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Hypothèses
relatives au spiritisme
Les phénomènes qui ont donné lieu aux doctrines
que nous venons de résumer méritent une étude attentive et une discussion. Le
scepticisme dédaigneux, qui consiste à nier tout ce qu'on ne comprend
pas et à répéter partout et toujours les mots de supercherie et de
mystification, n'est pas plus de mise ici qu'à propos des
phénomènes du magnétisme animal. Le mouvement qui a provoqué la
fondation d'une cinquantaine de journaux différents en Europe, qui a inspiré
les croyances d'un nombre considérable de personnes est loin d'être
insignifiant. Il est trop général et trop persistant pour être dû
à une simple plaisanterie locale et passagère.
Cependant, si l'on examine les phénomènes
allégués par les écrivains du spiritisme, il est absolument nécessaire de
faire quelques distinctions. La crédulité exagérée qui consisterait à
prendre au sérieux toutes les balivernes qui encombrent les revues de ce genre
serait plus ridicule encore que le scepticisme : la doctrine du tout ou
rien n'est pas de la critique scientifique. Mais, dira-t-on, le choix est ici
absurde et arbitraire, car on élimine
précisément ce que l'on ne peut expliquer. Non, le choix n'est pas
arbitraire : il est déterminé, comme dans toute étude historique, par la
critique des témoignages. Un auteur intelligent, qui montre son bon sens et ses
qualités de critique dans d'autres ouvrages, mérite davantage d'être cru
que le premier venu, célèbre seulement par sa naïveté. Quand M.
Bénézet, de joviale mémoire, nous raconte qu'il a vu tomber du plafond des dragées
encore humides, parce que le diable les avait sucées, on me permettra de
passer. Or, les annales du spiritisme sont remplies de faits de ce genre [192] racontés par des auteurs aussi candides. Après avoir lu
quelques-unes de leurs lettres, personne ne croirait ces gens-là, quand
même ils nous rapporteraient les choses les plus vraisemblables, un orage
ou la chute d'un bolide ; pourquoi doit-on les prendre au sérieux quand
ils parlent de leur commerce avec l'autre monde ? L'élimination est
d'ailleurs très facile et tous les auteurs un peu importants ne parlent
jamais que d'un petit nombre de phénomènes toujours les mêmes, les
seuls que nous considérerons.
Même parmi ces derniers faits fréquemment et
sérieusement signalés, je crois nécessaire de faire encore une distinction. Les
spirites désignent sous le nom de phénomènes physiques ceux qui se
produisent en dehors du médium et en apparence sans son intervention : les
coups dans les murs, la fameuse écriture directe qui a lieu loin du médium au moyen
d'un crayon marchant tout seul [193], et surtout les soulèvements de table sans contact, les
déplacements d'objets non touchés qui ont été si bien étudiés par Gasparin et
par Crookes. Ces choses, au moins les dernières, ne doivent pas
être niées à la légère ; ce sont peut-être les
éléments d'une science future dont on parlera plus tard, mais, de toutes
manières, elles n'ont pas à intervenir dans notre étude. Que le
médium agisse au moyen de son bras et écrive comme tout le monde, ou qu'il
manifeste sa pensée par le mouvement du crayon placé loin de lui, cela est
très différent au point de vue physique ; mais au point de vue
psychologique, cela ne modifie pas la nature de la pensée qui se manifeste et
les problèmes qui nous intéressent restent exactement les mêmes.
Je me hâte d'ajouter que ces phénomènes réservés sont infiniment rares
et que je serais fort embarrassé pour en parler, car, malgré toute ma
curiosité, je n'ai jamais vu rien qui y ressemblât. Les neuf dixièmes au
moins des personnes qui se sont occupées de spiritisme avoueront, si elles sont
sincères, que ce ne sont pas ces phénomènes d'écriture directe ou
de soulèvement sans contact qui ont déterminé leurs convictions, car
elles ne les connaissent aussi que de réputation. Contentons-nous d'étudier le
problème psychologique de l'écriture des médiums, sans parler d'un
phénomène physique dont l'existence est encore au moins problématique.
