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Résumé historique du
spiritisme
Les faits que nous venons d'observer à propos
de quelques jeux de société sont bien élémentaires et bien simples si on les
compare à ceux qui ont donné lieu à l'une des plus curieuses
superstitions de notre époque : je veux dire les discours des tables parlantes et les messages des médiums
écrivants. On s'est montré injuste envers les spirites comme envers les
magnétiseurs ; on s'est trop moqué d'eux et on les a trop dédaignés. Eux
aussi avaient des théories absurdes pour expliquer des faits qui étaient
importants et bien observés. Il y a des années que les chefs du spiritisme
connaissent ces faits de désagrégation psychologique que nous venons de
décrire. Il semble que toute science doit passer par une période de
superstition bizarre : l'astronomie et la chimie ont commencé par
être l'astrologie et l'alchimie. La psychologie expérimentale aura
commencé par être le magnétisme animal et le spiritisme : ne
l'oublions pas et ne nous moquons pas de nos ancêtres.
Les ouvrages des spirites, comme ceux des
magnétiseurs, peuvent se diviser en deux groupes. Les uns qui exposent une
quantité de théories plus ou moins banales ou fantastiques pour expliquer un
petit nombre de faits à peine décrits : ceux-là sont en
général complètement illisibles. Les autres, tout en parlant encore
beaucoup trop des esprits et de leur hiérarchie, insistent davantage sur les
faits observés et les descriptions des séances ; ils sont intéressants et
plus agréables à lire que l'on ne croirait.
Après avoir commencé, non sans effroi, la
lecture des gros volumes de M. de Mirville, l'étude de la Revue spirite, celle des théories de Gasparin ou de Chevillard sur
le spiritisme, j'ai fini par y prendre un certain plaisir. On trouve de tout
dans ces ouvrages qui sont quelquefois écrits avec une verve et un enthousiasme
presque communicatifs. Tantôt ce sont des histoires délicieuses, comme celle de
ce bon M. Bénézet et de son guéridon qui interrompt sa conversation pour courir
après des papillons, celle de ces esprits malins et peu convenables qui
se dissimulent sur les chaises et mordent les personnes... quand elles
s'asseoient, et surtout le récit des mésaventures de ce pauvre M. X... qui fuit
devant la révolte de son mobilier et se cache derrière un canapé resté
fidèle ; tantôt ce sont des recherches d'érudition absolument
dépourvues de critique, il est vrai, mais quelquefois bien curieuses ;
tantôt ce sont des observations psychologiques très intéressantes et
très fines et qui sont loin d'être inutiles pour les observateurs
de nos jours. Il est fâcheux que les dimensions de cet ouvrage ne me permettent
pas d'insister suffisamment sur ces différents auteurs. Nous ne pouvons que
rechercher les faits les plus fréquemment observés par des écrivains opposés
les uns aux autres et, par conséquent, les plus vraisemblables, et les extraire
de toutes ces réflexions, ces discussions, ces théories qui les étouffent. Une
science naissante donne beaucoup plus de place aux systèmes qu'aux
faits ; c'est justement l'inverse qui a lieu dans une science un peu plus
avancée.
On connaît, dans ses grands traits, l'histoire du
spiritisme, et je ne puis entrer ici dans des détails qui formeraient tout un
volume. On sait que, vers 1848, deux jeunes filles américaines, misses
Fox [160], ont eu le singulier honneur d'entendre les premières des
coups mystérieux que rien ne pouvait expliquer : elle les
attribuèrent tout naturellement à l'âme d'un individu décédé
dans la maison, et, avec un courage au-dessus de tout éloge, engagèrent
la conversation avec ce personnage. D'après une convention établie par
ces demoiselles, un coup signifiait « oui » et deux coups
signifiaient « non ». M. de Mirville semble réclamer le mérite de
cette invention pour un des témoins dans l'affaire du presbytère de
Gideville [161]. C'est là une question de priorité à débattre entre
la France et l'Amérique. Je ne crois pas, cependant, que la question ait grande
importance, car un passage d'Ammien Marcellin assure qu'au IVe siècle de
notre ère, les chefs d'une conspiration contre l'empereur Valence
interrogèrent des tables magiques d'une façon à peu près
analogue [162]. Le procédé serait donc fort ancien. En tout cas, c'est en
Amérique, de Mirville en convient lui-même, que, grâce aux misses Fox et
au juge Edmonds, l'épidémie spirite fit ses premiers progrès. Ce dernier
fut surtout stupéfait de la connaissance que les esprits qu'il interrogeait
avaient de ses propres pensées. « Mes plus secrètes pensées, dit-il [163], étaient connues de l'intelligence qui correspondait avec
moi. » Grâce aux coups dans les murs et aux mouvements des objets,
« les esprits se mirent à prêcher en Amérique les vérités
spirituelles, et leurs arguments visibles amenèrent une conviction qu'un
genre de prédication moins sensible n'aurait pu produire [164] ». Leur influence se répandit rapidement dans toutes les
sociétés américaines.
