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Les catalepsies
partielles
Nous ne pouvons donner au début de nos recherches une
définition claire et générale des actes inconscients ou prétendus tels, il
suffit, pour les observer et les décrire, de s'en tenir à cette notion
banale : on entend par acte inconscient une action ayant tous les
caractères d'un fait psychologique sauf un, c'est qu'elle est toujours
ignorée par la personne même qui l'exécute au moment même où
elle l'exécute *. Nous ne considérons donc pas
comme acte inconscient l'action qu'une personne oublie immédiatement
après l'avoir faite, mais qu'elle connaissait et décrivait pendant
qu'elle l'accomplissait. Cet acte manque de mémoire et non de conscience, comme
nous l'avons déjà montré. Nous considérerons maintenant les actes dont
le sujet n'accuse jamais aucune conscience. Les actes de cette sorte peuvent se
présenter de deux manières : ou bien l'individu, au moment
où il exécute l'acte, semble n'avoir aucune espèce de conscience
ni de l'acte ni d'autre chose, il ne parle pas et n'exprime rien. C'est un cas
analogue à ceux que nous avons longuement étudiés en parlant de la
catalepsie, nous n'y reviendrons plus maintenant. Tantôt, au contraire,
l'individu conserve la conscience claire de tous les autres phénomènes
psychologiques, sauf d'un certain acte qu'il exécute sans le savoir. L'individu
parle alors avec facilité, mais d'autres choses que de son action ; nous
pouvons alors vérifier, et il le peut lui-même, qu'il ignore
entièrement l'action que ses mains accomplissent. C'est cette forme
d'inconscience particulière qu'il nous semble maintenant très
important de bien comprendre.
Des actes inconscients de ce genre ont été depuis
longtemps signalés et étudiés à différents points de vue. Les
philosophes spéculatifs ont été, sur ce point, des précurseurs et ont soutenu
l'existence de phénomènes inconscients dans l'esprit humain, bien avant
que des observations réelles aient pu les faire constater. On connaît la
doctrine des petites perceptions ou perceptions sourdes de Leibniz.
« J'accorde aux cartésiens, dit-il, que l'âme pense toujours
actuellement ; mais je n'accorde point qu'elle s'aperçoit de toutes ses
pensées, car nos grandes perceptions et nos grands appétits dont nous nous
apercevons sont composés d'une infinité de petites perceptions et de petites
inclinations dont on ne saurait s'apercevoir. Et c'est dans ces perceptions
insensibles que se trouve la raison de ce qui se passe en nous, comme la raison
de ce qui se passe dans les corps sensibles consiste dans les mouvements
insensibles [1]. » Et ailleurs : « Ainsi, il est bon de faire
distinction entre la perception qui est l'état intérieur de la monade
représentant les choses externes et l'aperception qui est la conscience ou la
connaissance réfléchie de cet état intérieur, laquelle n'est point donnée
à toute les âmes ni toujours à la même âme [2]. » Beaucoup de philosophes, en Allemagne surtout, reprirent
à plusieurs reprises des idées analogues à celles de
Leibniz ; on en trouvera l'indication plus complète que je ne puis
la donner ici dans le grand traité de Hartmann sur l'inconscient, dans
l'introduction de la thèse de M. Colsenet sur le même sujet et
dans un article de M. Renouvier consacré à la discussion de ces
doctrines [3]. Je voudrais seulement signaler un passage très intéressant
de Maine de Biran, où l'illustre psychologue français, sur lequel nous
nous sommes déjà appuyé en traitant de la catalepsie, semble encore
adopter et défendre les idées que nous allons exposer sur l'inconscient :
« En écartant ce qu'il y a d'absolu dans le système de Leibniz, on
conçoit que les affections propres aux monades composantes ou éléments
sensibles peuvent avoir lieu sans être représentées ou aperçues par la
monade centrale qui fait le moi, ou le principe d'unité [4]. » Cabanis, Condillac, Hamilton, plus récemment Hartmann, Léon
Dumont [5], Colsenet [6] et bien d'autres ont exprimé des idées analogues.
