L'automatisme psychologique - deuxième partie.

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Les existences psychologiques simultanées comparées aux existences psychologiques successives

En étudiant, chez certains sujets, cette seconde personnalité qui s'est révélée à nous au-dessous de la conscience normale, on ne peut se défendre d'une certaine sur­prise. On ne sait comment s'expliquer le développement rapide et quelquefois soudain de cette seconde conscience. Si elle résulte, comme nous l'avons supposé, du groupe­ment des images restées en dehors de la perception normale, comment cette systé­matisation a-t-elle pu se faire aussi vite? La seconde personne a un caractère, des préférences, des caprices, des actes spontanés : comment, en quelques instants, a-t-elle acquis tout cela? Notre étonnement cessera si nous voulons bien remarquer que cette forme de conscience et de personnalité n'existe pas maintenant pour la première fois. Nous l'avons déjà vue quelque part et nous n'avons pas de peine à reconnaître une ancienne connaissance : elle est tout simplement le personnage du somnam­bulisme qui se manifeste de cette nouvelle manière pendant l'état de veille.

C'est la mémoire qui établit la continuité de la vie psychologique, c'est elle qui nous a permis d'établir l'analogie de divers états somnambuliques, aussi est-ce encore elle qui va rapprocher l'existence subconsciente, qui a lieu pendant la veille du sujet, de l'existence alternante qui caractérise le somnambulisme. Nous pouvons montrer en effet : lº que les phénomènes subconscients pendant la veille contiennent les souve­nirs acquis pendant les somnambulismes, et 2º que l'on retrouve pendant le somnambulisme le souvenir de tous ces actes et de toutes ces sensations subcon­scientes.

lº Le premier point pourrait être déjà considéré comme démontré par l'étude que nous avons faite des suggestions posthypnotiques. Le sujet exécute quelquefois toute la suggestion sans le savoir, comme nous l'avons vu faire à Lucie, mais, dans les autres cas, il fait, au moins de cette manière, tous les calculs, toutes les remarques nécessaires pour exécuter correctement ce qui lui a été commandé. Quand la suggestion est rattachée à un point de repère, c'est la personne inconsciente qui garde le souvenir de ce signal : « Vous m'avez dit de faire telle chose quand l'heure sonne­ra », écrit automatiquement Lucie après son réveil du somnambulisme. C'est elle aussi qui reconnaît ce signal dont la personne normale ne se préoccupe pas. « Il y a sur ce papier une tache en haut et à gauche », écrit Adrienne à propos de l'expérience du portrait. C'est elle qui combine les procédés dans ces supercheries inconscientes si curieuses que M. Bergson avait signalées [108]. Quand il y a un calcul à faire, c'est encore ce même personnage qui s'en charge, qui compte les bruits que je fais avec mes mains, ou fait les additions que j'ai commandées. L'écriture automatique de Lucie l'affirme à chaque instant. M. Gurney [109] raconte qu'il avait commandé à un sujet de faire un acte dans dix jours et qu'il l'interrogea le lendemain au moyen de la plan­chette des spirites (c'est un procédé à mon avis fort inutile, dont les Anglais se servent presque toujours pour provoquer l'écriture automatique). Ce sujet, qui consciemment ne se souvenait d'aucune suggestion, écrivit, sans le savoir, qu'il fallait encore attendre neuf jours ; le lendemain il écrivit qu'il ferait l'acte dans huit jours. J'ai voulu répéter l'expérience et j'ai obtenu un résultat différent, mais tout aussi démonstratif. Je suggère à Rose, pendant le somnambulisme, de m'écrire une lettre dans quarante-deux jours, puis le la réveille. Le lendemain, sans la rendormir, je lui demande, var le procédé déjà décrit de la distraction, quand elle m'écrira. Je croyais qu'elle allait écrire, comme le sujet de M. Gurney « dans quarante et un jours » , mais elle écrivit simplement : « le 2 octobre ». Et, de fait, elle avait raison, cela faisait bien quarante-deux jours et le personnage subconscient avait justement fait le calcul. La suggestion devenait une simple suggestion à point de repère inconscient qui d'ailleurs s'exécuta très correctement.

