L'automatisme psychologique - deuxième partie.

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De la folie impulsive

Ce n'est pas seulement dans le sommeil hypnotique et dans des expériences pré­méditées que l'on rencontre les suggestions et les impulsions irrésistibles : bien des malheureux sont naturellement et pendant toute leur vie sous la domination d'une idée fixe de ce genre et se sentent poussés par une puissance invincible à un acte qui leur fait horreur. C'est dans la folie impulsive que se rencontrent ces aberrations singu­lières de la volonté humaine, si instructives pour le psychologue. Cette maladie a été trop bien étudiée par les aliénistes et par quelques psychologues, comme M. Ribot, pour que je reprenne une description qui est bien connue. Je veux seulement montrer comment cette forme particulière d'automatisme psychologique se rattache à toutes celles qui ont déjà été étudiées dans cet ouvrage.

Laissons de côté les actes commis brusquement par certains épileptiques pendant une éclipse momentanée de la conscience [273]. Ces actions ressemblent trop, comme nous l'avons déjà montré, aux actes des individus cataleptiques, pour mériter ici une étude nouvelle. Accomplis brusquement, sans réflexion, sans résistance, sans laisser de traces dans la mémoire normale, ils sont l'expression brutale, instantanée d'une image subsistant seule dans une conscience presque entièrement détruite. Se repro­duisant toujours les mêmes à chaque accès [274], ils font partie d'une crise, ils appartien­nent à un mécanisme automatique qui se met en marche, dès que la conscience personnelle est obscurcie. Les impulsions qui nous intéressent le plus sont celles qui ont lieu pendant la veille du malade, pendant qu'il est capable de perception et de réflexion. Il peut les constater, et sent qu'il se laisse entraîner comme par une force étrangère.

Les actes les plus simples de ce genre seront des mouvements nerveux, des tics, des grimaces saccadées de la face, du tronc, des extrémités [275], mouvements que le sujet déclare accomplir malgré lui, mais qu'il connaît et auxquels il pourrait à la rigueur résister. Certains mouvements choréiques sont de ce genre, mais présentent déjà une plus grande complication ; il est juste, en effet, de distinguer la chorée vulgaire ou gesticulatoire, qui se rapproche des simples tics, de la grande chorée rythmique, qui en diffère en ce que les mouvements irrésistibles ne sont pas faits au hasard, mais paraissent ordonnés et avoir un but déterminé [276]. Il y a des variétés tournantes, grimpantes, criantes, dans lesquelles les malades sautent, courent, pous­sent des cris d'animaux, etc. Peut-être faut-il rattacher à ces variétés, quoique ce ne soit pas l'habitude, ces grimaces ou expressions de la physionomie involontaires et persistantes ; « certaines expressions, dit M. Luys, semblent se figer en permanence sur la physionomie, des traits de terreur persistèrent huit mois après l'accident qui les avait causés. » Toutes ces folies choréiques, disait Maudsley [277] sont caractérisées par leur caractère automatique, chaque centre nerveux semble agir pour son propre compte. Ce sont bien des impulsions pendant la veille et la durée de la conscience normale, mais l'individu qui les sent semble ne pas y résister.