Ces faits étranges survenus dans le nouveau monde
furent d'abord annoncés par les journaux dans différentes villes d'Allemagne,
Brême, Bonn, Stettin, etc. ; ils furent annoncés en France par une
petite brochure de M. Guillard sous le titre : « Table qui danse, et
table qui répond. » « On y rend compte en grand détail des nombreuses
questions auxquelles une table et une énorme commode ont répondu de la façon la
plus pertinente [165]. » Mais bientôt une lettre d'un négociant de New York,
adressée à un habitant de la ville de Brême vint indiquer les
procédés à suivre pour reproduire les mêmes merveilles. On essaya
sur-le-champ : plusieurs personne se mirent autour d'une table dans la
position cabalistique, de manière que le petit doigt de chaque personne
touchât le petit doigt de la personne voisine et l'on attendit. Bientôt les
dames poussèrent de grands cris, car la table tremblait sous leur main
et se mettait à tourner [166]. On fit tourner d'autres meubles, des fauteuils, des chaises, puis
des chapeaux, et même des personnes en faisant la chaîne autour de leurs
hanches [167] ; on commanda à la table : « danse », et
elle dansa ; « couche-toi », et elle obéit ; on fit sauter
des balais, comme s'ils étaient devenus les chevaux des sorciers [168] ; on fit encore bien d'autres choses aussi merveilleuses.
L'épidémie ne tarda pas à passer en
France : quoique certains auteurs prétendent qu'il y eut des tentatives de
ce genre dès 1842, ce n'est vraiment qu'en 1853 que l'on trouve des
expériences bien authentiques à Bourges [169], à Strasbourg, à Paris. Le succès fut complet
et ne tarda pas à dépasser même celui des Allemands. Sous la
pression des mains rangées autour d'elle avec méthode, la table ne se contenta
plus de tourner et de danser, elle imita les diverses batteries du tambour, la
petite guerre avec feux de file ou de peloton, la canonnade, puis le grincement
de la scie, les coups de marteaux, le rythme de différents airs [170] ; c'était, comme on le comprend, un vaste champ ouvert aux
expériences. Mais en Europe, comme en Amérique, on se lassa de ces jeux
insignifiants et on apprit aux tables des exercices plus intelligents. On les
pria de répondre aux questions par un nombre de coups conventionnels qui
signifiaient « oui » ou « non », ou qui correspondaient aux
différentes lettres de l'alphabet. Il fut désormais facile de leur poser des
questions et d'entretenir des conversations avec elles.
Cependant ces procédés étaient encore bien primitifs
et bien compliqués ; on les perfectionna de deux manières. D'un
côté, on simplifia les signes dont les tables devaient se servir et, par des
progrès successifs que je ne puis passer en revue [171], on essaya les signes plus rapides et plus connus de l'écriture.
D'abord on attacha un crayon au pied d'une table légère, puis on se
servit pour cet usage de guéridons plus petits, de simples corbeilles, de
chapeaux, et enfin de petites planchettes spécialement construites pour cet
usage et qui écrivent sous la plus légère impulsion. D'autre part, un
grand progrès fut accompli par la découverte des médiums. On ne tarda pas à remarquer, en effet, que les dix
ou douze personnes réunies autour de la table ne jouaient pas toutes un rôle
également important. La plupart pouvaient se retirer sans inconvénient, sans
que les mouvements de la table fussent arrêtés ou modifiés.
Quelques-unes, au contraire, semblaient indispensables, car, si elles se
retiraient, tous les phénomènes étaient supprimés et la table ne
bougeait plus. On désigna sous le nom de médiums
ces personnes dont la présence, dont l'intermédiaire était nécessaire pour
obtenir les mouvements et les réponses des tables parlantes.
