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Les formes inférieures de l'activité normale
Si les phénomènes d'automatisme sont uniquement
dus à la faiblesse, ils doivent exister chez l'homme normal comme chez
le malade : mais, au lieu d'être seuls comme chez celui-ci, ils
sont chez celui-là masqués et dépassés par d'autres phénomènes
plus complexes. Le riche possède déjà le pain et l'eau du pauvre,
mais il a encore autre chose en plus, l'homme bien portant possède
l'automatisme du malade, quoi qu'il ait en plus d'autres facultés supérieures.
Recherchons rapidement dans la vie normale les faits analogues à ceux
que nous avons étudiés et qui semblent être soumis aux mêmes lois.
Quoique le champ de la conscience soit d'ordinaire
assez large et nous permette de réunir dans une même perception
personnelle un assez grand nombre de phénomènes conscients, il y a
cependant des moments où il se restreint au point de nous mettre dans un
état analogue à celui de l'individu suggestible et hallucinable. Au
moment de disparaître dans un sommeil complet, ou bien au moment où il
se reforme après le sommeil, l'esprit passe par une période de
rétrécissement naturel et inévitable. C'est le moment des rêves : chaque image qui naît isolément dans la
conscience se précise quelque peu, pas assez encore pour se manifester par un
mouvement bien complet chez un homme qui n'est pas accoutumé à remuer
ses membres par des images de ce genre, mais suffisamment pour paraître
extérieure et objective comme les hallucinations. Pas plus que le somnambule
suggestible, le rêveur ne s'étonne, ne doute de ce qu'il pense ; il
subit sans résistance l'automatisme des éléments auxquels son esprit est
réduit. Un léger bruit, une lueur, un pli du drap, un état du corps provoquent
la suggestion ; la disposition des organes de telle ou telle
manière propre à exprimer une émotion ou une passion, donne au
rêve sa direction générale, et tout se passe comme dans un automatisme
régulier. Nous avons également, même pendant la veille normale, des
phénomènes psychologiques qui nous échappent entièrement. On
pourrait compter, parmi ces actes qui se passent en dehors de la perception
personnelle, les fonctions physiologiques dont personne ne conteste
l'intelligence, quoique l'on ne comprenne pas bien à quel être il
faut attribuer cette intelligence des organes. Peut-être y a-t-il, comme
le disait Liébault, « une remémoration inconsciente pour chaque fonction
vitale, le cœur a appris à battre et les poumons à
respirer [344] ». « Peut-être y a-t-il en nous un grand nombre
d'âmes spinales ou ganglionnaires susceptibles d'habitudes et d'éducation qui
dirigent chaque fonction physiologique [345]. » « Il y a peut-être dans la moelle de l'épine
dorsale de l'homme des êtres réels d'une plus grande valeur spirituelle
que l'âme de la grenouille [346]. » Mais, quoique ces suppositions nous paraissent
vraisemblables, elles dépassent assez la portée des observations que nous
avons faites, pour que nous évitions de les discuter dans un ouvrage de
psychologie expérimentale. Nous nous contenterons de signaler des faits plus
connus que la conscience personnelle abandonne à leur développement
automatique, ce sont les phénomènes de
la distraction, ceux de l'instinct, de l'habitude et de la passion.
Nous disons qu'un homme est distrait quand il ne voit
pas ou n'entend pas une chose qu'il devrait voir ou entendre, et ensuite quand
il accomplit sans le savoir des actes qu'il n'aurait pas consenti à
accomplir s'il les avait connus complètement.
Un homme préoccupé chassera une mouche de son front
sans la sentir, répondra à des questions qu'il n'a pas entendues, ou,
comme Biren, duc de Courlande, qui avait l'habitude de porter à sa
bouche des morceaux de parchemin, détruira un important traité de commerce sans
le voir [347]. Qui n'a entendu parler des exploits de ces personnages qui,
lorsqu'ils parlent à table, versent de l'eau indéfiniment jusqu'à
inonder les convives ou continuent à mettre du sucre dans leur tasse
jusqu'à la remplir ? les anecdotes de ce genre sont innombrables.
