L'automatisme psychologique - deuxième partie.

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Anesthésie complète ou anesthésie naturelle des hystériques

Les anesthésies précédemment étudiées étaient incomplètes elles supprimaient la perception de tel ou tel objet, en laissant subsister la perception de tel ou tel autre. Il semble que les résultats de l'observation doivent être tout différents, si on examine les anesthésies complètes qui se produisent beaucoup plus fréquemment dans le cours naturel de l'hystérie [91]. En effet, dans ce cas, le sujet semble avoir totalement perdu une certaine espèce de sensibilité ; au lieu de faire un choix parmi les objets, de voir, d'entendre, de sentir les uns quand il ne sent plus les autres, il paraît n'en sentir aucun. L'oreille est sourde pour tous les bruits ; l'œil aveugle pour toutes les lumières, la peau insensible à tous les contacts. Ne peut-on pas dire ici que l'anesthésie est toute différente et qu'elle tient à un état de l'organe lui-même ? Ne peut-on pas croire qu'il n'y a plus lieu de soutenir ici la persistance de la sensation en réalité disparue ?

Il y a sans doute des différences entre l'anesthésie complète des hystériques et l'anesthésie systématisée ; mais il ne faut pas croire à une opposition absolue entre ces deux phénomènes qui se rapprochent par bien des points. Je signalerai d'abord un petit détail singulier qui avait échappé à mes observations et qui m'a été signalé par mon frère sur une malade de l'Hôtel-Dieu. Il y a quelquefois de l'électivité même dans ces anesthésies naturelles, et les malades qui ont en apparence complètement perdu toute sensibilité peuvent cependant reconnaître encore certains objets en parti­culier. Voici les faits : Une femme hystérique, M.... très gravement malade, semblait avoir totalement perdu toute sensibilité cutanée, au moins aux deux mains et aux deux bras, les seules parties de son corps qui aient été soumises devant moi à une observation régulière ; elle ne ressentait aucune douleur, ne reconnaissait aucun objet, n'appréciait aucune température. Cependant elle reconnaissait parfaitement au contact certains objets habituels de sa toilette. Elle savait, en touchant son oreille, si elle avait ou n'avait pas ses boucles d'oreille, elle reconnaissait sa bague et savait quand on la lui mettait ou quand on la lui retirait, sans avoir besoin de bien regarder. J'ai cru d'abord que ces bijoux en or avaient sur son toucher une influence particulière, et je lui mis dans les doigts une pièce d'or ; elle ne parvint pas à la sentir et persista à dire qu'elle n'avait rien dans sa main, tandis qu'elle sentait de suite sa boucle d'oreille. D'ailleurs, elle sentait également dans ses cheveux ses épingles en fer ou en écaille qu'elle pouvait chercher par le contact, ôter ou remettre, même si on les déplaçait. Il faut reconnaître qu'il y a là, pendant la veille normale, un cas d'anesthésie élective tout à fait identique à ce qui se passe pendant le somnambulisme. M... sent ses épin­gles et ne sent pas une pièce d'or, comme Lucie en somnambulisme naturel voit sa lampe baisser et ne voit pas les personnes qui l'entourent. Le fait ne doit pas être rare chez les hystériques et je crois l'avoir retrouvé chez Marie. A un moment où elle ne sent rien avec ses mains, elle peut se coiffer sans glace et sentir si la position de ses cheveux a été dérangée. L'anesthésie complète se rapproche de l'anesthésie systéma­tique.

