L'automatisme psychologique - deuxième partie.

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Les possessions

L'élément désagrégé de la pensée s'est donc manifesté déjà, dans ces phénomènes complexes, soit par des actes commençant, soit par une parole légère sans cesse répétée, soit par des hallucinations ; il peut se manifester de bien d'autres manières et porter, dans la santé physique et morale de l'individu conscient, les troubles les plus variés.

Nous savons déjà que ce peut être l'origine des crises, de l'anesthésie, des contrac­tures et des paralysies, nous n'avons pas à y revenir. Mais pourquoi cette pensée ne produirait-elle pas des attitudes expressives du corps et de la physionomie qui reste­raient fixées, malgré le malade, et l'entretiendraient par contre-coup dans un perpétuel état de terreur, ou de tristesse ? Avoir son corps dans l'attitude de la terreur, c'est sentir l'émotion de la terreur, et, si cette attitude est déterminée par une idée subcon­sciente, le malade n'aura dans la conscience que l'émotion seule sans savoir pourquoi il est ému. « J'ai peur et je ne sais pas pourquoi, » pouvait dire Lucie au début de sa crise, quand elle prend des yeux hagards et des gestes terrifiés. C'est que l'inconscient a son rêve, il voit les hommes derrière les rideaux et met le corps dans l'attitude de la terreur. Si Lucie ne s'en préoccupe pas trop, c'est qu'elle est anesthésique. « Je pleure et je ne sais pourquoi, disait Léonie, cela me rend triste sans raison et c'est ridicule » ; c'est la seconde personne qui est désolée d'être partie du Havre et qui provoque les larmes. « Je ne sais pas pourquoi je suis triste, me disait un pauvre garçon atteint de folie mélancolique, je soupire tout le temps. » Nous devons supposer aussi qu'il y a ici une idée subconsciente qui provoque directement les soupirs et indirectement la mélancolie du malheureux.

Il faudrait passer en revue toute la pathologie mentale et peut-être même une partie importante de la pathologie physique pour montrer tous les désordres psycho­logiques et corporels que peut produire une pensée persistant ainsi en dehors de la conscience personnelle. Qu'il me soit permis seulement, pour donner un dernier exemple complexe de ces perturbations, de résumer encore une de mes observations. Les faits en eux-mêmes ont toujours leur intérêt, et il n'y a pas d'inconvénient à donner de nombreuses descriptions quand même les interprétations seraient erronées.

Un de mes sujets, que j'ai souvent cité sous le nom de Marie, a présenté une mala­die et une guérison également curieuses. Cette jeune fille fut amenée de la campagne à l'hôpital du Havre à l'âge de dix-neuf ans, parce qu'on la considérait comme folle et que l'on désespérait presque de sa guérison. En réalité, elle avait des périodes de crises convulsives et de délire qui duraient des journées entières. Après quelque temps d'observation, il était facile de constater que la maladie se composait d'acci­dents périodiques revenant régulièrement au moment de ses époques et d'autres accidents moins graves se prolongeant et survenant irrégulièrement dans les inter­valles. Considérons d'abord les premiers. A l'approche de ses règles, Marie changeait de caractère, devenait sombre et violente, ce qui ne lui était pas habituel, et avait des douleurs et des secousses nerveuses dans tous les membres. Cependant les choses se passaient à peu près régulièrement pendant la première journée, mais, vingt heures à peine après le début, les règles s'arrêtaient subitement et un grand frisson secouait tout le corps, puis une douleur vive remontait lentement du ventre à la gorge et les grandes crises d'hystérie commençaient. Les convulsions, quoique très violentes, ne duraient pas longtemps et n'avaient jamais l'aspect de tremblements épileptoïdes : mais elles étaient remplacées par un délire des plus longs et des plus forts. Tantôt elle poussait des cris de terreur, parlant sans cesse de sang et d'incendie et fuyant pour échapper aux flammes ; tantôt elle jouait comme une enfant, parlait à sa mère, grimpait sur le poêle ou sur les meubles, et dérangeait tout dans la salle. Ce délire et ces convulsions alternaient, avec d'assez courts instants de répit, pendant quarante-huit heures. La scène se terminait par plusieurs vomissements de sang après lesquels tout rentrait à peu près dans l'ordre. Après une ou deux journées de repos, Marie se calmait et ne se souvenait de rien. Dans l'intervalle de ces grands accidents mensuels, elle conservait des petites contractures tantôt aux bras ou à la poitrine dans les muscles intercostaux, des anesthésies variées et très changeantes et surtout une cécité absolue et continuelle de l'œil gauche. (Nous avons vu ailleurs la nature de cette cécité hystérique.) En outre, elle avait de temps en temps des petites crises sans grand délire, mais qui étaient caractérisées surtout par des poses de terreur. Cette maladie, rattachée si évidemment aux époques menstruelles, semblait uniquement physique et peu intéressante pour le psychologue. Aussi ne me suis-je d'abord que fort peu occupé de cette personne. Tout au plus ai-je fait avec elle quelques expériences d'hypnotisme et quelques études sur son anesthésie, mais j'évitai tout ce qui aurait pu la troubler vers l'époque où approchaient les grands accidents. Elle resta ainsi sept mois à l'hôpital sans que les diverses médications et l'hydro­thérapie qui furent essayées eussent amené la moindre modification. D'ailleurs les suggestions thérapeu­tiques, en particulier, les suggestions relatives aux règles, n'avaient que de mauvais effets et augmentaient le délire.