Tous ces philosophes n'ont parlé des phénomènes
inconscients que d'une manière théorique ; ils ont montré que,
d'après leurs systèmes. de pareils faits étaient possibles ;
tout au plus ont-ils essayé d'interpréter dans ce sens quelques faits
d'observation journalière. Ceux qui ont cherché à constater d'une
manière expérimentale l'existence et les propriétés de ces
phénomènes ignorés sont beaucoup moins nombreux et moins connus. Pendant
les anciennes épidémies de possessions, les exorcistes eurent bien des fois
l'occasion de constater ces faits ; mais il est inutile de dire qu'ils
étaient bien incapables de les comprendre. Dans les épidémies de
convulsionnaires plus récentes, comme celle de Saint-Médard, on trouve des
descriptions plus intéressantes, comme celle-ci de Carré de Montgeron : « Il
arrive souvent que la bouche des orateurs prononce une suite de paroles
indépendantes de leur volonté, en sorte qu'ils s'écoutent eux-mêmes comme
les assistants et qu'ils n'ont connaissance de ce qu'ils disent qu'à
mesure qu'ils le prononcent [7]. » Il faut le reconnaître, ce sont les adeptes d'une des plus
curieuses superstitions de notre époque, les spirites, qui, en faisant tourner
les tables vers 1850 et en interrogeant les esprits, ont le plus attiré
l'attention sur les phénomènes inconscients. Ils les ont observés et
même produits dans toutes leurs variétés ; mais la façon dont ils
les expliquent est si étrange, leurs descriptions sont tellement altérées par
leur enthousiasme religieux que l'on ne peut prendre leurs études sur l'inconscient
comme le point de départ d'un travail. Il sera plus naturel de revenir à
leurs descriptions quand nous aurons observé assez de choses pour pouvoir les
comprendre et quelquefois les expliquer. Mais le problème soulevé par
eux fut étudié avec plus de précision dans les travaux de Faraday et de
Chevreul [8], 1854, qui, les premiers, montrèrent l'intervention de
véritables phénomènes psychologiques inconscients. Ces études furent,
comme on sait, continuées dans le travail que M. Ch. Richet dédiait récemment
à l'illustre centenaire [9], et dans les recherches de M. Gley sur le même
problème [10]. Depuis cette époque, les recherches furent beaucoup plus
nombreuses et nous aurons à en tenir compte dans notre travail.
Une autre question, qui fut soulevée à peu
près vers 1840, amena, par une autre voie, à l'étude de
phénomènes analogues. Sir Henry Holland soutint que les deux
hémisphères du cerveau humain étaient deux organes indépendants
fonctionnant chacun pour son propre compte [11]. Depuis, Wigan, Mayo, Laycock, Carpenter, Brown-Séquard, Luys,
etc., étudièrent les faits favorables ou défavorables à cette
hypothèse et constatèrent que, dans certains cas, l'homme semble
double, faire, d'une part, des actions qu'il ignore, de l'autre. Certaines
études sur l'hypnotisme furent dirigées dans cette voie, on constata des états
dimidiés n'affectant qu'un seul côté du corps ; on étudia des catalepsies
hémilatérales et l'on fit des suggestions à la fois aux deux côtés d'un
sujet, afin de lui donner simultanément deux pensées et deux expressions [12]. Nous n'insisterons pas beaucoup sur ces phénomènes, qui
nous semblent se rattacher assez facilement aux précédents.
Les actes inconscients les plus simples de tous ont
été désignés par Lasègue [13], qui les signale le premier, sous le nom de catalepsies partielles, expression fort juste et que nous
conserverons. Ce sont en effet des phénomènes cataleptiques tout
à fait identiques à ceux que nous avons rencontrés tout au début
de nos recherches dans l'attaque de catalepsie complète :
continuation de l'attitude ou du mouvement, imitation, association des
mouvements, tous ces faits se retrouvent ici presque tels que nous les avons
décrits. Mais maintenant ils sont partiels, c'est-à-dire n'existent que
dans une partie du corps du sujet, tandis que le reste du corps est occupé par
de tout autres actes et présente des caractères tout différents. Un
bras, par exemple, se comporte comme s'il était le bras d'une personne en
catalepsie, mais le sujet tout entier, loin d'être dans cet état, rit et
cause sans se préoccuper de ce que devient son bras [14].