Un premier effort pour expliquer le mouvement des
tables tournantes fut fait dès les débuts de leurs succès par
quelques physiciens. M. l'abbé Moigno [194] s'efforce de prouver, dans le Cosmos du 8 juillet 1854, que les
tables ne tournent que parce qu'on les pousse. Il cite plusieurs expériences
ingénieuses imaginées par M. Strombo, professeur de physique à
l'université d'Athènes, qui mettent cette impulsion en évidence. Si, par
exemple, on recouvre la surface de la table d'une couche de talc très
mobile, les doigts des expérimentateurs glissent sur la table et ne parviennent
pas à lui communiquer le mouvement. Les appareils de Babinet et de
Faraday, les couches de papier successives qui tournaient sous la pression dans
le sens du mouvement de la table, l'aiguille indicatrice qui prévenait les
assistants de leurs moindres mouvements, sont trop connus pour que j'y
insiste ; ces procédés mettaient en évidence le mouvement des
expérimentateurs et des médiums. Mais, répondrons-nous avec M. de Mirville, il
n'est pas nécessaire d'inventer tant d'appareils pour nous prouver que la main
du médium remue, nous nous en doutions bien un peu ; les meilleurs médiums
sont ceux qui n'ont point besoin de tables et qui tiennent eux-mêmes le
crayon, et tout le monde peut voir les mouvements de leur main. Ce qu'il faut
nous expliquer, c'est de quelle manière
ce mouvement peut être involontaire et inconscient, tout en restant
cependant intelligent.
Les deux premiers caractères de ce mouvement
involontaire et inconscient semblaient aux physiologistes des choses assez
communes et assez simples. Bien des mouvements, disait Carpenter, se passent en
nous sans que nous le sachions, non seulement des mouvements de la vie
organique, mais encore un grand nombre d'actes de la vie de relation que
l'habitude ou la distraction rendent momentanément involontaires et
inconscients. On rit, on se gratte, on se mouche sans le savoir et sans
interrompre sa conversation. « J'ai vu, écrit cet auteur, John Stuart Mill
passer le long de Cheapside l'après-midi, lorsque cette rue est pleine
de monde, et circuler sans peine sur le trottoir étroit sans coudoyer personne
ni se heurter aux becs de gaz, et lui-même m'a assuré que son esprit
était tout occupé de son système de logique, dont il avait médité la
plus grande partie en allant chaque jour de Kensington aux bureaux de la
compagnie des Indes, et qu'il avait si peu conscience de ce qui se passait
autour de lui qu'il ne reconnaissait pas ses meilleurs amis [195]... » Et l'on peut citer un grand nombre de faits de ce genre
plus ou moins curieux : Gasparin, qui explique d'une manière
analogue le mouvement des tables ; M. Bersot, qui trouve un peu trop
facilement que les choses sont simples, et plusieurs autres qui rapprochent de
la même manière les faits du spiritisme de ces actes automatiques
que l'on accomplit par distraction. Il me semble voir ici quelque chose
d'analogue à une supposition déjà signalée à propos de la
suggestion. Nous bâillons, disait-on, quand nous voyons bâiller, nous
rougissons quand nous voyons rougir, donc il est tout simple qu'un sujet
ramasse des fleurs quand on le lui commande et qu'une flamme imaginaire lui brûle
la peau. Sans doute il y a une légère analogie entre la marche
involontaire du logicien distrait et l'écriture automatique des médiums ;
mais quelle différence, quel hiatus entre les deux phénomènes. Les actes
involontaires que l'on allègue sont habituels, de simples répétitions,
sans originalité et sans intelligence ; l'écriture automatique au
contraire, il ne faut pas l'oublier, est fort intelligente. « Quelques-uns
veulent bien accorder aux tables un fluide béotien, disait Des Mousseaux, et
voilà qu'elles revendiquent de l'esprit ; elles parlent,
conversent et dialoguent avec nous ou se livrent parfois à des
monologues intéressants [196]. »
Il est trop facile de démontrer cette intelligence
dans les phénomènes spirites ; la simple table primitive qui frappe
des coups en correspondance avec les lettres de l'alphabet montre une mémoire
parfois surprenante de ces signes conventionnels. « On admet en Belgique
que, pour aller plus vite, la table parlera avec ses trois pieds : pour
cela, on divise l'alphabet en trois groupes de lettres : lº de A
à H, 2º de I à P, 3º de Q à Z; on numérote les
lettres dans chaque groupe, A est désigné par un coup, B par deux, etc., I de
