L'automatisme psychologique - deuxième partie.

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La misère psychologique

Les sujets hypnotisables, ainsi que les médiums spirites, puisque nous savons qu'ils sont identiques, sont-ils des malades ou des gens bien portants? Cette question a donné lieu aux controverses les plus vives et les plus embarrassantes. Les uns n'ont vu, dans ces phénomènes automatiques, que la manifestation de la maladie hystérique la plus caractérisée, les autres ont pensé qu'ils étaient compatibles avec la santé la plus parfaite. Pour ceux-là, un somnambulisme est une crise d'hystérie : pour les autres, c'est une forme du sommeil naturel. L'écriture automatique elle-même a soule­vé les mêmes oppositions : tandis que les uns y voient une forme de l'idée impulsive et de la folie, les autres la considèrent comme très naturelle. « Certaines personnes, disent les écrivains anglais, écrivent sans le savoir, comme d'autres fredonnent un air sans y faire attention [316]. » Ce débat ne pourrait être tranché que par de longues études médicales et des statistiques très précises que nous ne pouvons présenter ; nous essayerons seulement, sans parler d'une manière générale, de montrer à quelle posi­tion intermédiaire nos propres observations nous ont amené.

Un premier point nous semble absolument indiscutable, c'est que la maladie hystérique est de beaucoup le terrain le plus favorable au développement des phéno­mènes automatiques. Il est même difficile de comprendre comment certains auteurs ont pu penser que les manifestations hystériques rendaient les expériences difficiles. Sans doute, une hystérique peut interrompre une étude d'hypnotisme par des contrac­tures ou par une crise. Mais, d'un côté, ces crises sont en elles-mêmes des phénomè­nes d'automatisme extrêmement curieux, et, de l'autre, il est très facile, quand on connaît bien le mécanisme du sujet. de les éviter par quelques précautions simples. A mon avis, les plus belles études sur les somnambulismes ou existences successives, sur les suggestions, sur les actes subconscients ou existences simultanées, sont faites sur des hystériques, et afin de fournir des exemples nets et faciles à étudier je n'ai guère cité dans cet ouvrage que des expériences accomplies avec ces malades. Je ne crois pas me tromper beaucoup en disant que, pour la plupart des observateurs, il en est de même. Sans aucun doute. un certain nombre de savants, je ne dis pas tous, ont dû se tromper quand ils ont décrit l'état de santé de leurs meilleurs sujets et ont méconnu les signes de la maladie hystérique. « Ceux qui croient à l'hypnotisme des sujets sains ont pour critérium de l'hystérie la crise convulsive antérieure, et les stig­mates permanents, amblyopie, anesthésies... ne sont pas recherchés [317]. » Une des raisons principales de cette erreur (je puis d'autant mieux la signaler que j'ai été trompé par elle au début de mes recherches), c'est que le somnambulisme provoqué remplace et par conséquent supprime momentanément la plupart des symptômes hystériques. « On fait disparaître les crises, quand on les remplace par du somnam­bulisme, disaient déjà les magnétiseurs [318], mais seulement à cette condition ; dès que l'on cesse, les crises reprennent. » « Chose curieuse, disent de même les modernes, le somnambulisme provoqué fait disparaître le somnambulisme naturel... et les crises d'hystérie [319]. » Mes observations sont très nettes sur ce point : trois séances de somnambulisme arrêtaient complètement les crises de Lucie ; Rose n'avait pas de crise quand je l'hypnotisais et les recommençait quand je cessais; bien mieux, Léonie, après un grand nombre de magnétisations, avait perdu tous les symptômes d'hystérie et ne conservait que le seul somnambulisme. Mais l'hystérie reste encore latente, facile à reconnaître presque toujours à des troubles sensoriels, en tous les cas, prête à se manifester fortement à la première occasion, comme il arriva pour Léonie au moment de la ménopause.