M. Liébault [15] signale à plusieurs reprises des faits de ce genre ;
des somnambules gardent leur bras étendu sans paraître s'en apercevoir, tout en
causant d'autre chose, et semblent même pouvoir conserver plusieurs idées
fixes à la fois. Mais ces phénomènes ont été l'objet d'une étude
minutieuse de MM. Binet et Féré [16]. Nous ne ferons que résumer les observations qu'ils ont données et
que nous avons pu vérifier, en insistant seulement sur quelques détails qui
nous ont paru nouveaux et intéressants.
Ces expériences se font surtout sur des hystériques
atteintes d'anesthésie totale ou partielle de la peau et des muscles ;
elles réussissent surtout quand on expérimente sur le côté ou sur les membres
atteints d'anesthésie et ne peuvent être répétées, sans des précautions
particulières que nous indiquerons plus loin, sur les membres restés
sensibles. Considérons une personne de ce genre, Rose ou Marie, qui sont
anesthésiques totales, ou Léonie qui est anesthésique du côté gauche, et
prenons la précaution de cacher au sujet son bras ou sa jambe dont nous voulons
observer les mouvements. Pour cela, on se contente souvent de fermer les yeux
du sujet ; ce procédé nous paraît défectueux, car très souvent,
chez des sujets de ce genre, il produit une modification générale de la
conscience et même le somnambulisme complet, ce que nous voulons
maintenant éviter ; il vaut mieux détourner simplement la tête du
sujet et cacher le bras par un écran. Prenons alors le bras et mettons-le en l'air
dans une position quelconque ; très fréquemment, quand les
précautions précédentes ont été prises, le bras reste immobile dans la position
où nous l'avons mis. Si nous imprimons un mouvement au bras, le
mouvement se continue exactement avec la régularité d'un pendule. Ces positions
et ces mouvements peuvent persister fort longtemps. MM. Binet et Féré les ont
observés pendant plus d'une heure, sans qu'il y eut, ni dans le membre, aucune
oscillation, ni dans la respiration du sujet, aucune modification qui
manifestât de la fatigue. Ce sont exactement, comme on le voit, les
caractères de la catalepsie générale ; mais on ne saurait trop y
insister, le sujet n'est pas en catalepsie, il parle et peut faire avec les
autres membres les mouvements qu'il désire ; seulement il ne sent
absolument rien de ce qui se passe dans le bras que nous avons mis en l'air et
semble même avoir oublié son existence. Si on lui parle de ce bras auquel
il ne parait plus penser, tantôt il peut le baisser facilement, tantôt il se trouve
incapable de le mouvoir volontairement.
On peut compliquer ces mouvements ignorés du sujet,
lui faire envoyer des baisers ou tracer en l'air des signes de croix ; on
peut même, après avoir mis un crayon dans sa main et refermé les
doigts sur lui, imprimer au bras au-dessus d'une feuille de papier les
mouvements nécessaires pour l'écriture ; la main va écrire indéfiniment la
lettre ou même le mot dont vous avez fait dessiner les caractères.
« Il est difficile d'immobiliser les doigts qui ont commencé un mouvement
inconscient de ce genre ; si on retire le crayon ils continuent le
mouvement à vide [17]. » Un jour, je voulus arrêter un mouvement de ce genre
chez Léonie et je lui serrai la main droite, le tremblement passa à la
main gauche ; j'arrêtai celle-ci également, ce fut le pied droit qui
se mit à remuer. Ordinairement quand le sujet regarde sa main, il peut
l'arrêter immédiatement ; mais chez certains sujets, comme chez
Rose, le mouvement se prolonge quelque temps, même quand elle le voit et
essaye de l'arrêter.