Quand il faut supprimer la vue d'un objet au personnage conscient, dans l'expé­rience de l'hallucination négative ou de l'anesthésie systématisée, c'est encore notre second personnage qui s'en charge. Il prend pour lui la vue de cet objet dont il con­serve le souvenir et, par conséquent, empêche le personnage primaire de réunir ces sensations dans sa perception ordinaire. Voici un exemple qui résume tous ces phénomènes. J'ai commandé un soir à Lucie, pendant l'état somnambulique, de venir le lendemain à trois heures chez M. le docteur Powilewicz. Elle arrivait en effet le lendemain vers trois heures et demie : mais lorsqu'elle me parlait en entrant, elle semblait éprouver une singulière hallucination ; elle croyait être chez elle, prenait les meubles du cabinet pour les siennes et soutenait n'être pas sortie de la journée. Adrienne que j'interrogeai alors me répondit sensément par écrit que, sur mon ordre, elle s'était habillée à trois heures, qu'elle était sortie et qu'elle savait fort bien où elle était. Le souvenir de la suggestion, la reconnaissance du signal, l'acte commandé, l'anesthésie systématique, tout dépendait du second personnage qui accomplissait mes ordres pendant la veille au-dessous de la personne consciente, comme il l'aurait fait pendant le somnambulisme lui-même. En un mot, les suggestions posthypnotiques établissent un lien très net entre le premier somnambulisme et la seconde existence simultanée.

Mais les suggestions ne forment qu'une petite partie des souvenirs du somnam­bulisme, et l'écriture subconsciente montre encore le souvenir de tous les autres incidents. Voici une expérience facile à répéter que décrit M. Gurney [110]. Pendant l'état somnambulique, il cause avec un sujet et lui raconte quelque histoire, puis il le réveille complètement. A ce moment, le sujet a complètement perdu le souvenir de ce qu'on vient de lui dire, mais s'il met la main sur « la planchette » et la laisse écrire en apparence au hasard, on va lire sur le papier le récit complet de cette histoire que le sujet prétend ignorer et qu'il ne peut raconter, même si on lui offre un souverain pour le faire. Voici des faits analogues : Pour diverses expériences j'avais demandé à N.... pendant qu'elle était en somnambulisme, de faire au crayon quelques petits dessins, et elle avait esquissé une maison, un petit bateau avec une voile et une figure de profil avec un long nez. Une fois réveillée, elle n'a gardé de tout cela aucun souvenir et parle de tout autre chose ; mais sa main qui a repris le crayon se met à dessiner sur un papier à son insu. N... finit par s'en apercevoir et, prenant le papier, me dit : « Tiens, regardez donc ce que j'ai dessiné : une maison, un bateau et une tête avec un long nez; qu'est-ce qui m'a pris de dessiner cela ? » J'avais fait voir à V..., pendant le somnambulisme, un petit chien sur ses genoux et elle l'avait caressé avec une grande joie. Quand elle fut réveillée, je m'aperçus qu'elle avait un mouvement bizarre de la main droite qui semblait caresser encore quelque chose sur les genoux ; il fallut la rendormir pour enlever cette idée du petit chien, qui persistait dans la seconde conscience. On avait eu le tort de parler de spiritisme devant Léonie pendant qu'elle était en somnambulisme. A son réveil, elle conserva divers mouvements subcon­scients, des tremblements de la main, comme si elle voulait écrire, et des mouve­ments singuliers de la tête et des yeux qui semblaient chercher quelque chose sous les meubles : la seconde personne pensait toujours aux esprits. Il est inutile de citer d'autres exemples ; il suffit de rappeler qu'avec un sujet présentant à un haut degré l'écriture automatique, comme Lucie, on peut continuer par ce moyen, pendant la veille, toutes les conversations commencées pendant le somnambulisme.