Une remarque inverse qui ne me parait pas suffisamment connue est encore de très grande importance : quand l'hystérie guérit sérieusement et non pas seulement en apparence, le somnambulisme et la suggestibilité disparaissent. Quelques auteurs remarquent ce fait. « Le meilleur signe du retour à la santé parfaite, écrit Despine, c'est la cessation de l'aptitude au somnambulisme [320]. » « Je dois dire qu'au fur et à mesure que la malade revenait à la santé, son impressionnabilité aux moyens que j'employais diminuait, dit M. Baréty [321]. » « A mesure que la santé revient, remarquent MM. Fontan et Ségard, le sujet est de moins en moins hypnotisable [322]. » Lors de mes premières études sur Lucie, j'ignorais absolument cette loi ; je cherchais, dans l'intérêt du sujet et pour la commodité même de mes expériences, à faire disparaître les symptômes hystériques, mais je comptais bien conserver le somnambulisme. Aussi ai-je été fort désappointé quand il a fallu constater que mes expériences devenaient impossibles, car le sujet n'avait plus d'actes subconscients et ne pouvait plus être hypnotisé. On ne peut pas dire que je ne savais pas l'endormir, puisque, pendant un mois, j'avais fait presque tous les jours toutes les expériences possibles avec elle. D'autre part, cette personne, habituée au somnambulisme, mettait la meilleure volonté à se laisser hypnotiser : elle consentit à essayer tous les procédés auxquels j'eus recours et cependant se fatigua sans aucun résultat. Le somnambulisme qui était si complet et si facile avait absolument disparu avec les derniers symptômes hystéri­ques. Dix-huit mois plus tard, elle vint se plaindre de quelques troubles nerveux, migraines, cauchemars, etc. : l'anesthésie était revenue et elle fut hypnotisée en un instant. Ces troubles guérirent en quelques jours et tout somnambulisme disparut encore ; n'est-ce pas là un véritable cas de « cross-expérimentation » ? Eh bien, cette observation curieuse, je viens de la répéter avec Marie : ce sujet, comme je l'ai raconté, est resté malade pendant huit mois et, pendant tout cet intervalle, a été hypnotisé irrégulièrement, mais fréquemment, par le Dr. Povilewicz ou par moi ; il était donc aussi habitué que possible aux manœuvres hypnotiques. La voici guérie, au moins momentanément, par les singuliers procédés qui ont été décrits, eh bien, il est impossible de l'endormir ou de lui faire la plus légère suggestion hypnotique. Or, elle n'a jamais entendu parler de l'histoire précédente de Lucie et était convaincue, par tout ce qu'elle voyait ou entendait, que je lui commandais ce que je voulais. Si j'insiste sur ces faits, c'est qu'ils me semblent avoir quelque importance et qu'il est juste de les opposer aux auteurs qui voudraient séparer trop complètement l'hystérie et l'hypnotisme.

Un autre fait qu'il suffit de rappeler, car il a été sans cesse signalé dans cet ouvrage, c'est l'identité entre tous les phénomènes hypnotiques et tous les accidents hystériques. Certains auteurs ont prétendu comparer l'état hypnotique avec le som­meil normal; je ne puis m'empêcher de trouver cette comparaison forcée. Sans doute, le sujet en somnambulisme peut prendre l'apparence d'une personne endormie natu­rellement : Léonie, si je lui fais croire qu'elle est dans son lit, dort et ronfle pendant le somnambulisme de la façon la plus naturelle. Mais qu'importe, le sujet peut aussi bien prendre l'apparence d'un homme ivre ou d'un homme qui a la fièvre, dirons-nous que le somnambulisme est une ivresse ou une fièvre ? Si on laisse de côté, comme cela est naturel, les somnolences, les sommeils légers, etc., produits par la fatigue ou par l'ennui, dans lesquels on peut rencontrer de la suggestibilité comme pendant la veille, mais qui n'ont aucun rapport avec l'état hypnotique, le somnambulisme est avant tout un état anormal, pendant lequel se développe une nouvelle forme d'exis­tence psychologique avec des sensations, des images, des souvenirs qui lui sont propres, capable dans certains cas de persister au second plan après le réveil et de se continuer sous la première existence la plus ordinaire. Le sommeil est avant tout un repos et une interruption plus ou moins complète de l'existence psychologique. Pen­dant le sommeil et à propos de cette interruption, il peut se développer du somnam­bulisme, comme, pendant le somnambulisme, il peut intervenir des repos, des inter­ruptions, des sommeils, mais, malgré ces coïncidences possibles, le somnambulisme n'est pas un sommeil normal.