Ce sont les deux caractères, l'anesthésie
systématique et l'acte subconscient, que nous avons signalés chez les malades.
Seulement la distraction peut provenir chez l'homme bien portant de raisons
différentes : tantôt elle est due, comme chez le malade, à un
rétrécissement du champ de la conscience due à la fatigue ou à un
demi-sommeil : « Journée de misère et d'abattement
extrême, écrit Maine de Biran dans ce journal si curieux où il
fait sur luimême des études de psychologie expérimentale, j'ai dîné chez
le chancelier, je me suis trouvé dans un état de trouble, d'embarras, de surdité momenanée... Je suis comme un somnambule au milieu de ce monde gai et léger, mécontent des autres
parce que je le suis de moi-même [348]. » Mais la même distraction pourra être due
à une concentration excessive de la pensée, d'un autre côté, à
une grande puissance d'attention qui sans
rétrécir la pensée véritablement déplace le champ de la conscience.
« Je suis presque toujours, écrit encore le même auteur, comme dit
M. Deleuze en parlant du somnambulisme, en rapport avec moi-même et je
vois trop en dedans pour bien voir au dehors [349]. » Mais, dans l'un et l'autre cas, un certain nombre de
phénomènes psychologiques sont abandonnés à eux-mêmes et se
développent selon les lois de leur propre automatisme.
Dès que les phénomènes sont ainsi
isolés, soit par l'attention extrême, soit par la distraction, ils
amènent la rêverie, quelquefois même l'hallucination. On
entend dans le bruit des cloches des paroles scandées, on voit les personnages
auxquels on pense, ou bien on fait des gestes brusques et l'on parle tout haut.
Tous ces réflexes psychiques ont été étudiés ailleurs quand ils étaient isolés
et grossis, il suffit de rappeler qu'ils jouent aussi un rôle considérable dans
l'attitude et la physionomie de l'homme le plus normal. C'est à des
activités de ce genre qu'il faut rattacher les actes instinctifs qui sont assez
rares chez l'homme, tandis qu'ils jouent un rôle important chez l'animal. Il
est impossible de supprimer la conscience dans l'instinct et d'en faire un pur
mécanisme, mais on ne peut pas non plus en faire un acte intelligent et
volontaire. C'est bien, comme le disait M. Lemoine [350], quelque chose d'intermédiaire entre le mouvement de la
matière brute et celui de la volonté humaine. L'instinct se rapproche
entièrement des actes obtenus par suggestion et, de même que
ceux-ci n'étaient que la manifestation d'un phénomène de perception, on
peut dire que l'instinct c'est l'activité dirigée par des perceptions nettement
conscientes chez l'animal et formant même la totalité de son esprit,
presque toujours subconscientes chez l'homme dont l'esprit est rempli par des
phénomènes plus élevés [351].
L'activité automatique s'est concentrée chez l'homme
dans les phénomènes d'habitude ou
de mémoire. Nous ne recherchons pas, comme nous l'avons déjà fait
remarquer, si nos souvenirs subsistent toujours en nous d'une manière
consciente, ce qui n'est pas invraisemblable, mais ce qui dépasse nos
expériences [352]. Reconnaissons seulement que nos habitudes et nos souvenirs
amènent des actes, des liaisons d'idées que nous constatons plus que
nous ne les produisons réellement, qui sont souvent en dehors de notre
conscience et toujours en dehors de notre volonté. Les phénomènes
conscients ne sont pas supprimés, car nous pouvons retrouver la conscience des
choses que nous conservons dans le souvenir, ou que nous faisons par habitude,
mais elle est négligée, comme si ces phénomènes suffisamment exercés
pouvaient être sans inconvénient livrés à eux-mêmes.
« L'habitude semble émousser l'organe, disait très bien Jouffroy,
ou elle l'aiguise ; le fait est qu'elle ne l'aiguise ni ne l'émousse.