Nous avons déjà constaté que, pendant le somnambulisme lui-même, le sujet peut retrouver parfois le souvenir de certains états oubliés pendant la veille et cependant distincts de l'état hypnotique, le souvenir de certains rêves, de quelques délires et quelquefois des crises d'hystérie. Aussi ne serons-nous pas surpris que l'écriture sub­consciente renferme également ces souvenirs. Tandis que Léonie a oublié ses somnambulismes naturels, ses cauchemars et ses crises, quand elle est éveillée, son écriture automatique qui signe Adrienne va nous raconter tous les incidents de ces sortes de crises. C'est là un fait tout naturel qui résulte trop simplement du phéno­mène précédent pour que j'y insiste.

Une autre conséquence de ce souvenir, c'est que la personne subconsciente a com­plètement le caractère et les allures qui caractérisent le somnambulisme lui-même. Les sujets, quand ils écrivent inconsciemment, prennent les mêmes noms qu'ils ont déjà pris dans tel ou tel état hypnotique : Adrienne, Léontine, Nichette, etc. Ils montrent, dans les actes de ce genre, la même électivité que pendant le somnam­bulisme. Si les actes inconscients, si la catalepsie partielle ne peuvent être provoqués que par moi sur Lucie ou Léonie, c'est que, étant endormies en état second, elles n'obéissent aussi qu'à moi seul. Enfin la nature de l'intelligence pendant le somnam­bulisme a la plus grande influence sur la nature de l'acte inconscient. Lem. n'a aucune mémoire pendant le somnambulisme, aussi ne peut-il pas exécuter de suggestions posthypnotiques à échéance. Les actes inconscients de N... sont enfantins, comme le caractère même de N. 2 ou de Nichette, mais, comme elle a beaucoup de mémoire, ces actes inconscients peuvent être obtenus à n'importe quelle époque avec une grande précision. Voici à ce propos une observation faite par hasard et qui n'en est pas moins curieuse. Dans les premières études que j'avais faites sur N.... j'avais constaté une très grande aptitude aux suggestions par distraction à l'état de veille ; j'avais ensuite cessé ces expériences et perdu de vue cette personne pendant plusieurs mois. Quand je la vis de nouveau, je voulus essayer ces mêmes suggestions sans somnambulisme préalable, mais elles n'eurent pas le même résultat qu'autrefois. Le sujet, qui parlait à une autre personne, ne se retournait pas quand je lui commandais quelque chose et semblait ne pas m'entendre : il y avait donc bien l'anesthésie systématique nécessaire à l'acte subconscient, mais cet acte n'était pas exécuté. Il me fallut alors endormir le sujet, mais même dans le somnambulisme, les allures de N... restaient si singulières que je ne reconnaissais plus les caractères étudiés quelque temps auparavant. Le sujet m'entendait mal ou ne comprenait pas ce que je lui disais : « Qu'avez-vous donc aujourd'hui ? lui dis-je à la fin. - Je ne vous entends pas, je suis trop loin. - Et où êtes-vous ? - Je suis à Alger sur une grande place, il faut me faire revenir. » Le retour ne fut pas difficile : on connaît ces voyages de somnambules par hallucination. Quand elle fut arrivée, elle poussa un soupir de soulagement, se redressa et se mit à parler comme autrefois. « M'expliquerez-vous maintenant, lui dis-je, ce que vous faisiez à Alger ? - Ce n'est pas ma faute ; c'est M. X... qui m'y a envoyée il y a un mois ; il a oublié de me faire revenir, il m'y a laissée... Tout à l'heure vous vouliez me commander, me faire lever le bras (c'était la suggestion que j'avais essayé de faire pendant la veille), j'était trop loin, je ne pouvais pas obéir. » Vérification faite, cette singulière histoire était vraie : une autre personne avait endormi ce sujet dans l'intervalle de mes deux études, avait provoqué différentes hallucinations, entre autres celle d'un voyage à Alger ; n'attachant pas assez d'impor­tance à ces phénomènes, elle avait réveillé le sujet sans enlever l'hallucination. N.... la personne éveillée, était restée en apparence normale ; mais le personnage sub­conscient qui était en elle conservait plus ou moins latente l'hallucination d'être à Alger. Et quand, sans somnambulisme préalable, je voulus lui faire des comman­dements, il entendit mais ne crut pas devoir obéir. L'hallucination une fois supprimée, tout se passa comme autrefois. Une modification dans l'intelligence pendant le somnambulisme avait donc amené, même deux mois après, une modification corres­pondante dans les actes subconscients, de même que les colères de Lucie 2 pendant le somnambulisme amènent après le réveil la mauvaise humeur manifestée par l'écriture automatique.

