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Comparaison des
médiums et des somnambules
La première remarque qui rapprochera le
spiritisme de nos études précédentes, c'est que la plupart des médiums, dont
nous lisons les descriptions, ont des allures et présentent des accidents
maladifs qui ne nous sont pas inconnus ; presque toujours (je ne dis pas
toujours pour ne pas préjuger une question importante), ce sont des névropathes,
quand ce ne sont pas franchement des hystériques. Le mouvement des tables ne
commence que lorsque des femmes ou des enfants, c'est-à-dire des
personnes prédisposées aux accidents nerveux viennent y mettre les mains [236] ; pendant que l'on fait la chaîne autour d'une table qui
opère d'ailleurs très bien, on est malheureusement obligé de
s'interrompre, parce que deux dames tombent à la renverse en convulsions [237]. Un homme qui avait beaucoup d'action sur la table parlante était
malheureusement affecté d'un tremblement et d'une oscillation continuelle des
bras qui le gênait même pour manger [238]. Une jeune fille, excellent médium, entrait dans une violente crise
de nerfs quand on lui montrait un chapelet béni pendant qu'elle se livrait
à ces opérations spiritiques [239]. « C'est sans doute à cause de l'horreur que les démons
ont pour le chapelet. » Oui, peut-être ; mais il est permis
aussi de supposer autre chose. « Quand les esprits se fâchent, les médiums
sont plongés subitement dans un état de perturbation nerveuse ou de raideur
tétanique... [240]. » On lit souvent dans les relations américaines que les
speaking médiums ont été « vigorously exercised [241] », violemment tourmentés par les esprits, ce qui veut dire en
bon français qu'ils ont eu au milieu de leurs opérations une violente crise de
nerfs. Dans les relations anglaises, on est, au contraire, très sobre de
renseignements sur ce point, tout au plus remarque-t-on de temps en temps que
le médium présente quelques mouvements choréiques [242], ou bien que les expériences d'écriture automatique le fatiguent
énormément et qu'on est obligé de les interrompre à cause de sa santé
délicate [243]. J'avoue que j'aurais été curieux d'avoir quelques renseignements
complémentaires sur cette santé délicate. Mais cette discrétion des auteurs
anglais sur les accidents de leurs médiums se rattache à une opinion
générale sur la désagrégation mentale que nous discuterons à part. Ne
disons donc pas que tous les médiums ont des crises de nerfs, ce qui serait exagéré,
mais qu'ils en ont très souvent et que leurs opérations prédisposent aux
accidents nerveux.
Rien n'est plus décisif, à ce point de vue,
qu'une observation de M. Charcot sur plusieurs jeunes gens d'une même
famille qui deviennent tous hystériques à la suite des pratiques du
spiritisme [244]. Cette coïncidence entre la crise de nerfs et l'acte d'écrire
inconsciemment se retrouve chez nos sujets. Tantôt une crise d'hystérie qui
débute peut être transformée par suggestion en mouvements inconscients et
en actes automatiques, tantôt les tentatives pour provoquer la catalepie
partielle et l'écriture subconsciente amènent une crise d'hystérie. G...
pouvait facilement et sans danger être mise en somnambulisme complet,
mais elle ne tolérait pas l'hémi-somnambulisme. Je dus renoncer à
étudier sur elles les suggestions par distraction à l'état de
veille : elles amenaient fatalement une crise de nerfs, qu'il fallait
arrêter alors par un somnambulisme complet.
Si les médiums ne présentent pas d'accidents nerveux
au moment où ils évoquent les esprits, ils ne restent pas cependant
toujours indemnes, et ils terminent souvent d'une manière fatale leur
brillante carrière. Tôt ou tard beaucoup d'entre eux tombent dans
« la subjugation », comme dit Allan Kardec avec un heureux euphémisme,
c'est-à-dire qu'ils finissent tout simplement par la folie [245] : chacun en connaît malheureusement plusieurs exemples.
Faut-il dire que c'est le spiritisme qui les a rendus fous ; ce serait, je
crois, exagérer, mais la faculté de médium "doit dépendre d'un état morbide
particulier analogue à celui d'où peuvent sortir plus tard
l'hystérie ou l'aliénation - la médiumnité est un symptôme et non pas une
cause.
