|
La dualité cérébrale
comme explication du spiritisme
Les difficultés ne commencent véritablement que si
l'on pénètre dans les détails, si on essaye de se rendre compte de la
forme et des lois particulières de la désagrégation dans tel ou tel cas
déterminé. C'est à propos de ces détails que je serais disposé, quoique
avec hésitation, à me mettre en opposition avec M. Myers, qui a si bien
étudié tous ces phénomènes curieux. Je ne parle pas de sa disposition
à considérer les phénomènes de désagrégation comme compatibles
avec la santé la plus normale, c'est là une question générale qui porte
sur le somnambulisme comme sur le spiritisme et dont nous parlerons un peu plus
loin. Mais il essaye d'expliquer les phénomènes du spiritisme et en
général le développement de deux consciences parallèles par un
caractère anatomique bien connu du système nerveux, la division
de l'encéphale en deux parties symétriques et l'existence chez l'homme de deux
cerveaux.
Cette division du cerveau en deux parties a
déjà donné lieu à bien des hypothèses. Depuis La Mettrie
qui dit que Pascal avait un cerveau fou et un cerveau intelligent, depuis
Gaétan de Launay qui considère les rêves faits sur le côté droit
comme absurdes et ceux faits sur le côté gauche comme logiques [264], il y a eu bien des anatomistes et des physiologistes qui ont
rapporté à cette dualité tous les phénomènes compliqués et
embarrassants de l'esprit humain. Si j'ai évité de parler de ces hypothèses,
c'est que, d'un côté, je me suis engagé à ne pas entrer dans des études
de physiologie cérébrale, et, de l'autre, que cette supposition ne me paraît
pas expliquer grand-chose. En fait, nous avons, tous, deux cerveaux, et nous ne
sommes ni fous, ni somnambules, ni médiums. Les états hypnotiques diminués, les
hallucinations unilatérales de caractère différent pour chaque côté du
corps, sont des faits psychologiques intéressants qui ont été, dans ces
derniers temps, rattachés à la dualité cérébrale [265]. Ils me paraissent en général dépendre d'autre chose : ce sont
des hallucinations à point de repère [266], que la maladie naturelle ou bien la suggestion ont rattachées les
unes à droite, les autres à gauche. Ces hallucinations et toutes
les expériences de ce genre ne me semblent guère démonstratives. Si
j'avais à exprimer une opinion sur les théories de localisation
cérébrale, je me rattacherais volontiers à celle de Bastian [267] qu'il exprime en ces termes : « Nous avons
peut-être affaire moins à des aires topographiquement séparées du
tissu cérébral qu'à des mécanismes distincts de cellules et de fibres existant
d'une manière plus ou moins diffuse et entremêlée. » C'est
pour ces raisons que je n'avais pas soumis ces hypothèses sur la dualité
cérébrale à une discussion distincte.
Mais M. Myers, quand il revient à cette
théorie, à propos du spiritisme, l'expose avec des arguments qui sont
plus nettement psychologiques et qui, par conséquent, demandent ici une
discussion.
Pour résumer sa théorie en quelques mots, M. Myers
pense qu'il y a une grande analogie entre les phénomènes d'inconscience
des médiums et l'écriture automatique, d'une part, et, d'autre part, les
troubles de la cécité ou de la surdité verbale, de l'agraphie ou de l'aphasie
qui se produisent à la suite de certaines lésions localisées de
l'hémisphère gauche. Or, dans ces cas, la restauration du langage et de
l'écriture, quand elle a lieu, s'opère grâce à une suppléance de
l'hémisphère droit. Donc l'écriture automatique doit se rattacher de
même au fonctionnement de l'hémisphère droit. « L'écriture
automatique semble, dit-il, une action obscure de l'hémisphère le moins
utilisé ; dans le cas de Louis V.... c'est l'alternance de
l'hémisphère droit et du gauche qui produit les variations motrices et
sensorielles [268]. L'écriture automatique vient de la même cause que l'écriture
des agraphiques, l'emploi dans l'écriture des centres non exercés de
l'hémisphère droit du cerveau. » [269]. Sans me prononcer sur le fond de la question qui est
physiologique, je ne trouve pas que les arguments de M. Myers soient
concluants.
