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Électivité ou
esthésie systématisée
On sera sans doute surpris de me voir examiner ici le
phénomène qui va faire l'objet de ce paragraphe, car on n'a pas
l'habitude de rapprocher l'électivité des
somnambules de leurs anesthésies systématisées. Ces deux phénomènes me
semblent cependant très voisins ou, pour mieux dire, ils ne sont,
à mon avis, qu'un seul et même fait considéré de deux points de
vue différents.
Les somnambules sont toujours ou presque toujours
électives, telle est l'observation qui a été faite sans cesse depuis l'époque
de Mesmer et de Puységur. On entend par là que, dans cet état
particulier du somnambulisme, les sujets
ne ressentent pas toutes les sensations indifféremment, mais qu'ils semblent
faire un choix parmi les différentes impressions qui tombent sur leurs sens,
pour percevoir celles-ci et non point celles-là. La plupart des
sujets une fois endormis entendent très bien leur magnétiseur et causent
avec lui, mais paraissent n'entendre aucune autre personne, aucun autre bruit,
pas même celui d'un pistolet que l'on tire auprès d'eux, comme
dans les expériences de Dupotet. « Les sons mêmes d'un piano ne sont
entendus que si le magnétiseur le touche [79]; » « les sons ne sont entendus que s'ils sont
magnétisés ; il faut que le magnétiseur touche l'air ou les touches du
piano pour que le somnambule entende les notes qui auront été touchées [80]. » « Un bouquet n'a d'odeur que s'il a reçu le souffle du
magnétiseur [81]. » « Un sujet ne sent pas les épingles enfoncées dans sa
peau, quoiqu'il ait un sens du tact très fin pour se conduire [82]. » « Le sujet sentira le crayon qui a été touché par le
magnétiseur et ne sentira pas le crayon s'il a été touché par un autre [83]. »
Ce lien entre le sujet et certaines personnes ou
certains objets qui lui permet de les sentir à l'exclusion des autres, a
reçu le nom de rapport magnétique, et
l'on met une personne en rapport avec le sujet quand on force le sujet à
la voir ou à l'entendre. Ce fait du rapport magnétique est très
intéressant et très facile à constater: il existait à un
degré plus ou moins élevé chez la plupart des sujets que j'ai étudiés. Léonie
en premier somnambulisme ne présente guère ce caractère, elle
entend et voit tout le monde ; elle le présente beaucoup plus fortement en
second somnambulisme, car alors elle n'entend que moi et encore seulement quand
je la touche. Elle a une électivité plus grande dans tous les états pour ce
qui concerne les suggestions, car elle n'obéit jamais qu'à moi. Marie et
Rose sont en général plus électives que Léonie ; dès l'instant
où elles s'endorment, elles semblent perdre la notion du monde extérieur
pour ne plus voir, entendre ou sentir que celui qui les a endormies. Marie
garde seulement pour les autres personnes un peu de sensibilité tactile, si on
peut l'appeler ainsi, car elle éprouve un sentiment de souffrance et de
répugnance très marqué quand elle est touchée par une personne
étrangère non en rapport avec elle. Rose ne sent jamais rien de
semblable. Je ne parle pas ici de Lucie, qui était très peu élective et
ne me distinguait des autres personnes que pour m'obéir.
Cet isolement se manifeste de différentes
manières ; une des plus curieuses et des plus connues est la suivante :
si j'ai levé leur bras en l'air dans une position particulière, il est
resté immobile, et je le déplace très facilement rien qu'en y touchant.
Mais si un autre veut le déplacer, le bras devient subitement raide et résiste
violemment au mouvement que l'on veut lui imposer. Le force-t-on à
changer de position, il revient comme par élasticité, dès qu'on
l'abandonne, à la position où je l'avais mis.
On sait que cette électivité peut être
différente dans les différentes parties du corps du sujet. La partie droite
peut obéir à un expérimentateur et la partie gauche à un autre.
Aucun des deux ne peut dépasser la ligne médiane et pénétrer sur le territoire
réservé à l'autre. Je n'ai pas répété souvent cette expérience qui, du
moins à ce que j'ai vu, fatigue énormément les sujets.