Le second phénomène caractéristique de la
catalepsie générale était l'imitation ou la répétition des actes et des
paroles ; il est rare et difficile à observer dans ces catalepsies
partielles. Cependant on peut remarquer des imitations de ce genre que le sujet
accomplit sans s'en douter pendant qu'il parle d'autre chose. M. Despine en
cite de curieux exemples : Il lui suffisait de toucher d'une main la
tête d'un sujet et de faire quelques gestes avec l'autre main restée
libre, pour que tous ces mouvements fussent immédiatement reproduits. Si on
interrogeait cette personne, elle répondait: « Monsieur, je ne sais pas,
je ne veux rien faire... j'obéis malgré moi, il me semble que le membre ne
m'appartient plus... je sais que je fais quelque chose, mais je ne puis dire ce
que c'est, je l'ignore absolument [18]. »
Je viens d'observer un fait analogue assez curieux,
parce qu'il a eu lieu pendant un délire, chez une femme au dernier degré de la
phtisie pulmonaire. Elle imitait à peu près tous les gestes faits
devant elle, sans interrompre pour cela son délire. Dans beaucoup de maladies,
on a signalé des faits semblables, sur lesquels il ne faut pas insister
maintenant, car l'anesthésie des membres qui font les mouvements inconscients
et qui est ici la condition principale du phénomène n'y existe pas
toujours. Au contraire, j'ai observé avec Léonie quelques faits bien plus
comparables aux précédents et plus nets. Si je me place devant elle pendant la
veille complète et si elle ne regarde pas ses bras, elle imite mes
gestes avec son bras gauche qui est anesthésique et jamais avec son bras droit
qui est sensible.
Pendant le somnambulisme, cette imitation inconsciente
peut être plus complète. J'étais en train d'écrire de la main
droite auprès de Léonie en somnambulisme et je la touchais de la main
gauche, quand je m'aperçus que sa main droite tremblait continuellement,
quoiqu'elle prétendit ne pas s'en apercevoir. En réalité, sa main répétait
inconsciemment à peu près tous les mouvements que faisait la mienne
pour écrire : il suffisait de ne plus toucher le sujet pour interrompre le
phénomène. Je fis d'autres gestes de la main droite tout en la touchant
de la main gauche et ces gestes furent répétés. Je mangeai et je bus
auprès d'elle, et elle fit, sans le savoir, tous les mouvements,
même ceux de la déglutition ; ce dernier point est d'autant plus
curieux que, si elle veut boire alors consciemment, elle ne peut y parvenir.
J'ai même tiré, dans une circonstance curieuse, un usage pratique de
cette imitation inconsciente. Léonie fut atteinte dans ces derniers temps
d'assez violentes attaques d'asthme hystérique ; elle eut pendant un
somnambulisme un véritable arrêt de respiration avec étouffement.
Après différentes tentatives infructueuses pour la remettre, je
m'approchai d'elle en lui tenant les deux mains et je me mis à respirer
très fort et bruyamment. Au bout d'un instant, elle commença à
copier ma respiration de la manière la plus singulière, toussant
si je toussais, respirant vite ou lentement comme moi ; je régularisai ma
respiration, elle fit de même et l'accès d'asthme fut terminé.
Nous avons vu que, pendant la catalepsie véritable,
les mouvements se généralisaient et donnaient à tout le corps une
expression harmonieuse ; on ne peut s'attendre à voir ici le
phénomène d'une manière aussi complète. Cependant MM.
Binet et Féré [19] décrivent quelque chose d'analogue quand ils disent que, chez les
hystériques anesthésiques, tout phénomène moteur provoqué d'un côté du
corps détermine un phénomène analogue quoique plus faible de l'autre
côté. Ils ne parlent pas des expressions de la physionomie dans ces catalepsies
partielles et disent n'en avoir pas remarqué [20]. J'ai eu l'occasion de constater deux fois qu'un changement de
physionomie peut cependant se produire même dans ces circonstances.