Vers la fin du huitième mois elle se plaignait de son triste sort et disait avec une sorte de désespoir qu'elle sentait bien que tout allait recommencer : « Voyons, lui dis-je par curiosité, explique-moi une fois ce qui se passe quand tu vas être malade. -Mais vous le savez bien..., tout s'arrête, j'ai un grand frisson et je ne sais plus ce qui arrive. » Je voulus avoir des renseignements précis sur la façon dont ses époques avaient commencé et comment elles avaient été interrompues. Elle ne répondit pas clairement, car elle paraissait avoir oublié une grande partie des choses qu'on lui demandait. Je songeai alors à la mettre dans un somnambulisme profond, capable, comme on l'a vu, de ramener des souvenirs en apparence oubliés, et je pus ainsi retrouver la mémoire exacte d'une scène qui n'avait jamais été connue que très incom­plètement. A l'âge de treize ans, elle avait été réglée pour la première fois, mais, par suite d'une idée enfantine ou d'un propos entendu et mal compris, elle se mit en tête qu'il y avait à cela quelque honte et chercha le moyen d'arrêter l'écoulement le plus tôt possible. Vingt heures à peu près après le début, elle sortit en cachette et alla se plonger dans un grand baquet d'eau froide. Le succès fut complet, les règles furent arrêtées subitement, et, malgré un grand frisson qui survint, elle put rentrer chez elle. Elle fut malade assez longtemps et eut plusieurs jours de délire. Cependant tout se calma et les menstrues ne reparurent plus pendant cinq ans. Quand elles ont réapparu, elles ont amené les troubles que j'ai observés. Or, si l'on compare l'arrêt subit, le frisson, les douleurs qu'elle décrit aujourd'hui en état de veille avec le récit qu'elle fait en somnambulisme et qui, d'ailleurs, a été confirmé indirectement, on arrive à cette conclusion : Tous les mois, la scène du bain froid se répète, amène le même arrêt des règles et un délire qui est, il est vrai, beaucoup plus fort qu'autrefois, jusqu'à ce qu'une hémorragie supplémentaire ait lieu par l'estomac. Mais, dans sa conscience normale, elle ne sait rien de tout cela et ne comprend même pas que le frisson est amené par l'hallucination du froid ; il est donc vraisemblable que cette scène se passe au-dessous de cette conscience et amène tous les autres troubles par contre-coup.

