L'automatisme psychologique - deuxième partie.

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Les existences psychologiques simultanées

Reportons-nous encore une fois à la figure symbolique qui nous a permis de comprendre les anesthésies et étudions-là maintenant à un autre point de vue. Au lieu d'examiner les trois ou quatre phénomènes visuels ou auditifs VV'' AA' (fig. 8, ci-dessous) qui sont réunis dans la perception personnelle P et dont le sujet accuse la conscience, considérons maintenant en elles-mêmes les sensations restantes TT' T" M, etc., qui ne sont pas perçues par le sujet mais qui existent néanmoins. Que deviennent-elles ? Le plus souvent elles jouent un rôle bien effacé ; leur séparation, leur isolement fait leur faiblesse. Chacun de ces faits renferme une tendance au mouvement qui se réaliserait s'il était seul, mais ils se détruisent réciproquement et surtout ils sont arrêtés par le groupe plus fort des autres sensations synthétisées sous forme de perception personnelle. Tout au plus peuvent-ils produire ces légers frémissements des muscles, ces tics convulsifs du visage, cette trémulation des doigts qui donnent à beaucoup d'hystériques un cachet particulier, qui font si facilement reconnaître, comme on dit, une nerveuse.

Mais il est assez facile de favoriser leur développement, il suffit pour cela de supprimer ou de diminuer l'obstacle qui les arrête. En fermant ses yeux, en distrayant le sujet, nous diminuons ou nous détournons dans un autre sens l'activité de la personnalité principale et nous laissons le champ libre à ces phé­nomènes subconscients ou non perçus. Il suffit alors d'en évoquer un, de lever le bras ou de le remuer, de mettre un objet dans les mains ou de prononcer une parole, pour que ces sensations amènent, suivant la loi ordinaire, les mouvements qui les caracté­risent. Ces mouvements ne sont pas connus par le sujet lui-même, puisqu'ils se produisent tout justement dans cette partie de sa personne qui est pour lui anesthé­sique. Tantôt ils se font dans des membres dont le sujet a perdu complètement et perpétuellement la sensation, tantôt dans des membres dont le sujet distrait ne s'occupe pas à ce moment ; le résultat est toujours le même. On peut faire remuer le bras gauche de Léonie sans autre précaution que de le cacher par un écran, parce qu'il est toujours anesthésique ; on peut faire remuer son bras droit en détournant ailleurs son attention, parce qu'il n'est anesthésique que par accident. Mais, dans les deux cas, le bras remuera sans qu'elle le sache. À parler rigoureusement, ces mouvements déterminés par les sensations non perçues ne sont connus par personne, car ces sensations désagrégées réduites à l'état de poussière mentale, ne sont synthétisés en aucune personnalité. Ce sont bien des actes cataleptiques déterminés par des sensa­tions conscientes, mais non personnelles.