Quand je place les mains de Léonie dans la position de la prière, en
prenant des précautions pour qu'elle ne les voie pas, j'ai vu sa figure prendre
une expression extatique analogue à celle qui se produit pendant la
catalepsie totale, tandis que la bouche parlait avec indifférence de tout autre
chose. Cette expression était très imparfaite et ne se généralisait pas
comme cela a lieu dans l'état complet. Une autre fois, je mis les mains de
Lucie dans la position qu'elles prenaient pendant la crise de terreur qui forme
une des périodes de sa grande crise hystérique. Toute la figure prit une
expression de terreur très marquée, quoique les paroles qu'elle
prononçait alors n'eussent rapport à rien d'effrayant. Je lui demandai
si elle ressentait quelque sentiment de peur: « Pas du tout,
dit-elle ; pourquoi voulez-vous que j'aie peur ? » Mais ces
expressions dans la catalepsie partielle doivent être fort rares ;
je ne les ai constatées que deux fois.
Ce qui est plus fréquent, c'est l'association, la
coordination des mouvements inconscients entre eux et avec les impressions qui
leur servent de point de départ. Si on tire les deux bras en avant, tout le
corps se soulève et les mouvements se coordonnent pour maintenir la
station debout [21], sans que le sujet se doute qu'il est levé. Si on dérange un
mouvement qui se produit inconsciemment, quelquefois le bras corrige la
déviation et revient au mouvement primitif [22].
Le bras anesthésique semble comprendre l'intention de
l'expérimentateur et, sur la plus légère impulsion, poursuivre tel ou
tel mouvement. Il suffit même d'une impression initiale pour que les
mouvements se développent dans un certains sens. En effet, si l'on met, sans
qu'il le sache, un poids sur le bras du sujet ainsi levé, le bras ne plie pas
sous le poids surajouté, mais au contraire la tension des muscles s'adapte au
poids à supporter [23]. Cela était surtout remarquable chez Lem., un homme hystérique que
j'ai étudié à l'hôpital militaire avec M. le Dr Pillet: je mettais sur
son bras étendu tantôt un poids très léger comme une plume, tantôt un
poids de plusieurs kilos et la tension des muscles s'adaptait à son insu
à chaque poids nouveau, de telle façon qu'il n'y avait aucun changement
dans la position du bras. Chez Léonie cette adaptation va plus loin, car sa
main saisit le poids et le retient pour qu'il ne tombe pas. Si on met un crayon
dans cette main anesthésique, les doigts, ainsi qu'on l'a remarqué, se courbent
inconsciemment et se placent d'eux-mêmes à l'insu du sujet dans la
position voulue pour écrire.
J'ajouterai que les choses se passent de même
pour tous les objets. Je mets dans la main gauche de Léonie (le côté gauche est
complètement anesthésique) une paire de ciseaux et je cache cette main
par un écran. Léonie, que j'interroge, ne peut absolument pas me dire ce
qu'elle a dans la main gauche, et cependant les doigts de la main gauche sont
entrés d'eux-mêmes dans les anneaux de ciseaux qu'ils ouvrent et ferment
alternativement. Je mets de même un lorgnon dans la main gauche ;
cette main ouvre le lorgnon et se soulève pour le porter jusqu'au nez,
mais, à mi-chemin, il entre dans le champ visuel de Léonie qui le voit
alors et reste stupéfaite. « Tiens, dit-elle, c'est un lorgnon que j'avais
dans la main gauche. » Ces phénomènes présentent évidemment
quelque chose de contradictoire : la main, avions-nous dit, est
anesthésique et ne sent rien, et, d'autre part, elle sent des ciseaux , un
lorgnon, afin d'adapter ses mouvements à la nature de l'objet ; il
n'y a pas là seulement acte inconscient, il y a aussi sensation
inconsciente. Constatons simplement le fait, dont nous ferons plus tard une
étude plus détaillée.