Cette supposition vraie ou fausse étant faite, et après avoir pris l'avis du Dr Povilewicz, j'ai essayé d'enlever de la conscience somnambulique cette idée fixe et absurde que les règles s'arrêtaient par un bain froid. Je ne pus tout d'abord y parvenir ; l'idée fixe persista et l'époque menstruelle qui arrivait deux jours après fut à peu près comme les précédentes. Mais, disposant alors de plus de temps, je recommençai ma tentative : je ne pus réussir à effacer cette idée que par un singulier moyen. Il fallut la ramener par suggestion à l'âge de treize ans, la remettre dans les conditions initiales du délire, et alors la convaincre que les règles avaient duré trois jours et n'avaient été interrompues par aucun accident fâcheux. Eh bien, ceci fait, l'époque suivante arriva à sa date et se prolongea pendant trois jours, sans amener aucune souffrance, aucune convulsion ni aucun délire.

Après avoir constaté ce résultat, il fallait étudier les autres accidents. Je passe sur des détails de la recherche psychologique qui fut quelquefois difficile : les crises de terreur étaient la répétition d'une émotion que cette fille avait éprouvée en voyant, quand elle avait seize ans, une vieille femme se tuer en tombant d'un escalier, le sang dont elle parlait toujours dans ses crises était un souvenir de cette scène ; quant à l'image de l'incendie, elle survenait probablement par association d'idées, car elle ne se rattache à rien de précis. Par le même procédé que tout à l'heure, en ramenant le sujet par suggestion à l'instant de l'accident, je parvins, non sans peine, à changer l'image, à lui montrer que la vieille avait trébuché et ne s'était pas tuée, et à effacer la conviction terrifiante : les crises de terreur ne se reproduisirent plus.

Enfin je voulais étudier la cécité de l'œil gauche, mais Marie s'y opposait lors­qu'elle était éveillée, en disant qu'elle était ainsi depuis sa naissance. Il fut facile de vérifier, au moyen du somnambulisme, qu'elle se trompait : si on la change en petit enfant de cinq ans suivant les procédés connus, elle reprend la sensibilité qu'elle avait à cet âge et l'on constate qu'elle y voit alors très bien des deux yeux. C'est donc à l'âge de six ans que la cécité a commencé. À quelle occasion ? Marie persiste à dire quand elle est éveillée, qu'elle n'en sait rien. Pendant le somnambulisme et grâce à des transformations successives pendant lesquelles je lui fais jouer les scènes principales de sa vie à cette époque, je constate que la cécité commence à un certain moment à propos d'un incident futile. On l'avait forcée, malgré ses cris, à coucher avec un enfant de son âge qui avait de la gourme sur tout le côté gauche de la face. Marie eut, quelque temps après, des plaques de gourme qui paraissaient à peu près identiques et qui siégeaient à la même place; ces plaques réapparurent plusieurs années à la même époque, puis guérirent, mais on ne fit pas attention qu'à partir de ce moment, elle est anesthésique de la face du côté gauche et aveugle de l'œil gauche. Depuis, elle a toujours conservé cette anesthésie, du moins, pour ne pas dépasser ce qui a pu être observé, à quelque époque postérieure que je la transporte par suggestion, elle a tou­jours cette même anesthésie,quoique le reste du corps reprenne à certaines époques sa sensibilité complète. Même tentative que précédemment pour la guérison. Je la ramène avec l'enfant dont elle a horreur, je lui fais croire que l'enfant est très gentil et n'a pas la gourme, elle n'en est qu'à demi convaincue. Après deux répétitions de la scène, j'obtiens gain de cause et elle caresse sans crainte l'enfant imaginaire. La sensibilité du côté gauche réapparaît sans difficulté et, quand je la réveille, Marie voit clair de l'œil gauche.

Voilà cinq mois que ces expériences ont  été faites, Marie n'a plus présenté le plus léger signe d'hystérie, elle se porte fort bien et surtout se renforcit beaucoup. Son aspect physique a absolument changé. Je n'attache pas à cette guérison plus d'impor­tance qu'elle n'en mérite, et je ne sais pas combien de temps elle durera, mais j'ai trou­vé cette histoire intéressante pour montrer l'importance des idées fixes subcon­scientes et le rôle qu'elles jouent dans certaines maladies physiques aussi bien que dans les maladies morales.