Si les choses se passent quelquefois ainsi, il n'est pas difficile de s'apercevoir qu'elles sont bien souvent plus complexes. Les actes subconscients ne manifestent pas toujours de simples sensations impersonnelles ; les voici qui nous montrent évidem­ment de la mémoire. Quand on lève pour la première fois le bras d'une hystérique anesthésique pour vérifier la catalepsie partielle, il faut le tenir en l'air quelque temps et préciser la position que l'on désire obtenir ; après quelques essais, il suffit de soulever un peu le bras pour qu'il prenne de lui-même la position voulue, comme s'il avait compris à demi-mot. Un acte de ce genre a-t-il été fait dans une circonstance déterminée, il se répète de lui-même quand la même circonstance se présente une seconde fois : j'ai montré un exemple des actes subconscients de Léonie à M. X..., en faisant faire à son bras gauche des pieds de nez qu'elle ne soupçonne pas ; un an après, quand Léonie revoit cette même personne, son bras gauche se lève et recommence à faire des pieds de nez. Certains sujets, comme Marie, se contentent, quand on guide leur main anesthésique, de répéter le même mouvement indéfiniment, d'écrire toujours sur un papier la même lettre ; d'autres complètent le mot qu'on leur a fait commencer ; d'autres écrivent sous la dictée le mot que l'on prononce quand ils sont distraits et qu'ils n'entendent pas par une sorte d'anesthésie systématisée, et enfin en voici quelquesuns, comme N..., Léonie ou Lucie, qui se mettent à répondre par écrit à la question qu'on leur pose. Cette écriture subconsciente contient des réflexions justes, des récits circonstanciés, des calculs, etc. Les choses ont changé de nature, ce ne sont plus des actes cataleptiques déterminés par de simples sensations brutes, il y a là des perceptions et de l'intelligence. Mais cette perception ne fait pas partie de la vie normale du sujet, de la synthèse qui la caractérise et qui est figurée en P dans notre figure, car le sujet ignore cette conversation tenue par sa main, tout aussi bien qu'il ignorait les catalepsies partielles. Il faut de toute nécessité supposer que les sensations restées en dehors de la perception normale se sont à leur tour synthétisées en une seconde perception P'. Cette seconde perception est composée probablement, il faudra le vérifier, des images T'M' tactiles et musculaires dont le sujet ne se sert jamais et qu'il a définitivement abandonnées, et d'une sensation auditive A" que le sujet peut saisir, puisque, dans certains cas, il peut m'entendre, mais qu'il a momen­tanément laissée de côté, puisqu'il s'occupe des paroles d'une autre personne. Il s'est formé une seconde existence psychologique, en même temps que l'existence psycho­logique normale, et avec ces sensations conscientes que la perception normale avait abandonnées en trop grand nombre.

Quel est, en effet, le signe essentiel de l'existence d'une perception ? C'est l'unification de ces divers phénomènes et la notion de la personnalité qui s'ex­prime par le mot: « Je ou Moi ». or cette écriture subconsciente emploie à cha­que instant le mot : « Je », elle est la manifestation d'une personne, exacte­ment comme la parole normale du sujet. Il n'y a pas seulement perception secondaire, il y a personnalité secondaire, « secondary self », comme disaient quelques auteurs anglais, en discutant les expé­riences sur l'écriture automatique que j'avais publiées autrefois. Sans doute ce « secondary self » est bien rudimentaire au début et ne peut guère être comparé au « normal self », mais il va se développer d'une manière bien invraisemblable.

Ayant constaté, non sans quelque étonnement je l'avoue, l'intelligence secondaire qui se manifestait par l'écriture automatique de Lucie, j'eus un jour avec elle la con­versation suivante, pendant que son moi normal causait avec une autre personne. « M'entendez-vous, lui dis-je ? - (Elle répond par écrit) Non. -Mais pour répondre il faut entendre. - Oui, absolument. - Alors, comment faites-vous ? - Je ne sais. - Il faut bien qu'il y ait quelqu'un qui m'entende ? - Oui. - Qui cela ? - Autre que Lucie. - Ah bien ! une autre personne. Voulez-vous que nous lui donnions un nom ? - Non. - Si, ce sera plus commode. - Eh bien Adrienne [106]. - Alors, Adrienne, m'entendez-vous ? - Oui. » -Sans doute c'est moi qui ai suggéré le nom de ce personnage et lui ai donné ainsi une sorte d'individualité, mais on a vu combien il s'était développé spontané­ment. Ces dénominations du personnage subconscient facilitent beaucoup les expé­riences ; d'ailleurs l'écriture automatique prend presque toujours un nom de ce genre, sans que l'on ait rien suggéré, comme je l'ai constaté dans des lettres automatiques écrites spontanément par Léonie.

Une fois baptisé, le personnage inconscient est plus déterminé et plus net, il montre mieux ses caractères psychologiques. Il nous fait voir qu'il a surtout connais­sance de ces sensations négligées par le personnage primaire ou normal ; c'est lui qui me dit que je pince le bras, ou que je touche le petit doigt, tandis que Lucie a depuis bien longtemps perdu toute sensation tactile ; c'est lui qui voit les objets que la suggestion négative a enlevés à la conscience de Lucie, qui remarque et signale mes croix et mes chiffres sur les papiers. Il use de ces sensations qu'on lui a abandonnées pour produire ses mouvements. Nous savons en effet qu'un même mouvement peut être exécuté, au moins par un adulte, de différentes manières, grâce à des images visuelles ou des images kinesthésiques ; par exemple, Lucie ne peut écrire que par des images visuelles, elle se baisse et suit sans cesse des yeux sa plume et son papier ; Adrienne, qui est la seconde personnalité simultanée, écrit sans regarder le papier, c'est qu'elle se sert des images kinesthésiques de l'écriture. Chacune a sa manière d'agir, comme sa manière de penser.