On voit donc que tous les phénomènes de la
catalepsie peuvent exister partiellement, tandis que la conscience ordinaire
du sujet semble, d'autre part, rester intacte. Faisons quelques remarques
générales sur l'ensemble des circonstances dans lesquelles ces faits se
présentent, avant d'essayer de les interpréter. Nous ne parlerons pas ici de
l'influence de tel ou tel opérateur pour produire ces phénomènes, les
membres anesthésiques du sujet ayant leurs préférences et obéissant à
telle personne et non à telle autre : l'analyse de ce fait rentre
dans l'étude de l'électivité que nous ferons plus tard. Remarquons plutôt que
pour que de pareils phénomènes se présentent, il faut qu'il y ait de
l'anesthésie. Les catalepsies partielles n'existent pas naturellement sans
procédés spéciaux dans les membres qui ont conservé leur sensibilité. Bien
mieux, si par un procédé quelconque, courant électrique ou plaque métallique ou
simplement suggestion, quand cela est possible, je rends la sensibilité au
bras de Rose ou de Marie, l'état cataleptique disparaît, leur bras ne reste
plus en l'air, quand je l'y mets. Si parfois, comme dans un des somnambulismes
profonds de Rose, le bras gauche reste encore en 'air, quoiqu'il y ait
sensibilité en apparence, c'est que la sensibilité n'est pas complète,
elle est cutanée et n'est pas musculaire ; le sujet arrive à peu
près à apprécier la position de son bras par les frottements des
vêtements, les plis de la peau, etc., mais il ne sait pas si ses muscles
sont contractés ou ne le sont pas, ce que l'on vérifie facilement en provoquant
des contractures qu'il ignore. Il y a toujours une anesthésie, quand il y a une
catalepsie de ce genre. Bien mieux, quand, sur un sujet normalement sensible,
on provoque une catalepsie partielle, elle est accompagnée d'une anesthésie
identique ; ainsi Be... est normalement parfaitement sensible ; si le
Dr Powilewicz qui l'étudiait lui suggérait que son bras restât dans toutes les
positions, le bras devenait cataleptique, mais n'était plus sensible. Je
n'avais pas d'influence sur elle et ne pouvais lui faire cette suggestion
à l'état de veille ; je lui mis au doigt l'aimant recourbé
d'Ochorowicz, cela amena une anesthésie de tout le côté gauche. Immédiatement
ce côté gauche devint cataleptique pour moi, quoiqu'il ne le fût pas
primitivement. Si l'on objecte des cas où le bras reste en l'air
même quand il est sensible, je dirai que l'on retombe alors dans l'étude
de la suggestion consciente faite dans le chapitre précédent et que ce n'est
pas une catalepsie partielle. Le même phénomène, on ne s'en est
pas toujours assez aperçu, peut se présenter de bien des manières différentes.
Cette catalepsie partielle n'est pas
particulière à l'état de veille ; elle peut se rencontrer
quand le sujet se trouve dans d'autres états très différents les uns des
autres, pourvu que ses deux conditions principales, l'anesthésie du membre et
une certaine électivité inconsciente pour l'opérateur, aient subsisté. Quand
une hystérique est mise dans un état somnambulique léger, elle conserve
ordinairement ses diverses anesthésies, et ses membres obéissent de la
même manière sans qu'elle le sache. Il y a ainsi un état
cataleptique des membres, tandis que le sujet peut parler et comprendre ce
qu'on lui dit. Il ne faut pas confondre cette catalepsie partielle par
anesthésie pendant le somnambulisme avec l'attaque de catalepsie
complète.
On a signalé ces actes partiels pendant la catalepsie
générale elle-même : chaque bras du sujet peut exécuter un geste
différent. Ainsi, chez Léonie, le bras droit peut lancer des coups de poing,
pendant que le bras gauche garde la position de la prière, et chacun de
ces mouvements amène sur une partie de la figure l'expression qui lui
correspond.
