L'automatisme psychologique - deuxième partie.

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La désagrégation psychologique

Le phénomène qui se produit dans notre conscience à la suite d'une impression faite sur nos sens et qui se traduit par ces expressions : « Je vois une lumière... Je sens une piqûre », est un phénomène déjà fort complexe : il n'est pas constitué seulement par la simple sensation brute, visuelle ou tactile ; mais il renferme encore une opération de synthèse active et présente à chaque moment qui rattache cette sensation au groupe d'images et de jugements antérieurs constituant le moi ou la personnalité. Le fait, simple en apparence, qui se traduit par ces mots : « Je vois, je sens », même sans parler des idées d'extériorité, de distance, de localisation, est déjà une perception complexe. Nous avons insisté déjà sur cette idée en étudiant les actes automatiques pendant la catalepsie ; nous avons adopté l'opinion de Maine de Biran, qui distinguait dans l'esprit humain une vie purement affective des sensations seules, phénomènes conscients mais non attribués à une personnalité, et une vie perceptive des sensations réunies, systématisées et rattachées à une personnalité.

Nous pouvons, tout en n'attachant à ces représentations qu'une valeur purement symbolique, nous figurer notre perception consciente comme une opération à deux temps - l'existence simultanée d'un certain nombre de sensations conscientes tactiles, comme TT'T", musculaires comme MM'M", visuelles comme VV''V'', audi­tives comme AA'A". Ces sensations existent simultanément et isolément les unes des autres, comme une quantité de petites lumières qui s'allumeraient dans tous les coins d'une salle obscure. Ces phénomènes conscients primitifs, antérieurs à la perception peuvent être de différentes espèces, des sensations, des souvenirs, des images, et peuvent avoir différentes origines : les uns peuvent provenir d'une impression actuelle faite sur les sens, les autres être amenés par le jeu automatique de l'association à la suite d'autres phénomènes. Mais, pour ne pas compliquer un problème déjà assez complexe, ne considérons d'abord, dans ce chapitre, que le cas le plus simple et supposons maintenant que tous ces phénomènes élémentaires soient de simples sensations produites par une modification extérieure des organes des sens.

2º Une opération de synthèse active et actuelle par laquelle ces sensations se rattachent les unes aux autres, s'agrègent, se fusionnent, se confondent dans un état unique auquel une sensation principale donne sa nuance, mais qui ne ressemble pro­bablement d'une manière complète à aucun des éléments constituants ; ce phénomène nouveau, c'est la perception P. Comme cette perception se produit à chaque instant, à la suite de chaque groupe nouveau, comme elle contient des souvenirs aussi bien que des sensations, elle forme l'idée que nous avons de notre personnalité et dorénavant on peut dire que quelqu'un sent les images TT'T" MM'M", etc. Cette activité, qui synthétise ainsi à chaque moment de la vie les différents phénomènes psychologiques et qui forme notre perception personnelle, ne doit pas être confondue avec l'asso­ciation automatique des idées. Celle-ci, comme nous l'avons déjà dit, n'est pas une activité actuelle, c'est le résultat d'une ancienne activité qui autrefois a synthétisé quelques phénomènes en une émotion ou une perception unique et qui leur a laissé une tendance à se produire de nouveau dans le même ordre. La perception dont nous parlons maintenant, c'est la synthèse au moment où elle se forme, au moment où elle réunit des phénomènes nouveaux en une unité à chaque instant nouvelle.

Nous n'avons pas à expliquer comment ces choses se passent ; nous avons seule­ment à constater qu'elles se passent ainsi ou, si l'on préfère, à le supposer et à expli­quer que cette hypothèse permet de comprendre les caractères précédents des anes­thésies hystériques.