2º Une autre considération, à laquelle nous pouvons passer maintenant, rapproche encore ces deux états, c'est que les actes subconscients ont un effet en quelque sorte hypnotisant et contribuent par eux-mêmes à amener le somnambulisme. J'avais déjà remarqué que deux sujets surtout, Lucie et Léonie, s'endormaient fréquemment malgré moi au milieu d'expériences sur les actes inconscients à l'état de veille ; mais j'avais rapporté ce sommeil à ma seule présence et à leur habitude du somnam­bulisme. Le fait suivant me fit revenir de mon erreur. M. Binet avait eu l'obligeance de me montrer un des sujets sur lesquels il étudiait les actes subconscients par anes­thésie, et je lui avais demandé la permission de reproduire sur ce sujet les suggestions par distraction. Les choses se passèrent tout à fait selon mon attente : le sujet (Hab ... ), bien éveillé, causait avec M. Binet ; placé derrière lui, je lui faisais à son insu remuer la main, écrire quelques mots, répondre à mes questions par signes, etc. Tout d'un coup, Hab... cessa de parler à M. Binet et se retournant vers moi, les yeux fermés, continua correctement, par la parole consciente la conversation qu'elle avait commencée avec moi par signes subconscients; d'autre part, elle ne parlait plus du tout à M. Binet, elle ne l'entendait plus, en un mot, elle était tombée en somnam­bulisme électif. Il fallut réveiller le sujet qui naturellement avait tout oublié à son réveil. Or Hab... ne me connaissait en aucune manière, ce n'était donc pas ma présence qui l'avait endormie ; le sommeil était donc bien ici le résultat du déve­loppement des phénomènes subconscients qui avaient envahi, puis effacé la conscience normale. Le fait d'ailleurs se vérifie aisément. Léonie reste bien éveillée près de moi tant que je ne provoque pas des phénomènes de ce genre ; mais quand ceux-ci deviennent trop nombreux et trop compliqués, elle s'endort. Cette remarque assez importante nous explique un détail que nous avions noté, sans le comprendre, dans l'exécution des suggestions posthypnotiques. Tant qu'elles sont simples. Léonie les exécute à son insu, en parlant d'autre chose ; quand elles sont longues et compli­quées, le sujet parle de moins en moins en les exécutant, finit par s'endormir et les exécute rapidement en plein somnambulisme. La suggestion posthypnotique s'exé­cute quelquefois dans un second somnambulisme, non pas que l'on ait suggéré au sujet de se rendormir, mais parce que le souvenir de cette suggestion et l'exécution elle-même forment une vie subconsciente si analogue au somnambulisme que, dans quelques cas, elle le produit complètement.