Mais je ne crois pas que l'on ait signalé cette
catalepsie partielle pendant la crise d'hystérie. Quand Rose est en grande
crise d'hystérie, à n'importe quelle période, je puis, pour ainsi dire,
m'emparer d'un bras ou d'une jambe en les touchant légèrement. Le membre
que j'ai touché quelques instants reste alors inerte et ne prend plus part aux
tremblements ni aux convulsions du reste du corps. Si je le soulève, il
reste dans la position où je le mets ou oscille régulièrement,
tandis que les autres membres continuent leurs convulsions. J'ai même,
dans ces circonstances, mis un crayon dans sa main droite et je lui ai fait
écrire un a et un b. La main a continué d'écrire ces deux lettres pendant
près d'une minute, tandis que le corps se courbait en arc et que la main
gauche frappait de grands coups de poings sur la poitrine. Ce fait se vérifie,
et plus facilement encore, pendant les délires hystériques et les somnambulismes
naturels. En un mot, quel que soit l'état dans lequel se trouve actuellement la
partie principale de la conscience, ces actions cataleptiques peuvent exister
à part et vivre pour ainsi dire de leur vie propre.
Comment devons-nous interpréter ces nouveaux phénomènes
cataleptiques ? Nous retrouvons toutes les hypothèses et toutes les
discussions qui ont été déjà étudiées à propos de la catalepsie
complète. Nous croyons inutile de les répéter. Ici encore, nous pensons
qu'il n'y a pas de raison valable pour exclure complètement la
conscience de ces phénomènes ; bien plus, qu'une seule est capable
d'expliquer l'unité, la coordination qui se manifestent dans ces mouvements. Ce
sont des sensations musculaires qui expliquent, dans les circonstances
normales, des mouvements analogues ; nous devons croire que ce sont encore
des sensations musculaires et tactiles qui provoquent et dirigent ces
mouvements du même genre.
Mais il y a ici une difficulté de plus que nous ne
rencontrions pas au début. Maintenant, il y a déjà une conscience dans
le sujet qui nous dit : « Je vois, j'entends, mais je ne sens pas que
mon bras remue ». Cette conscience, qui est dans le sujet, n'est pas la
conscience des mouvements cataleptiques, puisqu'elle déclare les ignorer. Est-il
donc possible que, dans l'esprit du même sujet, il y ait une autre
conscience ? Contentons-nous de montrer pour le moment que cela n'est pas
absurde, et nous verrons si d'autres faits peuvent confirmer cette
hypothèse. Quand nous avons parlé de la conscience pendant la
catalepsie, nous avons admis, avec Maine de Biran, qu'elle devait être
très inférieure, qu'elle consistait en sensations et en images et non
point en perceptions. Nous avons dit que le caractère de ces images
élémentaires était de n'être pas réunies dans une même pensée, de
ne pas former une personnalité ; c'étaient des images conscientes sans
idées du moi ; il n'est donc pas surprenant que ces images ne fassent pas
partie de la conscience normale du sujet qui nous parle, qui dit « je »,
et dont l'esprit est fort compliqué. Si des images de ce genre pouvaient
exister seules dans l'esprit, je ne vois pas d'absurdité à admettre
qu'elles puissent maintenant exister à part, tandis que l'esprit
ordinaire du sujet semble fonctionner d'une manière normale. Nous trouvons
dans un passage de Dumont l'expression complète de cette
hypothèse: « Les mots conscience et inconscience sont pris tantôt
dans un sens relatif et tantôt dans un sens absolu. On dira, par exemple, qu'un
phénomène est inconscient pour exprimer l'idée que le moi n'en a pas
conscience, mais sans affirmer par là que le phénomène n'est pas
conscient en lui-même et pour son propre compte. La physiologie tend
à établir qu'il s'accomplit ainsi, dans l'organisme humain, un nombre
immense de faits de conscience qui sont, pour le moi, comme s'ils appartenaient
à d'autres personnes et, même avec ce désavantage en plus, qu'ils
ne se trouvent pas en rapport avec des facultés d'expression [24]. » Ajoutons que ces phénomènes, dans les cas que nous
étudions, étant isolés et, pour des raisons particulières, ne trouvant
pas de résistance à leur manifestation, se comportent suivant la loi des
phénomènes psychologiques isolés ; ils se manifestent, ce qui pour
eux est exister et durer. Les catalepsies partielles nous montrent le premier
germes des consciences partielles que nous verrons grandir et se préciser dans
nos autres études.
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