Au contraire, les phénomènes hystériques sont bien plus justement comparables à ceux du somnambulisme. Toutes les crises sont identiques, même dans leurs variétés et leurs détails, à telle ou telle forme de somnambulisme complet ; les accidents postérieurs à la crise, contractures ou paralysies, sont comparables aux suggestions posthypnotiques ; tous les signes, anesthésies ou tares diverses qui persistent entre les crises, sont de la même nature que les signes caractéristiques de l'hémi-somnam­bulisme. Les crises sont d'ailleurs des états modifiables par l'influence morale, comme les somnambulismes eux-mêmes et les contractures postérieures à la crise se défont, comme s'effacent les suggestions posthypnotiques. On peut, par suggestion, changer la nature d'une crise comme on change celle d'un somnambulisme. J'ai remplacé des crises convulsives par des contractures, des tremblements, même par des accès de sueurs, générales ; j'ai supprimé les crises de Lucie en lui disant de s'endormir dès qu'elle sentirait l'aura. Au lieu de se rouler en convulsions, elle se couchait bien tranquillement et restait immobile ; si on lui parlait elle répondait, d'un ton convaincu: « Ne me dérangez pas, M. Janet m'a défendu de bouger. » Cela durait tout le temps qu'aurait duré la crise. Bien mieux, les crises sont modifiées naturelle­ment par imitation comme les somnambulismes. Trois hystériques qui avaient, comme je le savais, des crises fort différentes les unes des autres, avaient été réunies dans la même salle. Je fus tout étonné de voir qu'elles avaient confondu leurs symptô­mes et qu'elles avaient maintenant toutes les trois la même crise, avec les mêmes mouvements et le même délire, les mêmes invectives contre le même individu. Un peu plus, il se formait dans cette salle un nouveau type d'hystérie qu'on aurait pu étudier plus tard comme naturel.

Il est tout simple que l'on retrouve le souvenir de la crise dans certains somnam­bulismes, et que même les crises puissent être complètement remplacées par des somnambulismes, car ce sont des états absolument du même genre. Les magnétiseurs anciens ont exprimé souvent une pensée qui ne manque pas de vérité : « Les indivi­dus qui ont des crises sont des somnambules imparfaits. » Et l'on peut consi­dérer comme certain que l'hystérie est l'état le plus favorable pour la production de tous ces phénomènes d'automatisme.

Faut-il s'arrêter là et soutenir que le somnambulisme n'est rien d'autre qu'une manifestation de l'hystérie ? c'est une opinion qui serait bien exagérée. D'abord l'hys­térie est quelque chose de bien vague, une maladie protéiforme, comme on l'a sou­vent dit, que l'on peut retrouver presque partout, et qui ne renseignerait guère sur les conditions de production du somnambulisme. Les symptômes d'hystérie n'appartien­nent pas à une maladie unique, toujours la même dans son origine et dans son évolution ; ils se retrouvent au cours d'autres maladies tout à fait différentes. Dans la fièvre typhoïde, dans l'anémie, dans la syphilis même à la période secondaire, si on en croit M. Fournier [323], il y a des contractures et des anesthésies. Certains empoison­nements comme l'alcoolisme, le saturnisme [324], l'empoisonnement par le sulfure de carbone, d'après des travaux tout récents [325], amènent des symptômes que l'on peut confondre avec ceux de l'hystérie. Il y aurait tout un travail médical à faire et des plus curieux sur les symptômes hystériques dans les maladies banales. Il est vrai que l'on rencontre une objection facile : ces accidents ne se montrent que sur des sujets prédisposés, par l'hérédité et par leurs antécédents pathologiques, à l'hystérie elle-même, et, en définitive, l'alcool ou le plomb n'ont fait que réveiller la diathèse névropathique. Rien n'est plus vague que cet argument ; M. Pitres qui l'accepte quand il s'agit de la syphilis, le réfute quand il s'agit de l'alcoolisme ou du saturnisme, c'est un peu arbitraire. Il faudrait démontrer que, dans chaque cas déterminé, il y a eu l'hystérie antérieure à la maladie actuelle, sans cela on s'expose à voir l'hystérie partout. C'est d'ailleurs ce qui arrive, car à mesure que le champ de l'hystérie s'étend, les symptômes perdent de leur précision. Il ne s'agit plus de crises, ce ne sont plus des contractures, mais des crampes ; au lieu de cécités, ce sont des amblyopies, et, au lieu d'anesthésies, de simples distractions. Alors, toutes les femmes seraient donc réguliè­rement hystériques tous les mois, et, nous tous, nous aurions passé par des périodes d'hystérie indiscutable.