Mais, dans d'autres cas qui sont plus dramatiques, l'individu qui a conscience de son impulsion peut y résister plus ou moins longtemps et ne succombe qu'après une lutte désespérée. Ce sont des désirs violents et subits qui leur traversent l'esprit et qui les poussent à accomplir une action absurde ou criminelle. Ils sentent ce que leur désir a de ridicule ou d'odieux, ils y résistent et essayent de penser à autre chose. L'envie de faire cet acte revient plus précise, plus implacable, ils la repoussent et cherchent à se fuir eux-mêmes. Ils ne peuvent y parvenir et restent haletants, tout en sueur, dans cette lutte insensée contre eux-mêmes, qui finit presque nécessairement par leur défaite. L'acte est accompli, alors ils respirent, se calment, se réjouissent, non pas de l'acte qu'ils ont fait et qui leur est toujours en horreur, mais du soulagement qu'ils éprouvent à ne plus sentir cette horrible torture et à reprendre la libre disposition de leur esprit. On trouverait, dans tous les ouvrages sur l'aliénation, des exemples innombrables de cette maladie morale vraiment cruelle; M. le Dr Saury a résumé, dans son dernier livre sur « les dégénérés », les formes les plus typiques et les plus fréquentes que prennent les impulsions. Nous ne pouvons nous étendre sur ces impulsions à des actes puérils comme celui d'enlever une pierre d'un mur ou de ramasser des brins de paille [278], ou terribles, comme le crime de l'homicide ou l'incen­die. Le caractère de ces désirs tels que les décrivent tous les malades, c'est qu'ils paraissent déraisonnables à celui-là même qui les éprouve, ils n'ont ni motif plausible ni intérêt [279], ils sont en contradiction avec les sentiments les plus profonds et les plus chers. Une femme sent une impulsion irrésistible à tuer ses enfants qu'elle adore ; un malheureux jeune homme se sauve en Afrique, puis va lui-même se faire enfermer dans un hôpital pour ne pas tuer sa mère, car il sent qu'il ne peut plus résister à la terrible impulsion qui l'entraîne. C'est pourquoi le malade résiste de toutes ses forces avec une lucidité singulière et demande des secours de tous côtés. Tandis que le fou véritable s'abandonne à son délire et s'y complaît, l'impulsif le repousse comme quelque chose d'étranger. C'est là un caractère remarquable qui donne à cette perturbation mentale une importance toute particulière.

Qu'il me soit permis, pour préciser cette description, de résumer en peu de mots une observation que j'ai pu faire à l'hôpital du Havre, non pas que le cas ait en lui-même grand intérêt, car il rentre dans une catégorie de phénomènes très connus, mais parce que la discussion se fait plus facilement sur un exemple particulier. Un malheureux jeune homme de dix-sept ans, D.... est fils de père et mère aliénés tous les deux et qui tous deux ont terminé leur vie par le suicide. Il a eu, jusqu'à ces derniers temps, une existence relativement calme, quoique troublée de temps en temps par des accidents nerveux. Il eut ainsi de violents accès de mélancolie durant lesquels il se cache, s'isole et reste à pleurer sans aucune raison sur son sort. Il se demande avec angoisse comment il gagnera son pain, comment il apprendra son métier, etc. ; en même temps il se raisonne lui-même, constate que ces inquiétudes n'ont pas de raison d'être, et cependant il recommence à gémir; à d'autres moments, il a des bouffées de chaleur à la face et des tremblements choréiques de la jambe gauche qui durent des nuits entières. Une fois, ces tremblements convulsifs se sont généralisés à tous les membres, jusqu'à faire croire (tout à fait à faux, à mon avis) à une crise d'épilepsie. Il a presque constamment, depuis quelques années, la terreur d'être seul, et cependant il déteste la société, aussi ne sait-il que faire, et se met-il encore à gémir. Il a une agoraphobie intense, et, quand il faut traverser une place, il supplie une personne de l'accompagner ou bien suit les gens à la trace, en ayant une peur affreuse qu'on ne le renvoie. Voici le dernier accident plus tragique qui l'a amené à l'hôpital : Un soir il sent une de ses crises d'angoisse qui commence, ne peut arriver à manger ni à boire, passe la nuit éveillé à gémir ; la jambe gauche tremble et se secoue continuellement. Cependant il fait un effort le matin pour se rendre à son ouvrage habituel et, comme il est garçon coiffeur, se met en devoir de raser un client. A peine tient-il le rasoir en main, que la sueur lui vient à la face, que ses tremble­ments augmentent et gagnent les bras. Une pensée horrible lui traverse l'esprit, il désire, il veut couper la gorge de cet individu qu'il est en train de raser. Épouvanté de cet acte, il résiste avec une sorte de rage et s'accroche à la chaise pour ne pas tomber. Il essaie encore de lever son rasoir, mais l'impulsion revenant plus terrible, il se sauve dans sa chambre en poussant de grands cris. On court après lui et on n'a que le temps de le saisir au moment où il allait se couper la gorge à lui-même. Transporté à l'hôpital, il fut pendant deux jours dans un état d'ahurissement complet, refusant de manger et sans cesse agité de mouvements choréiques. Puis il s'est calmé et m'a alors raconté tout ce qu'il avait éprouvé ; il se sent maintenant mieux portant, mais il a une nouvelle idée mélancolique à laquelle il ne pensait pas auparavant : il est persuadé que tôt ou tard il se tuera comme ont fait ses parents, et cette idée ne contribue pas peu à l'attrister.