Chez un homme théorique, tel qu'il n'en existe probablement pas, toutes les sensa­tions comprises dans la première opération T T' T", etc., seraient réunies dans la perception P, et cet homme pourrait dire: « Je sens», à propos de tous les phénomènes qui se passent en lui. Il n'en est jamais ainsi, et, dans l'homme le mieux constitué, il doit y avoir une foule de sensations produites par la première opération et qui échappent à la seconde. Je ne parle pas seulement des sensations qui échappent à l'attention volontaire et qui ne sont pas comprises « dans le point de regard » le plus net ; je parle de sensations qui ne sont absolument pas rattachées à la personnalité et dont le moi ne reconnaît pas avoir conscience, car, en effet, il ne les contient pas. Pour nous représenter cela, supposons que la première opération restant la même, la seconde seule soit modifiée. La puissance de synthèse ne peut plus s'exercer, à chaque moment de la vie, que sur un nombre de phénomènes déterminé, sur 5 par exemple et non sur 12. Des douze sensations supposées T T' T"   M M'M", etc., le moi n'aura la perception que de cinq, de T T' M V A par exemple. A propos de ces cinq sensations, il dira : « Je les ai senties, j'en ai eu conscience » ; mais si on lui parle des autres phénomènes de T'V'A', etc., qui, dans notre hypothèse, ont été aussi des sensations conscientes, il répondra « qu'il ne sait de quoi on parle et qu'il n'a rien connu de tout cela ». Or, nous avons étudié avec soin un état particulier des hystériques et des névropathes en général que nous avons appelé le rétrécissement du champ de la conscience. Ce caractère est précisément produit, dans notre hypothèse, par cette faiblesse de synthèse psychique poussée plus loin qu'à l'ordinaire, qui ne leur permet pas de réunir dans une même perception personnelle un grand nombre des phéno­mènes sensitifs qui se passent réellement en eux.

Les choses étant ainsi, les phénomènes sensitifs qui se passent dans l'esprit de ces individus sont divisés naturellement en deux groupes : lº le groupe T T'M V A qui est réuni dans la perception P et qui forme leur conscience personnelle ; 2º les phé­nomènes sensitifs restants T'' M' M" V' V' A' A", qui ne sont pas synthétisés dans la perception P. Ne nous occupons pour le moment que du premier groupe.

Dans la plupart des cas, les phénomènes qui entrent dans le premier groupe, celui de la perception personnelle, tout en étant de nombre limité, peuvent cependant varier et ne restent pas toujours les mêmes. L'opération de synthèse semble pouvoir choisir et rattacher au moi, par conséquent à la conscience personnelle, tantôt les uns, tantôt les autres, les sensations du sens tactile aussi bien que celles du sens visuel ; à un moment, le groupe perçu sera T T'M V A, à un autre, il sera M M'V'A A'.

Quand les choses se passent ainsi, il y a bien à chaque moment des phéno­mènes ignorés et qui restent non perçus, comme M' au premier moment, ou V au second ; mais, d'une part, ces phénomè­nes ignorés ne sont pas perpétuelle­ment inconscients, ils ne le sont que momen­tanément, et, de l'autre, ces phénomè­nes, qui sont incon­scients n'appartien­nent pas toujours au même sens ; ils sont tantôt des sensations musculaires, tantôt des sensations visuelles. Cette description me semble corres­pondre à ce que nous avons observé dans une forme particulière de rétrécissement du champ de la conscience par distraction, par électivité ou esthésie systématisée, en un mot, dans toutes les anesthésies à limites variables. Le sujet hystérique distrait qui n'entend qu'une personne et n'entend pas les autres, parce qu'il ne peut pas percevoir tant de choses à la fois et que, s'il synthétise les sensations auditives et visuelles qui lui viennent d'une personne, il ne peut rien faire de plus, l'hynoptisé qui entend tout ce que dit son magnétiseur et sait tout ce qu'il fait, sans pouvoir entendre ni sentir aucune autre personne, la somnambule naturelle qui voit sa lampe et sent ses propres mouvements, mais ne s'aperçoit pas des autres sensations visuelles se formant dans son esprit, sont des exemples frappants de cette première forme de synthèse affaiblie et restreinte. Chez ces personnes, en effet, aucune sensation n'est perpétuellement inconsciente, elle ne l'est que momentanément; si le sujet se tourne vers vous, il va entendre ce que vous lui dites ; si je vous mets en rapport avec l'hypnotisé il va vous parler ; si la somnambule rêve à vous, elle vous verra. En outre, les sensations disparues n'appartiennent pas toujours au même sens et, si le sujet est interrogé par une personne successivement sur chacun de ses sens, il lui prouvera qu'il sent partout fort bien et n'a pas en apparence de réelle anesthésie.

C'est à ce type, du moins je suis disposé à le croire, qu'il faut rattacher les hys­tériques sans anesthésies. Elles sont fort rares ; M. Pitres dit en avoir rencontré deux, mais je n'ai pas eu l'occasion d'en voir. Ces hystériques doivent avoir encore le caractère essentiel de leur maladie, le rétrécissement du champ de la conscience, la diminution du pouvoir de synthèse perceptive ; mais elles ont gardé le pouvoir d'exercer successivement cette faculté sur tous les phénomènes sensibles quels qu'ils soient.

