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La désagrégation
psychologique
Le phénomène qui se produit dans notre
conscience à la suite d'une impression faite sur nos sens et qui se
traduit par ces expressions : « Je vois une lumière... Je sens
une piqûre », est un phénomène déjà fort
complexe : il n'est pas constitué seulement par la simple sensation brute,
visuelle ou tactile ; mais il renferme encore une opération de
synthèse active et présente à chaque moment qui rattache cette
sensation au groupe d'images et de jugements antérieurs constituant le moi ou
la personnalité. Le fait, simple en apparence, qui se traduit par ces
mots : « Je vois, je sens », même sans parler des idées
d'extériorité, de distance, de localisation, est déjà une perception complexe.
Nous avons insisté déjà sur cette idée en étudiant les actes
automatiques pendant la catalepsie ; nous avons adopté l'opinion de Maine
de Biran, qui distinguait dans l'esprit humain une vie purement affective des
sensations seules, phénomènes conscients mais non attribués à une
personnalité, et une vie perceptive des sensations réunies, systématisées et
rattachées à une personnalité.
Nous pouvons, tout en n'attachant à ces représentations
qu'une valeur purement symbolique, nous figurer notre perception consciente
comme une opération à deux temps - l'existence simultanée d'un certain
nombre de sensations conscientes tactiles, comme TT'T", musculaires comme
MM'M", visuelles comme VV''V'', auditives comme AA'A". Ces
sensations existent simultanément et isolément les unes des autres, comme une
quantité de petites lumières qui s'allumeraient dans tous les coins
d'une salle obscure. Ces phénomènes conscients primitifs, antérieurs
à la perception peuvent être de différentes espèces, des
sensations, des souvenirs, des images, et peuvent avoir différentes
origines : les uns peuvent provenir d'une impression actuelle faite sur
les sens, les autres être amenés par le jeu automatique de l'association
à la suite d'autres phénomènes. Mais, pour ne pas compliquer un
problème déjà assez complexe, ne considérons d'abord, dans ce
chapitre, que le cas le plus simple et supposons maintenant que tous ces
phénomènes élémentaires soient de simples sensations produites par une
modification extérieure des organes des sens.
2º Une opération de synthèse active et
actuelle par laquelle ces sensations se rattachent les unes aux autres,
s'agrègent, se fusionnent, se confondent dans un état unique auquel une
sensation principale donne sa nuance, mais qui ne ressemble probablement d'une
manière complète à aucun des éléments constituants ;
ce phénomène nouveau, c'est la perception P. Comme cette perception se
produit à chaque instant, à la suite de chaque groupe nouveau,
comme elle contient des souvenirs aussi bien que des sensations, elle forme
l'idée que nous avons de notre personnalité et dorénavant on peut dire que
quelqu'un sent les images TT'T" MM'M", etc. Cette activité, qui
synthétise ainsi à chaque moment de la vie les différents
phénomènes psychologiques et qui forme notre perception personnelle, ne
doit pas être confondue avec l'association automatique des idées.
Celle-ci, comme nous l'avons déjà dit, n'est pas une activité actuelle, c'est le résultat d'une
ancienne activité qui autrefois a synthétisé quelques phénomènes en une
émotion ou une perception unique et qui leur a laissé une tendance à se
produire de nouveau dans le même ordre. La perception dont nous parlons
maintenant, c'est la synthèse au moment où elle se forme, au
moment où elle réunit des phénomènes nouveaux en une unité à chaque instant nouvelle.
Nous n'avons pas à expliquer comment ces choses
se passent ; nous avons seulement à constater qu'elles se passent
ainsi ou, si l'on préfère, à le supposer et à expliquer
que cette hypothèse permet de comprendre les caractères
précédents des anesthésies hystériques.