L'organe reste le même, les mêmes sensations s'y reproduisent, mais
lorsque ces sensations sont intéressantes pour l'âme, elle s'y applique et
s'accoutume à les démêler ; lorsqu'elles ne le sont pas, elle
s'accoutume à les négliger et ne les démêle pas [353]. » Ces idées confiées au souvenir et à l'habitude sont
plus nettes quelquefois que celles de la conscience même et pour trouver
l'orthographe d'un mot que nous ignorons, nous laissons notre plume écrire
automatiquement, à peu près comme le médium interroge son esprit.
Cet oubli des phénomènes livrés à la mémoire automatique nous
permet de penser consciemment à autre chose pendant qu'ils s'accomplissent
tout seuls avec une régularité parfaite. « Je me rappelle, écrit Erasme
Darwin, avoir vu cette jeune et jolie actrice qui répétait sa partie de chant,
en s'accompagnant du forte-piano sous les yeux de son maître, avec beaucoup de
goût et de délicatesse ; j'aperçus sur sa figure une émotion dont je
ne pus définir la cause ; à la fin, elle fondit en larmes ; je
vis alors que, pendant tout le temps qu'elle avait employé à chanter,
elle avait contemplé son serin qu'elle aimait beaucoup, qui paraissait souffrir
et qui, dans ce moment, tomba mort dans sa cage [354]. » Que d'actions intelligentes simultanées ; je ne compte
pas, comme fait l'auteur, les battements du cœur et les mouvements de la
respiration qui continuaient pendant tout ce temps, mais cette personne
chantait, s'accompagnait sur le piano ; jouait des deux mains des notes
probablement différentes et cependant employait toute son intelligence
consciente à suivre les phases de l'agonie de son serin ; les
médiums, ni les somnambules, ne nous ont rien montré de plus complique. Cette
facilité que nous donne l'habitude pour accomplir des actes intelligents sans
perception personnelle nous permet de faire de nouveaux progrès et
d'employer notre intelligence à des œuvres plus élevées : cet
automatisme psychologique est la condition de nos progrès.
L'étude de l'habitude amène si naturellement
à la notion des actes automatiques et subconscients, que beaucoup
d'auteurs ne peuvent la décrire qu'en se servant de l'hypothèse des deux
personnalités simultanées. La description donnée par Condillac est surtout
intéressante pour nous. « Ainsi, dit-il, il y a en quelque sorte deux moi
dans chaque homme : le moi d'habitude et le moi de réflexion ; c'est
le premier qui touche, qui voit, c'est lui qui dirige toutes les facultés
animales, son objet est de conduire le corps, de le garantir de tout accident,
de veiller continuellement à sa conservation. Le second, lui
abandonnant tous ces détails, se porte à d'autres objets. Il s'occupe du
soin d'ajouter à notre bonheur, ses succès multipliant ses
désirs... Celui-là est tenu en action par les objets dont les
impressions reproduisent dans l'âme les idées, les besoins, les désirs, qui
déterminent dans le corps des mouvements correspondants nécessaires à la
conservation de l'animal. Celui-ci est excité par toutes choses qui, en nous
donnant de la curiosité, nous portent à multiplier nos besoins. Mais,
quoiqu'ils tendent chacun à un but particulier, ils agissent souvent
ensemble. Lorsqu'un géomètre, par exemple, est fort occupé de la
solution d'un problème, les objets continuent encore d'agir sur ses
sens. Le moi d'habitude obéit donc à leurs impressions : c'est lui
qui traverse Paris, qui évite les embarras, tandis que le moi de réflexion est
tout entier à la solution qu'il cherche... Le moi d'habitude suffit aux
besoins qui sont absolument nécessaires à la conservation de l'animal...