Si l'on cherche à éviter cette confusion et si l'on restreint le nom d'hystérie à un ensemble de symptômes bien caractérisés, il faut avouer alors que le somnambulisme, la suggestion et la désagrégation mentale existent en dehors de l'hystérie franche. Un médecin qui s'occupait aussi d'hypnotisme m'a fait remarquer avec quelle facilité la plupart des phtisiques entraient en somnambulisme ; cela est très vrai, quoiqu'ils n'aient pas tous des symptômes hystériques. On obtient, dans la fièvre typhoïde, la catalepsie partielle, les mouvements suggérés, etc., avec la plus grande facilité, et, n'étaient des scrupules trop naturels, on pourrait très vite hypnotiser les malades entièrement. Les suggestions à l'état de veille, les pilules d'arcanum et les plaques magnétisées font merveille sur les jeunes filles chlorotiques. L'ivresse de l'alcool, comme nous en avons montré un exemple curieux, rend un homme plus suggestible et plus automatique qu'une somnambule. Les études de Moreau (de Tours) sur l'ivresse du haschich sont encore plus précises sur ce point [326]. Le sommeil, qui n'est pas par lui-même un état hypnotique, peut être très favorable à la suggestion et à la formation du somnambulisme [327]. Les époques menstruelles, comme je l'ai constaté chez Lucie et chez Marie, rendent de nouveau hypnotisables et suggestibles des personnes qui ne l'étaient plus. Enfin, les impulsions et les idées fixes sont bien des formes de désagrégation mentale et de suggestion, et elles se présentent chez une foule d'individus qui ne sont pas des névropathes, au sens précis du mot [328]. Ces remar­ques permettent de comprendre comment certains médecins, expérimentant dans des hôpitaux où d'ordinaire se trouvent surtout des malades, aient obtenu tant d'exemples de somnambulisme sur des sujets qui, à strictement parler, ne méritaient pas le nom d'hystériques.

Doit-on en conclure que le somnambulisme et les autres phénomènes soient des phénomènes normaux existant pendant la santé la plus complète ? En aucune manière : on ne pourrait plus comprendre comment les malades cessent d'être hypno­tisables quand ils se portent mieux, comment tant de personnes résistent à l'hypno­tisme. Que d'observateurs ont remarqué, comme le dit franchement le Dr Despine,que « les effets du somnambulisme sont nuls chez les personnes bien portantes [329]. » Que l'on fasse une expérience bien simple, que l'on prenne une vingtaine de personnes, des hommes de préférence, de trente à quarante ans, bien portants au physique et au moral, n'ayant aucune hérédité, ni aucun antécédent névropathique, et que, sans procédés fatigants qui commencent par les rendre malades, on essaye de provoquer chez eux le somnambulisme caractéristique ou l'écriture automatique. Si on obtient ces phénomènes sur la moitié seulement de ces personnes, nous nous rendrons très volontiers et nous reconnaîtrons que le somnambulisme est normal. Mais l'expérience n'ayant pas été faite, nous doutons encore beaucoup du résultat. Nous sommes disposé à croire que les phénomènes d'automatisme et de désagrégation dépendent d'un état qui est maladif, mais qui n'est pas uniquement hystérique. Cet état serait, au contraire, plus large de beaucoup que l'hystérie, il comprendrait les symptômes hystériques parmi ses manifestations, mais il se révélerait aussi par les idées fixes, les impulsions. les anesthésies dues à la distraction, l'écriture automatique et enfin le somnambulisme lui-même. « Ce n'est pas l'hystérie qui constitue un terrain favorable à l'hypnotisme, mais c'est la sensibilité hypnotique qui constitue un terrain favorable pour l'hystérie et pour d'autres maladies [330]. »

En quoi consiste cet état maladif : il est assez difficile de le déterminer exacte­ment ; nous ne pouvons en avoir qu'une notion approximative par le raisonnement et par l'observation. Nos études ont eu pour résultat de ramener les phénomènes si variés de l'automatisme à leurs conditions essentielles : la plupart dépendent d'un état d'anesthésie ou de distraction. Cet état se rattache au rétrécissement du champ de la conscience, et ce rétrécissement lui-même est dû à la faiblesse de synthèse et à la désagrégation du composé mental en divers groupes plus petits qu'ils ne devraient être normalement. Ces divers points sont faciles à vérifier ; l'état de distraction, d'incohérence, de désagrégation, en un mot, des individus suggestibles a été bien souvent constaté. « On s'apercevait, dit Saint-Bourdin en parlant d'une hystérique, que, de temps en temps, elle interrompait son discours et en commençait un autre, sans se souvenir de ce qui avait été en question auparavant [331]. » Tous les phénomènes de la folie impulsive, dit excellemment Moreau (de Tours), tirent leur origine d'un fait primordial que l'on peut exprimer par ces mots : « Le vague, l'incertitude, l'inco­hérence, la mobilité des idées, c'est une désagrégation, une véritable dissolution du composé intellectuel.... la séparation, l'isolement des idées et des molécules dont l'union formait un tout harmonieux et complet [332]. »