En deuxième lieu, l'anesthésie complète, c'est-à-dire portant sur tous les objets extérieurs, est rarement générale, elle s'étend rarement à tout le corps et même à un organe sensoriel tout entier. L'anesthésie cutanée n'existe pas sur toute la peau, mais sur quelques parties seulement, souvent sur une moitié du corps, et alors le plus souvent sur la moitié gauche, mais parfois aussi sur des plaques irrégulières dissémi­nées sur tous les membres et sur le tronc. L'anesthésie du goût, de l'odorat, même de la vue, est aussi rarement complète ; elle occupe des portions de la langue et de la muqueuse nasale, et laisse les autres parties sensibles [92] ; elle s'étend irrégulièrement sur la rétine, tantôt rétrécissant concentriquement le champ visuel, tantôt le coupant par la moitié, tantôt formant des scotomes irréguliers, c'est-à-dire des taches d'insen­sibilité au milieu d'une rétine restée normale [93]. Il me semble qu'il y a dans cette répartition singulière de l'insensibilité quelque chose d'analogue aux phénomènes de l'anesthésie systématique. En effet, cette répartition ne s'explique aucunement par des caractères anatomiques ou physiologiques des organes, elle ne correspond point en particulier à la répartition sur la surface du corps des nerfs cutanés, ni à la distribution des artères. Dans certains cas, quand un membre est atteint de paralysie hystérique, l'anesthésie, dit M. Charcot [94], est terminée par une ligne circulaire perpendiculaire à l'axe du membre. Cela est peut-être très logique, car les choses se passent comme si le malade se figurait que son membre a été coupé par une opération chirurgicale, mais il suffit de regarder une planche d'anatomie pour voir que cela ne correspond à aucune notion physiologique bien nette. J'ai vu une hystérique dont le bras a été partagé naturellement, pendant quelques jours, en une série de zones parallèles, alternative­ment sensibles et insensibles. Voilà quelque chose qui n'est guère anatomique, mais qui rappelle singulièrement les carrés et les cercles que l'on pouvait par suggestion rendre insensibles sur la peau de Léonie. Beaucoup de psychologues actuels sont disposés à croire, avec Wundt, qu'une « nuance locale de la sensation tactile ou de la sensation de pression varie continuellement d'un point du corps à un autre [95] », et que, par conséquent, « chaque point de notre épiderme ayant une manière spéciale de sentir, la qualité de la sensation varie avec la région de la peau [96] ». S'il en est ainsi, et en considérant les avantages que cette hypothèse présente pour expliquer bien des problèmes, je suis, pour ma part, à peu près certain de sa vérité ; il ne faut pas dire que les hystériques ont perdu la sensibilité de telle région de la peau, il faut dire qu'elles ont perdu certains groupes de sensations tactiles de telle nuance, de telle qualité et qu'elles ont conservé d'autres sensations tactiles d'une autre nuance. C'est une réflexion qui nous rapproche singulièrement des obser­vations précédentes, car il s'agit toujours de conserver une certaine sensation, quand on en a perdu une certaine autre. Ces deux sensations ne diffèrent pas par l'organe qui les reçoit, puisque le même rameau nerveux innerve la plaque sensible et la plaque insensible, ces deux sensations ne diffèrent que par la qualité. C'est encore une personne qui, avec le même œil, voit toujours M. X.... n'importe où il se place, et ne voit jamais M. Y... Cette distinction, nous l'avons démontré, ne peut être faite que si les deux personnes, les deux groupes de sensations tactiles sont senties réellement. L'étude de l'anesthésie partielle nous amène à la même conclusion que l'étude de l'anesthésie systématisée.

Mais l'anesthésie peut être tout à fait générale, s'étendre sur toute la surface cuta­née, supprimer complètement un œil ou une oreille ; il en était ainsi chez Lucie qui n'avait de sensibilité tactile absolument sur aucun point du corps, ou chez Marie qui ne voit rien de l'œil gauche et se trouve dans l'obscurité complète quand on ferme son œil droit. Ici encore on pourrait, par un raisonnement peut-être un peu subtil, parler encore d'anesthésie systématisée, car les sensations tactiles diffèrent en qualité des sensations auditives qui sont conservées ; les sensations de l'œil gauche ne sont pas qualitativement les mêmes que celles de l'œil droit, et le malade montre encore dans cette anesthésie quelque électivité. Mais l'analogie, j'en conviens, est un peu lointai­ne, et, pour arriver, à propos de l'anesthésie générale, aux mêmes conclusions que pour les insensibilités précédentes, il faut la soumettre à des observations nouvelles.