Pour quelle raison perçoivent-elles à un moment tel groupe de sensations plutôt que tel autre ? Il n'y a pas ici de choix volontaire comme dans l'attention, car, pour qu'un pareil choix soit possible, il faut qu'il y ait eu d'abord une perception générale de tous les phénomènes sensibles, puis une élimination raisonnée. L'électivité n'est ici qu'apparente, elle est due au développement automatique de telle ou telle sensation qui se répète plus fréquemment, qui s'associe plus facilement avec telle ou telle autre. Quand une hystérique regarde une personne, elle entendra plutôt les paroles de cette personne que les paroles d'une autre, parce que la vue de la bouche qui parle, des gestes, de l'attitude, s'associe avec les paroles que prononce cette personne et non avec les paroles que prononcent les autres. Une somnambule qui fait son ménage verra plus facilement sa lampe qui baisse qu'elle ne verra une personne étrangère dans la salle, parce que la vue de la lampe s'associe avec la vue des autres objets de ménage et remplit ce petit champ de conscience, sans laisser de place à l'image de l'étranger. Dans d'autres cas, une sensation reste dominante et amène celles qui lui sont liées, parce qu'elle a dominé dans un moment de rétrécissement plus grand encore du champ de la conscience réduit presque à l'unité. Au début de l'hypnotisme, le sujet à demi cataleptique ne peut percevoir qu'une seule sensation ; celle du magnétiseur s'impose, car il est présent, il touche les mains, il parle à l'oreille, etc. Le champ de conscience s'élargit un peu ; mais c'est toujours la pensée du magnétiseur qui garde sa suprématie et qui dirige les associations vers telle ou telle autre sensation. Dans tous ces cas, l'esthésie systématisée est une forme de cet automatisme qui réunit dans une même perception les sensations ayant entre elles quelque affinité, quelque unité. L'activité actuelle, par une sorte de paresse, ne fait guère que continuer ou répéter les synthèses déjà faites autrefois.

Mais les choses peuvent se passer d'une tout autre manière. Le faible pou­voir de synthèse peut s'exercer souvent dans un même sens, réunir dans la per­ception des sensations toujours d'une même espèce et perdre l'habitude de réunir les autres. Le sujet se sert plus des images visuelles et ne s'adresse que rare­ment aux images du toucher ; si sa puissance de synthèse diminue, s'il ne peut plus réunir que trois images, il va renoncer totalement à percevoir les sensations de telle ou telle espèce. Au début, ils les perd momentanément, et il peut à la rigueur les retrouver ; mais bientôt les perceptions qui lui permettaient de connaître ces images ne se faisant pas, il ne peut plus, même s'il l'essaye, rattacher à la synthèse de la personnalité des sensations qu'il a laissé s'échapper. Il renonce ainsi, sans s'en rendre compte, tantôt aux sensations qui viennent d'une partie de la surface cutanée, tantôt aux sensations de tout un côté du corps, tantôt aux sensations d'un œil ou d'une oreille. C'est encore la même faiblesse psychique, mais elle se traduit cette fois par un symptôme beau­coup plus net et plus matériel, par une anesthésie permanente à limite fixe du bras, de l'œil ou de l'oreille. Le sujet que vous interrogez ne peut vous dire que ce qu'il perçoit et ne peut vous parler des sensations qui se passent en lui sans qu'il le sache, puisqu'il ne les perçoit plus jamais.

Pourquoi l'anesthésie se localise-t-elle de certaines manières ? On le soupçonne dans certains cas, on ne le devine guère dans les autres. Les hystériques perdent plus volontiers la sensibilité tactile, parce que c'est la moins importante, non pas psycho­logiquement, mais pratiquement. Au début de la vie, le sens tactile sert à acquérir presque toutes les notions ; mais plus tard, grâce aux perceptions acquises, les autres sens le suppléent presque toujours. Ces personnes perdent plutôt la sensibilité du côté gauche que celle du côté droit, probablement parce qu'elles se servent moins souvent de ce côté. J'ai cru remarquer qu'il est des parties du corps, le bout des doigts, les lèvres, etc., auxquelles elles conservent la sensibilité plus longtemps qu'aux autres, probablement parce que les sensations qu'elles procurent sont particulièrement utiles ou agréables. Une hystérique que j'ai observée avait perdu la sensibilité aux membres, mais conservait des bandes sensibles au niveau de toutes les articulations : cela favorisait peut-être ses mouvements. Mais si nous considérons les îlots disséminés d'anesthésie que certains sujets ont sur la peau, nous ne connaissons pas assez les variations des sensations locales, leurs ressemblances et leurs différences pour comprendre les raisons de ces répartitions bizarres.