Mais cet auteur me paraît mal s'exprimer, quand il rattache cet état de désagré­gation lui-même à un état d'excitation. « Il faut, pour expliquer la folie, une excitation, fait primitif, générateur de tous les phénomènes du délire et de la désagré­gation moléculaire de l'intelligence [333]. » Ce n'est qu'une question de mots, mais je crois qu'elle a son importance : la désagrégation n'est pas une excitation, c'est une dépression et une faiblesse. C'est une illusion naturelle ; en entendant un fou crier et une hystérique babiller, que de les croire excités. Mais cette rapidité de leurs idées vient de leur impuissance à les coordonner, de la faiblesse avec laquelle ils se laissent aller à toutes les impressions, et laissent s'exprimer toutes les images que le jeu automatique de l'association amène successivement dans leur esprit. C'est une faiblesse de la synthèse psychologique qui laisse les idées se désagréger et se grouper autour de plusieurs centres différents. Quelques observations, en petit nombre mal­heureusement, nous montrent l'existence d'une semblable faiblesse chez les individus automatiques : ces personnes manifestent leur affaiblissement d'une manière visible, quand il existe au physique comme au moral. « L'abbé Faria remarquait déjà que la faiblesse joue un rôle (dans le sommeil magnétique) et que l'extraction d'une certaine quantité de sang rendait epoptes (somnambules) ceux qui n'avaient aucune disposi­tion antérieure à le devenir [334]. » Les premiers auteurs qui aient décrit l'hystérie remarquaient qu'elle est souvent produite par des saignées très copieuses [335], et M. le Dr Gibert m'a précisément raconté un cas très net dans lequel des hémorragies abondantes ont amené une hystérie convulsive qui n'existait pas auparavant. On peut dire avec M. Féré « que les hystériques sont dans un état permanent de fatigue, de paralysie psychique [336] ». On comprend alors plus facilement que la phtisie, la fièvre typhoïde, la période secondaire de la syphilis et même certaines intoxications amè­nent des anesthésies, du somnambulisme et de l'automatisme, non pas en lésant tel ou tel nerf, mais en déprimant l'individu au point de vue psychologique aussi bien qu'au point de vue physique, et en le rendant incapable de synthétiser suffisamment ses phénomènes psychologiques.

Peut-être trouverions-nous une vérification inverse de cette supposition dans les phénomènes qui amènent la guérison de certains états automatiques. Il suffit souvent, pour guérir l'hystérie et le somnambulisme, de faire manger le sujet et de le faire dormir. On sait que les hystériques, comme les anémiques, ne mangent pas et n'assi­milent pas ; comme dans ces cercles vicieux pathologiques qui sont fréquents, c'est là à la fois le principe et la conséquence de leur mal. Mais si, par des procédés indirects, on arrive à les faire manger et dormir, on les métamorphose. Rose, anesthésique, paraplégique, ayant plusieurs crises tous les jours, était au dernier degré de la désa­grégation et de l'affaiblissement moral. J'avais remarqué que le sommeil hypnotique prolongé avait sur elle un bon effet. « Le sommeil hypnotique est à lui seul très réparateur, disait M. Beaunis [337]. » « La somnolence magnétique a des effets sédatifs incontestables », écrivait M. Despine [338]. Je laisse alors ce sujet endormi pen­dant quatre jours et demi avec l'ordre de ne bouger que pour manger et de manger beau­coup. Le premier jour, elle eut encore des crises, malgré le somnambulisme, mais sans se réveiller ; le second, elle fut très calme, le troisième, elle retrouva le mouve­ment des jambes et une partie de la sensibilité. Quand je la réveillai, elle semblait presque guérie : malheureusement cette force surajoutée ne dura que quelques jours, et le sujet retomba malade, mais moins fortement. D'après ces raisonnements et ces observations, on peut donc conclure qu'il y a une faiblesse morale particulière consis­tant dans l'impuissance qu'a le sujet faible de réunir, de condenser ses phénomènes psychologiques, de se les assimiler, et, de même qu'une faiblesse d'assimilation du même genre a reçu le nom de misère physiologique, nous proposons d'appeler ce mal moral la misère psychologique.