Le sujet est maintenant de nouveau en somnambulisme : l'analogie entre les états que nous voulons comparer va se montrer encore d'une autre manière. Tous les auteurs ont remarqué que le sujet exécute au réveil les suggestions posthypnotiques sans savoir qui les lui a données, mais que, dans un nouveau somnambulisme, il re­trouve ce souvenir [111]. On pourrait croire que le sujet se souvient seulement de l'ordre reçu pendant un somnambulisme précédent et qu'il n'y a là qu'un souvenir d'un somnambulisme à l'autre. On peut choisir des suggestions qui se sont exécutées inconsciemment, mais dont l'exécution a été caractérisée par un petit détail non prévu, et l'on voit que le sujet, quand on l'endort de nouveau, a un souvenir complet de ces actes qui n'ont pas été connus par la conscience normale. Il est inutile de citer des exemples : on n'a qu'à se souvenir des suggestions posthypnotiques dont nous avons parlé et dont nous avons noté l'inconscience pendant la veille. Tous les sujets répètent, quand je les endors de nouveau, ce qu'ils ont fait pour m'obéir et les divers incidents qui ont caractérisé l'exécution de mes commandements.

Tout ce que je viens de dire s'applique exactement aux actes subconscients spon­tanés, en particulier à ceux de Léonie. En somnambulisme en état de Léonie 2, elle en garde un souvenir partait. Dans la lettre dont j'ai parlé, il y avait une partie ignorée du sujet éveillé et signée du nom de Léontine. On voit maintenant ce que ce nom signifiait, car c'est ainsi qu'elle se désigne elle-même pendant l'état somnam­bulique. Elle put me dire en effet dans cet état qu'elle avait voulu m'écrire pour me prévenir de la maladie de l'autre et me récita les termes de la lettre. Une excellente preuve d'ail­leurs que les actes de cette espèce sont bien des actions de Léonie 2, c'est que, comme nous l'avons dit, le sujet peut s'endormir pendant leur accomplissement: les mêmes actes sont alors continués pendant le somnambulisme sans modification. Je surpris une fois Léonie, en train d'écrire une lettre inconsciemment de la façon que j'ai décrite et je pus l'endormir sans l'interrompre ; Léonie 2 continue alors sa lettre avec bien plus d'activité.

Il est inutile de décrire ce phénomène de mémoire chez d'autres sujets, car il reste absolument identique ; mais je passe de suite à une remarque très importante. Cer­tains sujets, comme N.... ont, dès le début du somnambulisme, le souvenir de tous les actes subconscients de la veille, quels qu'ils soient, même de ceux qui ont été obtenus par anesthésie ou par distraction. Le sujet dont parle souvent M. Gurney était de ce genre. « Quand il a écrit une phrase automatiquement à la planchette, il l'ignore à l'état de veille, mais, endormi, il la répète presque toujours sans erreur [112]. » Il ne faut pas se figurer que tous les sujets font ainsi. car on rencontrerait bien vite une quantité d'exceptions à la loi que nous signalons. Lucie ne retrouve dans ce premier somnam­bulisme aucun souvenir de ses actes subconscients, Léonie, Rose ou Marie ne retrouvent dans ce même état que le souvenir d'un certain nombre d'actes de ce genre.

Quand cela arrive, quand un sujet ne retrouve pas, une fois en somnambulisme, le souvenir de ses actes subconscients de la veille, nous remarquerons que ces actes existent encore de la même manière et que la conscience continue à présenter le même dédoublement. La catalepsie partielle du côté gauche, et les actes inconscients par distraction existent encore chez Léonie pendant le premier somnambulisme. En outre, ces actes semblent rester associés avec ceux qui se sont produits pendant la veille et qui n'ont pas été remémorés. Chez Lucie, le personnage subconscient, quand il écrivait pendant la veille, signait ses lettres du nom d'Adrienne, il les signe encore du même nom pendant le somnambulisme et continue à montrer dans ces lettres les mêmes connaissances et les mêmes souvenirs. Ai-je commandé pendant la veille à Léonie un acte qui s'est exécuté à son insu pendant une distraction ; elle l'ignore encore quand elle est maintenant en somnambulisme. Mais si, pendant cet état même, je profite d'une distraction pour commander « le même acte que tout à l'heure », sans spécifier davantage, cet acte est très exactement reproduit, mais encore à l'insu de Léonie 2. comme tout à l'heure. de Léonie 1. Quand je fais parler, soit par signes, soit par écriture automatique, cet inconscient qui semble subsister encore, il peut très exactement raconter tous les autres actes inconscients qui restent encore ignorés. Il semble donc que, chez ce sujet, les actes subconscients et les images dont ils dépen­dant fassent. au-dessous du somnambulisme, une nouvelle synthèse de phénomènes, une nouvelle existence psychique, de même que la vie somnambulique elle-même existait au-dessous de la veille.