Un des premiers caractères que manifeste ce « moi secondaire » et qui est visible pour l'observateur, c'est une préférence marquée pour certaines personnes. Adrienne, qui m'obéit fort bien et qui cause volontiers avec moi, ne se donne pas la peine de répondre à tout le monde. Qu'une autre personne examine en mon absence ce même sujet, comme cela est arrivé, elle ne constatera ni catalepsie partielle, ni actes subsconscients par distraction, ni écriture automatique, et viendra me dire que Lucie est une personne normale très distraite et très anesthésique. Voilà un observateur qui n'a vu que le premier moi avec ses lacunes et qui n'est pas entré en relations avec le second. D'après les observations de MM. Binet et Féré, il ne suffit pas qu'une hysté­rique soit anesthésique pour qu'elle présente de la catalepsie partielle. Sans aucun doute, il faut, pour ce phénomène, une condition de plus que l'anesthésie, une sorte de mise en rapport de l'expérimentateur avec les phénomènes subconscients. Si ces phénomènes sont très isolés, ils sont provoqués par tout expérimentateur, mais s'ils sont groupés en personnalité (ce qui arrive très fréquemment chez les hystériques fortement malades), ils manifestent des préférences et n'obéissent pas à tout le monde.

Non seulement le moi secondaire n'obéit pas, mais il résiste à l'étranger. Quand j'ai soulevé et mis en position cataleptique le bras de Lucie ou celui de Léonie qui présente le même phénomène, personne ne peut les déplacer. Essaye-t-on de le dépla­cer, le bras semble contracturé et résiste de toutes ses forces ; le fléchit-on avec effort, il remonte comme par élasticité à sa première position. Que je touche le bras de nouveau, il devient subitement léger et obéit à toutes les impulsions. Il faut se souvenir de ce caractère d'électivité qui appartient au personnage subconscient et qui nous servira plus tard à mieux préciser sa nature.

Cette personnalité a d'ordinaire peu de volonté, elle obéit à mes moindres ordres. Nous n'avons pas à insister sur ce caractère déjà bien connu : la suggestion s'explique dans ce cas, comme dans les circonstances précédemment étudiées. Elle est produite ici, comme toujours, par la petitesse, la faiblesse de cette personnalité greffée à côté de la première et qui est encore plus étroite qu'elle. Le seul fait à rappeler, car nous le connaissons déjà, c'est que ces suggestions s'exécutent (dans les cas typiques, les seuls que nous considérions maintenant) [107] sans être connues par le sujet lui-même. C'est un second individu plus suggestible encore que le premier qui agit à côté et à l'insu du sujet que nous étudions, mais qui agit exactement d'après les mêmes lois.

Cependant, de même que les individus les plus suggestibles se sont montrés capa­bles de résistance et de spontanéité, de même, le personnage secondaire se montre parfois très indocile. J'ai eu des querelles bien amusantes avec ce personnage d'Adrienne si docile au début et qui, en grandissant, le devenait de moins en moins. Il me répondait souvent d'une manière impertinente et écrivait « Non, non », au lieu de faire ce que je lui commandais. Il fut un jour tellement en colère contre moi qu'il refusa complètement de me répondre ; catalepsie partielle, actes inconscients, écriture automatique, tout avait disparu par la simple mauvaise humeur d'Adrienne. Peut-on, ainsi que certains auteurs, considérer ces phénomènes de catalepsie à l'état de veille comme des phénomènes purement physiologiques et musculaires, quand on les voit disparaître subitement à la suite d'une colère qui s'est manifestée par l'écriture automatique ? Je fus forcé alors de causer avec le personnage normal, avec Lucie, qui, tout à fait ignorante du drame qui se passait au dedans d'elle-même, était de très bonne humeur. Quand je fus parvenu à me réconcilier avec Adrienne, les actes cataleptiques recommencèrent comme auparavant. Des faits de ce genre sont loin d'être rares et je les ai observés sur plusieurs autres sujets.