nouveau par un, J par deux, etc. Mais chaque pied correspond à un de ces
groupes et ne s'occupe pas des autres. Ainsi, si le premier pied frappe trois
coups, c'est un C, la troisième lettre du premier groupe, si le
deuxième pied frappe un coup, c'est 1, la première lettre du
second groupe, et ainsi de suite. » Avec un petit système de ce
genre, on obtient rapidement une longue communication qui, par-dessus le
marché, est écrite à l'envers [197]. Comment peut-on comparer un calcul de ce genre à l'acte
automatique de se gratter ou de cligner des yeux ? Les communications
écrites de cette manière sont loin, comme nous le verrons, d'être
des œuvres de génie, mais encore sont-elles incomparablement plus qu'un
simple réflexe mécanique. On connaît les expériences de tables tournantes de
Mme de Girardin. Elle interrogeait la table et lui demandait la définition de
l'amour, la table répondait : « Souffrance [198]. » Le mot n'est pas nouveau, mais, pour une table, il n'en est
pas moins curieux. Il y a des planchettes qui font des vers latins, écrivent
des fables, racontent la création du monde [199], ou bien se permettent des calembours. La main du médium qui écrit
à son insu discute, raisonne ou plaisante ; elle s'interrompt
brusquement quand elle en a assez et termine en disant : « A demain,
au revoir, assez pour aujourd'hui... » Puis il n'est plus possible de rien
obtenir [200]. En présence de pareils faits qui sont innombrables, on ne peut
s'empêcher de trouver que les physiologistes, avec la théorie de la
cérébration inconsciente, se sont arrêtés au seuil de la question. La Revue spirite d'Allan Kardec prend pour
épigraphe cette phrase : « Tout effet a une cause, tout effet
intelligent a une cause intelligente. » Et Mirville n'a pas tort quand il
conclut : « Il y a dans ces tables des phénomènes de pensée,
d'intelligence, de raison, de volonté, de liberté même lorsqu'elles
refusent de répondre, et de telles causes ont toujours été appelées par les
philosophes des esprits ou des âmes [201]. »
Une autre explication assez célèbre rend aussi
bien compte de deux caractères du mouvement automatique, mais en néglige
encore un troisième : elle va nous montrer comment ce mouvement est
intelligent et involontaire, mais elle ne nous dira pas comment il peut
être inconscient. Il s'agit, comme on le comprend, des théories de M.
Chevreul que nous avons déjà indiquées à propos du pendule enregistreur
et que l'auteur a essayé d'appliquer plus tard à tous les
phénomènes du spiritisme. « La faculté de faire frapper une table
d'un pied ou de l'autre une fois acquise, ainsi que la foi en l'intelligence de
la table, je conçois comment une question adressée à la table éveille,
en la personne qui agit sur elle sans qu'elle s'en doute, une pensée dont la
conséquence est le mouvement musculaire capable de faire frapper un des pieds
de la table, conformément au sens de la réponse qui paraît le plus vraisemblable
à cette personne [202]. » En un mot, les pensées provoquent, comme nous le savons,
des mouvements involontaires ; c'est la pensée consciente du médium qui
met la table en mouvement à son insu ; « les oracles
promulgués par les planchettes ne sont que le décalque de ce qui est dans la
tête des personnes qui dirigent les planchettes [203], » et les expériences spirites ne sont qu'un degré plus
compliqué de l'expérience du pendule enregistreur.
Cette explication simple se heurte à une
difficulté que nous avions déjà constatée à propos du pendule,
mais qui devient ici beaucoup plus grave. Ces actes intelligents ne sont pas
seulement involontaires, ils sont encore inconscients : non seulement le
sujet ignore son mouvement, mais il ignore la pensée qui dirige ce mouvement.
Ce ne sont pas ses pensées, les réponses qui lui semblent vraisemblables, qui
se manifestent par les mouvements de sa main, ce sont d'autres pensées et
d'autres réponses qu'il ne soupçonnait pas et dont il est tout le premier
surpris quand il les lit. Ce caractère ne semble pas bien connu par les
auteurs qui discutent le spiritisme, car on les voit parler aussitôt de
plaisanterie et de supercherie, dès qu'il s'agit de cette inconscience
du médium. C'est pourtant là le point essentiel de tous ces
phénomènes, celui qui a donné lieu à toutes les croyances
superstitieuses.
La meilleure preuve de cette inconscience serait celle
dont les spirites parlent sans cesse et qu'ils ne donnent jamais.