Tous les observateurs qui se sont occupés de cette cécité partielle des hystériques qui semble leur enlever complètement un œil, ont remarqué avec étonnement un fait bien singulier: les malades prétendent ne voir absolument rien par l'œil gauche et être plongés dans la nuit la plus complète quand on ferme l'œil droit ; mais si on leur laisse les deux yeux ouverts, ils voient, sans s'en douter, aussi bien à gauche qu'à droite. Les observations faites sur ce point sont résumés dans l'article publié par M. Bernheim, [97] et dans le livre de M. Pitres [98]. Elles sont très concluantes et faciles à répéter. En voici une des plus simples que j'emprunte au livre de M. Pitres : « Prati­quons maintenant l'expérience de l'écran. J'écris sur le tableau une ligne de lettres : une lame de carton est placée verticalement devant le milieu du visage de la malade et celle-ci est assise en face du tableau. L'œil droit fermé, elle déclare qu'elle est incapable de distinguer les caractères écrits sur le tableau. L'œil gauche fermé, elle lit sans hésitation les lettres placées à droite de l'écran. Les deux yeux ouverts, elle lit toutes les lettres, aussi bien celles qui sont à la gauche de l'écran que celles qui sont à droite. » D'autres expériences en très grand nombre ont été faites et ont toutes la même conclusion que M. Pitres exprime ainsi: « L'amblyopie hystérique se corrige d'elle-même, parce qu'il est dans sa nature d'exister seulement dans la vision mono­culaire. Aussitôt que les deux yeux sont ouverts et qu'ils agissent synergiquement l'amblyopie disparaît et la vision devient normale. » Ce qui revient à dire : l'hysté­rique est aveugle de l'œil gauche quand elle y fait attention et qu'elle croit ne voir que par cet œil ; elle n'est plus aveugle du tout, quand elle n'y pense pas et quand elle croit voir tout de l'œil droit.

La proposition de M. Pitres résumait bien les observations précédentes, mais je crois qu'il faut aller beaucoup plus loin et constater des faits nouveaux et plus graves. Je prétends que l'hystérique amaurotique y voit parfaitement de son œil gauche, même quand l'œil droit est fermé, que cette amblyopie n'existe même pas dans la vision monoculaire, et qu'en général les anesthésies hystériques même les plus com­plètes ne suppriment aucune sensation. Tenons-nous-en aux faits sans essayer de comprendre maintenant comment cette singulière contradiction est possible. Pour vérifier cette sensibilité des parties anesthésiques, il ne faut pas s'adresser directement au sujet et attendre une réponse immédiate, il faut employer des procédés un peu indirects que je ramènerais à deux principaux: l'examen de la mémoire et l'étude des actes subconscients.

S'il est un point admis en psychologie, c'est que la mémoire n'est que la conser­vation des sensations : toute sensation peut, pour différentes raisons, ne pas devenir un souvenir, mais tout souvenir a été une sensation consciente. Si nos sujets ne sentent réellement pas les impressions faites sur les parties anesthésiées de leur corps, ils ne doivent évidemment pas en conserver le souvenir. Que penser alors des quelques expériences suivantes ? L'œil droit de Marie étant soigneusement fermé, elle prétend, comme nous savons, être dans une obscurité profonde. Sans me préoccuper de ce qu'elle dit, je fais passer plusieurs fois devant son œil gauche un petit dessin que je retire ensuite. Le dessin représentait un arbre et un serpent qui grimpait autour du tronc. Je lui laisse alors ouvrir l'œil droit et je l'interroge : elle prétend n'avoir absolument rien vu. Quelques minutes plus tard, je lui applique sur la tempe gauche une plaque de fer qui est son métal de prédilection ; des picotements se font sentir dans le côté gauche de la tête, et l'œil, comme on sait, reprend pour quelque temps la sensibilité ordinaire. Je lui demande alors si elle se souvient de ce que je lui ai montré. « Mais oui, fait-elle, c'était un dessin, un arbre avec un serpent qui grimpait autour. » Quelques jours plus tard, je refais l'expérience ainsi : je montre uniquement à l'œil gauche qui était devenu de nouveau anesthésique un dessin : c'était une grande étoile dessinée au crayon bleu. Puis, quand les deux yeux sont ouverts, je lui montre une dizaine de petits dessins parmi lesquels se trouve l'étoile ; elle n'en reconnaît aucun et prétend les voir pour la première fois. J'applique la plaque de fer sur la tempe, la sensibilité revient, et Marie prend le papier où est l'étoile bleue et me dit : « Sauf celui-ci cependant que j'ai déjà vu une fois. »