Ces résistances du personnage secondaire nous préparent à comprendre plus facilement ses actes spontanés, car j'ai été forcé de constater qu'il en existait de semblables. Un autre sujet, Léonie, avait appris à lire et à écrire passablement, et j'avais profité de ses nouvelles connaissances pour lui faire écrire pendant la veille quelques mots ou quelques lignes inconsciemment ; mais je l'avais renvoyée sans lui rien suggérer de plus. Elle avait quitté le Havre depuis plus de deux mois quand je reçus d'elle la lettre la plus singulière. Sur la première page se trouvait une petite lettre d'un ton sérieux : « elle était indisposée, disait-elle, plus souffrante un jour que l'autre, etc., et elle signait de son nom véritable « Femme B... » ; mais sur le verso commençait une autre lettre d'un tout autre style et que l'on me permettra de repro­duire à titre de curiosité : « Mon cher bon monsieur, je viens vous dire que Léonie tout vrai, tout vrai, me fait souffrir beaucoup, elle ne peut pas dormir, elle me fait bien du mal ; je vais la démolir, elle m'embête, je suis malade aussi et bien fatiguée. C'est de la part de votre bien dévouée Léontine. » Quand Léonie fut de retour au Havre, je l'interrogeai naturellement sur cette singulière missive : elle avait conservé un souvenir très exact de la première lettre; elle pouvait m'en dire encore le contenu ; elle se souvenait de l'avoir cachetée dans l'enveloppe et même des détails de l'adresse qu'elle avait écrite avec peine ; mais elle n'avait pas le moindre souvenir de la seconde lettre. Je m'expliquais d'ailleurs cet oubli : ni la familiarité de la lettre, ni la liberté du style, ni les expressions employées, ni surtout la signature n'appartenaient à Léonie dans son état de veille. Tout cela appartenait au contraire au personnage inconscient qui s'était déjà manifesté à moi par bien d'autres actes. Je crus d'abord qu'il y avait eu une attaque de somnambulisme spontané entre le moment où elle terminait la première lettre et l'instant où elle cachetait l'enveloppe. Le  personnage secondaire du somnambulisme qui savait l'intérêt que je prenais à Léonie et la façon dont je la guérissais souvent de  ses accidents nerveux, aurait apparu un instant pour m'appeler à son aide ; le fait était déjà fort étrange. Mais depuis, ces lettres subcon­scientes et spontanées se sont multipliées et j'ai pu mieux étudier leur production. Fort heureusement, j'ai pu surprendre Léonie, une fois, au moment où elle accom­plissait cette singulière opération. Elle était près d'une table et tenait encore le tricot auquel elle venait de travailler. Le visage était fort calme, les yeux regardaient en l'air avec un peu de fixité, mais elle ne semblait pas en attaque cataleptique ; elle chantait à demi-voix une ronde campagnarde, la main droite écrivait vivement et comme à la dérobée. Je commençai par lui enlever son papier à son insu et je lui parlai ; elle se retourna aussitôt bien éveillée, mais un peu surprise, car, dans son état de distraction, elle ne m'avait pas entendu entrer. « Elle avait passé, disait-elle, la journée à tricoter et elle chantait parce qu'elle se croyait seule. » Elle n'avait aucune connaissance du papier qu'elle écrivait. Tout s'était passé exactement, comme nous l'avons vu pour les actes inconscients, par distraction, avec la différence que rien n'avait été suggéré.