« Le médium qui écrit de cette manière,
dit cet auteur, ne sent pas sa propre main qui écrit, il ressemble à un
individu atteint de cécité verbale [270] qui ne peut lire l'écriture. » En aucune façon, le malade en
question a la sensation des lettres, mais il ne les comprend pas ; le
médium n'a pas la sensation des mouvements, il est simplement anesthésique
à ce moment et, pour ce point particulier ; s'il a la sensation,
s'il regarde son papier pour voir les lettres, il les lira parfaitement. Mais
il y a des cas où il hésite et ne peut pas arriver à lire. C'est
que le message est mal écrit : il arrive à moi aussi de ne pas
pouvoir lire ma propre écriture, et je ne suis pas atteint de cécité verbale.
« Dans ce cas, répondra-t-on, le médium fait appel aux mouvements de sa main
pour recommencer le message ; il ressemble au célèbre malade de M.
Charcot qui ne pouvait lire qu'en suivant les lettres, il se servait des
sensations musculaires pour lire et non des sensations visuelles ; le
médium ne sent pas davantage les sensations musculaires quand le message est
écrit pour la seconde fois, il fait appel aux sensations visuelles, pour lire
cette fois une lettre mieux écrite. Il n'y a rien dans tout cela qui ressemble
à de la cécité verbale.
« Mais considérons maintenant l'écriture
elle-même, elle est quelquefois gauche, embarrassée, réduite à une
lettre indéfiniment répétée ou à un simple gribouillage ; donc,
prétend M. Myers, elle est le produit du cerveau droit qui n'est pas assez
exercé. » Conclusion hardie : on peut écrire mal sans se servir
uniquement du cerveau droit. L'écriture est plus inexpérimentée parce qu'elle a
lieu dans des conditions nouvelles, sans que le sujet voie le papier, sans
qu'il use des images visuelles, etc. ; elle dépend d'une intelligence
nouvelle qui dispose uniquement des images musculaires qui est souvent
rudimentaire et ne sachant quelquefois, comme les cataleptiques, que répéter la
même lettre [271]. « Cette écriture automatique, nous dit-on encore, montre
souvent un mauvais caractère, vaniteux, menteur, immoral, elle abuse des
jurons et des obscénités. Cela ressemble aux jurons que conserve seuls le
malade aphasique et, dans un cas comme dans l'autre, il faut les reprocher
à l'hémisphère droit du cerveau qui est sans éducation et sans
morale. » Comment, les jurons, les obscénités et les sottises ne peuvent
provenir que de l'hémisphère droit ? Faut-il donc retourner
à la théorie des rêves de M. Gaétan de Launay ? L'explication
de ces inconvenances de l'écriture automatique me paraît beaucoup plus simple :
nous les retrouvons, quoi qu'on en ait dit, dans le somnambulisme, dans
l'hystérie, dans l'enfance, partout où la personnalité est faible et
incapable de gouverner ses paroles.
Un argument plus intéressant est tiré d'un
caractère curieux de l'écriture automatique ; elle affecte souvent,
paraît-il, la forme renversée, telle qu'il faut, pour lire le message, regarder
la feuille à l'envers par transparence ou la lire dans un miroir. Cette
forme d'écriture se rencontre chez les enfants qui sont gauchers et quelquefois
chez les aphasiques. Je ne discuterai point cette question, car je n'ai jamais
eu l'occasion d'observer le fait ; aucune des personnes qui présentaient
l'écriture automatique n'a écrit devant moi de cette manière. Le
phénomène serait donc assez rare et ne pourrait guère servir
à établir une théorie générale. D'autre part, nous savons que le groupe
des phénomènes subconscients qui se manifestent par l'écriture des
médiums est le même qui apparaît dans le somnambulisme ; si cette
écriture est celle d'un gaucher, pourquoi les sujets ne deviennent-ils pas tous
gauchers en somnambulisme ? Eh bien, sur un assez grand nombre de sujets,
je n'en ai pas vu un seul qui présentât ce caractère, et M. Myers n'en
cite qu'un exemple qu'il a bien raison de considérer lui-même comme
douteux. Enfin remarquons que l'écriture en miroir n'est pas si difficile qu'on
le croit généralement. Après deux ou trois essais de quelques instants,
je suis arrivé à écrire de cette façon assez rapidement. Cette forme
d'écriture, qu'il serait intéressant d'étudier, me paraît dépendre de certaines
circonstances toutes particulières et ne pas être un
caractère général de l'écriture automatique. Les arguments de M. Myers
ne nous semblent donc pas suffisants pour que l'on puisse assimiler l'écriture
automatique des médiums aux troubles de l'agraphie produits par une lésion
localisée d'un hémisphère.