La même expérience peut être faite sur le sens tactile : je mets un jour dans la main complètement anesthésique du même sujet un petit objet (c'était un bouton de rose) et je l'y laisse quelques instants, en prenant toutes les précautions pour qu'elle ne puisse le voir. Je lui demande si elle a quelque chose dans la main, elle cherche avec attention et assure qu'elle n'a absolument rien. Je n'insiste pas et retire le bouton de rose sans qu'elle s'en aperçoive Quelque temps après, par l'application d'une plaque de fer, je rends la sensibilité tactile à cette main ; à peine le frisson qui chez elle signale le retour de la sensation est-il terminé qu'elle me dit spontanément : « Ah ! je me suis trompée, vous m'aviez mis dans la main un bouton de rose, où est-il ? » J'ai refait cette expérience plusieurs fois sur ce sujet et sur trois autres hystéri­ques anesthésiques, et j'ai modifié l'expérience de diverses manières. Quelquefois il suffit, comme pour les anesthésies systématisées, de commander au sujet de se souvenir, pour que la mémoire revienne en ramenant aussi la sensibilité ; dans d'au­tres cas, on peut suggérer le retour de la sensibilité qui ramène alors la mémoire ; enfin, il faut parfois avoir recours au courant électrique, aux plaques métalliques, différentes selon les sujets, pour ramener la sensibilité ; j'ai même laissé une fois un intervalle de deux jours entre l'instant où j'avais fait sentir l'objet par la main anesthésique et l'instant où je rendais la sensibilité : le résultat a toujours été le même. Lorsque la sensibilité redevenait consciente, le souvenir de cette sensation qui, en apparence, n'avait pas existé, réapparaissait complètement.

Enfin j'ai songé à faire la même expérience avec Rose, sur le sens musculaire ou kinesthésique. Je donne à son bras qui est anesthésique une position quelconque, je lui mets deux doigts en l'air et les autres fermés, ou je lui fais faire un geste mena­çant : Rose n'en sait rien, car j'ai bien caché le bras par un écran. Je baisse maintenant le bras et le remets sur ses genoux, puis, par un courant électrique faible (la sugges­tion ne peut pas établir les sensibilités de ce sujet), je rends à Rose la sensibilité complète cutanée et musculaire de son bras ; elle peut maintenant m'indiquer les positions que son bras avait précédemment et répéter les gestes avec conscience.

Nous avons déjà étudié, à propos de la mémoire des somnambules, des expé­riences analogues ; mais alors le retour de la sensibilité ramenait la mémoire d'une sensation qui avait été réellement reconnue par le sujet au moment où elle avait lieu et qui avait été simplement oubliée. Ici la sensation n'a jamais été reconnue par le sujet, mais elle a dû cependant avoir lieu de même, puisqu'elle peut être remémorée de la même manière. On pourra parler d'enregistrement physiologique inconscient, quoique ce soit loin d'être clair ; mais comment un phénomène physiologique, qui n'a pas amené de sensation à son début quand il était fort, peut-il amener un souvenir conscient deux jours après au moment où la trace en est évidemment plus faible? Cela est bien opposé à l'idée que l'on se fait ordinairement de la mémoire. J'aime mieux, pour ma part, supposer que cette sensation, dont le souvenir peut être si durable et si net, a réellement existé et a été un phénomène conscient.

Considérons d'ailleurs les choses d'un autre point de vue et notre supposition va se confirmer. Nous savons que les actes sont la suite et la manifestation des états conscients ; examinons les actes qui suivent ces impressions, en apparence non senties, faites sur des membres anesthésiques. Je ne parle pas, pour éviter de compli­quer la question, de ces actes réflexes qui subsistent en grand nombre malgré la disparition de la sensation consciente ; on a l'habitude de les considérer, à tort je crois, comme des phénomènes purement physiologiques. Prenons pour objet de nos études des actes complexes qui ne peuvent avoir lieu qu'à la suite d'un phénomène conscient, précis et intelligent. Lucie ou Léonie ont les yeux bandés et plusieurs personnes, sans faire de bruit, soulèvent leur bras gauche complètement anesthésique et l'abandonnent ensuite ; le bras soulevé retombe lourdement sans que le sujet s'aperçoive de rien ; je le soulève à mon tour sans rien qui puisse les prévenir et le bras reste en l'air en état cataleptique. Il n'y rien là de merveilleux, le bras obéit parce que c'est moi, c'est une suggestion à point de repère. Mais encore faut-il que la main anesthésique ait distingué au toucher le contact des différentes personnes qui soulevaient le bras. Lucie ne sent point les contractions de ses muscles, soit : mais alors pourquoi donc, quand je lui ferme le poing sans qu'elle le puisse voir, prend-elle sur sa figure l'expression de la colère ? Je dis à Marie de toucher son oreille avec la main gauche, elle se trompe et touche son bonnet, puis corrige son mouvement et descend à l'oreille ; elle prétend n'avoir point senti l'attouchement de son bonnet, et je veux bien le croire, mais pourquoi a-t-elle corrigé son mouvement ? Je fis croire un jour à Rose que j'électrisais sa jambe et j'employai à dessein un appareil qui ne marchait pas et ne donnait aucun courant. Après lui avoir caché les yeux par un écran, j'appliquai les électrodes sur sa peau absolument insensible en apparence et il se produisit des contractions musculaires. C'est une suggestion, soit ; mais pourquoi donc les contractions cessaient-elles subitement dès que je soulevais les électrodes, et reprenaient-elles de plus belle dès que, sans la prévenir, je les appliquais doucement sur la peau ? Une liste de faits analogues serait interminable. Tous les observateurs ont dû en constater beaucoup ; passons à des observations plus décisives encore.