Les sensations fournies par ces parties anesthésiques existent toujours, et il suffit de la moindre des choses pour que la perception qui a perdu l'habitude de les saisir les raccroche une fois, si je puis m'exprimer ainsi. Forcez-les à penser à une image visuelle ordinairement liée à une image tactile, dites à Marie qu'une chenille se promène sur son bras et voilà tout le bras qui redevient sensible ; seulement cela ne peut durer, car le champ de la conscience est resté tout petit ; il s'est déplacé, mais il ne s'est pas agrandi, et il faudra bien qu'il retourne aux sensations les plus utiles à ce sujet qui n'a pas assez de force psychique pour se permettre des perceptions de luxe. Il en est de même pour les sensations des deux yeux qui sont associés ensemble et se complètent réciproquement. Si faible que soit leur puissance de perception, ces sujets ne peuvent pourtant pas s'arrêter à la moitié d'un mot quand la sensation voisine qui est bien présente forme le mot complet. Les sensations de l'œil droit, qui sont con­servées au centre du petit champ de perception comme utiles et indispensables, amènent la perception des images fournies par l'œil gauche, dès qu'il y a une raison quelconque pour les reprendre, comme l'image d'une chenille sur le bras amène le sens tactile du bras. Mais qu'il n'y ait plus, dans le champ restreint de la perception, d'image évocatrice, que l'œil droit soit fermé, ou même que l'œil droit regarde un objet disposé de manière à pouvoir être vu tout entier par un seul œil, et les sensations fournies par l'œil gauche, trop négligées par la perception, ne sont pas reprises. Si je suis à la droite de Marie et si je lui parle, les personnes qui s'approchent à gauche ne sont pas vues, quoiqu'elle ait les deux yeux ouverts ; si je passe à sa gauche, en attirant son attention, elle continue à me voir de l'œil gauche. L'anesthésie semblait avoir une limite fixe, mais, comme il n'y a entre ces diverses sortes d'anesthésie aucune séparation absolue, elle se comporte dans bien des cas comme une anesthésie systématisée à limite variable. C'est I'importance de la perception dominante qui fait changer la sensation et qui amène au jour, suivant les besoins, telle ou telle image, puisque aucune n'était réellement disparue.

Peut-être les plaques métalliques, les courants, les passes agissent-ils de la même manière. C'est possible, mais, sans me prononcer, j'avouerais que j'en doute. Ces pro­cédés, qui peuvent à la fin amener le dernier somnambulisme, c'est-à-dire un élargis­sement complet du champ de la conscience, me paraissent augmenter directement la force de perception. Mais, peu importe, pour une raison ou pour une autre, le moi contient maintenant les sensations qu'il avait perdues, il les retrouve telles qu'elles étaient avec les souvenirs enregistrés en son absence. Il reconnaît un dessin qu'il n'a pas vu, il se souvient d'un mouvement qu'il n'a pas senti, car il a repris les sensations qui avaient vu ce dessin et senti ce mouvement. Les anesthésies complètes qui embrassent tout un organe ne diffèrent donc des anesthésies systématisées que par le degré. La même faiblesse de perception, qui fait négliger par telle personne une ima­ge particulière, amène telle autre à négliger presque entièrement les images fournies par l'œil gauche, sauf quand elles sont nécessaires pour compléter celles de l'œil droit, et amène une troisième à négliger définitivement, de manière à ne plus pouvoir les retrouver, les sensations d'un bras ou d'une jambe.

Sans doute, ce n'est là qu'une manière de se représenter les choses, une tentative pour réunir des faits en apparence contradictoires et par conséquent inintelligibles. Cette supposition présente, à ce point de vue, des avantages évidents. Elle explique comment certains phénomènes peuvent à la fois être connus par le sujet et ne pas être connus par lui ; comment le même œil peut voir et ne pas voir, car elle nous montre qu'il y a deux manières différentes de connaître un phénomène : la sensation imper­sonnelle et la perception personnelle, la seule que le sujet puisse indiquer par son langage conscient. Cette hypothèse nous explique encore comment les impressions faites sur un même sens peuvent se subdiviser, car elle nous apprend que ce n'est pas toujours toutes les sensations brutes d'un sens qui restent en dehors de la perception personnelle, mais quelquefois une partie seulement, tandis que les autres peuvent être reconnues. Ces explications semblent résumer les faits avec quelque clarté et c'est pour cela que nous sommes disposés à considérer l'anesthésie systématisée ou même générale comme une lésion, un affaiblissement, non de la sensation, mais de la faculté de synthétiser les sensations en perception personnelle, qui amène une vérita­ble désagrégation des phénomènes psychologiques.

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