La mesure de réflexion que nous avons au-delà de nos habitudes est ce
qui constitue notre raison [355]. » Cette description sans doute n'a ici que la vérité d'une
métaphore, car les phénomènes conscients qui se développent
automatiquement dans l'habitude ne sont pas chez l'homme normal groupés et
synthétisés de manière à former un second moi, comme dans
l'hémi-somnambulisme ; mais nos discussions précédentes, qu'il est impossible
de reprendre ici, nous apprennent que, malgré cette exagération, il y a, dans
cette description, plus de vérité que dans l'opinion la plus banale qui fait
des phénomènes automatiques et habituels de simples mouvements
physiologiques.
La plus curieuse manifestation de l'automatisme
psychologique chez l'homme normal est la passion qui ressemble. beaucoup plus
qu'on ne se le figure généralement, à la suggestion et à
l'impulsion et qui, pendant un moment, rabaisse notre orgueil en nous mettant
au niveau des fous. La passion proprement dite, celle qui entraîne l'homme
malgré lui, ressemble tout à fait à une folie, aussi bien dans
son origine que dans son développement et dans son mécanisme. Tout le monde
sait que la passion ne dépend pas de la volonté et ne commence pas quand nous
voulons ; pour prendre un exemple, il ne suffit pas de le vouloir pour
devenir amoureux. Bien au contraire, l'effort volontaire que l'on essayerait de
faire, la réflexion et l'analyse à laquelle on se livrerait, loin
d'amener l'amour proprement dit irrésistible et aveugle, nous en écarterait
infailliblement et ne ferait naître que des sentiments tout contraires. De
même, c'est en vain qu'on s'exciterait soi-même à l'ambition
ou à la jalousie ; on aurait beau déclarer ces passions utiles ou
nécessaires, on ne pourrait pas les éprouver. Un autre caractère me
paraît moins connu et moins analysé par les psychologues, c'est que la passion
ne peut commencer en nous qu'à certains moments, lorsque nous sommes
dans une situation particulière. On dit ordinairement que l'amour est
une passion à laquelle l'homme est toujours exposé et qui peut le
surprendre à un moment quelconque de sa vie, depuis quinze ans
jusqu'à soixante-quinze. Cela ne me paraît pas exact et l'homme n'est
pas toute sa vie, à tout moment, susceptible de devenir amoureux.
Lorsqu'un homme est bien portant au physique et au moral, qu'il a la possession
facile et complète de toutes ses idées, il peut s'exposer aux
circonstances les plus capables de faire naître en lui une passion, mais il ne
l'éprouvera pas. Les désirs seront raisonnés et volontaires, n'entraînant
l'homme que jusqu'où il veut bien aller et disparaissant dès
qu'il veut en être débarrassé. Au contraire, qu'un homme soit malade au
moral, que, par suite de fatigue physique ou de travaux intellectuels excessifs,
ou bien après de violentes secousses et des chagrins prolongés, il soit
épuisé, triste, distrait, timide, incapable de réunir ses idées, déprimé en un
mot, et il va tomber amoureux ou prendre le germe d'une passion quelconque
à la première et à la plus futile occasion. Les
romanciers, quand ils sont psychologues, l'ont bien compris : ce n'est pas
dans un instant de gaieté, de hardiesse et de santé morale que commence
l'amour, c'est dans un instant de tristesse, de langueur et de faiblesse. Il
suffit alors de la moindre chose ; la vue d'un visage quelconque, un
geste, un mot qui nous aurait l'instant précédent laissés tout à fait
indifférents, nous frappe et devient le point de départ d'une longue maladie
amoureuse. Bien mieux, un objet, qui n'avait fait en nous aucune impression,
dans un instant où notre esprit mieux portant n'était pas inoculable, a
laissé un souvenir insignifiant qui réapparaît dans un moment de réceptivité
morbide. Cela suffit, le germe est maintenant semé dans un terrain favorable,
il va se développer et grandir.
Il y a d'abord, comme dans toute maladie virulente,
une période d'incubation ; l'idée nouvelle passe et repasse dans les
rêveries vagues de la conscience affaiblie, puis semble, pendant quelques
jours, disparaître et laisser l'esprit se rétablir de son trouble passager.