Cette électivité peut être modifiée par
différents procédés qui permettent à un observateur de se substituer
à un autre dans les préférences de la somnambule : les uns, pour
arriver à ce résultat, emploient l'attouchement du vertex, les autres,
les passes, quelques-uns réussissent simplement par la parole. Cette
substitution d'un magnétiseur à un autre est tantôt facile, tantôt
difficile : pour les sujets que j'ai observés, la personne qui les a le
plus souvent endormis est celle qui prend et qui garde le plus facilement cette
influence. Quand j'ai endormi fréquemment une personne, aucun autre observateur
ne peut se substituer à moi, et je puis facilement la reprendre en ma
possession, même si un autre a commencé le somnambulisme. Quand le sujet
a été endormi souvent par toutes sortes de personnes, ces substitutions sont
faciles pour tout le monde ; mais, en général, dans ce cas, toute
électivité ne tarde pas à s'effacer.
Il est plus ou moins facile également, sans perdre la
domination sur une somnambule, de lui faire entendre une autre personne que
l'on veut mettre en rapport avec elle. Avec Rose, cela est très
difficile ; il faut commander fortement à la somnambule d'entendre
M. un tel, et encore, ce rapport ainsi établi dure-t-il très peu. Avec
Marie, au contraire, cela est fort simple, il suffit d'une présentation. Elle
ressemble à une jeune personne réservée qui attend pour causer avec les
étrangers qu'on les lui ait présentés. Il suffit de lui dire: « Marie,
voici M. un tel qui vient te dire bonjour, » pour qu'elle le reçoive
très bien et continue à l'entendre pendant tout le reste de la
séance. Chose curieuse, cette simple parole a suffi pour qu'elle ne craigne
plus son contact. Avec Léonie, en second somnambulisme, il faut prendre
à la fois la main du sujet et de l'autre côté la main de la personne
étrangère. Léonie prétend alors entendre une voix lointaine qui passe au
travers de mon corps. « C'est comme dans un téléphone, dit-elle. »
Dans quelques cas plus complexes, on peut établir ce
rapport au moyen de la chaîne magnétique,
comme disaient les anciens opérateurs. J'ai moi-même rapporté
autrefois un exemple de ce genre [84] : plusieurs personnes peuvent se tenir par la main, et,
suivant que le magnétiseur, en se cachant et à l'insu du sujet, touche
ou ne touche pas la dernière, ces personnes sont ou ne sont pas en
rapport avec le sujet. La difficulté est ici de comprendre de quelle
manière le sujet apprend que le magnétiseur touche ou ne touche pas les
personnes de la chaîne ; quant au phénomène du rapport
lui-même, il est identique aux précédents.
Je ne prétends pas expliquer tous ces détails dont
l'étude n'appartient pas entièrement à nos sujets. Ils
contiennent des hallucinations, des souvenirs, des habitudes, peut-être
même, je me garde de le nier, des phénomènes physiques tout
particuliers et jusqu'à présent bien mal connus. Retenons seulement le
fait principal, c'est que les sujets n'entendent, ne voient, ou même ne
sentent au toucher qu'un petit nombre de personnes qui, dans différentes
circonstances, peuvent changer ; mais qu'ils semblent être sourds,
aveugles et insensibles pour les autres.
On retrouve des faits analogues pendant les
somnambulismes naturels que nous ne pouvons nous dispenser de citer, quoiqu'ils
soient fort connus. « Dans une crise survenue naturellement, une malade,
dont parle M. Paul Richer, ne peut entendre et sentir qu'une seule
personne [85]. » Je viens de recueillir le récit très authentique
d'un fait semblable : M. X... avait eu l'occasion de rendre un grand
service à un individu atteint d'hystérie grave ; il le trouve un
jour en proie à une grande crise de nerfs, pendant laquelle il ne
pouvait entendre aucune des personnes présentes, et lui prend le bras pour le
maintenir. Le malade s'arrête et, en gardant les yeux fermés, se met
à dire : « Ah ! c'est toi... je te dois tout, je ne dois
pas te résister... Tu veux que je sois sage, eh bien! je ne bouge plus. »
Dès que M. X... lâchait le bras, les convulsions recommençaient et
aucune autre personne ne pouvait les arrêter. J'ai déjà rapporté
des faits semblables constatés sur des hystériques que j'étudiais, mais
celui-là est bien plus intéressant, car M. X... n'avait jamais songé
à hypnotiser ce malade, et aucune influence somnambulique ne vient
expliquer cette électivité due à la seule reconnaissance.