Quand les choses se présentent ainsi, il faut endormir davantage le sujet, car la persistance des actes subconscients ainsi que des anesthésies indique qu'il y a des somnambulismes plus profonds. Nous connaissons ces états somnambuliques variés que l'on obtient tantôt par de gradations insensibles, tantôt par des sauts brusques à travers des états léthargiques ou cataleptiques. Chaque état nouveau de somnambu­lisme amène avec lui le souvenir d'un certain nombre de ces actes subconscients. Léonie 3 est la première à se souvenir de certains actes et se les attribue. « Pendant que l'autre parlait, dit-elle à propos d'un acte inconscient de la veille, vous avez dit de tirer sa montre, je l'ai tirée pour elle, mais elle n'a pas voulu regarder l'heure... » « Pendant qu'elle causait avec M. un tel, dit-elle à propos d'un acte inconscient du somnambulisme, vous m'avez dit de faire des bouquets, j'en ai fait deux, j'ai fait ceci et cela... », et elle répète tous les gestes que j'ai décrits et qui avaient été tout à fait ignorés pendant les états précédents. Léonie 3 se souvient également bien des actions qui ont été exécutées pendant la catalepsie complète qui, chez ce sujet, précède le second somnambulisme. C'est à ce souvenir que nous faisions allusion au début de cet ouvrage, pour montrer que les actions faites dans cet état n'étaient pas absolument dépourvues de conscience. Lucie qui n'avait, dans le premier somnambulisme, abso­lument aucun souvenir des actes subconscients, ni du personnage d'Adrienne, reprend ces souvenirs de la façon la plus complète dans son second somnambulisme. Il ne faut donc pas nier le rapport entre les existences successives et les existences simulta­nées, parce que le sujet ne retrouve pas, tout de suite, dans son premier somnambu­lisme, le souvenir de certains actes subconscients ; il suffit souvent de l'endormir davantage pour que sa mémoire soit complète.

Ces faits se comprennent d'ailleurs très facilement, si on réfléchit aux conditions déjà étudiées du retour de la mémoire. Le souvenir d'un acte est lié à la sensibilité qui a servi à l'accomplir, il disparaît avec elle, reste subconscient tant que cette n'est pas rattachée à la perception normale, il réapparaît quand cette sensibilité est elle-même rétablie. Prenons un exemple : pendant que Léonie est bien réveillée. je lui mets une paire de ciseaux dans la main gauche qui est anesthésique ; les doigts entrent dans les anneaux, ouvrent et ferment alternativement les ciseaux. Cet acte dépend évidemment de la sensation tactile des ciseaux, et il est inconscient. parce que cette sensation est désagrégée, existe à part et n'est pas synthétisée dans la perception normale de Léonie à ce moment. J'endors le sujet et je constate que. dans ce nouvel état, il est encore anesthésique du bras gauche. Il est donc tout naturel que le souvenir de l'acte précé­dent ne soit pas réapparu et reste en dehors de la conscience personnelle. Je mets le sujet dans un autre état, il a retrouvé la sensibilité du bras gauche et il se souvient maintenant de l'acte qu'il vient de faire avec les ciseaux. C'est là une application nouvelle, mais facile à prévoir, des études que nous avons faites sur la mémoire. Il se forme, dans ce cas, plusieurs personnalités subconscientes simultanées, de même qu'il s'est formé précédemment plusieurs somnambulismes successifs.