Mais elle a accompli un travail souterrain, elle est devenue assez puissante
pour ébranler le corps et provoquer des mouvements dont l'origine n'est pas
dans la conscience personnelle. Quelle est la surprise d'un homme d'esprit
quand il se retrouve piteusement sous les fenêtres de sa belle où
ses pas errants l'ont transporté sans qu'il s'en doute, quand au milieu de son
travail il entend sa bouche murmurer sans cesse un nom toujours le même!
Ajoutons que toute idée amène des modifications expressives dans tout
le corps qui ne sont pas toujours appréciables pour des étrangers, mais que les
sens tactiles et musculaires transmettent à la conscience ; quel
doit être alors l'énervement d'un esprit, qui sent à tout moment
son organisme révolté commencer des actes qui ne lui ont pas été
commandés ! Telle est la passion réelle, non pas idéalisée par des
descriptions fantaisistes, mais ramenée à ses caractères
psychologiques essentiels.
Nous retrouvons en effet ces mêmes
caractères dans toute espèce de passion ; pour avoir plus de
liberté dans la description, prenons une passion toute particulière et
bien connue, celle de la peur. Etes-vous bien portant, intelligent et gai, vous
n'êtes pas peureux et les choses que l'on raconte, les dangers qui nous
environnent sont appréciés par vous avec calme et sang-froid, vous vous
défendez, vous prenez des précautions : c'est là du raisonnement et
non de la peur. Mais vous êtes affaibli, triste et malade, et
voilà que vous sentez vos jambes qui commencent à fuir, votre
cœur qui bat, votre visage qui se glace, vous vous retrouvez, comme le
célèbre peureux de Toppfer, en train de regarder sous votre lit ou de fermer
pour la vingtième fois la serrure ; c'est alors que vous sentez les
angoisses de la peur et une frayeur invincible. Si l'on peut parler d'une autre
passion bien plus minime, la passion du tabac chez un fumeur, nous trouvons
dans un article de M. Delbœuf une confession qui a toute la valeur d'un
document psychologique : : « Le pot à tabac est a quelque
distance de moi à sa place habituelle, je le sens qui m'attire. Tout
à coup, je me lève et me dirige inconsciemment vers lui. Je
m'aperçois de ma faiblesse, je me rassieds et reprends ma lecture. Voilà
que machinalement ma main plonge dans ma poche et en tire le cahier à
cigarettes. Irrité contre moi, je remets violemment le cahier à sa
place [356], etc. » Pas plus que la suggestion, que l'idée fixe ou la
folie impulsive, la passion n'est une erreur ; car une erreur existe tout
entière dans l'esprit personnel et peut être combattue et détruite
par lui, tandis que la passion a son origine en dehors de l'esprit personnel et
ne peut être supprimée par des raisonnements. On aura beau nous démontrer
d'une manière irréfutable que cet amour est absurde, que cette frayeur
est ridicule, nous en serons convaincus, mais nous seront toujours amoureux et
effrayés. La passion se guérit quelquefois par sa satisfaction, quand l'idée
fixe a amené définitivement l'acte auquel elle correspond, et disparaît par
épuisement ; elle peut aussi se guérir par une secousse nouvelle qui
bouleverse encore les couches de la conscience et nous permet de reprendre
possession des idées émancipées.
Cette description rapide de la passion n'est-elle pas
la reproduction exacte de ce que nous avons observé tant de fois chez le fou ou
chez l'hystérique qui a reçu une suggestion? Chez eux aussi un état de
faiblesse momentanée de la conscience a permis de semer une idée étrangère
qui n'est pas intégrée dans leurs jugements et leur volonté ; cette idée
se développe sans eux, malgré eux, et leur fait accomplir des actes qu'ils
ignorent quelquefois, qu'ils acceptent dans d'autres circonstances et
continuent, auxquels ils peuvent peut-être résister plus ou moins, mais
qui leur sont toujours étrangers. Nous n'avons vraiment pas besoin de prendre
du haschisch comme faisait Moreau (de Tours) pour savoir par nous-mêmes
ce qu'est la folie : qui donc peut se vanter de n'avoir jamais été
fou ?