Jamais ces rapports entre la médiumnité et les
accidents nerveux ne sont si visibles que lorsque les spirites s'avisent de
soigner une véritable hystérique qui a des crises convulsives. Voici en abrégé
deux observations qui sont bien instructives : Une jeune fille avait de
violentes crises d'hystérie, les assistants lui mettent en tête qu'elle
est possédée par un esprit méchant nommé Frédégonde, et la voici maintenant
qui, dans ses crises, voit Frédégonde et en parle sans cesse. « Je vois,
dit-elle, des esprits lumineux que Frédégonde n'ose pas regarder, etc. »
On lui demande, pendant qu'elle est en crise, de prier pour son ennemie afin de
l'apaiser. « Oh ! je le ferai bien, dit-elle, je pardonne à
Frédégonde, » et dès ce moment les crises se calment [246]. Une autre hystérique ayant des accidents convulsifs, les esprits,
immédiatement consultés par l'intermédiaire d'un médium, déclarent qu'elle est
sous une fatale influence, celle d'un mauvais esprit nommé Jules. Le susdit
Jules est alors interpellé, avec précaution il est vrai, car son évocation
fatigue le médium ; on lui parle avec douceur et sur un ton plaisant pour
ne pas trop le fâcher. Après maint pourparler et des aventures épiques,
surtout grâce à l'intervention d'un bon petit esprit nommé Carita, on
obtient de ce vilain Jules la promesse qu'il laissera sa victime tranquille.
L'hystérique naturellement, dès la première nouvelle de ces
négociations, avait changé la nature de ses crises et ne cessait de crier
pendant ses accès : « Va-t'en, va-t'en. » Quand elle
connut la conclusion du traité de paix, elle se calma et obtint une guérison
relative [247]. Quoique je ne possède pas une pareille autorité sur les
esprits du monde invisible, j'ai obtenu un résultat à peu près
semblable auquel j'ai déjà fait allusion. Une femme, dans ses crises,
parlait sans cesse d'un sorcier qui lui avait jeté un sort, j'ai fait apparaître
l'âme du sorcier, qui a demandé qu'on priât pour elle dix grains de chapelet
pour lever sa malédiction. Après avoir accompli cette formalité, la
malade s'est portée beaucoup mieux, ou du moins elle a changé la nature de son
mal, comme font d'ordinaire les hystériques. On voit, par tous ces exemples,
qu'il y a de grandes analogies entre les sujets dont nous avons étudié le
dédoublement et ces médiums qui servent à l'évocation des esprits.
Mais, poussons plus loin notre comparaison et nous
pourrons signaler des analogies plus précises encore entre la médiumnité et le
somnambulisme proprement dit. Les spirites ont beau dire qu'il est impossible
de trouver des somnambules aussi obéissants et aussi discrets que leur table ou
leur lavabo [248] ; cette table ne marche pas toute seule, il faut un médium
pour la faire tourner et celui-ci ne diffère pas beaucoup d'un simple
somnambule. On pourrait, pour le prouver, montrer que bien des caractères
de l'écriture spirite ressemblent à ceux du somnambulisme: ainsi les
médiums sont électifs et n'opèrent pas devant tout le monde. Une jeune
fille anglaise, Mlle S..., dont l'histoire très intéressante a été
publiée en Angleterre [249], possède, par une fortune singulière, cinq ou six
esprits familiers : Johnson, Eudora, Moster, etc. Je désirais vivement
assister à leurs exploits, et Mlle S..., qui était alors au Havre, eut
la complaisance de se prêter à quelques expérimentations.
Malheureusement les esprits furent ce jour-là de fort mauvaise humeur et
la fameuse planchette sur laquelle le médium appuyait la main n'écrivit que des
mots insignifiants : « Johnson must go... Eudora is writing »,
et surtout ces mots perpétuellement répétés : « Most of things, most
of men... » Mlle S... attribua cet insuccès à l'absence de
son frère qui d'ordinaire interrogeait et dirigeait les esprits. Cette
explication me paraît fort vraisemblable, je ne pouvais me faire entendre des
esprits, ni leur donner des ordres, de même qu'une personne
étrangère ne pourrait faire de suggestions par distraction à
Léonie ou à Lucie. N'est-il pas curieux de remarquer ce caractère
de l'électivité somnambulique, même chez les Esprits d'un médium
naturel ?