« L'expérience a constaté, dit Des Mousseaux [204], que la table m'apprend des choses que je ne puis savoir et qui
surpassent la mesure de mes facultés. » Voilà un fait qui serait
décisif, mais dont la démonstration complète demanderait des précautions
minutieuses dont ces enthousiastes sont bien incapables. On peut dire qu'il n'y
a pas un fait authentique de ce genre. D'ailleurs, si j'ai complètement
évité de parler de la lucidité et d'autres facultés analogues à propos
des somnambules, ce n'est pas pour traiter la question incidemment à
propos des médiums. En dehors de la lucidité proprement dite, on cite d'autres
faits analogues qui séparent complètement l'écriture automatique de la
conscience normale du sujet. Certaines personnes, paraît-il, peuvent répondre
automatiquement au moyen de la planchette à des questions posées
mentalement, non exprimées par la parole, et dont leur conscience normale n'a
aucune connaissance. Les faits signalés par M. Myers et surtout le cas de M.
Newnham [205], si l'auteur peut garantir l'exactitude littérale des termes de
cette observation, sont des plus extraordinaires et indiquent à la
psychologie une voie absolument nouvelle. Mais ces phénomènes de
suggestion mentale dans l'écriture automatique, qui devaient être
signalés, demandent une discussion toute spéciale qui nous détournerait entièrement
de l'objet actuel de nos études. Disons seulement que, dans certains cas, la
main répond automatiquement à des questions dont la conscience du sujet
n'a en effet et n'a pu avoir aucune connaissance, mais que ces cas sont les plus
rares et ne peuvent fournir une preuve générale de l'inconscience des
mouvements spiritiques.
Cherchons des preuves moins décisives sans doute mais
plus faciles à vérifier. Je signalerai d'abord une opposition, un
antagonisme qui se constate facilement entre le caractère et les pensées
actuelles du médium et le contenu de l'écriture automatique. N'insistons pas
sur ces jeunes filles honnêtes et chastes qui restent stupéfaites en
lisant les obscénités grossières que leur main a écrites sans les
prévenir : le fait est banal et tous ceux qui se sont occupés de ce
problème l'ont signalé. Mais voici un individu qui croit à la
puissance des esprits et les invoque sérieusement dans une circonstance grave
de sa vie ; il s'attend à une réponse sérieuse, et il y pense. Il
est indigné des plaisanteries que les Esprits lui répondent et qui sont en
opposition avec son attention expectante. Malgré lui, la main du médium ne fait
que des plaisanteries d'un goût douteux, dessine des arabesques, signe
« Pompon la Joie », etc. ; le médium d'un caractère
sérieux proteste que ces sottises ne sont pas de son fait : « Mon
caractère, dit-il, ne peut changer ainsi, quelque bonne volonté que j'y
mette ; il m'est impossible de comprendre ces variations mentales subites
et extrêmes se renouvelant dix ou quinze fois dans une soirée, sous
l'influence d'une cause aussi simple que celle-ci, toucher ou ne pas toucher le
bord d'une planchette [206]. » Ailleurs on voit que, au lieu de répondre sérieusement aux
questions, le crayon s'occupe à faire des petits dessins et, quand on
insiste, il répond qu'il a bien le droit de s'amuser [207], ou bien, une autre fois, au lieu de répondre comme le médium le
désire il écrit : « It is time to go to sleep, go to bed [208] », « Va te coucher. » Cette opposition de
caractère entre un médium et son esprit peut aller jusqu'aux reproches
réciproques et jusqu'aux disputes violentes. L'abbé Almignana a grand'peine
à répondre aux sottises que lui adresse sa propre main [209], et ne s'explique pas comment il peut se trouver en lui deux
êtres aussi antipathiques l'un à l'autre. D'autres esprits ne se
gênent pas pour expliquer leurs erreurs par la bêtise de leurs
médiums auxquels ils reprochent de n'être pas assez passifs et de
déranger leur écriture [210]. Ce mécontentement, plus ou moins légitime, peut s'exaspérer et
aller jusqu'à la colère ; non seulement l'esprit est alors
distinct du médium, mais il le persécute et le martyrise de mille
manières ; on se trouve alors en présence de ces obsessions
qu'Allan Kardec trouve très naturelles [211], et qui sont des cas de folie malheureusement trop réels [212].