Chez un homme théorique, tel qu'il n'en existe
probablement pas, toutes les sensations comprises dans la première
opération T T' T", etc., seraient réunies dans la perception P, et cet
homme pourrait dire: « Je sens», à propos de tous les
phénomènes qui se passent en lui. Il n'en est jamais ainsi, et, dans
l'homme le mieux constitué, il doit y avoir une foule de sensations produites
par la première opération et qui échappent à la seconde. Je ne parle
pas seulement des sensations qui échappent à l'attention volontaire et
qui ne sont pas comprises « dans le point de regard » le plus
net ; je parle de sensations qui ne sont absolument pas rattachées
à la personnalité et dont le moi ne reconnaît pas avoir conscience, car,
en effet, il ne les contient pas. Pour nous représenter cela, supposons que la
première opération restant la même, la seconde seule soit
modifiée. La puissance de synthèse ne peut plus s'exercer, à
chaque moment de la vie, que sur un nombre de phénomènes déterminé, sur
5 par exemple et non sur 12. Des douze sensations supposées T T' T" M M'M", etc., le moi n'aura la
perception que de cinq, de T T' M V A par exemple. A propos de ces cinq
sensations, il dira : « Je les ai senties, j'en ai eu
conscience » ; mais si on lui parle des autres phénomènes de
T'V'A', etc., qui, dans notre hypothèse, ont été aussi des sensations
conscientes, il répondra « qu'il ne sait de quoi on parle et qu'il n'a
rien connu de tout cela ». Or, nous avons étudié avec soin un état
particulier des hystériques et des névropathes en général que nous avons appelé
le rétrécissement du champ de la conscience. Ce caractère est
précisément produit, dans notre hypothèse, par cette faiblesse de
synthèse psychique poussée plus loin qu'à l'ordinaire, qui ne
leur permet pas de réunir dans une même perception personnelle un grand
nombre des phénomènes sensitifs qui se passent réellement en eux.
Les choses étant ainsi, les phénomènes
sensitifs qui se passent dans l'esprit de ces individus sont divisés
naturellement en deux groupes : lº le groupe T T'M V A qui est réuni
dans la perception P et qui forme leur conscience personnelle ; 2º
les phénomènes sensitifs restants T'' M' M" V' V' A' A", qui
ne sont pas synthétisés dans la perception P. Ne nous occupons pour le moment
que du premier groupe.
Dans la plupart des cas, les phénomènes qui
entrent dans le premier groupe, celui de la perception personnelle, tout en
étant de nombre limité, peuvent cependant varier et ne restent pas toujours les
mêmes. L'opération de synthèse semble pouvoir choisir et rattacher
au moi, par conséquent à la conscience personnelle, tantôt les uns,
tantôt les autres, les sensations du sens tactile aussi bien que celles du sens
visuel ; à un moment, le groupe perçu sera T T'M V A, à un
autre, il sera M M'V'A A'.

Quand les choses se passent ainsi, il y a bien
à chaque moment des phénomènes ignorés et qui restent non
perçus, comme M' au premier moment, ou V au second ; mais, d'une part, ces
phénomènes ignorés ne sont pas perpétuellement inconscients, ils ne le
sont que momentanément, et, de l'autre, ces phénomènes, qui sont inconscients
n'appartiennent pas toujours au même sens ; ils sont tantôt des
sensations musculaires, tantôt des sensations visuelles. Cette description me
semble correspondre à ce que nous avons observé dans une forme
particulière de rétrécissement du champ de la conscience par
distraction, par électivité ou esthésie systématisée, en un mot, dans toutes
les anesthésies à limites variables. Le sujet hystérique distrait qui
n'entend qu'une personne et n'entend pas les autres, parce qu'il ne peut pas
percevoir tant de choses à la fois et que, s'il synthétise les
sensations auditives et visuelles qui lui viennent d'une personne, il ne peut
rien faire de plus, l'hynoptisé qui entend tout ce que dit son magnétiseur et
sait tout ce qu'il fait, sans pouvoir entendre ni sentir aucune autre personne,
la somnambule naturelle qui voit sa lampe et sent ses propres mouvements, mais
ne s'aperçoit pas des autres sensations visuelles se formant dans son esprit,
sont des exemples frappants de cette première forme de synthèse
affaiblie et restreinte. Chez ces personnes, en effet, aucune sensation n'est
perpétuellement inconsciente, elle ne l'est que momentanément; si le sujet se
tourne vers vous, il va entendre ce que vous lui dites ; si je vous mets
en rapport avec l'hypnotisé il va vous parler ; si la somnambule
rêve à vous, elle vous verra. En outre, les sensations disparues
n'appartiennent pas toujours au même sens et, si le sujet est interrogé
par une personne successivement sur chacun de ses sens, il lui prouvera qu'il
sent partout fort bien et n'a pas en apparence de réelle anesthésie.
C'est à ce type, du moins je suis disposé
à le croire, qu'il faut rattacher les hystériques sans anesthésies.
Elles sont fort rares ; M. Pitres dit en avoir rencontré deux, mais je
n'ai pas eu l'occasion d'en voir. Ces hystériques doivent avoir encore le
caractère essentiel de leur maladie, le rétrécissement du champ de la
conscience, la diminution du pouvoir de synthèse perceptive ; mais
elles ont gardé le pouvoir d'exercer successivement cette faculté sur tous les
phénomènes sensibles quels qu'ils soient.