Cet état de misère psychologique peut exister sous deux formes. Quelquefois elle est constante et durable au moins pendant un certain temps de la vie : la force morale de l'individu n'est pas en rapport avec son âge, avec le nombre de sensations qu'il éprouve et le nombre d'images que sa mémoire renferme, c'est un esprit d'enfant dans un corps de femme. Mais la petite pensée de l'enfant suffisait à coordonner son petit nombre de sensations et de souvenirs ; il était petit, mais non incohérent. L'idiot également a gardé une force psychique d'enfant, mais il a également gardé un petit nombre de sensations et d'images ; il est faible, mais il est assez ordonné et régulier. C'est un administrateur très médiocre, mais à qui il n'a été confié que peu de capitaux, et qui ne peut guère faire de grandes sottises. L'hystérique a des sens subtils qui s'exercent sans cesse et une riche mémoire, où vivent indéfiniment toutes les images du passé et tous les systèmes psychologiques, organisés autrefois, mais elle n'a qu'un pouvoir ordonnateur actuel analogue à celui de l'enfant et de l'idiot : aussi ne sait-elle que faire de sa fortune. Elle oublie, elle jette au hasard des sensations et des souvenirs et les laisse agir à leur guise ; c'est le même administrateur très médiocre, à la tête d'une grande usine, qui oublie ses fonctions et qui laisse les employés et les machines s'amuser et s'affoler sans surveillance. Dans un pareil état psychologique, tous les accidents que nous avons décrits et qui sont la conséquence de l'automatisme des éléments psychologiques, deviennent possibles et fréquents. Mais ils ont un caractère particulier ; ils sont extrêmement changeants. Le même état de misère psychologique, durant sans cesse, permet au jeu automatique des éléments de prendre toutes les formes. Un autre fait caractéristique, c'est qu'il est très facile de modifier artificiel­lement la nature des accidents ou la forme que l'automatisme prend à tel ou tel moment, car, en raison de sa faiblesse, l'esprit du sujet est d'une plasticité extraor­dinaire.

Supprimer l'existence personnelle que le sujet a en ce moment et la remplacer par une autre, ce n'est pas une chose bien difficile, puisque cette forme d'existence n'est qu'une centralisation très instable d'un petit nombre d'éléments pris presque au hasard au milieu d'un grand nombre d'autres qui ne demandent qu'à agir et à se manifester. On peut produire cette seconde existence ou le somnambulisme de deux façons : lº en supprimant par une fatigue quelconque la première combinaison psychique actuelle ; le sommeil, l'état chloroformique, la fatigue causée par une fixation prolongée seront de bonnes occasions, pour les autres éléments jusqu'alors incohérents, de se centraliser un peu à leur tour et de prendre l'avantage ; 2º on peut aussi, bien plus simplement, chez les sujets qui ont déjà eu une seconde existence sous une forme quelconque, rêve, crise ou somnambulisme, exciter un des éléments de cet état nouveau qui existe au-dessous de la conscience actuelle. Il suffisait de parler de vipère à Louis V.., ou de grenouilles à une malade du Dr Pitres, pour amener la crise d'hystérie ; il suffit de mettre les bras de Lucie dans la posture de la terreur pour provoquer la grande crise d'hystéro-épilepsie. Ce dernier exemple est d'autant plus curieux que Lucie, qui est anesthésique, ne sent pas consciemment cette position de ses bras, et que c'est bien l'inconscient seul qui est réveillé et excité. Il suffit de presser les points hystérogènes, c'est-à-dire de provoquer une sensation déterminée appartenant aux phénomènes psychologiques de la crise, pour amener l'accès de convulsions. De même, il suffit d'appeler quelques-uns des sujets, qui ont été décrits, du nom que je leur ai donné pendant le somnambulisme, pour amener d'abord un état d'hémi-somnambulisme, puis le somnambulisme complet. Enfin, quand on le voudra, on réveillera à leur tour les éléments qui formaient la veille normale, et l'individu passera ainsi d'une existence à une autre.