Grâce à ces progrès, les opérations
deviennent plus simples et plus régulières : au lieu d'une douzaine
de personnes debout autour d'une table, écoutant et comptant le nombre des
bruits qu'elle produit dans son mouvement, il n'y a plus que le médium, la main
appuyée sur une petite planchette mobile, ou même, dans la plupart des
cas, tenant directement un crayon. Sa main, entraînée par un mouvement dont il
ne se rend pas compte, écrit, sans le
concours de sa volonté ni de sa pensée, des choses qu'il ignore
lui-même et qu'il est tout surpris de lire ensuite.
Les médiums, ces individus essentiels et privilégiés,
n'ont pas, tous, les mêmes pouvoirs et se rangent en catégories
innombrables que nous ne pouvons énumérer toutes : les médiums à
effets physiques ou les médiums typtologues, comme les misses Fox en Amérique,
provoquent, par leur seule présence, des bruits dans les murs ou sous les
tables ; les médiums mécaniques se servent d'une planchette, d'une toupie,
d'une corbeille à bec, etc. [172] ; les médiums gesticulants répondent aux questions par des
mouvements involontaires de la tête, du corps, de la main, ou bien en
promenant les doigts sur les lettres d'un alphabet avec une extrême
vitesse [173] ; les médiums écrivants tiennent le crayon eux-mêmes, et
écrivent à l'endroit ou à l'envers, ou se servent de l'écriture
spéculaire [174], ou obtiennent des écritures diversement transformées ; les
médiums dessinateurs laissent leur main errer au hasard et sont tout surpris de
voir « la maison habitée par Mozart dans la planète Jupiter toute
en notes de musique [175] ». C'est l'œuvre d'un de ces médiums dessinateurs que la Revue spirite offrait en prime à
ses abonnés: « une superbe tête de Christ composée et dessinée
médianimiquement par le médium J. Fabre, reproduction photographique, 3 fr.
50 [176] ». Quelques-uns, parmi ceux-ci, dessinent seulement le fond de
leur tableau, les figures ressortent en clair comme sur les négatifs des
photographes. Il y a des médiums pantomimes « qui imitent, sans pouvoir
s'en rendre compte, la figure, la voix, la tournure des personnes qu'ils n'ont
jamais vues, et jouent des scènes de la vie de ces personnes d'une telle
façon qu'on ne peut s'empêcher de reconnaître l'individu qu'ils
représentent [177] ». Les médiums parlants ne peuvent empêcher leur bouche
de dire des paroles dont ils ne soupçonnent pas le sens et qu'ils sont tout
surpris d'entendre ; la même puissance « agit chez eux sur
l'organe de la parole, comme elle agit sur la main des médiums écrivants.... Le
médium s'exprime sans avoir la conscience de ce qu'il dit, quoi qu'il soit parfaitement
éveillé et dans son état normal... Il conserve rarement le souvenir de ce qu'il
a dit [178] ». Les médiums auditifs ou visuels entendent malgré eux des
paroles ou voient des spectacles qu'ils rapportent ensuite volontairement [179]. Enfin les médiums intuitifs ou impressibles « sont affectés
mentalement et ils traduisent ensuite leurs impressions par l'écriture ou la
parole » [180]. Toutes ces variétés, les dernières surtout, sont
très intéressantes à connaître et semblent quelquefois se rapprocher
de bien des faits connus.
« Ce qui distingue l'école spirite, dite
américaine, écrit la Revue spirite, c'est
la prédominance de la partie phénoménale, dans l'école européenne on remarque
au contraire la prédominance de la partie philosophique [181] ». Cette remarque paraît assez juste : les observateurs
français semblent se préoccuper fort peu des phénomènes physiques qui
avaient au début attiré l'attention, des coups dans les murs ou de la danse des
tables ; ils ne s'occupent guère non plus des conditions dans lesquelles
le médium écrit, ni des circonstances extérieures du phénomène ;
ils ne s'occupent que de ce qu'ils appellent la partie philosophique,
c'est-à-dire le contenu même du message qu'ils cherchent à
interpréter. Ce choix n'était peut-être pas fort heureux, car il les
conduit à bien d'étranges suppositions.