Nous avons signalé, dans les études précédentes, le phénomène curieux de l'écri­ture automatique ; nous avons vu comment on le produit et comment il permet de pénétrer dans des régions de la conscience que le sujet ne connaît pas lui-même. Ce phénomène étant extrêmement net chez Lucie, c'est à ce sujet que nous aurons recours. Pendant qu'elle cause avec d'autres personnes, je lui pince fortement le bras gauche. Lucie, comme je le savais depuis longtemps, ne sourcille pas, mais sa main droite dans laquelle j'ai mis un crayon écrit brusquement : « Mais vous me pincez. » Je pose des questions à cette écriture subconsciente pendant que Lucie cause d'autre chose : « Quel est le doigt que je touche ? - Le petit... le second, » écrit la main droite. « Qu'est-ce que je mets dans la main gauche ? - Un petit crayon... un sou. - Où est placé votre bras ? - Il est levé ... vous l'avez étendu... vous avez mis une main sur sa tête ... Maintenant elle touche l'oreille. » On pouvait s'attendre à ce résultat, il n'était que la suite des faits précédents ; mais j'en fus cependant fort surpris, tant j'étais habitué à considérer cette personne comme absolument anesthésique. Par curiosité, j'ai mesuré à l'œsthésiomètre cette sensibilité subconsciente et, tandis que Lucie était incapable de sentir même une forte brûlure faite subitement, l'écriture automatique montre qu'elle apprécie fort bien l'écartement des deux pointes de l'instrument comme pourrait faire une personne normale. A la face inférieure du poignet, l'écartement minimum que l'on peut donner aux deux points, pour que l'écriture accuse encore sans erreur deux piqûres, est à droite de 22 millimètres, et à gauche de 30 millimètres. La même observation, faite sur des personnes normales, me donnent des chiffres variant entre 25 et 35. La sensation, malgré l'anesthésie apparente, est donc très fine. Nous ne pénétrons jamais réellement la conscience d'une personne ; nous ne l'appré­cions que d'après les signes extérieurs qu'elle nous en donne. Si je crois à la parole de Lucie, qui me déclare qu'elle ne sent pas, pourquoi ne dois-je pas croire à son écriture, qui me déclare qu'elle sent ? L'écriture est quelque chose d'aussi compliqué que la parole ; quand elle s'adapte à des questions, elle manifeste tout aussi bien l'intelligence et la conscience, et je ne vois pas de raison pour refuser toute créance à l'une des manifestations plutôt qu'à l'autre.

Remarquons plutôt que toutes ces observations sur les diverses espèces d'anes­thésies sont absolument concordantes : qu'il s'agisse d'anesthésie systématisée obte­nue par suggestion, de l'esthésie systématisée ou de l'électivité des somnambules, de l'anesthésie par plaques des hystériques, de leurs amauroses ou de leurs anesthésies générales, les résultats sont exactement les mêmes. Remarquons aussi que ces observations sont en complet accord avec celles de M. Bemheim, de M. Pitres et de bien d'autres sur l'amaurose unilatérale des hystériques. De même qu'ils ont constaté que l'hystérique voit par son œil aveugle dans bien des cas où elle croit le contraire, de même j'ai montré qu'elle sent dans bien des cas où elle se figure ne point sentir. Admettons donc les faits, même si nous ne pouvons pas les comprendre. De même qu'il y a un grand nombre d'actes inconscients compliqués que le sujet peut accomplir intelligemment sans le savoir, de même il y a un grand nombre de sensations qu'il peut éprouver, dont il peut se souvenir, sur lesquelles il peut raisonner sans en avoir aucune conscience [99].

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