mouvement à mon bras.... je ne sentirais pas plus d'influence ou d'effort de la part de
mon âme que si quelqu'un, de mon consentement s'amusait à le remuer. Or,
j'en appelle à l'expérience, si quelqu'un remue mon bras ou si je le
remue moi-même, ne sens-je pas quelque chose de tout différent, surtout
si je tiens un corps pesant à la main [360] ? » On sait que Maine de Biran et, plus tard, un
très grand nombre de philosophes ont fondé toute une philosophie sur
cette sensation particulière de l'effort. Je ne crois pas, pour ma part,
qu'il y ait encore lieu de discuter cette théorie, après les études de
M. William James (The feeling of effort), qui ne me semblait pas avoir été
réfutées. Le sentiment particulier dont parle Rey Régis est un ensemble de
sensations musculaires qui existent dans tous les mouvements volontaires ou
non, mais qui sont toutes particulières quand nous portons
nous-mêmes le poids de notre bras et surtout quand nous le chargeons d'un
objet.
Mais, dit-on, cet effort est nécessaire avant l'acte.
« J'ai beau vouloir le plus sincèrement du monde que mon bras se
remue, j'ai beau répéter ma volition, si sincère et si forte qu'elle
soit, mon bras restera dans l'inaction jusqu'à ce que je lui applique
moi-même la force motrice par un effort particulier [361]. » Cela revient à dire : chaque individu met son
bras en mouvement par des images particulières, musculaires chez l'un,
visuelles chez l'autre ; s'il arrive, d'une manière qui reste
d'ailleurs toujours assez vague, à se représenter le mouvement de ses
membres avec d'autres images, il n'y aura pas de mouvement réel au moins dans
le membre auquel il pense. Une hystérique, qui ne sait remuer ses jambes que
par l'image du sens kinesthésique, est paralysée quand elle perd ces images ;
si elle se représente ce mouvement par des images visuelles, elle aura des
mouvements des paupières, des yeux, de la poitrine ou des bras, etc.,
mais non de la jambe. En un mot, que l'idée d'un mouvement soit représentée
d'une manière précise et par les images convenables, et ce mouvement
s'exécutera de la même manière, qu'il s'agisse d'un acte
volontaire ou d'un acte automatique.
L'acte volontaire ne pouvant pas s'intercaler entre
l'idée et le mouvement qui sont toujours indissolublement unis, c'est dans l'idée
elle-même, dans le phénomène intellectuel proprement dit qu'il
faut le chercher. « Ce qui permet d'établir, entre les formes du vouloir,
des différences saisissables, c'est le fait incontesté de leur correspondance
avec les formes de la représentation ; celles-ci sont beaucoup plus
distinctes que celles-là, ou plutôt elles sont seules distinctes :
ce sont elles qui donnent leur couleur aux actes centrifuges par
eux-mêmes indéterminés [362]. « Les actes automatiques nous ont présenté deux degrés de
perfection correspondant à deux degrés dans les phénomènes
intellectuels, soit qu'ils fussent l'expression de simples sensations ou
d'images isolées, soit qu'ils correspondissent à des perceptions
déjà plus complexes et plus variables. Pour qu'il y ait des actes élevés
au-dessus de ces derniers actes automatiques, il faut qu'il y ait, dans
l'intelligence, des phénomènes de connaissance supérieurs aux
perceptions elles-mêmes.
Nous sommes disposé à croire, quant à
nous, que les jugements ou idées de rapports
sont, dans l'intelligence, des phénomènes différents des sensations,
des images et des perceptions, qui ne sont que des groupes d'images associées
entre elles. L'idée de ressemblance, par exemple, n'est pas une sensation, ni
une image, car elle n'est ni rouge, ni bleue, ni chaude, ni sonore ; elle
n'est pas non plus un groupe d'images, car une addition de ce genre formerait
une image nouvelle et la ressemblance ne peut en aucune façon être
représentée. Cette idée surgit à propos des termes présentés par les sens
ou représentés successivement par l'association et la mémoire, mais elle ne
semble pas être de même nature. La ressemblance à laquelle
je pense en voyant Pierre et Paul n'est identique ni à Pierre ni
à Paul ; la vérité , la beauté, la moralité sont, dans mon esprit,
quelque chose de différent des objets eux-mêmes à propos desquels
j'ai ces conceptions : le jugement esthétique n'est pas identique à
une mosaïque de sensations agréables juxtaposées. Que l'on appelle ces
phénomènes nouveaux des réflexions, comme fait Maine de Biran [363], ou des aperceptions, comme les nomme Wundt après Leibniz,
ou simplement des jugements, peu importe, pourvu qu'on ne les confonde pas avec
des phénomènes psychologiques tout différents. Sans doute, je n'ai pas
la prétention de traiter ici incidemment la théorie du jugement qui forme,
à mon avis, le point capital de la psychologie contemporaine, celui qui
sépare le plus les psychologues d'aujourd'hui. Je ne fais que répéter les
conclusions brillamment soutenues par plusieurs auteurs et en particulier par
M. Rabier. Mais je remarque seulement que si l'on efface cette distinction du
jugement et de l'image, on supprime par là même toute séparation
possible entre les actes volontaires et les actes automatiques, car les actes
volontaires sont précisément ceux qui sont déterminés par des jugements et des
idées de rapport.
