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Différentes
hypothèses relatives
aux phénomènes d'anesthésie
Nous rencontrons bien peu d'hypothèses qui
aient été proposées pour expliquer les faits que nous venons de passer en
revue, car l'anesthésie hystérique a été rarement présentée de cette
manière, et, en particulier, elle a été rarement rapprochée de l'anesthésie
systématisée dont elle n'est cependant qu'un cas particulier.
Nous n'insisterons pas sur l'hypothèse la plus
simple et la plus banale qui vient naturellement à l'esprit en
considérant des sujets de ce genre ; ils prétendent ne point sentir et
cependant on peut démontrer qu'ils sentent parfaitement, ils ont donc menti et
ce sont de simples simulateurs. On a usé et abusé de la simulation hystérique
pour supprimer des problèmes qu'on ne comprenait pas, et cette hypothèse
trop simple n'a ici aucun sens. D'abord on ne peut pas simuler
l'anesthésie : « il suffit d'un peu d'attention pour déjouer les
supercheries », comme M. Pitres [100] l'a montré à propos d'un individu qui faisait profession de
s'exhiber comme homme insensible et qui avait appris à réprimer les
manifestations de la douleur. Ensuite, il ne faut pas oublier que ces sujets ne
se vantent pas de leur anesthésie, que, le plus souvent, ils l'ignorent
absolument et que c'est nous qui la leur révélons. Enfin, il ne faut pas
prendre toutes les hystériques pour des personnes stupides et leur prêter
des simulations qui sont aussi absurdes et aussi maladroites. Le premier venu
saura bien que, s'il simule la cécité de l'œil gauche, il ne doit pas lire
les lettres placées à gauche de l'écran. Marie, qui n'est point sotte,
saurait bien, si elle simulait, qu'il ne faut pas se souvenir des dessins
montrés à son œil gauche, et cependant nous avons vu qu'elle s'en
souvient toujours. N'insistons pas autrement.
Nous n'étudierons pas davantage les suppositions
physiologiques ou anatomiques qui ont été faites, d'abord, parce qu'elles ne
sont pas de notre compétence, et ensuite, parce qu'elles ne nous semblent
être qu'une manière détournée de présenter des hypothèses
psychologiques. Ainsi M. Pitres explique l'anesthésie générale des hystériques
par une inertie fonctionnelle des centres basilaires du cerveau,
c'est-à-dire des groupes cellulaires de la protubérance et du
pédoncule [101]. Pourquoi cette hypothèse ? C'est parce qu'il se représente
l'anesthésie, au point de vue psychologique, comme étant une lésion, non de
l'intelligence ou de la perception, mais de la sensation brute, et que ces
centres basilaires sont considérés aujourd'hui comme étant les organes de la
sensation brute. Qu'il soit amené à faire une autre hypothèse
psychologique, et l'auteur indiquera une autre localisation anatomique.
Après avoir remarqué les curieux phénomènes relatifs à
l'amaurose unilatérale des hystériques, M. Pitres admettra la multiplicité des
centres corticaux de la vision [102] et laissera entendre que la lésion siège dans ces
centres ; c'est qu'ici il a vu, sans qu'il le dise clairement, que la
modification se trouve dans les perceptions et non dans les sensations brutes.
Ce parallélisme entre les hypothèses anatomiques et psychologiques n'a
rien qui doive surprendre, il serait même à souhaiter, pour le
progrès des deux sciences, qu'il fût poussé beaucoup plus loin.
Mais, comme il est naturel, nous ne nous occuperons que des hypothèses
psychologiques en elles-mêmes, sans parler de la traduction anatomique
qu'il est toujours possible d'en faire.
Nous venons de signaler une première
hypothèse psychologique qui paraît, au premier abord, être
très naturelle et traduire simplement les faits. Les individus anesthésiques
ne présentent point d'autres troubles psychologiques que leur
insensibilité ; ils raisonnent bien sur ce qu'ils connaissent ; ils
ne présentent point, à propos des sensations conservées, ces troubles
d'interprétation et de reconnaissance si caractéristiques dans la cécité
verbale et la surdité verbale. Le malade qui présente un trouble intellectuel
dans « les organes de l'élaboration psychique des sensations », voit
et entend en réalité, mais ne reconnaît pas ou ne comprend pas ce qu'il voit ou
entend bien. L'anesthésie hystérique n'a pas ce caractère ; elle
supprime telle ou telle sensation purement et simplement, c'est une lésion de la sensation brute.