Considérons la question à un autre point de
vue. Est-il donc bien certain qu'un individu qui a perdu le langage articulé
par une lésion de l'hémisphère gauche ne puisse le retrouver que grâce
à la suppléance du lobe droit. M. Charcot lui-même, par sa théorie
des différents types sensoriels du langage, nous a indiqué une autre hypothèse
possible. Le malade peut restaurer son langage, la faculté de représentation
auditive par exemple, pour suppléer à l'effacement des images
visuelles [272], et on assistera alors à une nouvelle éducation du langage
ou de l'écriture pouvant présenter toutes les phases qu'a signalées M. Myers,
sans que le cerveau droit ait à intervenir plus particulièrement
qu'à l'ordinaire. Cette remarque nous montre qu'il peut se produire,
chez un même individu, plusieurs espèces de langages différant par
les images psychologiques employées bien plus que par l'hémisphère cérébral
qui les produit.
C'est une différence de ce genre, psychologique bien
plutôt qu'anatomique, qui semble exister entre les divers langages simultanés
du médium, comme entre les diverses actions des sujets en hémi-somnambulisme.
Chacune de ces personnalités qui se développent en même temps, est
constituée par une synthèse d'images se groupant autour de centres
différents; mais les images constituant les personnalités nouvelles ne sont pas
produites par des organes nouveaux et surajoutées à celles qui formaient
la conscience normale. Non, les images restent toujours les mêmes, produites
par la totalité ou par une partie du cerveau, peu importe, comme elles le sont
chez tous les hommes. C'est leur groupement et leur répartition qui sont
changés : elles sont agrégées en groupes plus petits qu'à
l'ordinaire, qui donnent lieu à la formation de plusieurs personnalités
incomplètes, au lieu d'une seule plus parfaite. Ces séparations et ces
nouveaux groupements des phénomènes psychologiques se font quelquefois
d'une manière très régulière suivant la qualité des images
provenant de tel ou tel sens : l'un des groupes comprendra par exemple les
images tactiles, l'autre les images visuelles. Les choses doivent se passer
ainsi chez les médiums franchement hystériques, car leur désagrégation, comme nous
le savons, va jusqu'à l'anesthésie complète. Mais il se peut que,
chez d'autres personnes, chez les médiums en
apparence à peu près bien portants, la division et le
groupement des phénomènes soient beaucoup moins simples, les images d'un
même sens pouvant être réparties dans des synthèses
différentes d'après des lois d'association très complexes. Chez
ces personnes, en effet, la désagrégation ne va pas jusqu'à l'anesthésie
à limites fixes, mais s'arrête à cette anesthésie à
limites variables, qui est la distraction. Dans l'un et dans l'autre cas, il ne
s'agit toujours que du groupement des images produites normalement dans
l'esprit.
Cette interprétation nous permet de comprendre
certains faits qui seraient peu explicables, croyons-nous, dans la théorie de M.
Myers. Comment certains médiums, comme Mlle
S.... pourraient-ils avoir plusieurs esprits de caractères
différents et indépendants les uns des autres ? M. Myers, comme il l'a
fait à propos des six existences de Louis V.... range toutes les
existences anormales en une seule, qu'il oppose à l'existence normale.
Mais cela est fort artificiel, l'existence psychologique qu'on appelle normale
n'a pas de caractères si nets qui l'opposent aux autres. Les différents
groupes anormaux ne sont pas non plus des formes différentes obtenues par
hallucination d'une même personnalité ; ils sont bien distincts les
uns des autres, comme le somnambulisme est distinct de la veille. Léonie et
Lucie ont trois personnalités et non deux ; Rose en a quatre au moins
bien distinctes ; faut-il supposer qu'elles ont trois ou quatre
cerveaux ? Ce n'est guère vraisemblable ; j'aime mieux croire
qu'il s'agit de simples groupements psychologiques qui peuvent être
nombreux, car ils ne correspondent pas à la division physique du
système nerveux. Sans doute, une certaine modification physiologique
doit accompagner, j'en suis convaincu, cette désagrégation psychologique ;
mais elle nous est absolument inconnue, et elle doit être anormale et
bien plus délicate que cette division régulière du cerveau en deux
hémisphères.
Quoi qu'il en soit de ces hypothèses, le
spiritisme nous a montré de nombreux exemples, qui n'étaient pas sans utilité,
de cette désagrégation mentale que nous avions étudiée expérimentalement. Les
médiums, quand ils sont parfaits, sont des types de la division la plus
complète dans laquelle les deux personnalités s'ignorent
complètement et se développent indépendamment l'une de l'autre.
|