Nous venons de dire, en commençant ce paragraphe, que ces impulsions ressem­blaient aux suggestions faites à des somnambules ; il y a cependant en apparence une grande différence qui saute aux yeux et rend cette comparaison singulière. Les sujets que nous avons étudiés exécutaient les suggestions de deux manières principales : ou bien avec pleine conscience, mais alors ils acceptaient l'acte, le faisaient volontiers et se croyaient libres dans leur conduite ; ou bien sans accepter l'acte, mais alors ils l'ignoraient complètement et l'accomplissaient sans le savoir. Dans les deux cas, ils sont différents du fou impulsif qui n'agit pas inconsciemment, sait très bien ce qu'il fait et cependant en a horreur et résiste de toutes ses forces ; il y a là quelque chose d'original et de nouveau. Nos somnambules ont cependant présenté des phénomènes analogues que nous n'avons pas signalés jusqu'à présent, parce que ce sont des exceptions compliquées et qu'il ne fallait pas embarrasser l'exposition de phénomènes relativement simples. Nous devons maintenant revenir sur ces cas irréguliers.

Pendant le somnambulisme, Léonie me dit un jour qu'elle a reçu une lettre inté­ressante, je lui demande de me l'apporter le lendemain, mais je ne lui rappelle pas cette recommandation après l'avoir réveillée. Le lendemain, bien éveillée, elle m'ap­porte en effet la lettre, mais me dit avec un peu d'inquiétude : « Je ne sais pas ce qui m'arrive avec cette lettre, voilà trois fois que je la prends pour l'emporter, chaque fois je l'ai retirée de ma poche et je l'ai serrée parce que je n'en ai pas besoin, et puis voilà que j'ai dû la reprendre, car elle est encore dans ma poche. » Autre observation du même genre : je dis encore à Léonie, pendant son somnambulisme, de m'apporter de chez elle, quand elle reviendrait au Havre, un certain paquet de papiers qu'elle avait. Voici ce qui se passa quelques mois plus tard quand elle se prépara pour venir au Havre. Elle allait fermer sa valise, quand elle aperçut au-dedans un paquet de papiers assez volumineux. « Suisje assez sotte et étourdie, dit-elle, d'avoir pris cela, je ne m'en servirai certainement pas », et elle retira le paquet. Quelques instants plus tard, elle visite de nouveau ses bagages : le paquet y était encore. « Ah c'est trop fort », dit-elle, et elle retire le paquet, l'enferme sous clef, et arrive au Havre sans l'avoir appor­té. Je conviens un jour avec un jeune homme que je savais hypnotisable, qu'il me dira sincèrement au réveil les impressions qu'il aura éprouvées. Pendant le sommeil hypnotique, qui fut assez profond, je lui demandai d'aller prendre mon chapeau sur une table et de venir me le mettre sur la tête, puis je le réveillai. Je l'interroge alors suivant nos conventions, mais il ne me dit rien d'intéressant, car il avait tout oublié, et, détail singulier mais déjà signalé, il était convaincu que je n'avais pas réussi à l'endormir, tandis que, depuis une demi-heure, je lui avais fait éprouver plusieurs hallucinations. Cependant au bout dun instant, il prend un aspect anormal, erre dans la chambre et se plaint d'un peu de mal de tête qui vient d'arriver subitement. Pendant qu'il parle, il s'est décidément rapproché de mon chapeau ; il le prend et le retourne dans tous les sens, mais voici qu'il le rejette brusquement, en s'écriant . « Ah ça, qu'est-ce que j'ai donc envie de faire avec votre chapeau et qu'est-ce que je fais là, c'est vraiment trop bête ! » Il va se rasseoir et tout se dissipe. Il est inutile de citer d'autres exemples du même genre.