L'électivité des somnambules naturels ne porte pas en
général sur des personnes, mais sur des objets. De même que le sujet
magnétisé n'entend qu'une certaine personne, le somnambule naturel ne paraît
voir que certains objets, tandis qu'il est complètement insensible pour
certains autres. Qui ne connaît la description si souvent citée du somnambule
Castelli, qui n'était éclairé que par sa chandelle à lui et qui se
croyait dans l'obscurité, quand elle s'éteignait [86] ? Il n'y a pas d'observation plus curieuse et plus
complète, à ce point de vue, que celle de l'automate étudié par
le Dr Mesnet. Pendant ses accès de somnambulisme, cet individu semblait
ne disposer que du sens du tact au moyen duquel il se dirigeait et recevait des
objets environnants toutes sortes de suggestions. Aucun autre sens ne pouvait
être éveillé chez lui, il ne voyait pas et n'entendait pas. Mais quand,
par le moyen du sens du toucher, son attention avait été attirée sur un objet, il
voyait fort bien cet objet. « Le sens de la vue ne s'éveillait qu'à
l'occasion du toucher et son exercice restait limité aux objets seulement avec
lesquels il était actuellement en rapport par le toucher [87]. » « Le malade, dit encore l'auteur, voit certains objets
et ne voit pas certains autres ; le sens de la vue est ouvert sur tous les
objets personnels en rapport avec lui par les impressions du toucher et fermé
au contraire sur les choses extérieures à lui... Il voit son allumette,
il ne voit pas la mienne [88]. » Un des sujets que j'ai étudiés, Lucie, présenta à
plusieurs reprises des phénomènes analogues pendant certaines attaques
de somnambulisme naturel. Elle se lève une nuit avec l'idée fixe de
faire le ménage, c'était une des habitudes qu'elle avait pendant le
somnambulisme et non pendant la veille. Elle allume une lampe, descend de sa
chambre avec sa lumière et se met à tout essuyer et à tout
mettre en ordre. Une personne qui l'avait suivie cherche en vain à se
faire entendre ou à se faire voir ; Lucie ne paraît rien voir de
tout ce que cette personne lui met devant les yeux. Mais voici que la lampe
apportée par Lucie commence à baisser, aussitôt la somnambule de se
précipiter sur elle et de la remonter : elle ne voyait pas les personnes
présentes cherchant en vain à attirer son attention, mais elle voit tout
de suite que sa lampe a besoin d'être remontée.
Ces phénomènes d'électivité ne diffèrent
des anesthésies systématisées qu'en un point, c'est qu'ils sont ou paraissent
être inverses. Au lieu que précédemment le sujet devenait aveugle pour
une personne ou un objet déterminé en continuant à voir tous les autres,
il paraît maintenant ne voir qu'un objet déterminé en demeurant aveugle pour
tous les autres. On peut facilement passer d'un cas à l'autre :
supposons que le sujet entende primitivement toutes les personnes présentes et
que je lui défende d'entendre M. X ce sera de l'anesthésie systématisée, si je
continue et lui interdis d'entendre M. Y ... M. Z ... , etc. jusqu'à ce qu'il ne puisse plus
entendre que moi, ce sera de l'électivité. Ce dernier phénomène n'est en
effet qu'une sorte d'anesthésie systématisée très considérable, dans
laquelle les phénomènes supprimés sont plus nombreux que les
phénomènes conservés, et, pour exprimer cette analogie, on pourrait la
désigner par un mot déjà usité par quelques auteurs, celui d'esthésie systématisée.
