L'automatisme psychologique - deuxième partie.

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Le spiritisme et la désagrégation  psychologique

« Tout est dit... », écrivait-on déjà au dix-septième siècle, et naturellement cette remarque du moraliste est encore bien plus vraie aujourd'hui: les hypothèses qui semblent les plus originales et les plus inattendues ont eu des précurseurs qui les avaient déjà exprimées sans que l'on daignât y faire attention. Les théories de la désagrégation psychologique qui viennent d'être étudiées tout récemment par M. Ch. Richet, par M. Myers, et que j'avais essayé de compléter moi-même, me semblaient absolument nouvelles, quand, à ma grande surprise, Je les ai trouvées parfaitement exprimées dans un petit ouvrage qui remonte à 1855. C'est une courte brochure de 93 pages sans nom d'auteur que j'ai prise sur les quais à cause de la singularité du titre : « Seconde lettre de gros Jean à son évêque au sujet des tables parlantes, des posses­sions et autres diableries. Paris, Ledoyen, 1855. » Je n'ai pu retrouver le nom véritable de celui qui se dissimule ainsi : je pense que c'est un philosophe qui se rattache à l'école éclectique dont il a la clarté, le style aisé et agréable, et dont il partage les doctrines. Il a l'habitude, comme les psychologues de cette école, de personnifier les facultés de l'esprit humain, mais il arrive par ce moyen à expliquer de la manière la plus sensée et la plus scientifique des phénomènes si peu étudiés et si mal compris de son temps.

Quelques citations nous permettront de résumer la théorie psychologique conte­nue dans cette petite brochure : « Incitées par le monde extérieur, ou fécondant les matériaux déjà conquis, nos facultés intellectuelles forment en nous des idées ou des pensées ; la conscience ou sens intime nous en donne connaissance ; notre volonté ou faculté de réagir sur nous-mêmes fournit en même temps à la conscience l'idée de notre personnalité, l'idée du moi. Reste à établir le lien. Par ce mouvement de la volonté sur l'intelligence qu'on appelle l'attention, l'idée ou pensée est affirmée dans sa relation avec le moi, rapportée, unie à lui. Voilà ce qui se passe dans l'état ordi­naire normal [221]... Le sommeil, c'est la période pendant laquelle la volonté, les facultés intellectuelles et l'organisme, s'affaissant sur eux-mêmes, relâchant les liens qui les unissent, réparent en silence les forces épuisées par le travail du jour. Le sommeil est-il cependant un état absolu et toujours le même ? Loin de là.... sommeil et veille ne constituent qu'une seule et même hiérarchie d'états qui, par modifications successives, d'une part, descendent vers le sommeil parfait, immobilité et disjonction presque complète de la volonté, de l'intelligence et de l'organisme, et, de l'autre, s'élèvent vers l'état parfait de veille, tension suprême de la volonté, des facultés intellectuelles et de l'appareil physique dirigés vers un but ardemment poursuivi, chaque modification résultant du degré différent d'activité et du rapport plus ou moins étroit de la volonté, de l'intelligence et de l'organisme doués chacun d'une certaine vie propre [222]...

« Chez certains individus, pour une cause ou pour une autre, la vie organique, la sensibilité, l'intelligence se surexcitent, s'exaltent, pendant que la volonté demeure en un état de faiblesse, de mollesse, d'intermittence. Qu'y aura-t-il alors de plus naturel, de plus simple, de plus facile à concevoir que la rupture momentanée et partielle du lien hiérarchique ? Le phénomène qui nous occupe (les tables parlantes) n'est autre chose en effet que cette suspension plus ou moins complète, plus ou moins prolongée, de l'action de la volonté sur l'organisme, sur la sensibilité, sur l'intelligence conser­vant toute leur activité, et les divers degrés de cette disjonction comme les formes différentes qu'elle revêt, se succèdent fort naturellement les unes aux autres [223]... Dans les expériences des tables parlantes, la jeune fille entend la question et forme bien la réponse dans son esprit où doit être préalablement déposée la connaissance du mode convenu pour traduire, au moyen des mouvements de la table, toutes les idées et pensées possibles : tels sont les premiers éléments du phénomène : mais ici se pré­sentent plusieurs états ou degrés différents du même état.