Quoique l'acte semble avoir été ici connu par le sujet, qui tantôt l'a accepté com­me dans le premier cas, tantôt l'a repoussé, je crois que cette conscience est tout à fait secondaire et que l'essentiel de la suggestion s'est passé subconsciemment. Le souve­nir de la suggestion, la notion du moment où elle devait s'exécuter, tout cela appar­tenait, comme toujours, à la deuxième couche de phénomènes, à la personne du somnambulisme persistant sous la veille : l'acte a été commencé, à demi exécuté par des images motrices appartenant à cette couche et par conséquent séparées de la conscience normale. Mais la division n'a pas été complète, comme dans les expé­riences simples avec Lucie, ou du moins, elle n'est pas restée complète. Les résultats de l'acte, ou tout simplement les mouvements des membres, ont été vus par la première personnalité. Celle-ci n'a pas senti l'acte en lui-même, car, encore mainte­nant, elle ne sait de quoi il s'agit, mais elle en a aperçu les manifestations extérieures comme elle aurait fait pour l'acte d'une personne étrangère [280]. Elle a accepté alors cet acte qui recommençait, ou bien elle l'a supprimé par une résistance énergique. Il en est ainsi dans bien des suggestions exécutées soi-disant avec conscience ; le sujet continue avec bonne volonté un acte qu'il n'a pas commencé lui-même, il en prend même la responsabilité et il invente des raisons pour l'expliquer ; mais l'acte n'en était pas moins un phénomène subconscient soumis aux lois de la désagrégation psycho­logique.

On peut quelquefois, d'une manière pour ainsi dire expérimentale, donner ou enle­ver au sujet cette conscience en retour de l'acte commencé par le deuxième groupe psychique. Si l'on distrait le sujet pendant qu'il exécute l'acte, il ne s'apercevra de rien et les choses seront très régulières ; si on ne le distrait pas, il va employer sa petite force de perception à regarder ses propres actes et il pourra les accepter ou leur résister.

D'ordinaire on parlait toujours à Lucie pendant qu'elle exécutait les suggestions et nous avons vu comme la désagrégation était chez elle remarquable. Je lui suggère un jour pendant le somnambulisme un acte assez compliqué : aller prendre un objet dans la poche d'une personne qui m'avait accompagné, et j'évite de lui parler après le réveil. Elle parut surprise de mon silence, se leva comme pour marcher dans la chambre, mais elle se livrait au plus singulier manège. Elle faisait trois pas dans la direction de la personne que je lui avais indiquée, puis s'arrêtait net et s'en retournait ; elle avançait de nouveau de trois pas et s'arrêtait encore. Elle frappait du pied, grin­çait des dents, prenait un ouvrage pour faire autre chose, puis se levait pour recom­mencer. Tous ses gestes pouvaient se traduire ainsi : Pendant un instant de distrac­tion, les jambes marchaient pour faire l'acte que la seconde personnalité voulait exécuter. Lucie, qui n'était pas assez distraite, s'apercevait de ce mouvement et se disait en trépignant : « Ah ça, qu'est-ce que je vais faire là? » Et, volontairement, elle allait se rasseoir. Cette lutte entre les deux consciences dura plus de vingt minutes, avant que l'acte fût exécuté entièrement dans un moment de distraction plus durable ; tandis que, au contraire, la suggestion aurait été exécutée immédiatement, si j'avais pris quelques précautions pour éviter cette conscience en retour et pour empêcher Lucie de se préoccuper de ses actes subconscients.

Il en est de même pour l'écriture automatique : ordinairement on prend des pré­cautions pour empêcher le sujet de s'en apercevoir, on choisit des personnes dont le bras est anesthésique, on le cache par un écran, on distrait le sujet en lui parlant d'autre chose ; mais quand ces précautions ne sont pas prises, ou simplement quand le sujet a conservé en partie le sens musculaire du bras, il s'aperçoit de son écriture et la lit à mesure qu'elle s'écrit, ou il la sent d'après les mouvements de son bras. Mlle S.... dont j'ai parlé, sentait les mouvements de la planchette sous ses doigts et, par un assez long exercice, était arrivée à deviner son écriture automatique avant de la lire. Elle me disait, sans regarder la planchette : « Ah c'est Johnson qui a écrit cela », et en effet l'Esprit avait signé « Johnson. » Beaucoup de spirites ont remarqué ce fait, mais ils ont indiqué quelquefois une chose plus curieuse, c'est que le médium, devinant ainsi l'écriture de son esprit, la complète quelquefois consciemment et collabore avec lui dans ces singulières rédactions. « S'il y a, au début, division absolue, de telle sorte que les idées ne soient connues qu'au fur et à mesure que les mots apparaissent, le mot déjà tracé faisant souvent deviner celui qui va suivre, la jeune fille devient, sans le vouloir, au moins la collaboratrice de la seconde personne qui s'est formée en elle »& « C'est la comtesse qui écrit, dit Mlle N... en parlant de son esprit, mais nous pensons ensemble [281]. » Le sens musculaire devient ainsi, comme le disait M. Richet [282], la voie par laquelle un grand nombre de phénomènes subconscients rentrent dans la conscience après un commencement d'exécution. D'ailleurs, bien des faits de la vie ordinaire sont du même genre ; « Quand vous lisez un livre ou que vous entendez un discours peu récréatif, vous pouvez rester quelque temps dans un état d'indifférence, mais, si vous sentez quelque bâillement involontaire, alors vous ne doutez plus, vous êtes avertis authentiquement de votre ennui et la conscience que vous en avez l'augmente [283]. » Ces remarques nous montrent qu'il peut y avoir une sorte de connais­sance et de conscience de l'acte qui est cependant inconscient, c'est-à-dire qui a son point de départ en dehors de la personnalité du sujet.