Mais il y a des faits plus décisifs qui nous
dispensent d'insister sur ceux-ci : « Les personnes qui réussissent
le mieux à faire tourner les tables sont celles qui ont d'autre part des
crises de somnambulisme [250]. » « Un bon somnambule est, en général, un excellent
médium [251]. » Enfin, de même que les médiums tombent quelquefois en
crise pendant leurs opérations, ils tombent aussi très souvent en
somnambulisme. « Me trouvant un jour, dit un magnétiseur, dans un groupe
spirite où la demoiselle de la maison, qui était médium, s'était
endormie à table par la communicabilité des fluides magnétiques parcourant la chaîne,
et les esprits s'étant retirés sans la dégager, comme ils en avaient
l'habitude, grand fut alors l'embarras de la société... lorsque me faisant
connaître comme un magnétiseur, je m'offris pour réveiller le sujet et le
dégageai en l'espace de trois minutes à la satisfaction générale [252]. » Voici, à ce propos, une aventure qui m'a été
racontée par les témoins eux-mêmes et de telle manière qu'elle me
paraît présenter de grandes chances de vérité. Une assemblée de spirites était
dans une grande joie, car l'esprit qui daignait leur répondre n'était rien
moins que l'âme de Napoléon. La main du médium qui servait d'intermédiaire
écrivait en effet des messages plus ou moins intéressants signés du nom de
Bonaparte. Tout d'un coup, le médium, qui parlait librement pendant que sa main
écrivait, s'arrête brusquement ; la figure pâle, les yeux fixes, il
se redresse, croise les mains sur sa poitrine, prend une expression hautaine et
médiative et se promène autour de la salle dans l'attitude
traditionnelle que la légende prête à l'empereur. Nul ne put se
faire entendre, mais le médium s'affaissa bientôt de lui-même et tomba
dans un sommeil profond dont on ne sût pas davantage le réveiller. Il ne
sortit de ce sommeil qu'une heure après, se plaignant d'un grand mal de
tête et ayant complètement oublié tout ce qui s'était passé. Les
spirites expliquent ces faits à leur manière. Quant à moi,
je ne puis y voir qu'un développement naturel de l'hémi-somnambulisme qui
devient une catalepsie ou un somnambulisme complet.
Ces faits sont si fréquents que les magnétiseurs les
ont remarqués et ont essayé de tirer à eux les phénomènes étudiés
par les spirites. « Les médiums sont des somnambules incomplets, écrit
Perrier [253]. » Chevillard, l'âme damnée des spirites, d'autant plus
détesté qu'il approche davantage de la vérité, insiste sur ce point à
plusieurs reprises : « C'est le même phénomène, dit-il,
qui produit le somnambulisme et le spiritisme [254]... » « Le médium produit les coups lui-même dans la
table, mais n'en a pas la sensation musculaire et ne les croit pas de
lui » [255]. « Le médium est un somnambule ou un hypnotisé partiel, le
consultant devient magnétiseur inconscient et le médium est bien un magnétisé,
mais partiel, puisqu'il conserve une certaine initiative. » [256]. Et Lafontaine écrit de même : « Le médium est dans
un état mixte qui n'est pas le somnambulisme, mais qui n'est pas non plus
l'état de veille... Sous sa direction inconsciente, le crayon trace des phrases
dont il n'a jamais eu conscience. » [257]. Voilà qui est parfait, mais ces auteurs n'expliquent pas
comment tout cela est possible, comment l'existence somnambulique peut se
continuer sous la veille en une seconde personnalité. Les spirites ne
comprennent pas ce que l'on veut dire : « Mais le médium n'est pas somnambule,
s'écrie Allan Kardec, puisqu'il est bien éveillé et qu'il cause d'autre
chose. » [258]. « N'est-ce pas une folie, dira Mirville, que cette seconde
âme des magnétiseurs existant en même temps que l'autre » [259].
Sans doute, c'est peut-être bizarre, mais c'est
vrai, et l'on peut montrer par des exemples empruntés aux spirites
eux-mêmes que l'état somnambulique, c'est-à-dire la seconde
existence successive et alternante se
présente chez les médiums et qu'elle est identique à cette seconde
existence simultanée se manifestant
par l'écriture subconsciente pendant la veille. « Mlle O... étend les
mains sur la table et s'endort... bientôt une voix étrangère s'annonçant
sous la personnalité d'une Portugaise, Luisa, décédée de longue date et
s'exprimant à peine en français, nous salue par la bouche du médium
qu'elle vient d'emprunter... » [260]. Voilà le somnambulisme et la seconde existence successive.