Augmentons et compliquons davantage les phénomènes, supposons que cette vie subconsciente ne se manifeste pas seulement à l'esprit étonné du malade, par des contractions involontaires, des gestes, des mots répétés à tort et à travers, mais qu'elle agisse sans cesse d'une manière intelligente et coordonnée. Le malade constate que ses bras et ses jambes font à son insu et malgré lui des actes compliqués, il entend sa propre bouche lui commander ou le railler ; il résiste, il discute, il combat contre un individu qui s'est formé en lui-même. Comment peut-il interpréter son état, que doit-il penser de lui-même? N'est-il pas raisonnable quand il se dit possédé par un esprit, persécuté par un démon qui habite au dedans de lui-même. Comment douterait-il, quand cette seconde personnalité, empruntant son nom aux superstitions dominantes, se déclare elle-même Astaroth, Léviathan ou Belzébuth ? La croyance à la possession n'est que la traduction populaire d'une vérité psychologique.

Tantôt les deux personnalités vivent en assez bon accord et ne se persécutent pas réciproquement. Certaines femmes sont même assez fières de ce détraquement de leur personnalité et se plaisent à consulter, sur toutes les affaires de la vie, « la petite affaire qu'elles croient avoir au cœur ou à l'estomac et qui leur donne de bons conseils [305] ». « Elle ont des colloques amicaux avec une surintelligence révélatrice qui parle par leur bouche [306]. » Estelle, la célèbre malade du Dr Despine, ne fait rien sans consulter « un bon génie auquel elle se sent forcé d'obéir [307] ». « Un sujet ne répondait jamais aux questions, disait Charpignon [308], sans dire : « Je vais consulter l'autre.... c'est le génie chargé de me guider et de m'éclairer. » Le plus souvent l'esprit secondaire n'est pas d'aussi bonne composition, il tourmente sa victime et ne lui donne que des mauvais conseils. On connaît bien le malade de Moreau (de Tours), si curieux dans ses disputes avec « la souveraine [309] », les convulsionnaires de Saint-Médard que leurs esprits forcent à tourner indéfiniment sur un pied ou qu'il empêchent de manger [310], et les religieuses de Loudun tourmentées par tous les esprits mauvais qui incarnaient leurs passions [311]. Quelquefois il y a plusieurs esprits dans une même personne, les uns bons, les autres mauvais, qui se disputent entre eux : « Un enfant est possédé par deux esprits, l'un mauvais, l'autre bon ; dans ses crises, sa bouche changeant de ton, parlait successivement pour l'un et pour l'autre [312]. »

Ces esprits ne se contentent pas de parler, ils agissent. Voici un récit de la supé­rieure de Loudun que nous étions bien disposé à considérer comme mensonger : « L'un des esprits qui était en elle, Belzébuth, la voulait brûler, elle ne consentait pas, il la jeta contre le feu et elle fut trouvée tout assoupie, la tête touchant presque au feu [313]. » Cependant un fait analogue s'est passé presque sous nos yeux : une personne, mécontente de l'écriture automatique que sa main voulait faire, prenait les papiers écrits de la sorte et les jetait au feu ; la seconde personnalité fut furieuse et, par une convulsion, mit la main du sujet dans le feu, la brûla sérieusement, puis s'en vanta ensuite dans toutes ses communications automatiques. L'un des meilleurs résumés de tous ces phénomènes se trouve dans la description qu'un possédé de ce genre donne de son propre état : « Je ne saurais vous expliquer ce qui se passe en moi pendant ce temps et comment cet esprit s'unit avec le mien sans lui ôter la connaissance ni la liberté, en faisant néanmoins comme un autre moi-même et comme si j'avais deux âmes dont l'une est dépossédée de son corps et de l'usage de ses organes et se tient à quatre en voyant faire celle qui s'y est introduite. Les deux esprits se combattent dans un même champ qui est le corps, et l'âme est comme partagée ; selon une partie de soi, elle est le sujet des impressions diaboliques, et, selon l'autre, des mouvements qui lui sont propres et que Dieu lui donne [314]. » Les diverses épidémies de possessions de Loudun, de Saint-Médard, de Morzine, de Verzegnin, de Plédran, etc. [315], sont bien connues ; elles nous montrent tous les exemples possibles de ces diverses destruc­tions du composé mental.

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