L'automatisme psychologique - deuxième partie.

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Différentes hypothèses relatives aux phénomènes d'anesthésie

Nous rencontrons bien peu d'hypothèses qui aient été proposées pour expliquer les faits que nous venons de passer en revue, car l'anesthésie hystérique a été rarement présentée de cette manière, et, en particulier, elle a été rarement rapprochée de l'anes­thésie systématisée dont elle n'est cependant qu'un cas particulier.

Nous n'insisterons pas sur l'hypothèse la plus simple et la plus banale qui vient naturellement à l'esprit en considérant des sujets de ce genre ; ils prétendent ne point sentir et cependant on peut démontrer qu'ils sentent parfaitement, ils ont donc menti et ce sont de simples simulateurs. On a usé et abusé de la simulation hystérique pour supprimer des problèmes qu'on ne comprenait pas, et cette hypothèse trop simple n'a ici aucun sens. D'abord on ne peut pas simuler l'anesthésie : « il suffit d'un peu d'at­tention pour déjouer les supercheries », comme M. Pitres [100] l'a montré à propos d'un individu qui faisait profession de s'exhiber comme homme insensible et qui avait appris à réprimer les manifestations de la douleur. Ensuite, il ne faut pas oublier que ces sujets ne se vantent pas de leur anesthésie, que, le plus souvent, ils l'ignorent absolument et que c'est nous qui la leur révélons. Enfin, il ne faut pas prendre toutes les hystériques pour des personnes stupides et leur prêter des simulations qui sont aussi absurdes et aussi maladroites. Le premier venu saura bien que, s'il simule la cécité de l'œil gauche, il ne doit pas lire les lettres placées à gauche de l'écran. Marie, qui n'est point sotte, saurait bien, si elle simulait, qu'il ne faut pas se souvenir des dessins montrés à son œil gauche, et cependant nous avons vu qu'elle s'en souvient toujours. N'insistons pas autrement.

Nous n'étudierons pas davantage les suppositions physiologiques ou anatomiques qui ont été faites, d'abord, parce qu'elles ne sont pas de notre compétence, et ensuite, parce qu'elles ne nous semblent être qu'une manière détournée de présenter des hypothèses psychologiques. Ainsi M. Pitres explique l'anesthésie générale des hysté­riques par une inertie fonctionnelle des centres basilaires du cerveau, c'est-à-dire des groupes cellulaires de la protubérance et du pédoncule [101]. Pourquoi cette hypothèse ? C'est parce qu'il se représente l'anesthésie, au point de vue psychologique, comme étant une lésion, non de l'intelligence ou de la perception, mais de la sensation brute, et que ces centres basilaires sont considérés aujourd'hui comme étant les organes de la sensation brute. Qu'il soit amené à faire une autre hypothèse psychologique, et l'au­teur indiquera une autre localisation anatomique. Après avoir remarqué les curieux phénomènes relatifs à l'amaurose unilatérale des hystériques, M. Pitres admettra la multiplicité des centres corticaux de la vision [102] et laissera entendre que la lésion siège dans ces centres ; c'est qu'ici il a vu, sans qu'il le dise clairement, que la modification se trouve dans les perceptions et non dans les sensations brutes. Ce parallélisme entre les hypothèses anatomiques et psychologiques n'a rien qui doive surprendre, il serait même à souhaiter, pour le progrès des deux sciences, qu'il fût poussé beaucoup plus loin. Mais, comme il est naturel, nous ne nous occuperons que des hypothèses psycholo­giques en elles-mêmes, sans parler de la traduction anatomique qu'il est toujours possible d'en faire.

Nous venons de signaler une première hypothèse psychologique qui paraît, au premier abord, être très naturelle et traduire simplement les faits. Les individus anes­thésiques ne présentent point d'autres troubles psychologiques que leur insensibilité ; ils raisonnent bien sur ce qu'ils connaissent ; ils ne présentent point, à propos des sensations conservées, ces troubles d'interprétation et de reconnaissance si caracté­ristiques dans la cécité verbale et la surdité verbale. Le malade qui présente un trou­ble intellectuel dans « les organes de l'élaboration psychique des sensations », voit et entend en réalité, mais ne reconnaît pas ou ne comprend pas ce qu'il voit ou entend bien. L'anesthésie hystérique n'a pas ce caractère ; elle supprime telle ou telle sensa­tion purement et simplement, c'est une lésion de la sensation brute.