Cette action subconsciente de certaines idées pendant
la passion est si vraie et si facile à remarquer qu'elle a donné lieu
à une quantité d'expressions morales connues dans tous les temps :
la lutte « des deux hommes » qui se partagent notre cœur a été décrite
dans toutes les religions et dans toutes les philosophies. Mais un charmant
auteur, dans les instants de repos que lui laisse son grand « Voyage
autour de sa chambre », a tracé une description si parfaite du
« système de l'âme et de la bête » que je ne puis
résister au plaisir de la rappeler. « Je me suis aperçu, dit-il, par
diverses observations, que l'homme est composé d'une âme et d'une bête. -
Ces deux êtres sont absolument distincts, mais tellement emboîtés l'un
dans l'autre, ou l'un sur l'autre, qu'il faut que l'âme ait une certaine
supériorité sur la bête pour être en état d'en faire la
distinction... Un jour de l'été passé, je m'acheminai pour aller à la
cour. J'avais peint toute la matinée, et mon âme, se plaisant à méditer
sur la peinture, laissa le soin à la bête de me transporter au
palais du roi. Que la peinture est un art sublime, pensait mon âme, heureux
celui que le spectacle de la nature a touché... Pendant que mon âme faisait ces
réflexions, l'autre allait son train,
et Dieu sait où elle allait ! - Au lieu de se rendre à la
cour, comme elle en avait reçu l'ordre, elle dériva tellement sur la gauche,
qu'au moment où mon âme la rattrapa, elle était à la porte de Mme
de Hautcastel, à un demi-mille du palais royal. Je laisse à
penser au lecteur ce qui serait arrivé, si elle était entrée toute seule chez
une aussi belle dame... Je donne ordinairement à ma bête le soin
des apprêts de mon déjeuner ; c'est elle qui fait griller mon pain
et le coupe en tranches. Elle fait à merveille le café et le prend
même très souvent sans que mon âme s'en mêle, à moins
que celle-ci ne s'amuse à la voir travailler... J'avais couché mes
pincettes sur la braise pour faire griller mon pain ; et, quelque temps
après, tandis que mon âme voyageait, voilà qu'une souche
enflammée roule sur le foyer. - Ma pauvre bête porta la main aux
pincettes et je me brûlai les doigts. » Il faudrait citer encore
tout l'épisode du portrait de Mme de Hautcastel : « Là, ma
main s'était emparée machinalement du portrait de Mme de Hautcastel et l'autre, s'amusait à ôter la
poussière qui le couvrait. Cette occupation lui donnait un plaisir
tranquille, et ce plaisir se faisait sentir à mon âme, quoiqu'elle
fût perdue dans les vastes pleines du ciel... Toute la figure parut renaître
et sortir du néant. Mon âme se précipita du ciel comme une étoile tombante -,
elle trouva l'autre dans une extase
ravissante et parvint à l'augmenter en la partageant... » Et
ailleurs encore : « C'est un parfait honnête homme que M.
Joanetti (son domestique). Il est accoutumé aux fréquents voyages de mon âme,
et ne rit jamais des inconséquences de l'autre ; il la dirige même
quelquefois lorsqu'elle est seule : en sorte qu'on pourrait dire alors
qu'elle est conduite par deux âmes. Lorsqu'elle s'habille, par exemple, il
m'avertit par un signe qu'elle est sur le point de mettre ses bas à
l'envers, ou son habit avant sa veste. Mon âme s'est souvent amusée à
voir le pauvre Joanetti courir après la folle sous les berceaux de la
citadelle, pour l'avertir qu'elle avait oublié son chapeau, une autre fois son
mouchoir ou son épée. » Quel meilleur résumé aurais-je pu faire de
l'automatisme de nos pensées dans la distraction, l'habitude ou la passion?
Décrire davantage ces phénomènes serait renouveler des études déjà
faites, tant ils se rapprochent des faits étudiés pendant les maladies et le
somnambulisme.
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