Je rattacherai à cette remarque un fait assez connu . quand une suggestion a été don­née à un sujet dans un somnambulisme particulier, elle ne peut être enlevée que si l'on ramène le sujet exactement au même somnambulisme. Si j'ai fait un comman­dement à Léonie 3, je ne l'enlèverai pas en parlant à Léonie 2, ou à Léonie 1. Pour­quoi cela ? Parce que mon commandement fait partie d'un certain groupe, d'un certain système de phénomènes psychologiques qui a sa vie propre en dehors des autres systèmes psychologiques qui existent dans la tête de cet individu. Pour modifier mon commandement, il faut commencer par atteindre ce groupe de phénomènes dont il fait partie, car on ne change pas un ordre donné à M. A., en allant faire un discours à M. B. Quelquefois ces systèmes psychologiques subconscients, formés à part de la perception personnelle, sont en petit nombre, deux chez Lucie ou Léonie, un seul chez Marie, trois ou quatre chez Rose ; quelquefois ils sont, je crois, très nombreux. Les somnambulismes d'un sujet ne sont presque jamais identiques les uns aux autres, ils changent surtout quand ils sont produits par différents expérimentateurs. Je m'ex­pliquerais ainsi les mésaventures d'une somnambule racontées par M. Pitres [113]. Un mauvais plaisant l'avait endormie et lui avait suggéré le désir d'embrasser l'aumônier de l'hôpital, puis l'avait réveillée et était parti. La suggestion tourmentait abomina­blement cette malheureuse , mais personne ne pouvait réussir à la lui enlever, quoi­qu'on la mît dans le sommeil hypnotique. C'est que l'on ne parvenait pas à reproduire le même sommeil hypnotique. Le groupe des phénomènes psychiques qui avait reçu la suggestion restait toujours en dehors de l'état de conscience que l'on pouvait provo­quer et continuait à agir dans la direction qu'il avait prise. Cette remarque, qui nous montre différentes existences subconscientes comme différents somnambulis­mes, n'a pas grande importance théorique, mais est souvent très utile dans la pratique.

Ces relations entre les existences subconscientes et simultanées d'une part, et les divers somnambulismes successifs d'autre part, sont évidemment compliquées et peut-être, malgré tous mes efforts, difficiles à comprendre. Aussi avais-je essayé autrefois [114] de représenter ces faits par une figure schématique qui malheureusement n'a pas paru bien claire, peut-être parce que j'avais essayé d'y faire entrer trop de choses. Essayons maintenant de représenter le résultat de ces observations d'une manière différente et, j'espère, plus simple. La vie consciente d'un de ces sujets, de Lucie par exemple, semble se composer de trois courants parallèles les uns sous les autres. Quand le sujet est réveillé, les trois courants existent : le premier est la con­science normale du sujet qui nous parle, les deux autres sont des groupes de sensations et d'actes plus ou moins associés entre eux, mais absolument ignorés par la personne qui nous parle. Quand le sujet est endormi en premier somnambulisme, le premier courant est interrompu et le second affleure, il se montre au grand jour et nous fait voir les souvenirs qu'il a acquis dans sa vie souterraine. Si nous passons au second somnambulisme, le second courant est interrompu à son tour, pour laisser subsister seul le troisième qui forme alors toute la vie consciente de l'individu, dans laquelle on ne voit plus ni anesthésies ni actes subconscients. Au réveil les courants supérieurs reparaissent en ordre inverse. Il faudrait compliquer la figure pour repré­senter d'autres sujets qui ont des états somnambuliques plus nombreux, des somnam­bulismes naturels, des crises d'hystérie, etc., mais la disposition générale pourrait, je crois, rester la même.

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