Nous ne pouvons pas partager cette opinion. Au point
de vue théorique, l'élaboration intellectuelle des phénomènes descend
plus bas que les auteurs ne paraissent le supposer. L'élaboration qui permet de
comprendre le langage ou l'écriture et dont la lésion cause la surdité verbale
ou la cécité verbale est une élaboration supérieure au-dessous de laquelle il y
en a plusieurs autres. Et telle modification d'une élaboration élémentaire,
tout en respectant la sensation brute, peut parfaitement empêcher une
personne d'avoir la conscience personnelle qu'elle voit ou qu'elle entend. Au
point de vue expérimental, les faits sont en complète opposition avec
cette théorie et nous montrent constamment que la sensation brute n'a pas été
détruite. M. Pitres reconnaît lui-même que, dans le cas d'anesthésie
monoculaire, les sensations de l'œil aveugle ne sont pas définitivement
supprimées et que le sujet peut parfaitement les apprécier dans certaines
circonstances. Les expériences sur l'anesthésie systématisée montrent que, dans
certains cas, le sujet peut être convaincu qu'il ne voit pas un objet,
tandis que nous savons qu'il doit nécessairement le voir pour le reconnaître.
Enfin les expériences que j'ai indiquées et qui sont quelquefois faciles
à reproduire montrent que l'on peut toujours retrouver la sensation en
apparence disparue et démontrer son existence.
Non seulement les anesthésies naturelles ou
expérimentales ne semblent pas supprimer la sensation, mais elles ne
réussissent même pas à la modifier. Voici une recherche que j'ai
faite à ce propos. Pendant le somnambulisme, je défends à Lucie
de voir la couleur rouge ; au réveil, elle ne distingue pas cette couleur,
mais le personnage subconscient déclare, par l'écriture automatique, qu'il la
voit très bien. Or, on sait que la couleur blanche est formée par des
rayons rouges et des rayons vert-bleuâtres ; une personne dont la rétine
fatiguée ne distingue plus les rayons rouges, ne sent dans une couleur blanche
que les rayons verts et la voit verte. C'est du moins l'explication que l'on
donne des images consécutives de couleur complémentaire. Si l'anesthésie
modifie les sensations comme la fatigue de la rétine, Lucie qui ne distingue
plus le rouge doit donc voir aussi un papier blanc avec la couleur verte. Je
lui montre du papier blanc, et elle le trouve absolument blanc, le rouge seul
est invisible et sa disparition n'influence en rien les autres couleurs qui
sont vues normalement (avec une certaine confusion pour quelques-unes dues
à une légère achromatopsie qui existait déjà avant
l'expérience). D'autre part, si la seconde conscience voit le rouge, elle devrait
dans la couleur blanche distinguer les rayons rouges, ce qu'elle ne fait pas,
car elle ne distingue pas un papier blanc. On retrouverait le même fait,
je crois, dans l'achromatopsie naturelle ; une hystérique qui ne reconnaît
plus le rouge continue cependant à voir la couleur blanche sans
modifications. De ces expériences il me semble que l'on peut tirer cette
conclusion qui confirme les remarques précédentes : l'anesthésie ne
change aucunement les sensations brutes. Ce n'est donc pas dans l'étude des
sensations en elles-mêmes que l'on pourra trouver la raison de ces
insensibilités ; il faut la chercher plus haut, dans le mécanisme de la
perception élémentaire. Quoiqu'il n'y ait pas là de véritable cécité
verbale ou de surdité verbale, M. Bernheim a cependant raison de dire:
« Ces phénomènes sont dus à une illusion de l'esprit.... la
cécité des hystériques est une cécité psychique [103]. »
Il est pourtant nécessaire d'examiner auparavant une
autre théorie qui ne se trouve pas, que je sache, exposée nettement par un
auteur, mais qui le sera quelque jour, car elle présente assez de
vraisemblance. Ne pourrait-on pas expliquer l'anesthésie ou la subconscience
par la faiblesse de certaines images, de même que l'on a voulu expliquer
la suggestion consciente par la force de certaines autres. Ne pourrait-on pas
dire, par exemple, que l'image visuelle du dessin montré à l'œil
gauche de Marie est très faible et que les applications métalliques ont
pour résultat d'en augmenter la force et de la rendre perceptible ? Nous
nous sommes déjà expliqué sur les hypothèses de M. Binet
relativement à la suggestion, et notre opinion n'est pas jusqu'à
présent modifiée par ces faits nouveaux. Je ne vois aucune raison pour admettre
que la sensation produite sur les organes anesthésiques soit une sensation
faible. Cette sensation est précise, elle permet au sujet de reconnaître des
détails fort petits de l'objet qu'on lui montre et de les indiquer plus tard
par le souvenir ou immédiatement par l'écriture automatique.