Grâce à cet accès facile dans les parties subconscientes de l'esprit, on peut modifier à plaisir tous les accidents de ces individus automatiques. Est-ce là un moyen de les guérir ? Oui, dans un sens ; car supprimer une contracture, détruire une paralysie sont, dans quelques cas, des choses relativement faciles. Mais a-t-on sup­primé par là l'état de misère psychologique qui était le point de départ des accidents et qui, dans quelques mois, dans quelques jours peut-être, va en amener d'autres ? Je ne le crois pas. La meilleure preuve que cet état subsiste encore, c'est le somnam­bulisme lui-même et la suggestibilité. Du moment que vous pouvez guérir le sujet par suggestion, c'est qu'il est encore malade. À quoi tient cette misère psychologique constante qu'il faudrait atteindre ? Très souvent à l'hérédité ; ce n'est pas seulement en psychologie que la richesse et la pauvreté seraient héréditaires. Peut-être à un état d'affaiblissement physique survenu accidentellement, comme dans la convalescence de certaines maladies. Peut-être à d'autres causes morales que nous ne connaissons pas. Sauf des cas très rares, il ne me semble pas que l'on puisse arriver à guérir par suggestion l'état même de misère psychologique qui est une condition essentielle de l'exécution des suggestions. Mais les progrès de la médecine et de la psychologie unies désormais permettront peut-être de mieux comprendre et de mieux traiter cet état maladif.

Cet état de misère psyçhologique, point de départ de la désagrégation et des idées fixes, peut se  présenter d'une autre manière et amener des résultats un peu différents. Cet état, au lieu d'être constitutionnel et permanent, peut être accidentel et passager. Une femme peut être normalement forte et sensée et tomber, à certains moments, dans un état de faiblesse irritable avec la distraction, les anesthésies systématisées et la suggestibilité caractéristiques. Un homme, qui d'ordinaire résisterait à toute idée fausse, peut prendre un esprit étroit et suggestible, dans un état de fatigue, de som­meil ou d'ivresse. L'épuisement consécutif à de grands efforts d'attention, à des tra­vaux intellectuels prolongés, a souvent ce résultat. Une des causes les plus curieuses et les plus fréquentes d'une misère psychologique momentanée, c'est aussi l'émotion, dont la nature est encore si mal connue. L'émotion, on le sait, rend les gens distraits ; bien plus, elle les rend quelquefois anesthésiques soit passagèrement, soit d'une façon permanente. Hack Tuke cite à plusieurs reprises des individus qui sont devenus aveugles ou sourds à la suite d'une forte émotion [339]. J'ai constaté moi-même que, chez des hystériques en voie de guérison, toute émotion subite ramène des anesthé­sies. En un mot, l'émotion a une action dissolvante sur l'esprit, diminue sa synthèse et le rend pour un moment misérable.