Nous ne pouvons pas partager cette opinion. Au point de vue théorique, l'élabora­tion intellectuelle des phénomènes descend plus bas que les auteurs ne paraissent le supposer. L'élaboration qui permet de comprendre le langage ou l'écriture et dont la lésion cause la surdité verbale ou la cécité verbale est une élaboration supérieure au-dessous de laquelle il y en a plusieurs autres. Et telle modification d'une élaboration élémentaire, tout en respectant la sensation brute, peut parfaitement empêcher une personne d'avoir la conscience personnelle qu'elle voit ou qu'elle entend. Au point de vue expérimental, les faits sont en complète opposition avec cette théorie et nous montrent constamment que la sensation brute n'a pas été détruite. M. Pitres reconnaît lui-même que, dans le cas d'anesthésie monoculaire, les sensations de l'œil aveugle ne sont pas définitivement supprimées et que le sujet peut parfaitement les apprécier dans certaines circonstances. Les expériences sur l'anesthésie systématisée montrent que, dans certains cas, le sujet peut être convaincu qu'il ne voit pas un objet, tandis que nous savons qu'il doit nécessairement le voir pour le reconnaître. Enfin les expériences que j'ai indiquées et qui sont quelquefois faciles à reproduire montrent que l'on peut toujours retrouver la sensation en apparence disparue et démontrer son existence.

Non seulement les anesthésies naturelles ou expérimentales ne semblent pas supprimer la sensation, mais elles ne réussissent même pas à la modifier. Voici une recherche que j'ai faite à ce propos. Pendant le somnambulisme, je défends à Lucie de voir la couleur rouge ; au réveil, elle ne distingue pas cette couleur, mais le person­nage subconscient déclare, par l'écriture automatique, qu'il la voit très bien. Or, on sait que la couleur blanche est formée par des rayons rouges et des rayons vert-bleuâtres ; une personne dont la rétine fatiguée ne distingue plus les rayons rouges, ne sent dans une couleur blanche que les rayons verts et la voit verte. C'est du moins l'explication que l'on donne des images consécutives de couleur complémentaire. Si l'anesthésie modifie les sensations comme la fatigue de la rétine, Lucie qui ne distingue plus le rouge doit donc voir aussi un papier blanc avec la couleur verte. Je lui montre du papier blanc, et elle le trouve absolument blanc, le rouge seul est invisible et sa disparition n'influence en rien les autres couleurs qui sont vues nor­malement (avec une certaine confusion pour quelques-unes dues à une légère achro­matopsie qui existait déjà avant l'expérience). D'autre part, si la seconde conscience voit le rouge, elle devrait dans la couleur blanche distinguer les rayons rouges, ce qu'elle ne fait pas, car elle ne distingue pas un papier blanc. On retrouverait le même fait, je crois, dans l'achromatopsie naturelle ; une hystérique qui ne reconnaît plus le rouge continue cependant à voir la couleur blanche sans modifications. De ces expériences il me semble que l'on peut tirer cette conclusion qui confirme les remar­ques précédentes : l'anesthésie ne change aucunement les sensations brutes. Ce n'est donc pas dans l'étude des sensations en elles-mêmes que l'on pourra trouver la raison de ces insensibilités ; il faut la chercher plus haut, dans le mécanisme de la perception élémentaire. Quoiqu'il n'y ait pas là de véritable cécité verbale ou de surdité verbale, M. Bernheim a cependant raison de dire: « Ces phénomènes sont dus à une illusion de l'esprit.... la cécité des hystériques est une cécité psychique [103]. »

Il est pourtant nécessaire d'examiner auparavant une autre théorie qui ne se trouve pas, que je sache, exposée nettement par un auteur, mais qui le sera quelque jour, car elle présente assez de vraisemblance. Ne pourrait-on pas expliquer l'anesthésie ou la subconscience par la faiblesse de certaines images, de même que l'on a voulu expli­quer la suggestion consciente par la force de certaines autres. Ne pourrait-on pas dire, par exemple, que l'image visuelle du dessin montré à l'œil gauche de Marie est très faible et que les applications métalliques ont pour résultat d'en augmenter la force et de la rendre perceptible ? Nous nous sommes déjà expliqué sur les hypothèses de M. Binet relativement à la suggestion, et notre opinion n'est pas jusqu'à présent modifiée par ces faits nouveaux. Je ne vois aucune raison pour admettre que la sensation produite sur les organes anesthésiques soit une sensation faible. Cette sensation est précise, elle permet au sujet de reconnaître des détails fort petits de l'objet qu'on lui montre et de les indiquer plus tard par le souvenir ou immédiatement par l'écriture automatique.