Comment les sujets comprennent-ils et expriment-ils l'état psychologique que nous venons de décrire ? Qu'est-ce qu'ils pensent d'eux-mêmes en se voyant ainsi agir d'une façon bizarre ? Ils emploient toujours le même mot pour désigner leur état. « Mais qu'est-ce que tu as donc? » dis-je à Lucie dans une circonstance analogue à celle que j'ai décrite. - « C'est drôle comme j'ai envie de faire cela, et c'est pourtant si bête. » J'avais suggéré à Léonie de venir chez moi ! comme elle n'arrive pas, je vais à sa rencontre et je la trouve dans la rue. « J'ai été jusqu'à votre porte, dit-elle, et je reviens : je ne sais pas pourquoi j'avais envie d'aller chez vous. » « Qu'est-ce que j'ai envie de faire avec votre chapeau ? » disait le jeune homme dont j'ai décrit la sug­gestion. En un mot ils interprètent tous leur état en disant qu'ils ont envie de faire quelque chose, et ils cèdent ensuite à cette envie, ou bien ils y résistent suivant le cas. Cette expression ne doit pas nous surprendre, car la conscience d'un désir n'est guère autre chose, si on veut l'analyser, « que la sensation des mouvements naissants ébauchant une fonction ou un acte [284]. » Or nos sujets sentent précisément un acte qui s'ébauche, et comme ils ignorent la véritable origine, ils en font une envie ou un désir.

Nous pouvons maintenant revenir à nos malades impulsifs dont le caractère psychologique devient plus intelligible. D'un côté, ce sont bien des individus désa­grégés, quoiqu'ils aient conscience de leurs impulsions. « L'homme a perdu son unité, dit à ce propos Leuret ; il connaît encore ; mais, en lui-même, quelque chose différent de son moi connaît aussi ; il veut encore, mais le quelque chose qui est en lui a aussi sa volonté : il est dominé, il est esclave, son corps est une machine obéissant à une volonté qui n'est pas la sienne. » [285] De l'autre côté, ils connaissent les mouvements qu'ils accomplissent, ils sentent l'impulsion, l'interprètent comme une envie person­nelle, l'acceptent ou lui résistent, tout ce que les individus désagrégés ne faisaient pas d'ordinaire. « C'est quelque chose qui me pousse derrière les épaules, » disait un malade observé par Georget. « J'avais une peur affreuse de couper la gorge à l'homme que je rasais, me disait ce malheureux D... - Pourquoi aviez-vous peur de faire cela? lui demandai-je. - Je voyais bien ma main qui se levait pour frapper, je n'ai eu que le temps de me sauver. » Le malade ne comprend pas que l'idée et, par suite, l'acte de couper la gorge  a été suggéré, par l'attouchement du rasoir,  un groupe de phéno­mènes dont il ne soupçonne pas l'existence en lui. Il n'a vu que le résultat de la suggestion, le mouvement du bras, et c'est pour cela qu'il interprète en disant : « J'avais une envie affreuse de lui couper la gorge. » Ces impulsions nous ont donc montré une forme intéressante d'acte désagrégé incomplet, c'est-à-dire à demi connu par le sujet, mais dont le point de départ, au lieu d'être dans la première conscience, comme nous l'avions vu dans nos études sur le pendule enregistreur, se trouve en réalité dans la seconde.

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