Cette forme de phénomènes subconscients n'est pas aussi facile à étudier que les autres ; étant spontanée, elle ne peut être soumise à une expérimentation régulière. Voici quelques remarques seulement que le hasard m'a permis de faire. D'abord le personnage secondaire qui écrit ces lettres est intelligent dans ses manifestations spontanées, comme dans ses manifestations provoquées. Il montre, dans ce qu'il écrit, beaucoup de mémoire : une lettre contenait le récit de l'enfance même de Léonie ; il montre du bon sens dans des remarques ordinairement justes. Voici même un exem­ple de perspicacité inconsciente, comme dirait M. Richet. La personne subconsciente s'aperçut un jour que la personne consciente, Léonie, déchirait les papiers qu'elle avait écrits quand elle les laissait à sa portée à la fin de la distraction. Que faire pour les conserver ? Profitant d'une distraction plus longue de Léonie, elle recommença sa lettre, puis elle alla la porter dans un album de photographies. Cet album, en effet, contenait autrefois une photographie de M. Gibert qui, par association d'idées, avait la propriété de mettre Léonie en catalepsie. Je prenais la précaution de faire retirer ce portrait quand Léonie était dans la maison ; mais l'album n'en conservait pas moins sur elle une sorte d'influence terrifiante. Le personnage secondaire était donc sûr que ses lettres mises dans l'album ne seraient pas touchées par Léonie. Tout ce raisonnement n'a pas été fait en somnambulisme, je le répète, mais à l'état de veille et subconsciemment. Léonie distraite chantait ou rêvait à quelques pensers vagues, pendant que ses membres, obéissant à une volonté en quelque sorte étrangère, prenaient ainsi des précautions contre elle-même. La seconde personne profite ainsi de toutes ses distractions. Léonie se promène seule dans les rues et imprudemment s'abandonne à ses rêveries ; elle est toute surprise, quand elle fait attention à son chemin, de se trouver en un tout autre endroit de la ville. L'autre a trouvé spirituel de l'amener à ma porte. La prévient-on par lettre qu'elle peut revenir au Havre, elle s'y retrouve sans savoir comment ; l'autre, pressée d'arriver, l'a fait partir le plus vite possible et sans bagages. Ajoutons enfin, comme dernière remarque, que ces actes subconscients et spontanés ont encore un autre trait de ressemblance avec les actes provoqués ; ils amènent dans la conscience normale un vide particulier, une anes­thésie systématique. Léonie étant venue souvent chez moi, je croyais qu'elle connais­sait bien mon adresse ; je fus bien étonné, en causant un jour avec elle pendant l'état de veille, de voir qu'elle l'ignorait complètement, bien plus, qu'elle ne connaissait pas du tout le quartier. Le second personnage ayant pris pour lui toutes ces notions, le premier semblait ne plus parvenir à les posséder.

Nous ne pouvons terminer cette étude sur le développement de la personnalité subconsciente sans rappeler un fait déjà signalé et sur lequel par conséquent nous n'insisterons point. Les actes subconscients et les sensations latentes peuvent exister pendant le somnambulisme, comme pendant la veille, et se développer aussi à ce moment sous la forme d'une personnalité. Tantôt elle présentera les mêmes caractères que pendant la veille, comme cela arrive chez Lucie ; tantôt elle sera toute différente, comme cela a lieu chez Léonie. Il ne faut pas oublier ces complications possibles.

Nous avons insisté sur ces développements d'une nouvelle existence psycholo­gique, non plus alternante avec l'existence normale du sujet, mais absolument simultanée. La connaissance de ce fait est en effet indispensable pour comprendre la conduite des névropathes et celle des aliénés. Nous n'avons étudié, dans ce chapitre, que des cas typiques, pour ainsi dire théoriques, de ce dédoublement, afin de le voir dans les circonstances les plus simples et de pouvoir le reconnaître plus tard quand les cas deviennent plus complexes. Cette notion, importante, croyons nous, dans l'étude de la psychologie pathologique, ne manque pas non plus d'une certaine gravité au point de vue philosophique. On s'est accoutumé à admettre sans trop de difficultés les variations successives de la personnalité ; les souvenirs, le caractère qui forment la personnalité pouvaient changer sans altérer l'idée du moi qui restait une à tous les moments de l'existence. Il faudra, croyons-nous, reculer plus encore la nature vérita­ble de la personne métaphysique et considérer l'idée même de l'unité personnelle comme une apparence qui peut subir des modifications. Les systèmes philosophiques réussiront certainement à s'accommoder de ces faits nouveaux, car ils cherchent à exprimer la réalité des choses, et une expression de la vérité ne peut pas être en opposition avec une autre.

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