« lº Non seulement la jeune fille a conscience de la réponse formée dans son esprit, mais elle la rapporte à ses propres facultés : c'est la situation psychologique ordinaire. Mais voici en quoi consiste l'anormalité, c'est que la réponse est exprimée par les mouvements du meuble sans l'intervention de la volonté libre et réfléchie... La volonté, le moi ne s'est séparé que de l'appareil physique qui se trouve seul dans une situation d'indépendance (c'est, comme nous savons, le cas du pendule enregistreur). 2ºLa volonté ayant commencé à faire scission avec l'intelligence, la jeune personne n'a qu'une demi-connaissance de la réponse qui est plus complète, plus étendue ou même exprimée en d'autres termes ; l'esprit, en un mot, est dans une situation semi anormale. L'organisme au contraire opère dans les mêmes conditions que précédem­ment, dirigé par l'intelligence sans l'intervention de la volonté (nous avons vu quelques cas de ce genre dans l'étude du willing game). 3e Ce degré coïncide surtout avec l'écriture et la parole involontaire, mais il doit S'observer aussi dans le phéno­mène des tables parlantes. La jeune fille sait la réponse qui se forme dans son intelligence, mais elle la connaît en elle comme si elle ne venait pas d'elle ; l'attention la recueille, mais sans établir de lien entre cette pensée et le moi (ce degré me paraît correspondre aux possessions et aux folies impulsives dont nous parlerons plus loin). 4º La jeune fille n'a aucune connaissance interne de la réponse qui s'est formulée dans son intelligence en dehors du moi ; elle n'en est instruite qu'à mesure que les mouvements de la table l'expriment : la division intellectuelle est complète. La pensée dissidente agrandit en même temps son domaine. Il n'est plus adressé de questions à la table et c'est elle au contraire qui, spontanément, interroge l'une après l'autre des personnes présentes, aborde tel ou tel sujet, se jette dans tel ou tel ordre d'idées . souvenirs lointains réveillés sans que la jeune fille en ait conscience, inventions romanesques, fantaisies sentimentales, divagations, tout ce que peuvent produire l'intelligence et l'imagination abandonnées à elles-mêmes, tout ce qui se joue dans nos rêves, avec cette différence que nous assistons à nos rêves ordinaires et que ceux-là, quoique également formés en nous, ne nous sont cependant révélés qu'au moment où ils le sont à tout le monde. Tel est, en premier aperçu psychologique, le phéno­mène de la table parlante [224]...

« Que faut-il pour que la plume soit remplacée par la parole que l'impulsion se communique à d'autres nerfs... Cela est accompagné ordinairement d'un grave désor­dre de l'innervation : il n'y a rien d'étonnant à cela. L'homme dont la main seulement se dérobe à l'action de la volonté n'est pas enlevé à lui-même comme celui dont la langue, la parole, cet instrument si direct de la pensée, de la volonté, s'affranchit de l'autorité du moi... Chez nos paisibles writings médiums, la pensée ordinaire persiste calme, mais quand la crise physique revêtait un caractère violent, oh ! alors la divi­sion interne était complète, absolue, persistante ; bien plus, la seconde personnalité exaltée, ardente, effrénée, étouffait l'autre pour un moment anéantie et, sous les noms de Jupiter ou d'Apollon, possédait seule toute l'intelligence et tout l'organisme de la prêtresse en délire. Deus, ecce Deus... [225]. Nous avons vu dans le même individu deux courants simultanés de pensées, l'un qui constituait la personne ordinaire, l'autre qui se déroulait en dehors d'elle. Nous sommes maintenant en présence de la seconde personne seule (dans le somnambulisme), l'autre restant anéantie dans le sommeil, d'où dérive cette impossibilité pour la personne ordinaire de se rien rappeler à son réveil de ce qui s'est accompli pendant son accès. Tel est le somnambulisme ou sybillisme parfait... [226]. Table parlante, écriture involontaire, parole involontaire, rappings ou knockings médiums, somnambulisme, telles sont les différentes formes que revêt le phénomène de scission intellectuelle qu'on pourrait peut-être convenable­ment désigner sous le nom de sybillisme, d'après son mode de manifestation le plus élevé et celui sans aucun doute qui a joué dans le monde le rôle le plus important, puisque, transformé en institution publique, il a été pendant des siècles la base et la sanction des religions » [227].

On me pardonnera, je l'espère, cette longue citation en raison de son importance et de la difficulté de se procurer la brochure : il faut reconnaître que, sous son titre bi­zarre, se trouve très bien résumé tout ce que quelques auteurs contemporains et moi-même nous croyions avoir découvert en étudiant l'écriture automatique et le som­nambulisme. D'ailleurs, cette coïncidence entre les réflexions inspirées par un simple bon sens et les conclusions d'expériences précises ne peut qu'être considérée comme heureuse et prouve que, d'une manière comme de l'autre, on s'est approché de la vérité.

Le point essentiel du spiritisme, c'est bien, croyons-nous, ainsi que le dit Gros Jean, la désagrégation des phénomènes psychologiques et la formation, en dehors de la perception personnelle, d'une seconde série de pensées non rattachée à la première. Quant aux moyens que la seconde personnalité emploie pour se manifester à l'insu de la première, mouvement des tables, écriture ou parole automatique, etc., c'est une question secondaire. D'où proviennent les bruits entendus dans les tables ou dans les murs et répondant à des questions ? Est-ce d'un mouvement des orteils, de cette contraction du tendon péronier supposée par Jobert de Lamballe et qui a fait tant de bruit à l'Académie? Est-ce d'une contraction de l'estomac et d'une véritable ventrilo­quie, comme Gros Jean le suppose, ou bien d'une autre action physique particulière encore inconnue ? Sont-ils produits par des mouvements automatiques du médium lui-même, ou bien, comme cela me paraît probable dans certains cas, au milieu de l'obscurité réclamée par les spirites, par des actions subconscientes de quelqu'un des assistants, qui trompe les autres et se trompe lui-même, et qui devient compère sans le savoir ? Cela importe peu maintenant. Cette action, quelle qu'elle soit, est toujours une action involontaire et inconsciente de l'un ou de l'autre, et « la parole involontaire des intestins n'est pas plus miraculeuse que la parole involontaire de la bouche [228] ». C'est le côté psychologique du phénomène qui est le plus intéressant et qui doit être étudié davantage.