Nous accomplissons journellement des actes absolument
identiques à ceux que nous avons fait accomplir par suggestion à
nos somnambules, et cependant nous disons que nos actes sont volontaires et les
leurs automatiques : c'est qu'il y avait dans notre esprit quelque chose
de plus que dans le leur au moment de l'accomplissement de l'acte. Comme elles,
nous avons, dans la pensée, l'image représentative de l'acte à exécuter,
mais elles l'exécutent uniquement parce qu'elles en ont l'image en tête,
et nous l'exécutons parce que nous jugeons
en plus qu'il est utile ou
nécessaire. Le sujet copie automatiquement le mouvement de mon bras et moi
je copie volontairement un dessin : c'est que le sujet fait l'acte
uniquement parce qu'il pense à l'image de cet acte et sans juger qu'il
fait un acte semblable au mien ; moi, je copie en pensant à la ressemblance et à cause d'elle.
« Au lieu d'agir semblablement dans les cas semblables, disait M.
Fouillée, par un pur automatisme sans aucune conscience de la similitude comme
la bête, il agira semblablement dans les cas semblables avec conscience
de la similitude, c'est-à-dire avec un sentiment de la ressemblance
assez fort pour être réfléchi et aperçu [364]. » Le sujet prononce telles paroles simplement parce qu'elles
traversent son esprit sans songer à autre chose ; nous, nous
parlons ainsi parce que nous jugeons que cela est vrai. En un mot, sans nous
préoccuper de la nature des jugements ni de la manière dont ils
déterminent l'action, nous disons seulement qu'il n'y a d'activité volontaire
que lorsqu'ils interviennent.
Comment le jugement détermine-t-il l'activité ?
Est-ce de la même manière que les images et les perceptions, en se
traduisant nécessairement au dehors par un mouvement particulier ? Cela ne
semble guère intelligible. L'idée de ressemblance, de beauté ou de
vérité n'est liée en réalité avec aucun mouvement déterminé. En effet, il ne
faut pas dire trop facilement, comme certains auteurs, que l'idée d'un rapport
est liée avec les mouvements d'articulation d'un certain mot. S'il en était
ainsi, une idée de rapport ne pourrait jamais provoquer d'autres actes que des
paroles, et nous savons qu'elle peut déterminer un acte quelconque. D'ailleurs
les paroles sont déterminées par les images visuelles ou auditives du mot
« ressemblance » et non par l'idée de rapport qu'il exprime. Il me
semble plus juste de dire que les idées de rapport ne sont pas motrices par
elles-mêmes, mais qu'elles arrêtent et réunissent dans l'esprit, en
un mot, qu'elles synthétisent d'une manière nouvelle un certain nombre
d'images véritables qui ont elles-mêmes le pouvoir moteur. L'effort
volontaire consisterait justement dans cette systématisation, autour d'un même
rapport, des images et des souvenirs qui vont ensuite s'exprimer
automatiquement. La faiblesse de synthèse que nous avions reconnue chez
les malades ne leur permet même pas complètement les
synthèses élémentaires qui forment les perceptions personnelles,
à plus forte raison, ne leur permet-elle pas ces synthèses plus
élevées qui sont nécessaires à l'activité volontaire. Les auteurs qui
ont fait une étude si complète sur le mécanisme par lequel l'attention
se développe et se conserve n'ont peut-être pas insisté suffisamment sur
ce rôle du jugement dans l'attention : car c'est son intervention qui,
à notre avis, caractérise la véritable attention volontaire. En un mot,
il ne nous semble pas qu'il y ait lieu d'établir de grandes différences entre
l'activité volontaire et la croyance volontaire. Des deux côtés, un jugement
intelligent sert à conserver dans l'esprit, parce qu'il les réunit
fortement, des images différentes qui s'exprimeront ensuite dans un cas par des
actes, dans l'autre par de simples paroles.