« À la fin, Luisa dit : « La petite est fatiguée, je vais
« m'en aller... » et O... se rendort paisiblement et se réveille
à l'improviste. » Une fois éveillée, elle a encore des écritures
subconscientes signées du nom de Luisa. Voilà la désagrégation et le
seconde existence simultanée.
Il faut absolument exposer, à ce propos, avec
quelques détails, une observation remarquable, publiée par le revue spirite.
Mme Hugo d'Alesy [261] est un excellent médium, elle prête sa main avec
complaisance à tous les esprits qui désirent entrer en relation avec
nous. Grâce à elle, un grand nombre d'âmes, Eliane, Philippe, Gustave,
et bien d'autres, ont écrit des messages sur leurs occupations dans l'autre
monde. Mais cette dame a en outre une propriété bien plus merveilleuse :
elle peut prêter aux esprits non seulement son bras, mais sa bouche et
tout son corps, elle peut disparaître elle-même pour leur céder la place
et les laisser s'incarner dans son
cerveau. Il suffit pour cela de l'endormir un peu, un magnétiseur s'en
charge : après une première période de somnambulisme
ordinaire où elle parle encore en son nom, elle se raidit un instant,
puis tout est changé. Ce n'est pas Mme Hugo d'Alesy qui nous parle, c'est un
esprit qui a pris possession de son corps. C'est Eliane, une petite jeune
personne avec une prononciation légèrement précieuse, un brin de
caprice, un petit caractère qu'il faut manier délicatement. Nouvelle
contracture et changement de tableau, c'est Philippe, ou M. Tétard qui chique
et qui boit du gros vin, ou l'abbé Gérard qui veut faire des sermons, mais qui
se trouve la tête lourde et la bouche amère à cause de l'incarnation
précédente, ou M. Aster un grossier personnage obscène qu'on renvoie
bien vite, ou bien un bébé, une petite fille de trois ans : « Comment
t'appelles-tu, ma mignonne ? - Zeanne. - Et que veux-tu ? - Va cerçer
maman... et mon ti frère et papa. » Elle joue et ne veut plus
partir. Nouvelle contracture et voici Gustave ; ah, Gustave mérite qu'on
l'écoute. On lui demande de faire de la peinture, parce qu'il était
« rapin » de son vivant : « Écoute bien, répond-il par la
bouche de ce pauvre médium qui dort toujours », il faut du temps pour
brosser quelque chose qui ait du chien, ce serait trop long, on se ferait des
cheveux pendant ce temps-là... J'ai déjà essayé tant de fois de
me manifester, mais pour cela il faut des fluides... pour communiquer sur la
terre avec les copains, c'est très difficile : là-haut on
est comme les petits oiseaux, mais sur la terre, c'est plus ça. Ah ! c'est
embêtant d'être mort ! » Le vaillant Achille a
déjà dit cela quand il venait boire le sang noir des victimes,
décidément les médiums spirites n'ont pas l'esprit inventif.) Gustave
continue : « Pourtant on n'a plus un tas de choses qui ne sont pas
amusantes, on n'a pas à aller au bureau, on n'a pas à se lever le
matin, on n'a pas de bottes avec des cors aux pieds..., mais je ne suis pas
resté assez sur la terre, je suis parti au moment où j'allais
m'amuser.... si je reviens sur la terre, je veux être peintre.... j'irai
à l'école des beaux-arts pour chahuter avec les autres et rigoler avec
les petits modèles.. Sur ce je vous souhaite le bonsoir. » [262]. Qui va venir après Gustave ? Parbleu, le poète
Stop pour finir, « parce que Stop veut dire arrête ».
Celui-là est mélancolique et il dit d'un ton chantant : « Mon
âme avait besoin d'amour et je cherchais sans en trouver... Si j'avais eu un
peu plus de temps, je vous aurais mis cela en vers.... je sais bien que ça perd
à être en prose ... , mais, vu l'heure avancée, j'ai pris ce que
j'avais de plus court. » Après cette séance qui a dû
être fatigante, on réveille le médium qui se retrouve être Mme Hugo
d'Alésy comme devant.
