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Les idées fixes. - Les
hallucinations
Les impulsions existent quelquefois sous une autre
forme qui semble un peu différente ; au lieu de se présenter comme un
acte, au moins comme un désir, une envie, c'est une simple idée également fixe
et obsédante, mais qui ne semble pas avoir de disposition à provoquer un
acte quelconque. Tantôt ces idées se manifestent sous la forme d'une
hallucination de l'ouïe, c'est une phrase que les malades entendent tout
d'un coup résonner à leurs
oreilles sans aucune raison plausible, « sans qu'elle ait aucun rapport
avec les pensées précédentes [286]. » L'un entend une voix qui lui répète : « Ne
bouge pas ou tu es perdu », et il reste alors immobile dans une apparente
stupeur [287]. Un autre entend une voix qui lui commande de jeter dix francs dans
la Seine [288]. Tantôt ces idées semblent rester plus abstraites, sans prendre la
forme d'une hallucination de l'ouïe [289]. Ce sera, par exemple, une question que le malade se pose sans
cesse : « Pourquoi les couleurs sont-elles inégalement
réparties ? pourquoi les arbres sont-ils verts ? pourquoi porte-t-on
le deuil en noir ? [290] » Ce sera une crainte, une idée de persécution :
« un individu pense sans cesse qu'il sera empoisonné par le raisin d'une
vigne près de laquelle est tombé un fragment de nitrate d'argent [291] » ; ou tout simplement une idée insignifiante et
absurde : « M. N... pense sans cesse que son domestique aime le vin
et cette idée s'acharne après lui, il ne peut s'en débarrasser [292]. » Ces malheureux n'acceptent pas leur idée fixe comme faisant
partie de leur pensée, comme nous faisons dans nos rêves pour les idées
les plus absurdes, ils résistent à ces idées et ils ont conscience de
l'absurdité de leur état. « L'idée fixe leur apparaît comme un corps
étranger logé en eux qu'ils ne peuvent expulser, mais elle ne parvient pas
à les envahir tout entiers [293] ». « Si je pouvais penser comme vous, disait l'un d'eux,
je serais heureux, mais je suis accablé par des idées sinistres auxquelles je
ne puis m'empêcher de croire, j'aimerais mieux être fou
complètement que d'avoir conservé mon intelligence sur la plupart des
sujets... [294] » Dans d'autres cas enfin, l'idée fixe apparaît subitement
à la conscience sous la forme d'une hallucination visuelle qui surgit,
sans que le malade se rende compte de son origine. Les faits de ce genre sont
si connus qu'il suffit de les signaler et de chercher comment ces différentes
espèces d'idées fixes se rattachent aux lois de l'automatisme
psychologique.
Le problème est le même que pour les
impulsions motrices le phénomène anormal n'est pas intégré dans la
personnalité, il est étranger au moi qui voudrait le repousser, il semble
appartenir à un autre groupe psychique, comme les phénomènes
désagrégés, et cependant il est conscient, tandis que ces faits de
désagrégation étaient inconscients.
Nous trouvons encore des analogies dans nos
expériences hypnotiques qui permettent d'étudier la psychologie de
l'aliénation. Léonie avait une sorte de crise d'hystérie incomplète,
elle s'agitait et criait sans qu'il me fût possible de la calmer. Tout
d'un coup elle s'arrête et me dit avec terreur : « Oh !
qui donc me parle ainsi? cela me fait peur. - Personne ne vous parle, je suis
seul avec vous. - Mais si, là à gauche. » Et la voici qui se
lève et veut ouvrir une armoire placée à sa gauche pour voir si
quelqu'un y est caché. « Qu'entendez-vous donc ? lui dis-je. -
J'entends à gauche une voix qui répète : « Assez,
assez, tiens-toi donc tranquille, tu nous ennuies. » Certes la voix qui
parlait ainsi était dans son droit, mais je n'avais rien suggéré de pareil et
ne pensait guère à provoquer à ce moment une hallucination
de l'ouïe. Un autre jour, le même sujet, pendant le premier
somnambulisme, était bien calme, mais refusait obstinément de répondre à
ce que lui demandais. Elle entendit encore à gauche la même voix
qui lui dit : « Allons, sois donc sage, il faut dire. » Ces
paroles provenaient évidemment, on connaît assez ce sujet pour le deviner, du
personnage inférieur qui existait au-dessous de cette couche de conscience. Il
fut très facile de le vérifier par l'écriture automatique ou en amenant
un somnambulisme plus profond. Mais comment, d'après les théories de la
désagrégation que nous avons exposées, est-il possible que les idées du second
personnage subconscient deviennent des hallucinations de l'ouïe pour le
premier ?