Tous s'accordent sur un point, c'est que les paroles,
les idées contenues dans ce message doivent provenir d'une intelligence
étrangère à celle du médium lui-même ; mais ils sont
loin de s'entendre sur la nature de cette intelligence. Les uns prétendent que
cette intelligence est certainement celle d'un esprit mauvais et diabolique et
ne voient dans ces écritures mystérieuses que des manifestations du démon.
C'est la thèse du chevalier Gouguenot des Mousseaux, de M. de Mirville
et de M. de Richemond qui termine ainsi son mystère de la danse des
tables : « Au lieu de regarder et de faire danser des tables,
prêtres et laïques fidèles frémiront en pensant au danger qui
les a menacés, et leur foi, rajeunie par la vue des prestiges qui rappellent
les temps de la primitive Église, deviendra capable de soulever des montagnes.
Alors, saisissant leur bâton pastoral pour la défense de leur cher troupeau,
NN. SS. les évêques, et, s'il le faut, N. S. P. le pape lui-même,
s'écrieront au nom de celui à qui tout pouvoir a été donné au ciel, sur
la terre et aux enfers : « Vade retro, satanas, » parole qui
n'aura jamais reçu une plus juste application [182]. »
Mais la plupart des personnes qui faisaient
innocemment tourner des tables ne purent accepter une supposition aussi
terrible et ne comprirent pas cet avertissement solennel. Ils
supposèrent, pour expliquer les messages de leurs médiums, des causes
toujours intelligentes, mais beaucoup plus inoffensives. C'étaient simplement
les âmes des grands hommes de l'antiquité, de nos parents ou de nos amis qui
nous ont précédés dans l'autre monde et qui, par ce procédé, veulent bien
entretenir avec nous des relations amicales. Il était facile d'échafauder sur
cette donnée un petit système de philosophie élémentaire qui expliquât
tant bien que mal la plupart des faits observés et donnât en même temps
une satisfaction aux sentiments les plus profonds du cœur humain et une
pâture à l'amour du merveilleux. Ce fut l'œuvre d'un certain M.
Rival, ancien vendeur de contre-marques, paraît-il [183], qui rédigea, sous le nom d'Allan Kardec, le code et l'évangile du
spiritisme. Son « Livre des esprits [184] » ainsi nommé parce qu'il est « dicté, revu et corrigé par les
esprits », eut un très grand succès ; tous les autres auteurs,
les journaux et les revues qui étaient de plus en plus nombreux [185] et, chose curieuse, les médiums eux-mêmes dans leur écriture
automatique, ne firent bientôt plus que de le commenter. « Ce livre, dit
avec raison la Revue spirite, qui
était d'ailleurs fondée par Allan Kardec, est aujourd'hui le point auquel
converge la majorité des esprits [186].
Il est absolument inutile de résumer ici ce
système philosophique qui n'a d'ailleurs aucune espèce
d'intérêt ; cette étude a été faite dans le petit livre de M.
Tissandier qui examine moins les faits que les théories du spiritisme [187]. Il suffit de savoir que cette doctrine est un mélange des idées
religieuses courantes et d'un spiritualisme banal, qu'elle soutient
naturellement la doctrine de l'immortalité des âmes et la complète par
une théorie vague de la réincarnation analogue à la transmigration et
à la métempsychose des anciens. La seule idée un peu originale, quoique
déjà connue, c'est la théorie du périsprit : c'est une enveloppe
matérielle, bien qu'impalpable, que l'esprit traîne avec lui et qui, à
la manière du médiateur plastique de Cudworth, établit un intermédiaire
entre l'âme et le corps. C'est grâce au périsprit que l'esprit incarné dans un
corps met en mouvement ses membres et que, désincarné après la mort, il
entre en relation avec les tables ou avec la main des médiums.