S'il en est ainsi, n'est-il pas naturel de pousser
plus loin la comparaison et de chercher si les phénomènes
psychologiques, en apparence disparus, sont bien réellement absents. La plus
simple réflexion montre que cela n'est pas vraisemblable. Puisque le sujet
m'entend et me voit, c'est qu'il n'a ni l'ouïe, ni la vue paralysée.
Puisqu'il n'entend et ne sent que moi, c'est qu'il distingue ma voix et mon
attouchement de tous les autres. Cela n'est pas bien difficile, car on
reconnaît facilement une personne à sa voix ou à son contact,
mais encore faut-il qu'il entende et sente les autres pour opérer cette
distinction et cette reconnaissance, et qu'il possède les sensations en
apparence supprimées.
C'est une supposition naturelle qui vient à
l'esprit de plusieurs auteurs : « Les dormeurs profonds, dit
Liébault [89], qui semblent isolés, ont cependant des sensations, quoiqu'ils
paraissent les ignorer ; ils peuvent les raconter plus tard comme par une
intuition propre. » « Le somnambule isolé, dit Ochorowicz [90], n'entend pas les personnes étrangères, mais on se trompe si
l'on croit que les sensations auditives restent complètement sans
action. Elles entrent dans le cerveau, et c'est alors que se produit un
phénomène que je nommerai volontiers audition latente ; elles
peuvent se combiner avec les autres et donner des résultantes qui, à un
moment donné, peuvent apparaître parmi les autres états plus intenses. »
Ces suppositions peuvent, dans certains cas,
être assez facilement vérifiées. Ainsi un jeune homme, H.... qui, dans un
somnambulisme, avait paru ne pas entendre deux personnes qui s'efforçaient de
lui parler, put me répéter plus tard, sur ma demande, tout ce qu'elles lui
avaient dit, en remarquant que, sur le moment, il ne pouvait pas leur répondre.
Quelquefois il faut commander fortement au sujet de se souvenir, pour que la
mémoire de ces phénomènes en apparence non sentis revienne
complète, mais d'autres sujets retrouvent ce souvenir plus vite et plus
facilement encore. Il suffit qu'on les mette en rapport avec une personne, pour
que cette opération ait en quelque sorte un effet rétroactif et leur rende le
souvenir de tout ce qui a été dit antérieurement. Marie n'entend absolument
pas et ne voit pas M. X ... qui lui parle. Au bout de quelques minutes, je
présente M. X ... «Marie, regarde donc ce monsieur qui vient te voir.» Elle le
voit maintenant et l'entend, et, de ce moment, elle se souvient de sa
conversation antérieure et y répond. N'ai-je pas le droit de dire qu'elle
l'avait entendue ?
Comme précédemment, la personne qui paraît
n'être pas entendue peut donner des suggestions qui sont exécutées
inconsciemment. Si M. X... dit à Marie : « Lève le
bras, » elle lève le bras quoiqu'elle n'entende pas M. X.... qui
n'a pas encore été présenté. Enfin, une autre, N.... qui, en somnambulisme,
prétend ne pouvoir entendre que moi, se trompe parfois d'une manière
originale. Elle entend d'autres personnes et leur répond, mais elle les appelle
alors de mon nom et les prend pour moi. Ce n'est que par erreur qu'elle leur
répond et qu'elle a conscience de les entendre ; mais cette erreur n'est
possible que parce que les paroles des étrangers étaient réellement entendues.
Je n'ai malheureusement pas eu l'occasion de vérifier par l'écriture automatique
cette audition réelle, quoique subconsciente, des personnes non mises en
rapport. Lucie, qui avait à un si haut degré l'écriture automatique, ne
présentait pas d'électivité naturelle. Mais les remarques précédentes me
paraissent suffisantes pour établir l'identité entre le phénomène de
l'électivité et celui de l'anesthésie systématique, et pour proposer de les
expliquer de la même manière. Les
sensations dont le sujet paraît n'avoir aucune conscience ne sont pas disparues
et subsistent encore en lui d'une autre manière.
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