Reproduisons le fait expérimentalement : pendant
un état somnambulique profond, je charge Léonie 3 de dire quelque chose
à l'autre, par exemple de lui dire « Bonjour », puis je la
réveille. L'hallucination se produit de même et Léonie demande
encore : « Qui donc dit « Bonjour ? » Mais cette fois,
moi aussi j'ai entendu le mot « Bonjour », car la bouche l'a
parfaitement prononcé, quoique tout bas. Ces hallucinations d'origine
subconsciente étaient dues, dans ce cas, à l'audition d'une véritable
parole automatique analogue à l'écriture des médiums. Le sujet entendait
sa propre parole subconsciente, de même que le médium lisait son écriture
automatique, et l'un et l'autre attribuaient cette parole ou cette écriture
à des êtres différents d'eux-mêmes.
Ces paroles d'origine subconsciente ne sont pas plus
rares que les autres impulsions du même genre et se présentent avec les
mêmes caractères. « Souvent, disait un des petits
prophètes cévenols, j'ignore comment finira le mot que l'esprit m'a
déjà fait commencer. Il m'est arrivé quelquefois que croyant aller
prononcer une parole ou une sentence, ce n'était qu'un simple chant inarticulé
qui se formait par ma voix... Pendant que je parle, mon esprit fait attention
à ce que ma bouche prononce, comme si c'était un discours prononcé par
un autre, mais qui laisse des impressions vives dans ma mémoire [295] ». La célèbre Lisa Andersdocter, en 1841, chantait et
prononçait malgré elle les discours plus ou moins éloquents [296]. Mme X., âgée de cinquante ans, ancienne hvstérique, éprouve, de
temps en temps. le besoin d'aller vociférer dans un coin et dire ses
secrets [297]. » Enfin les dégénérés, dont parle M. Saury, ont très
souvent des impulsions à dire des jurons et des obscénités malgré eux,
comme les médiums avaient des dispositions à en écrire. Mais lorsque le
sujet entend sa propre voix qui parle ainsi, ou quand il sent par le sens
musculaire le début de ces paroles, il se figure entendre une voix
étrangère qu'il localise à telle ou telle place et qu'il précise
var ses propres suppositions. « Un malade parle lui-même tout haut
et prétend ensuite que c'est une voix qu'il entend ; si on lui tient les
lèvres fermées, il entend encore la voix, mais on sent les lèvres
remuer sous les doigts [298]. » « M. X. entend des voix, mais il est facile de
constater que sa langue remue malgré lui au moment où parle la voix
intérieure [299] ». J'ai eu l'occasion de vérifier tout récemment le fait sur
un aliéné. Un individu excité et à demi maniaque prétendait communiquer
de loin avec des comtes et des marquis habitant Paris. Je le priai de dire
bonjour de ma part à M. le marquis - il se frotta la tête d'un
côté (c'était son signe cabalistique pour se transporter chez le marquis) et
dit tout haut : « M. le marquis je suis chargé de vous souhaiter le
bonjour » ; puis il pencha la tête de côté comme pour écouter
avec grande attention ; mais sa bouche parlait tout bas et
murmurait : « Vous direz à ce monsieur que... » Je ne pus
entendre la suite, mais le malade se redressa et me dit tout haut :
« M. le marquis m'a chargé de vous remercier... je l'ai parfaitement
entendu. » C'était évidemment sa propre parole qui lui suggérait son
hallucination de l'ouïe.
N'est-il pas naturel d'interpréter de la même
manière les idées fixes que nous avons signalées, et ne devons-nous pas,
avec beaucoup d'aliénistes, comme Moreau (de Tours), Max Simon [300] et d'autres, considérer ces idées fixes comme des impulsions de la
fonction du langage ? « On influence ma pensée, disait une folle...,
on me fait parler malgré moi [301]. » Elle avait parfaitement raison, car s'entendre parler
malgré soi, c'est penser malgré soi ; répéter sans cesse une même
phrase sans qu'on ait la volonté de le faire, c'est avoir une idée fixe [302]. L'esprit conscient développe son idée fixe comme il le veut et
augmente son délire, mais l'idée elle-même vient d'une parole automatique
qui ne dépend pas de cette pensée consciente. Moreau (de Tours) ne croyait-il
pas à une théorie analogue quand il écrivait : « Dans les
conceptions mentales de l'aliéné, ce qu'il y a d'actif ou d'appartenant à
l'état de veille, ce sont les conséquences psychologiques qu'entraîne l'idée
fixe, les déductions que le malade tire logiquement de cette idée, les
sentiments et les passions qu'elle soulève ; mais l'idée fixe, la
pensée morbide qui résume en elle tout le délire, parce qu'elle est le point de
départ de toutes les aberrations, cette pensée appartient tout entière
à l'état passif du sommeil, elle a pris naissance dans des conditions
psycho-organiques analogues [303] ».
