L'automatisme psychologique - deuxième partie.

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Électivité ou esthésie systématisée

On sera sans doute surpris de me voir examiner ici le phénomène qui va faire l'objet de ce paragraphe, car on n'a pas l'habitude de rapprocher l'électivité des som­nambules de leurs anesthésies systématisées. Ces deux phénomènes me semblent cependant très voisins ou, pour mieux dire, ils ne sont, à mon avis, qu'un seul et même fait considéré de deux points de vue différents.

Les somnambules sont toujours ou presque toujours électives, telle est l'obser­vation qui a été faite sans cesse depuis l'époque de Mesmer et de Puységur. On entend par là que, dans cet état particulier du somnambulisme, les sujets ne ressentent pas toutes les sensations indifféremment, mais qu'ils semblent faire un choix parmi les différentes impressions qui tombent sur leurs sens, pour percevoir celles-ci et non point celles-là. La plupart des sujets une fois endormis entendent très bien leur magnétiseur et causent avec lui, mais paraissent n'entendre aucune autre personne, aucun autre bruit, pas même celui d'un pistolet que l'on tire auprès d'eux, comme dans les expériences de Dupotet. « Les sons mêmes d'un piano ne sont entendus que si le magnétiseur le touche [79]; » « les sons ne sont entendus que s'ils sont magnétisés ; il faut que le magnétiseur touche l'air ou les touches du piano pour que le somnambule entende les notes qui auront été touchées [80]. » « Un bouquet n'a d'odeur que s'il a reçu le souffle du magnétiseur [81]. » « Un sujet ne sent pas les épingles enfoncées dans sa peau, quoiqu'il ait un sens du tact très fin pour se conduire [82]. » « Le sujet sentira le crayon qui a été touché par le magnétiseur et ne sentira pas le crayon s'il a été touché par un autre [83]. »

Ce lien entre le sujet et certaines personnes ou certains objets qui lui permet de les sentir à l'exclusion des autres, a reçu le nom de rapport magnétique, et l'on met une personne en rapport avec le sujet quand on force le sujet à la voir ou à l'entendre. Ce fait du rapport magnétique est très intéressant et très facile à constater: il existait à un degré plus ou moins élevé chez la plupart des sujets que j'ai étudiés. Léonie en pre­mier somnambulisme ne présente guère ce caractère, elle entend et voit tout le monde ; elle le présente beaucoup plus fortement en second somnambulisme, car alors elle n'entend que moi et encore seulement quand je la touche. Elle a une élec­tivité plus grande dans tous les états pour ce qui concerne les suggestions, car elle n'obéit jamais qu'à moi. Marie et Rose sont en général plus électives que Léonie ; dès l'instant où elles s'endorment, elles semblent perdre la notion du monde extérieur pour ne plus voir, entendre ou sentir que celui qui les a endormies. Marie garde seulement pour les autres personnes un peu de sensibilité tactile, si on peut l'appeler ainsi, car elle éprouve un sentiment de souffrance et de répugnance très marqué quand elle est touchée par une personne étrangère non en rapport avec elle. Rose ne sent jamais rien de semblable. Je ne parle pas ici de Lucie, qui était très peu élective et ne me distinguait des autres personnes que pour m'obéir.

Cet isolement se manifeste de différentes manières ; une des plus curieuses et des plus connues est la suivante : si j'ai levé leur bras en l'air dans une position parti­culière, il est resté immobile, et je le déplace très facilement rien qu'en y touchant. Mais si un autre veut le déplacer, le bras devient subitement raide et résiste violem­ment au mouvement que l'on veut lui imposer. Le force-t-on à changer de position, il revient comme par élasticité, dès qu'on l'abandonne, à la position où je l'avais mis.

On sait que cette électivité peut être différente dans les différentes parties du corps du sujet. La partie droite peut obéir à un expérimentateur et la partie gauche à un autre. Aucun des deux ne peut dépasser la ligne médiane et pénétrer sur le terri­toire réservé à l'autre. Je n'ai pas répété souvent cette expérience qui, du moins à ce que j'ai vu, fatigue énormément les sujets.

Cette électivité peut être modifiée par différents procédés qui permettent à un observateur de se substituer à un autre dans les préférences de la somnambule : les uns, pour arriver à ce résultat, emploient l'attouchement du vertex, les autres, les passes, quelques-uns réussissent simplement par la parole. Cette substitution d'un magnétiseur à un autre est tantôt facile, tantôt difficile : pour les sujets que j'ai obser­vés, la personne qui les a le plus souvent endormis est celle qui prend et qui garde le plus facilement cette influence. Quand j'ai endormi fréquemment une personne, aucun autre observateur ne peut se substituer à moi, et je puis facilement la reprendre en ma possession, même si un autre a commencé le somnambulisme. Quand le sujet a été endormi souvent par toutes sortes de personnes, ces substitutions sont faciles pour tout le monde ; mais, en général, dans ce cas, toute électivité ne tarde pas à s'effacer.