Quels seront les résultats de cette misère accidentelle ? Ils sont bien différents suivant les circonstances : si, pendant cette période malheureuse, le malade n'a été impressionné par aucune sensation anormale, s'il n'a été frappé par aucune idée précise et dangereuse, il va guérir sans aucune difficulté, conservera peu ou point de souvenir de cet état accidentel et restera, pendant le reste de sa vie, parfaitement libre et raisonnable. Que de gens ont eu ainsi des occasions de devenir fous dont ils n'ont pas profité. Mais si, par malheur, une impulsion nouvelle, caractéristique et dange­reuse est faite sur l'esprit à ce moment où il est incapable de résister, elle prend racine dans un groupe de phénomènes anormaux, elle s'y développe et ne s'efface plus. C'est en vain que les circonstances fâcheuses disparaissent et que l'esprit essaye de reprendre sa puissance accoutumée, l'idée fixe, comme un virus malsain, a été semée en lui et se développe à un endroit de sa personne qu'il ne peut plus atteindre, elle agit subconsciemment, trouble l'esprit conscient et provoque tous les accidents de l'hystérie ou de la folie. On a amené à l'hôpital une jeune fille de dix-sept ans qui a commencé des crises de terreur parce qu'elle a été suivie la nuit dans les rues par un inconnu au moment de ses époques ; c'est au même moment que Marie a fait les sottises qui ont laissé une si forte marque sur sa vie ; les exemples de ce genre sont innombrables. En voici de plus rares : « Un ecclésiastique de quarante ans, raconte Erasme Darwin, se trouva un jour en compagnie et il but du vin... Étant complète­ment ivre, il avala le cachet d'une lettre. Un des convives lui dit en plaisantant : « Vous aurez les boyaux cachetés » ; de ce moment, il devint mélancolique et, au bout de deux jours, il refusa de prendre aucune nourriture solide ou liquide. Il répondait que rien ne pouvait passer et il mourut en conséquence de cette fausse idée [340]. » De même, l'impulsion de couper la gorge avec un rasoir, à laquelle il ne pensait pas auparavant, vint au jeune homme dont j'ai parlé, quand, dans un accès de désagrégation et de faiblesse morale, il eut le malheur de toucher un rasoir. C'est pour cela que les idées fixes de ces malheureux sont rattachées à leur profession, aux livres qu'ils ont l'occasion de lire, aux paroles qu'ils entendent dans leurs moments de faiblesse. « C'est l'actualité qui décide des formes de la folie, parce que ce sont les circonstances actuelles qui les provoquent, mais ces idées ne créent ni la folie ni la prédisposition à la folie, elles n'expliquent pas cet état nerveux, cette hyperesthésie physique et morale que l'hérédité a déposée au fond de leur être et qui finit tôt ou tard par emporter et la raison et la conscience [341]. » Nul en effet n'a mieux exprimé que Moreau (de Tours) la nécessité de cet état primordial de faiblesse psychique momen­tané pour expliquer l'invasion de la folie. « L'idée fixe, répète-t-il sans cesse de toutes les manières, ne survient pas sans raison, c'est le résultat d'une modification profonde, radicale de toute l'intelligence. C'est une faute énorme de psychologie que de la confondre avec l'erreur... Le fou ne se trompe pas, il agit dans une sphère intellec­tuelle différente de la nôtre qu'on ne peut pas plus redresser que la veille ne peut redresser les rêves... Les idées fixes sont les parties détachés d'un état de rêve qui se poursuit dans la veille... C'est un rêve partiel... [342] » « L'idée fixe est le résultat de cette décomposition intellectuelle, résultat qui persiste, alors même qu'à beaucoup d'égards cette décomposition a cessé et que l'intelligence s'est en quelque sorte re­composée, c'est l'idée principale d'un rêve qui survit au rêve et qui l'a engendrée [343]. » Il est impossible d'exprimer mieux ce qui nous semble la vérité, et nous souhaitons seulement, par nos études sur la désagrégation mentale et sur la persistance des idées à l'état subconscient, avoir contribué à préciser et à fortifier les théories du grand aliéniste psychologue.

Un autre caractère de ces idées fixes, résultat d'une désagrégation non permanente mais passagère, c'est qu'il est beaucoup plus difficile de les atteindre et de les modifier. Vous faites de la conscience d'une hystérique tout ce que vous voulez, parce qu'elle est actuellement dans l'état de misère psychologique qui la rend maniable. Vous ne modifiez pas de la même manière un aliéné, parce que vous ne l'étudiez d'ordinaire que dans la période où son délire est organisé et quand l'intelligence est revenue à un état d'équilibre stable qu'on ne peut déranger. Il faudrait chercher si l'on ne pourrait pas ramener l'individu à l'état psychologique dans lequel le délire a pris son origine. Ainsi, j'aurais essayé d'enivrer une seconde fois le malade d'Erasme Darwin, afin de rechercher si l'on ne pourrait pas, dans une nouvelle ivresse, avoir plus de pouvoir sur l'idée fixe. On pourrait aussi attendre quelquefois des états périodiques qui ramèneraient les conditions initiales du délire. Mais on comprend que, de toutes manières, on se trouve en présence de toutes autres difficultés. Je persiste cependant à croire que la psychologie pathologique, qui fait depuis quelques années ses premiers pas, réserve des secours inattendus pour le soulagement des aliénés.

Nous nous demandions, après toutes nos études sur l'automatisme, si ces phéno­mènes étaient absolument créés par la maladie. Nous pouvons répondre maintenant qu'ils n'appartient pas à une maladie particulière et en quelque sorte spécifique, qu'ils sont tout simplement le résultat d'une sorte de faiblesse que nous avons appelée la misère psychologique. Que ces individus manifestent leur maladie de mille manières différentes ; qu'ils fassent parler les tables et évoquent l'âme de Gutenberg, qu'ils ouvrent un hôpital pour chiens malades, ou fassent des conférences contre la vivi­section, qu'ils contracturent: leurs membres ou les contorsionnent de toutes façons dans une sorte de délire musculaire ; tout cela ne change pas leur maladie et ne crée pas des phénomènes psychologiques nouveaux. C'est toujours à cause de la même faiblesse, de la même fatigue, qu'ils s'abandonnent sans résistance et laissent se développer indéfiniment tel ou tel groupe de sensations et d'images.

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