Quelle que soit la simplicité et, dans quelques cas,
la vérité de ces hypothèses, je ne crois pas qu'elles suffisent à
expliquer toujours ces sortes de collaboration du groupe des phénomènes
subconscients et du groupe des phénomènes conscients. Bien souvent
l'intermédiaire entre les deux groupes, c'est-à-dire le phénomène
physique produit par l'un et senti par l'autre, n'est pas visible ; il n'y
a pas toujours un geste ou une parole qui vienne communiquer à l'une des
personnes les pensées et les modifications de l'autre. Quand une pensée, une
hallucination auditive et surtout une hallucination visuelle apparaît
subitement à la conscience de l'aliéné, il faut admettre que les
phénomènes inconscients ont amené tout d'un coup et automatiquement un
phénomène conscient sans intermédiaire. Ce fait est évident ; mais
comme nous l'avons déjà remarqué au début de ce chapitre à propos
de la baguette divinatoire, il n'est pas facile à comprendre. Ne
disions-nous pas, en effet, que ces deux groupes de phénomènes étaient
séparés, désagrégés, et que c'était précisément ce caractère qui formait
les deux champs de la conscience ? Comment ces phénomènes
peuvent-ils la fois se rattacher l'un à l'autre par association et
cependant être désagrégés ?
Remarquons d'abord que ce fait naturel présenté par
les maladies mentales ne nous est pas inconnu et que nous l'avons déjà
souvent rencontré dans nos études expérimentales. Quand nous décrivions les
suggestions par distraction, nous avons signalé au passage un fait bien
curieux, c'est l'hallucination consciente produite par une suggestion qui est
restée subconsciente. Je rappelle le fait. Je commande à Léonie pendant
qu'elle est distraite et qu'elle cause avec une autre personne, et je murmure
tout bas que cette personne a un bel habit vert. Léonie n'a pas entendu ce que
je disais (phénomène subconscient désagrégé appartenant au second champ
de conscience), et cependant elle pousse un cri et dit : « Oh !
comme votre habit est drôle, il est tout vert, je ne l'avais pas
remarqué » (phénomène conscient appartenant au premier champ de
conscience). Ainsi donc par une sorte d'association d'idées, malgré la désagrégation,
un phénomène subconscient a produit un phénomène conscient.
Mais voici bien d'autres exemples du même genre.
Je murmure tout bas : « Quand je toucherai ton pouce, tu verras du
rouge, quand je toucherai ton petit doigt, tu verras du jaune. » C'est une
suggestion par distraction avec point de repère. Mais je touche la main
gauche qui est anesthésique :
cependant l'attouchement du pouce qu'elle
ne sent pas amène l'hallucination consciente du rouge,
l'attouchement du petit doigt celle du jaune, et il n'y a jamais d'erreur. Avec
un autre sujet, anesthésique total à ce moment, j'opère
autrement. Je lui pince le dos de la main, Marie ne sent rien ; mais je
lui demande avec une insistance qui équivalait pour elle à une
suggestion : « Entends-tu quelque chose ? - « Mais oui, dit-elle, on dirait des
cloches. » Quelques instants plus tard, je la pince au bras et quoiqu'elle
ne sente rien je demande encore : « Entends-tu quelque chose d'autre ? -Mais oui, fait-elle, on
dirait un sifflet. » Depuis, quand je la pince sur le dos de la main, elle
entend toujours des cloches ; quand je la pince au bras, elle entend
toujours un sifflet. Or, je le répète, elle ne sent absolument rien
à son bras : c'est une sensation subconsciente qui sert de point de
repère à l'hallucination consciente [304].
Mais est-il nécessaire de chercher de nouveaux
faits ? On trouve des exemples de ce genre parmi les phénomènes les
plus connus de l'hypnotisme. L'ancienne expérience du portrait en est un
excellent. On a suggéré au sujet de voir un portrait sur une carte et de fait
il voit toujours le portrait sur la carte désignée. Il la reconnaît à
certains signes, sans doute, mais la sensation de ces signes n'a jamais été
consciente et ce n'est que le second personnage qui m'a dit par écriture
automatique qu'il y avait une tache en haut du papier. Le point de
repère était encore ici subconscient, quoique l'hallucination fût
consciente. Que résulte-t-il de ces faits ? Simplement une chose que nous
avions déjà prévue. C'est que l'association automatique des idées est
une chose, et que la synthèse qui forme la perception personnelle
à chaque moment de la vie et l'idée du moi en est une autre. Celle-ci
peut être détruite, tandis que celle-là subsiste. Cette
supposition d'ailleurs s'accorde assez bien avec tout ce que nous avons dit de
ces deux opérations. L'association des idées est la manifestation d'une
synthèse élémentaire qui a déjà été effectuée autrefois et qui a rattaché
les phénomènes les uns aux autres une fois pour toutes. La perception
personnelle est formée par l'activité synthétique actuelle qui, par un effort
continuel répété à chaque instant, ramène à l'unité du moi
tous les phénomènes qui se produisent, quelle que soit leur origine.
Cette force de synthèse peut être aujourd'hui affaiblie, rendre le
sujet incapable de percevoir telle sensation auditive ou telle sensation
tactile et cependant, par un automatisme d'origine ancienne qui n'a pas été
détruit, cette sensation non perçue peut amener d'autres images faisant partie
de celles que le sujet perçoit encore. Quoique ces remarques ne suppriment
point sans doute toutes les difficultés, elles nous permettent de comprendre
comment ces phénomènes nouveaux, les idées fixes et certaines
hallucinations sont simplement des applications plus compliquées des lois
anciennement connues.
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