Quand peut-on dire qu'une personne ait une sensation vive et forte, en admettant que ce mot ait un sens quelconque, si ce n'est quand elle apprécie des détails minimes de l'impression causée sur ce sens ? On mesure l'acuité visuelle en faisant lire des lettres petites, on mesure l'acuité du sens tactile en faisant distinguer des sensations tactiles rapprochées, c'est-à-dire presque semblables. Il ne peut rien y avoir de plus dans une sensibilité forte, si ce n'est un mélange de phénomènes douloureux étrangers à la sensation elle-même, qui sont des modifications de nature et non de la quantité de la sensation. Or, ces organes anesthésiques apprécient des choses fort délicates. L'œil gauche de Marie, ainsi que je l'ai vérifié, reconnaît mon dessin même quand il est petit et placé assez loin ; la main de Lucie reconnaît l'écartement des pointes de l'œsthésiomètre à une distance où bien des gens qui ont une sensibilité soi-disant forte ne l'apprécient pas ; les actes inconscients de Léonie montrent qu'elle reconnaît ma main au simple contact, ce qui n'est pas la marque d'une sensation faible. D'autre part, si les sujets méconnaissaient ces sensations produites sur leurs organes anesthé­siques à cause de leur faiblesse, ils ne devraient avoir conscience d'aucune autre impression faible. Nous savons cependant qu'un sujet peut être anesthésique d'un sens et en avoir un autre très délicat ; Rose, qui ne sent pas les piqûres faites sur ses membres, se fâche parce que, loin d'elle, dans la cour, elle entend quelqu'un qui chante faux. Ce n'est donc pas la petitesse ou la faiblesse de ces sensations qui empêche le sujet d'en avoir conscience.

La meilleure étude sur ces phénomènes que je connaisse est celle de M. Bernheim qui a pour titre De l'amaurose hystérique et de l'amaurose suggestive [104]. L'auteur admet comme démontrés deux points très importants : lº l'analogie complète entre l'anesthésie hystérique naturelle et l'anesthésie systématisée produite par suggestion : c'est bien, dans les deux cas, une certaine sensation distincte des autres, non pas par l'organe qui la produit, mais par sa qualité psychologique qui n'arrive pas à entrer dans la conscience du sujet ; 2º la sensation existe réellement avec tous ses caractères psychologiques ; l'image visuelle ou tactile est complètement réelle et consciente. Nous partageons entièrement, sur ces deux points, l'opinion de l'auteur et nous croyons avoir apporté quelques observations qui contribuent à la fortifier. Mais l'auteur cherche à expliquer le phénomène dans un langage qui me semble manquer un peu de précision et de clarté : « L'image visuelle perçue, l'hystérique la neutralise inconsciemment avec son imagination... La cécité psychique est la cécité par l'imagi­nation ; elle est due à la destruction de l'image par l'agent psychique. » M. Pitres, qui cite cette théorie, ne semble pas, à mon avis, lui attribuer une importance suffisante. « Je ne comprends pas, dit-il [105], comment l'hystérique peut neutraliser inconsciemment avec son imagination les perceptions monoculaires et ne pas neutraliser incon­sciem­ment aussi les perceptions binoculaires ou, tout au moins, la partie des perceptions binoculaires qui provient de l'œil amblyotique. » M. Bernheim répondrait sans doute, si je puis me permettre de parler pour lui, que l'hystérique ne neutralise pas les perceptions binoculaires, parce qu'elle ne se figure pas être aveugle des deux yeux, mais seulement de l'œil gauche, qu'elle ne neutralise pas non plus une partie de ces perceptions binoculaires, parce qu'elle ne sait pas que ces perceptions Viennent de l'œil gauche, parce qu'elle croit voir tout par l'œil droit. Faites-lui remarquer, dans les expériences, que tel objet ne peut être vu que par l'œil gauche, et elle ne le verra plus.

Je ferai pour ma part, une autre critique à l'expression de M. Bernheim : je trouve que l'image n'est ni neutralisée ni détruite, car elle existe encore et elle manifeste son existence par les actes subconscients et l'écriture automatique. En outre, cette image n'a pas eu besoin d'être neutralisée, car elle n'a jamais été dans la conscience du sujet : on ne peut pas dire que Marie commence par voir mon dessin, puis cesse de le voir ; elle n'a pas de pareille négation à faire, car elle n'a jamais vu ce dessin. Enfin le rôle que M. Bernheim attribue à l'imagination ne correspond guère à sa définition ordinaire ; cette faculté de représentation et de combinaison des images semble avoir plutôt pour rôle de les évoquer que de les nier. Nous n'espérons pas d'ailleurs être beaucoup plus heureux que M. Bernheim pour expliquer clairement ces phénomènes délicats et complexes, et peut-être ne ferons-nous qu'exprimer autrement une théorie sur bien des points analogues à la sienne.

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