Pour quelle raison perçoivent-elles à un moment
tel groupe de sensations plutôt que tel autre ? Il n'y a pas ici de choix
volontaire comme dans l'attention, car, pour qu'un pareil choix soit possible,
il faut qu'il y ait eu d'abord une perception générale de tous les
phénomènes sensibles, puis une élimination raisonnée. L'électivité n'est
ici qu'apparente, elle est due au développement automatique de telle ou telle
sensation qui se répète plus fréquemment, qui s'associe plus facilement
avec telle ou telle autre. Quand une hystérique regarde une personne, elle entendra
plutôt les paroles de cette personne que les paroles d'une autre, parce que la
vue de la bouche qui parle, des gestes, de l'attitude, s'associe avec les
paroles que prononce cette personne et non avec les paroles que prononcent les
autres. Une somnambule qui fait son ménage verra plus facilement sa lampe qui
baisse qu'elle ne verra une personne étrangère dans la salle, parce que
la vue de la lampe s'associe avec la vue des autres objets de ménage et remplit
ce petit champ de conscience, sans laisser de place à l'image de
l'étranger. Dans d'autres cas, une sensation reste dominante et amène
celles qui lui sont liées, parce qu'elle a dominé dans un moment de
rétrécissement plus grand encore du champ de la conscience réduit presque à
l'unité. Au début de l'hypnotisme, le sujet à demi cataleptique ne peut
percevoir qu'une seule sensation ; celle du magnétiseur s'impose, car il
est présent, il touche les mains, il parle à l'oreille, etc. Le champ de
conscience s'élargit un peu ; mais c'est toujours la pensée du magnétiseur
qui garde sa suprématie et qui dirige les associations vers telle ou telle
autre sensation. Dans tous ces cas, l'esthésie systématisée est une forme de
cet automatisme qui réunit dans une même perception les sensations ayant
entre elles quelque affinité, quelque unité. L'activité actuelle, par une sorte
de paresse, ne fait guère que continuer ou répéter les synthèses
déjà faites autrefois.

Mais les choses peuvent se passer d'une tout autre
manière. Le faible pouvoir de synthèse peut s'exercer souvent
dans un même sens, réunir dans la perception des sensations toujours
d'une même espèce et perdre l'habitude de réunir les autres. Le
sujet se sert plus des images visuelles et ne s'adresse que rarement aux
images du toucher ; si sa puissance de synthèse diminue, s'il ne
peut plus réunir que trois images, il va renoncer totalement à percevoir
les sensations de telle ou telle espèce. Au début, ils les perd
momentanément, et il peut à la rigueur les retrouver ; mais bientôt
les perceptions qui lui permettaient de connaître ces images ne se faisant pas,
il ne peut plus, même s'il l'essaye, rattacher à la
synthèse de la personnalité des sensations qu'il a laissé s'échapper. Il
renonce ainsi, sans s'en rendre compte, tantôt aux sensations qui viennent
d'une partie de la surface cutanée, tantôt aux sensations de tout un côté du
corps, tantôt aux sensations d'un œil ou d'une oreille. C'est encore la
même faiblesse psychique, mais elle se traduit cette fois par un symptôme
beaucoup plus net et plus matériel, par une anesthésie permanente à
limite fixe du bras, de l'œil ou de l'oreille. Le sujet que vous
interrogez ne peut vous dire que ce qu'il perçoit et ne peut vous parler des
sensations qui se passent en lui sans qu'il le sache, puisqu'il ne les perçoit
plus jamais.
Pourquoi l'anesthésie se localise-t-elle de certaines
manières ? On le soupçonne dans certains cas, on ne le devine
guère dans les autres. Les hystériques perdent plus volontiers la
sensibilité tactile, parce que c'est la moins importante, non pas psychologiquement,
mais pratiquement. Au début de la vie, le sens tactile sert à acquérir
presque toutes les notions ; mais plus tard, grâce aux perceptions
acquises, les autres sens le suppléent presque toujours. Ces personnes perdent
plutôt la sensibilité du côté gauche que celle du côté droit, probablement
parce qu'elles se servent moins souvent de ce côté. J'ai cru remarquer qu'il
est des parties du corps, le bout des doigts, les lèvres, etc.,
auxquelles elles conservent la sensibilité plus longtemps qu'aux autres,
probablement parce que les sensations qu'elles procurent sont
particulièrement utiles ou agréables. Une hystérique que j'ai observée
avait perdu la sensibilité aux membres, mais conservait des bandes sensibles au
niveau de toutes les articulations : cela favorisait peut-être ses
mouvements. Mais si nous considérons les îlots disséminés d'anesthésie que
certains sujets ont sur la peau, nous ne connaissons pas assez les variations
des sensations locales, leurs ressemblances et leurs différences pour
comprendre les raisons de ces répartitions bizarres.