Quoique l'ouvrage que nous venons d'analyser ait été écrit en 1855, il ne fut pas compris et n'eut aucune influence, ni sur les spirites, ce qui est naturel, ni sur les psychologues, ce qui est plus étonnant ; les uns continuèrent à admirer, les autres à railler les tables parlantes, sans que leur étude avançât autrement. Cependant on doit signaler quelques passages courts, mais assez nets, de M. Liébault, qui expriment une opinion analogue : « Ce dédoublement de l'action de l'attention dans les opérations intellectuelles a aussi lieu pendant la veille, et alors ces opérations sur deux plans opposés ne se présentent pas toujours à la fois toutes les deux à la conscience, il en est souvent une qui est inconsciente [229]. » Littré, dans sa Philosophie positive, 1878, et Dagonet dans les Annales médico-psychologiques, 1881, font allusion à des théories du même genre pour expliquer les discours des convulsionnaires des Cévennes [230]. M. Taine, comme nous l'avons déjà signalé, indique, dans sa préface, un cas assez ordinaire d'écriture automatique ; il remarque que le fait est curieux, mais n'insiste pas autrement.

Il faut arriver jusqu'à ces dernières années pour trouver, dans un article de M. Ch. Richet, l'expression précise d'une théorie du spiritisme, comparable à celle que nous venons de lire : « Supposons, dit-il, qu'il y ait chez quelques individus un état d'hémisomnambulisme tel qu'une partie de l'encéphale produise des pensées, reçoive des perceptions, sans que le moi en soit averti. La conscience de cet individu persiste dans son intégrité apparente : toutefois des opérations très compliquées vont s'accom­plir en dehors de la conscience, sans que le moi volontaire et conscient paraisse ressentir une modification quelconque. Une autre personne sera en lui qui agira, pensera, voudra, sans que la conscience, c'est-à-dire le moi réfléchi, conscient, en ait la moindre notion [231]. » Et ailleurs : « Ces mouvements inconscients, ne sont pas livrés au hasard ; ils suivent, au moins lorsqu'on opère avec certains médiums, une vraie direction logique, qui permet de démontrer, à côté de la pensée consciente, normale, régulière du médium, l'existence simultanée d'une autre pensée collatérale qui suit ses périodes propres, et qui n'apparaîtrait pas à la conscience, si elle n'était pas révélée au dehors par ce bizarre appareil d'enregistrement [232]. » On trouve, paraît-il, des idées semblables et une étude plus complète sur cette interprétation du spiritisme dans deux ouvrages allemands que je n'ai pas eu l'occasion de lire, la « Philosophie der mystick » duBaron du Prel [233] et le livre de M. Hellenbach, intitulé : « Geburt und Tod [234]. » Mais l'auteur qui, à ma connaissance, a le plus contribué à développer l'étude scientifique des phénomènes spiritiques est certainement M. Fr. Myers. Cet auteur, en effet, dans plusieurs articles importants publiés par la « Society for psychical research [235] » a exposé une théorie très ingénieuse, à la fois psychologique et physiolo­gique de la désagrégation mentale. Nous n'exposerons pas ici les théories de M. Myers sur le spiritisme, elles sont plus développées que les précédentes, et entrent davantage dans le détail des phénomènes. Nous préférons exposer d'abord, d'une manière générale, comment nous rattachons ces faits aux études que nous venons de faire dans cet ouvrage, pour revenir ensuite sur les points de détail qui séparent notre interprétation de celle de M. Myers.

A peu près à la même époque, en effet, sans connaître aucun des ouvrages dont nous venons de parler et sans songer à étudier le spiritisme, nous examinions, au point de vue psychologique, le somnambulisme des hystériques et les actes qu'elles accom­plissent par suggestion. Cette étude nous a amené à constater des actes subcon­scients, des anesthésies partielles, des écritures automatiques, en un mot tous les caractères des phénomènes spiritiques. Tandis que ces auteurs partaient de l'étude du spiritisme pour arriver à la théorie des personnalités multiples et à l'étude de l'hypnotisme, nous nous trouvions les rejoindre quoique en étant parti d'un point de départ tout opposé. Cette rencontre nous porte à croire, ce qui nous paraît facile à démontrer, que les phénomènes observés par les spirites sont exactement identiques à ceux du somnambulisme naturel ou artificiel et que nous avons le droit d'appliquer littéralement à cette question nouvelle les théories et les conclusions auxquelles nous sommes parvenus dans le chapitre précédent.

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