Une seconde catégorie de preuves, relatives à
l'inconscience des phénomènes médianimiques, nous sera fournie par les
observations si intéressantes recueillies par M. Myers. Le médium sait si peu
ce que sa main écrit qu'il ne peut pas se relire et qu'il est obligé de faire
appel à d'autres personnes pour comprendre ce que contient son
message ; ou bien, ce qui est plus curieux encore, il est obligé de prier
l'esprit de répéter et d'écrire plus lisiblement, ce que ce dernier fait
d'ailleurs avec assez de bonne volonté ; ou bien encore, le médium se
trompe en lisant le message, il lit par exemple J. Celen au lieu de Helen [213], et l'esprit est obligé de le reprendre et de rectifier. Dans
d'autres cas, l'écriture à la planchette se permet des plaisanteries
bizarres ; ainsi elle intercale, sans prévenir, un mot grec auquel
personne ne comprend rien. On lit avec surprise le mot CHAIRETE et l'on est
assez longtemps sans comprendre que c'est le mot grec (en grec dans le
texte) [214], ou bien la planchette, au lieu de répondre sérieusement,
embrouille ses lettres et fait des anagrammes. L'histoire de l'esprit qui
s'intitule lui-même Clelia [215] forme réellement un document psychologique dont on ne saurait
exagérer l'importance. Une personne qui essaie l'écriture automatique et qui,
selon la coutume, pose des questions à l'esprit, n'obtient comme réponse
qu'une série de lettres juxtaposées en apparence sans signification « What
is man ? » demande-t-elle ; « Tefi Hasl Esble Lies »
fut la réponse. « How shall I believe ? « « neb 16 vbliy ev
86 e earf ee », et ainsi toujours, quelle que soit la question. Cependant,
quand on insiste, quand on demande à l'esprit si c'est un anagramme, la
planchette daigne répondre « Yes ». Ce n'est que le lendemain et
après bien des efforts que le médium put disposer les lettres de
manière à leur donner un sens un peu près intelligible
« Life is the less able » « believe by fear even 1866», et la
planchette se déclara à peu près satisfaite, quoique, dans
certaines interprétations, elle indiqua une autre disposition des mêmes
mots. Y a-t-il rien de plus curieux que cet individu qui se pose des
problèmes à lui-même et qui ne parvient pas toujours
à en trouver la véritable solution ? Toutes ces observations de M.
Myers, qui sont fort nombreuses, mettent parfaitement en lumière
l'indépendance des deux séries de phénomènes conscients, ceux qui
forment l'esprit ordinaire du médium, et ceux qui se manifestent par l'écriture
de la planchette.
Enfin, pour admettre cette inconscience des
phénomènes spiritiques, je crois qu'il faut nous en rapporter au
témoignage des médiums eux-mêmes que nous ne pouvons pas récuser
légèrement. Il faudrait répéter ici tout ce que M. Ch. Richet disait
autrefois à propos du somnambulisme, quand il voulait démontrer son
incontestable réalité. J'ai vu des personnes très honnêtes écrire
à la façon des spirites et elles m'ont assuré qu'elles ne savaient pas
ce que leur main écrivait. Quand on aurait cru leur parole sur des sujets plus
graves, peut-on la mettre en doute maintenant ? Or ce sont des milliers
d'individus qui, depuis trente ans, répètent la même affirmation,
comment le même mensonge peut-il se prolonger si longtemps en Amérique,
en Allemagne, en France, en Angleterre ? On peut prendre ces paroles de
Des Mousseaux comme l'expression sincère de ce que pensent et disent
tous les médiums : « Lorsque mon esprit semble me parler du sein de
la table, j'ai donc perdu la conscience de son action, puisque je n'ai ni le sentiment
de ce qu'il éprouve en son domicile additionnel, ni de ce qu'il y pense,
puisque j'ignore, au moment même où j'attends les faveurs de sa
parole, et ce qu'il va me dire et s'il daignera me parler ou opérer [216]... » D'ailleurs, il est facile de le comprendre, c'est précisément
ce caractère qui a fait a fortune de la religion spirite. Un mouvement
involontaire en rapport avec nos propres pensées, comme dans les expériences de
Cumberland, n'eût pas autrement surpris ; mais ce qui a paru
inexplicable, ce sont ces calculs, ces réflexions, ces discours étrangers
à la conscience du médium. C'est, après avoir senti
l'impossibilité de rattacher d'une manière quelconque ces manifestations
intelligentes à l'intelligence normale du médium, que l'on a cru
nécessaire de faire appel à un esprit différent du sien. On comprend
alors pourquoi les explications de Chevreul, comme celles de Faraday et de
Carpenter, ont été raillées par les véritables spirites, c'est qu'elles
restaient aussi au-dessous de la question principale.