Quoi qu'il en soit de ce mécanisme de l'activité
volontaire déterminée par le jugement, elle possède des
caractères particuliers. Elle présente d'abord une unité et une harmonie
bien plus grande que l'activité automatique : celle-ci, en effet, provenant
d'une synthèse assez faible qui ne réunit qu'un petit nombre d'images,
ne se prolonge pas longtemps dans le même sens, elle manifeste une
perception, puis une autre qui n'a aucun rapport avec la première, elle
paraît dans son ensemble très incoordonnée et variable. A-t-on jamais
donné à une somnambule une suggestion dont l'exécution se prolongeât
continuellement pendant quinze jours ? Au contraire, il n'est rien de plus
fréquent qu'une résolution volontaire, celle de faire un livre ou de mener
à bien une entreprise se prolongeant pendant des années. D'ailleurs, un
des principaux jugements est celui d'unité que nous appliquons, à tort
ou à raison, à nos propres phénomènes psychologiques. Nous
remarquons notre unité et nous l'augmentons, parce que nous l'avons remarquée.
Tandis que l'activité automatique entraîne l'homme au travers de plusieurs
existences psychologiques différentes, l'activité volontaire tend à
faire régner l'unité dans notre esprit et tend à rendre réel l'idéal des
philosophes, l'âme une et identique.
Tant que l'action n'est déterminée que par des images,
elle est nécessairement individuelle et intéressée, car une perception, une
image est toujours un phénomène déterminé, individuel, qui n'a pas
d'existence ni de valeur en dehors de lui-même. Celui qui cède
« au vertige de la représentation [365] » a une action de même nature étroite et personnelle,
comme la sensation même qui lui donne naissance. Mais les idées de
rapports sont d'autre nature : elles seules sont susceptibles de
généralité, car elles peuvent rester les mêmes et s'appliquer cependant
à des termes nombreux et différents. L'activité déterminée par de
semblables idées s'élargit : quoique composée d'éléments qui, en
eux-mêmes, sont des phénomènes particuliers, elle a dans la forme,
dans la direction commune imposée à tous ces mouvements, un sens et une
portée générale. De même que chaque syllabe que prononce un orateur est
un phénomène particulier, mais que sa phrase est une conception
universelle, de même l'action qui amène une découverte
scientifique, qui réalise une œuvre d'art, participe en quelque chose
à l'universel. Un acte automatique n'a point de valeur en dehors de
lui-même, un acte volontaire peut devenir beau, vrai et moral, et
« à son plus haut degré, comme dit un de nos grands philosophes, se
confondre avec la volonté de l'universel et avec la moralité [366]. »
Enfin l'acte automatique est rigoureusement déterminé,
parce qu'il est l'expression brutale, sans aucune modification, des
phénomènes qui existent actuellement dans l'esprit du sujet. Qu'il
dépende d'une seule image isolée ou qu'il soit la résultante d'un grand nombre
de phénomènes, de toute une situation psychologique, il a un degré de
complexité différent, mais il est tout aussi déterminé et peut être aussi
facilement calculé. Mais quand il est la conséquence d'un jugement et d'une
idée générale, il acquiert une véritable indépendance. Sans doute, il est
toujours la traduction du jugement lui-même, car jamais un mouvement
n'est indépendant de l'idée, puisque ce sont deux choses identiques, ou mieux,
la même chose considérée à des points de vue différents. Mais ce
jugement lui-même n'était pas contenu dans les images précédentes et
dans la situation psychologique donnée. Il est un phénomène nouveau et
inattendu, comme la conscience elle-même, apparaissant au milieu des
phénomènes de mouvement mécanique, et, par rapport à eux, il est
quelque chose d'indéterminé et de libre. C'est parce que l'acte est intelligent
et moral qu'il devient libre. Il n'y a rien de plus libre, je ne dis pas d'une
manière absolue ce qui ne signifie rien, mais relativement à la
raison et à la science humaine, que ce qui ne peut pas être prévu,
que ce dont la prévision est incompréhensible pour nous.
Une grande découverte scientifique qui bouleverserait
la science ne peut pas être prévue par la science actuelle, puisque, par
définition, elle en est la négation. Une découverte de ce genre est quelque
chose d'original, de nouveau, qui n'existait pas antérieurement. C'est, sinon
dans sa matière, mais au moins dans sa forme et dans la nouvelle
synthèse imposée aux éléments, une véritable création ex nihilo. Or cette idée n'existe que
lorsqu'elle est réalisée dans le livre, dans l'œuvre d'art, ou dans l'acte
moral. C'est une illusion des esprits faibles que de croire sentir au fond de
leur cœur des idées sublimes qu'ils ne peuvent réaliser. Si leur idée
était déterminée, si elle existait réellement, leurs membres se remueraient
d'eux-mêmes pour l'exécuter. L'acte d'un homme de génie n'est-il pas ce
qu'il y a de plus libre au monde ? Dans la mesure où l'homme est
capable de concevoir par lui-même une idée personnelle qui ne soit pas
donnée dans les sensations qu'il reçoit, et dans les associations antérieurement
faites, il s'approche du génie et de la liberté.
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