Les sensations fournies par ces parties anesthésiques
existent toujours, et il suffit de la moindre des choses pour que la perception
qui a perdu l'habitude de les saisir les raccroche une fois, si je puis
m'exprimer ainsi. Forcez-les à penser à une image visuelle
ordinairement liée à une image tactile, dites à Marie qu'une
chenille se promène sur son bras et voilà tout le bras qui
redevient sensible ; seulement cela ne peut durer, car le champ de la
conscience est resté tout petit ; il s'est déplacé, mais il ne s'est pas
agrandi, et il faudra bien qu'il retourne aux sensations les plus utiles
à ce sujet qui n'a pas assez de force psychique pour se permettre des
perceptions de luxe. Il en est de même pour les sensations des deux yeux
qui sont associés ensemble et se complètent réciproquement. Si faible
que soit leur puissance de perception, ces sujets ne peuvent pourtant pas
s'arrêter à la moitié d'un mot quand la sensation voisine qui est
bien présente forme le mot complet. Les sensations de l'œil droit, qui
sont conservées au centre du petit champ de perception comme utiles et
indispensables, amènent la perception des images fournies par l'œil
gauche, dès qu'il y a une raison quelconque pour les reprendre, comme
l'image d'une chenille sur le bras amène le sens tactile du bras. Mais
qu'il n'y ait plus, dans le champ restreint de la perception, d'image
évocatrice, que l'œil droit soit fermé, ou même que l'œil droit
regarde un objet disposé de manière à pouvoir être vu tout
entier par un seul œil, et les sensations fournies par l'œil gauche,
trop négligées par la perception, ne sont pas reprises. Si je suis à la
droite de Marie et si je lui parle, les personnes qui s'approchent à
gauche ne sont pas vues, quoiqu'elle ait les deux yeux ouverts ; si je
passe à sa gauche, en attirant son attention, elle continue à me
voir de l'œil gauche. L'anesthésie semblait avoir une limite fixe, mais,
comme il n'y a entre ces diverses sortes d'anesthésie aucune séparation
absolue, elle se comporte dans bien des cas comme une anesthésie systématisée
à limite variable. C'est I'importance de la perception dominante qui
fait changer la sensation et qui amène au jour, suivant les besoins,
telle ou telle image, puisque aucune n'était réellement disparue.
Peut-être les plaques métalliques, les courants,
les passes agissent-ils de la même manière. C'est possible, mais,
sans me prononcer, j'avouerais que j'en doute. Ces procédés, qui peuvent
à la fin amener le dernier somnambulisme, c'est-à-dire un élargissement
complet du champ de la conscience, me paraissent augmenter directement la force
de perception. Mais, peu importe, pour une raison ou pour une autre, le moi
contient maintenant les sensations qu'il avait perdues, il les retrouve telles
qu'elles étaient avec les souvenirs enregistrés en son absence. Il reconnaît un
dessin qu'il n'a pas vu, il se souvient d'un mouvement qu'il n'a pas senti, car
il a repris les sensations qui avaient vu ce dessin et senti ce mouvement. Les
anesthésies complètes qui embrassent tout un organe ne diffèrent
donc des anesthésies systématisées que par le degré. La même faiblesse de
perception, qui fait négliger par telle personne une image
particulière, amène telle autre à négliger presque
entièrement les images fournies par l'œil gauche, sauf quand elles
sont nécessaires pour compléter celles de l'œil droit, et amène une
troisième à négliger définitivement, de manière à
ne plus pouvoir les retrouver, les sensations d'un bras ou d'une jambe.
Sans doute, ce n'est là qu'une manière
de se représenter les choses, une tentative pour réunir des faits en apparence
contradictoires et par conséquent inintelligibles. Cette supposition présente,
à ce point de vue, des avantages évidents. Elle explique comment
certains phénomènes peuvent à la fois être connus par le
sujet et ne pas être connus par lui ; comment le même œil
peut voir et ne pas voir, car elle nous montre qu'il y a deux manières
différentes de connaître un phénomène : la sensation impersonnelle
et la perception personnelle, la seule que le sujet puisse indiquer par son
langage conscient. Cette hypothèse nous explique encore comment les
impressions faites sur un même sens peuvent se subdiviser, car elle nous
apprend que ce n'est pas toujours toutes les sensations brutes d'un sens qui
restent en dehors de la perception personnelle, mais quelquefois une partie
seulement, tandis que les autres peuvent être reconnues. Ces explications
semblent résumer les faits avec quelque clarté et c'est pour cela que nous
sommes disposés à considérer l'anesthésie
systématisée ou même générale comme une lésion, un affaiblissement, non
de la sensation, mais de la faculté de synthétiser les sensations en perception
personnelle, qui amène une véritable désagrégation des
phénomènes psychologiques.
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