La supposition que faisaient les spirites, de leur
côté, était-elle alors nécessaire et, s'il fallait une intelligence autre que
celle du médium pour expliquer les messages, devait-on forcément invoquer les
âmes de ceux qui ne sont plus ? Si une hypothèse ne doit pas être
au-dessous des faits, elle ne doit pas non plus être au-dessus, et
celle-là dépasse infiniment le problème que l'on veut expliquer.
Comment les lecteurs de ces messages ne se sont-ils pas aperçu que ces
élucubrations, tout en présentant quelques combinaisons intelligentes, sont au
fond horriblement bêtes et qu'il n'est pas nécessaire d'avoir sondé les
mystères d'outre-tombe pour écrire de semblables balivernes. Corneille,
quand il parle par la main des médiums, ne fait plus que des vers de mirliton,
et Bossuet signe des sermons dont un curé de village ne voudrait pas pour son
prône. Wundt, après avoir assisté à une séance de spiritisme, se
plaint vivement de la dégénérescence qui a atteint, après leur mort,
l'esprit des plus grands personnes, car ils ne tiennent plus que des propos de
déments et de gâteux [217]. Allan Kardec, qui ne doute de rien, évoque tour à tour des
âmes qui habitent des séjours différents et les interroge sur le ciel, l'enfer
et le purgatoire. Après tout, il a raison, car c'est là un bon
moyen d'être renseigné sur des questions intéressantes. Mais qu'on lise
la déposition [218] de M. Samson ou de M. Jobard, de ce pauvre Auguste Michel ou du
prince Ouran, et l'on verra que ces braves esprits ne sont pas mieux informés
que nous et qu'ils auraient grand besoin de lire eux-mêmes les
descriptions de l'enfer et du paradis, données par les poètes, pour
savoir un peu de quoi il s'agit. Le même auteur, toujours intrépide,
consacre un chapitre à l'évocation des suicidés par amour. On peut lire
par curiosité les doléances de Mlle Palmyre, ainsi que l'histoire lamentable de
« Louis et de la piqueuse de bottines [219] » ; mais, après cette lecture écœurante, il
est nécessaire de réciter les beaux vers sur les lugentes campi... « hic
quos durus amor crudeli tabe peredit » et de revoir la grande ombre de
Didon « Illa solo fixos oculos aversa tenebat... » Voilà qui
est bien plus vrai, quoique l'auteur n'ait évoqué personne. Ce serait vraiment
à renoncer à la vie future, s'il fallait la passer avec des
individus de ce genre.
Que les spirites n'invoquent pas, pour leur défense,
les noms dont l'écriture automatique signe ses messages, les changements
d'écriture ou de style, la conformité des déclarations avec telle ou telle
opinion. L'écriture de la planchette est extrêmement docile et elle fait
tout ce que l'on veut, elle correspond à la pensée des personnes
présentes et répète toutes leurs doctrines. Chez des catholiques, l'abbé
Bautain voit une corbeille se tordre comme un serpent et s'enfuir devant le
livre des Évangiles qu'on lui présente, demander des prières et des
indulgences [220]. Chez des protestants, les tables n'ont plus peur de l'eau bénite,
n'ont plus de respect pour les scapulaires et annoncent avant dix ans la chute
de la papauté. M. Des Mouseaux, qui voit des démons partout, interroge
ainsi : « Est-ce toi qui as tenté la première femme ? -
Oui, répond la planchette. - Est-ce sous la forme du serpent ? - Oui. -
Es-tu du nombre des démons qui entrèrent dans le corps des pourceaux ?
- Oui. - Qui tourmentèrent Madeleine ? - Oui. » Il aurait
demandé avec le même air de conviction : « Es-tu
Achille », ou « Es-tu Don Quichotte », que la table aurait
encore répondu « Oui ». Chez ceux qui croient à l'ancienne
magie noire, les esprits obéissent aux formules magiques et tremblent devant
les triangles sacrés. Il est vrai, comme l'a vérifié Morin, que l'on peut, au
lieu de réciter les formules fatales, déclamer des vers d'Horace et que l'on
obtient le même succès.
Cette intelligence, qui existe certainement et qui se
manifeste par l'écriture de la planchette, devient tout ce que l'on veut ;
n'en faisons donc rien de trop relevé et ne mélangeons pas avec une question de
psychologie positive les problèmes les plus troublants de la
métaphysique et de la religion.
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