Quand peut-on dire qu'une personne ait une sensation
vive et forte, en admettant que ce mot ait un sens quelconque, si ce n'est
quand elle apprécie des détails minimes de l'impression causée sur ce
sens ? On mesure l'acuité visuelle en faisant lire des lettres petites, on
mesure l'acuité du sens tactile en faisant distinguer des sensations tactiles
rapprochées, c'est-à-dire presque semblables. Il ne peut rien y avoir de
plus dans une sensibilité forte, si ce n'est un mélange de phénomènes
douloureux étrangers à la sensation elle-même, qui sont des
modifications de nature et non de la quantité de la sensation. Or, ces organes
anesthésiques apprécient des choses fort délicates. L'œil gauche de Marie,
ainsi que je l'ai vérifié, reconnaît mon dessin même quand il est petit et
placé assez loin ; la main de Lucie reconnaît l'écartement des pointes de
l'œsthésiomètre à une distance où bien des gens qui
ont une sensibilité soi-disant forte ne l'apprécient pas ; les actes
inconscients de Léonie montrent qu'elle reconnaît ma main au simple contact, ce
qui n'est pas la marque d'une sensation faible. D'autre part, si les sujets
méconnaissaient ces sensations produites sur leurs organes anesthésiques
à cause de leur faiblesse, ils ne devraient avoir conscience d'aucune
autre impression faible. Nous savons cependant qu'un sujet peut être
anesthésique d'un sens et en avoir un autre très délicat ; Rose,
qui ne sent pas les piqûres faites sur ses membres, se fâche parce que,
loin d'elle, dans la cour, elle entend quelqu'un qui chante faux. Ce n'est donc
pas la petitesse ou la faiblesse de ces sensations qui empêche le sujet
d'en avoir conscience.
La meilleure étude sur ces phénomènes que je
connaisse est celle de M. Bernheim qui a pour titre De l'amaurose hystérique et de l'amaurose suggestive [104]. L'auteur admet comme démontrés deux points très
importants : lº l'analogie complète entre l'anesthésie
hystérique naturelle et l'anesthésie systématisée produite par
suggestion : c'est bien, dans les deux cas, une certaine sensation
distincte des autres, non pas par l'organe qui la produit, mais par sa qualité
psychologique qui n'arrive pas à entrer dans la conscience du
sujet ; 2º la sensation existe réellement avec tous ses
caractères psychologiques ; l'image visuelle ou tactile est
complètement réelle et consciente. Nous partageons entièrement,
sur ces deux points, l'opinion de l'auteur et nous croyons avoir apporté
quelques observations qui contribuent à la fortifier. Mais l'auteur
cherche à expliquer le phénomène dans un langage qui me semble manquer
un peu de précision et de clarté : « L'image visuelle perçue,
l'hystérique la neutralise inconsciemment avec son imagination... La cécité
psychique est la cécité par l'imagination ; elle est due à la
destruction de l'image par l'agent psychique. » M. Pitres, qui cite cette
théorie, ne semble pas, à mon avis, lui attribuer une importance
suffisante. « Je ne comprends pas, dit-il [105], comment l'hystérique peut neutraliser inconsciemment avec son
imagination les perceptions monoculaires et ne pas neutraliser inconsciemment
aussi les perceptions binoculaires ou, tout au moins, la partie des perceptions
binoculaires qui provient de l'œil amblyotique. » M. Bernheim
répondrait sans doute, si je puis me permettre de parler pour lui, que
l'hystérique ne neutralise pas les perceptions binoculaires, parce qu'elle ne
se figure pas être aveugle des deux yeux, mais seulement de l'œil
gauche, qu'elle ne neutralise pas non plus une partie de ces perceptions
binoculaires, parce qu'elle ne sait pas que ces perceptions Viennent de
l'œil gauche, parce qu'elle croit voir tout par l'œil droit.
Faites-lui remarquer, dans les expériences, que tel objet ne peut être vu
que par l'œil gauche, et elle ne le verra plus.
Je ferai pour ma part, une autre critique à
l'expression de M. Bernheim : je trouve que l'image n'est ni neutralisée
ni détruite, car elle existe encore et elle manifeste son existence par les
actes subconscients et l'écriture automatique. En outre, cette image n'a pas eu
besoin d'être neutralisée, car elle n'a jamais été dans la conscience du
sujet : on ne peut pas dire que Marie commence par voir mon dessin, puis
cesse de le voir ; elle n'a pas de pareille négation à faire, car
elle n'a jamais vu ce dessin. Enfin le rôle que M. Bernheim attribue à
l'imagination ne correspond guère à sa définition
ordinaire ; cette faculté de représentation et de combinaison des images
semble avoir plutôt pour rôle de les évoquer que de les nier. Nous n'espérons
pas d'ailleurs être beaucoup plus heureux que M. Bernheim pour expliquer
clairement ces phénomènes délicats et complexes, et peut-être ne
ferons-nous qu'exprimer autrement une théorie sur bien des points analogues
à la sienne.
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