Je voudrais bien savoir quelle différence
psychologique les spirites peuvent trouver entre ces incarnations que publie
leur Revue et les changements de personnalité ou objectivation des types que M.
Ch. Richet décrivait à peu près à la même époque
dans la Revue philosophique: des
profanes comme moi ne réussissent pas à en trouver. Mais voici où
cette observation devient tout à fait intéressante, c'est lorsque
l'auteur de ces articles, M. Camile Chaicneau, essayer de nous prouver que ce sont
bien des esprits qui s'incarnent ainsi dans le corps de la somnambule. Pendant
la veille du médium, sans que la personnalité de Mme Hugo d'Alésy disparaisse,
il est possible d'obtenir des communications écrites de ces mêmes
esprits ; mais elles seront alors subconscientes, produites à
l'insu du sujet lui-même, qui continue à parler d'autre chose.
Dans ces messages, Eliane fait encore la coquette, l'abbé Gérard écrit des
sermons, Gustave fait les mêmes plaisanteries et essaye de dessiner le
petit tableau qu'il a promis : ils ont conservé le même
caractère, les mêmes expressions, les mêmes souvenirs,
quoique le médium ignore maintenant tout cela [263]. Voilà qui est parfaitement observé et qui prouverait, s'il
le fallait, que le spiritisme ne doit pas être dédaigné par les
psychologues. Mais je poserai maintenant une seconde question - en quoi donc
ces personnalités subconscientes et post-somnambuliques diffèrent-elles
des personnages d'Adrienne, de Léonore, etc., écrivant, pendant la veille de
Lucie et de Léonie, à leur insu, et montrant les mêmes souvenirs
des somnambulismes précédents ? En un point peut-être, ces
observations sont plus compliquées que les miennes. Tandis que je constatais,
sous la veille, la persistance du simple somnambulisme, l'auteur met au jour,
sous la veille, la persistance du somnambulisme modifié par des hallucinations
et des changements de personnalité.
En un mot, c'est une combinaison des expériences de M.
Richet et des miennes. Eh bien, essayons cette combinaison ingénieuse. Pendant
que Lucie est en somnambulisme, je lui suggère qu'elle n'est plus
elle-même, mais qu'elle est un petit garçon de sept ans nommé Joseph,
scène de comédie qui est connue et sur laquelle je passe. Sans défaire
l'hallucination, je la réveille brusquement, et la voici qui ne se souvient de
rien et qui semble dans son état normal ; quelque temps après, je
lui mets un crayon dans la main et je la distrais en lui parlant d'autre chose.
La main écrit lentement et péniblement sans que Lucie s'en aperçoive, et quand
je lui prends le papier, voici la lettre que je lis : « Cher
grand-papa, à l'occasion du jour de l'an, je te souhaite une santé
parfaite et je te promets d'être bien sage. Ton petit enfant,
Joseph. » Nous n'étions pas au jour de l'an, et je ne sais pas pourquoi
elle a écrit cela, peut-être parce que, dans sa pensée, une lettre d'un
enfant de sept ans éveillait l'idée des souhaits de bonne année ; mais
n'est-il pas manifeste que l'hallucination s'est conservée dans la seconde
personnalité. Un autre jour, je la mets encore en somnambulisme ; pour
voir des transformations de caractère et pour profiter de son érudition
littéraire, je la transforme en Agnès de Molière et lui fais
jouer le rôle de la candeur naïve ; je lui demande cette fois
d'écrire une lettre sur un sujet que je lui indique ; mais, avant qu'elle
ait commencé, je la réveille. La lettre fut écrite inconsciemment pendant la
veille, manifesta le même caractère et fut signée de ce nom
d'Agnès. Encore un exemple : je la change cette fois en Napoléon
avant de la réveiller ; la main écrivit automatiquement un ordre à
un général quelconque de rallier les troupes pour une grande bataille et signa
avec un grand paraphe « Napoléon». Je demande encore: en quoi l'histoire
de Mme Hugo d'Alésy diffère-t-elle de celle de Lucie ?
Jusqu'à preuve du contraire, je suis disposé à croire que les
deux phénomènes sont absolument les mêmes, et que, par conséquent,
ils doivent s'expliquer de la même manière par la désagrégation de
la perception personnelle et par la formation de plusieurs personnalités qui
tantôt se succèdent et tantôt se développent simultanément.
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