Sous l'influence de cette doctrine, les expériences
faites d'abord un peu au hasard se régularisèrent, prirent une forme
convenue et solennelle. D'innombrables sociétés se formèrent dans
lesquelles on conversait facilement avec l'âme de son
arrière-grand-père ou avec l'esprit de Socrate. Les revues
publient une quantité de petites lettres signées de noms illustres auxquels est
associé, comme cela est de toute justice, le nom du médium qui sert
d'intermédiaire. Voici, par exemple, comment se terminent quelques
messages : Mesmer, médium M. Albert ; Eraste, médium M.
d'Ambel ; Jacquard, médium M. Leymarie Paul, apôtre, médium M. Albert;
Jacques de Molé, médium Mlle Béguet ; Jean l'Évangéliste, médium Mme
Costel, etc. [188] On entretient avec tous ces personnages les meilleures
relations : Gutenberg ayant improvisé, par la main de M. Leymarie, un
petit discours en bon français, sur l'imprimerie naturellement, le président
de la séance adresse tout haut des remerciements à l'esprit de
Gutenberg, en le priant de vouloir bien prendre part aux entretiens de la
société quand il le jugerait convenable. Gutenberg répond immédiatement par la
main d'un autre médium: « Monsieur le président, je vous remercie de votre
aimable invitation ; c'est la première fois qu'une de mes
communications a été lue à la société spirite de Paris, et ce ne sera
pas, j'espère, la dernière [189]. » On n'est pas plus convenable. En même temps, de
jeunes personnes éprises de métaphysique laissent leur main errer sur le papier
et lisent ensuite avec délices d'interminables dissertations sur la
réincarnation des âmes, sur l'origine du globe terrestre, sur la théorie des
fluides, etc. : leur intrépidité égale leur fécondité.
Malheureusement on se lasse de tout, et quand on eut
fait écrire par tous les grands hommes possibles des variantes sur le livre
d'Allan Kardec, on s'aperçut que le jeu n'était guère varié et l'on
s'engagea dans des entreprises plus aventureuses encore. Depuis 1868, les
spirites du continent tendaient de plus en plus à rejoindre leurs
frères d'Amérique et à s'occuper de ces phénomènes
physiques qu'ils avaient un peu négligés. On avait assez fait parler les
esprits par la main ou par la bouche des médiums, on voulut un peu les voir et
même prendre leur photographie, c'était bien naturel, et il ne fut plus
question que des phénomènes de matérialisation. Grâce à
l'intermédiaire obligé du médium, qui jouait ici un rôle assez difficile
à préciser, on fit mouvoir des objets que personne ne touchait, on fit
écrire des crayons qui se levaient et se dirigeaient tout seuls, on fit
apparaître des écritures sur des ardoises enfermées dans des boîtes scellées,
enfin on fit voir aux fidèles stupéfaits, des bras, des têtes, des
corps qui apparaissaient dans l'air au milieu d'une chambre obscure. Les
frères Eddy, William Douglas, Home, Miss Florence Cook, le médium si
connu de M. Crookes, et d'autres s'acquirent dans ces exercices une juste
célébrité.
Tantôt on photographiait ces apparitions, tantôt on
les moulait, ce qui était bien plus original. « M. Reymers, dit la Revue spirite, nous a envoyé
gracieusement une caisse de pieds et de mains d'esprits moulés avec de la
paraffine [190]. » Les esprits avaient été assez complaisants pour mettre
leurs mains ou leurs pieds dans les moules. Ces tentatives aboutirent, d'un
côté, aux célèbres photographies de Katie King et, de l'autre, au
procès retentissant du photographe Buguet que M. Bersot a raconté d'une
manière si amusante. Ce procès ne termina rien: un des
personnages les plus compromis, le médium Leymarie, reçut, après sa
condamnation, une foule de lettres de condoléance : le juge Carter des
États-Unis d'Amérique joint à la sienne une remarquable photographie « le
représentant, disait-il, entouré de vingt-trois esprits obtenus par la
photographie spirite... [191] ». La photographie des esprits continue peut-être
encore.
Mais le spiritisme se transformait de plus en plus et
devenait peu à peu cette industrie que M. Gilles de la Tourette a dévoilée,
et qui n'a plus guère d'autre but que d'exploiter les naïfs. Il ne
faudrait pas, je crois, confondre complètement ce spiritisme
d'aujourd'hui avec celui qui existait autrefois et qui provoquait
l'enthousiasme d'Allan Kardec et les terreurs religieuses de Mirville : ce
sont deux choses très différentes. Les quelques croyants sincères
qui subsistent encore défendent péniblement les doctrines du maître contre des
sectes et des religions nouvelles, l'occultisme ou la théosophie, beaucoup plus
ambitieuses et plus compliquées que cette modeste conversation avec les âmes
des trépassés.
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