Il est plus ou moins facile également, sans perdre la domination sur une somnam­bule, de lui faire entendre une autre personne que l'on veut mettre en rapport avec elle. Avec Rose, cela est très difficile ; il faut commander fortement à la somnambule d'entendre M. un tel, et encore, ce rapport ainsi établi dure-t-il très peu. Avec Marie, au contraire, cela est fort simple, il suffit d'une présentation. Elle ressemble à une jeune personne réservée qui attend pour causer avec les étrangers qu'on les lui ait présentés. Il suffit de lui dire: « Marie, voici M. un tel qui vient te dire bonjour, » pour qu'elle le reçoive très bien et continue à l'entendre pendant tout le reste de la séance. Chose curieuse, cette simple parole a suffi pour qu'elle ne craigne plus son contact. Avec Léonie, en second somnambulisme, il faut prendre à la fois la main du sujet et de l'autre côté la main de la personne étrangère. Léonie prétend alors entendre une voix lointaine qui passe au travers de mon corps. « C'est comme dans un téléphone, dit-elle. »

Dans quelques cas plus complexes, on peut établir ce rapport au moyen de la chaîne magnétique, comme disaient les anciens opérateurs. J'ai moi-même rapporté autrefois un exemple de ce genre [84] : plusieurs personnes peuvent se tenir par la main, et, suivant que le magnétiseur, en se cachant et à l'insu du sujet, touche ou ne touche pas la dernière, ces personnes sont ou ne sont pas en rapport avec le sujet. La difficulté est ici de comprendre de quelle manière le sujet apprend que le magnétiseur touche ou ne touche pas les personnes de la chaîne ; quant au phénomène du rapport lui-même, il est identique aux précédents.

Je ne prétends pas expliquer tous ces détails dont l'étude n'appartient pas entière­ment à nos sujets. Ils contiennent des hallucinations, des souvenirs, des habitudes, peut-être même, je me garde de le nier, des phénomènes physiques tout particuliers et jusqu'à présent bien mal connus. Retenons seulement le fait principal, c'est que les sujets n'entendent, ne voient, ou même ne sentent au toucher qu'un petit nombre de personnes qui, dans différentes circonstances, peuvent changer ; mais qu'ils semblent être sourds, aveugles et insensibles pour les autres.

On retrouve des faits analogues pendant les somnambulismes naturels que nous ne pouvons nous dispenser de citer, quoiqu'ils soient fort connus. « Dans une crise survenue naturellement, une malade, dont parle M. Paul Richer, ne peut entendre et sentir qu'une seule personne [85]. » Je viens de recueillir le récit très authentique d'un fait semblable : M. X... avait eu l'occasion de rendre un grand service à un individu atteint d'hystérie grave ; il le trouve un jour en proie à une grande crise de nerfs, pendant laquelle il ne pouvait entendre aucune des personnes présentes, et lui prend le bras pour le maintenir. Le malade s'arrête et, en gardant les yeux fermés, se met à dire : « Ah ! c'est toi... je te dois tout, je ne dois pas te résister... Tu veux que je sois sage, eh bien! je ne bouge plus. » Dès que M. X... lâchait le bras, les convulsions recommençaient et aucune autre personne ne pouvait les arrêter. J'ai déjà rapporté des faits semblables constatés sur des hystériques que j'étudiais, mais celui-là est bien plus intéressant, car M. X... n'avait jamais songé à hypnotiser ce malade, et aucune influence somnambulique ne vient expliquer cette électivité due à la seule recon­naissance.

L'électivité des somnambules naturels ne porte pas en général sur des personnes, mais sur des objets. De même que le sujet magnétisé n'entend qu'une certaine person­ne, le somnambule naturel ne paraît voir que certains objets, tandis qu'il est complè­tement insensible pour certains autres. Qui ne connaît la description si souvent citée du somnambule Castelli, qui n'était éclairé que par sa chandelle à lui et qui se croyait dans l'obscurité, quand elle s'éteignait [86] ? Il n'y a pas d'observation plus curieuse et plus complète, à ce point de vue, que celle de l'automate étudié par le Dr Mesnet. Pendant ses accès de somnambulisme, cet individu semblait ne disposer que du sens du tact au moyen duquel il se dirigeait et recevait des objets environnants toutes sortes de suggestions. Aucun autre sens ne pouvait être éveillé chez lui, il ne voyait pas et n'entendait pas. Mais quand, par le moyen du sens du toucher, son attention avait été attirée sur un objet, il voyait fort bien cet objet. « Le sens de la vue ne s'éveillait qu'à l'occasion du toucher et son exercice restait limité aux objets seulement avec lesquels il était actuellement en rapport par le toucher [87]. » « Le malade, dit encore l'auteur, voit certains objets et ne voit pas certains autres ; le sens de la vue est ouvert sur tous les objets personnels en rapport avec lui par les impres­sions du toucher et fermé au contraire sur les choses extérieures à lui... Il voit son allumette, il ne voit pas la mienne [88]. » Un des sujets que j'ai étudiés, Lucie, présenta à plusieurs reprises des phénomènes analogues pendant certaines attaques de somnam­bulisme naturel. Elle se lève une nuit avec l'idée fixe de faire le ménage, c'était une des habitudes qu'elle avait pendant le somnambulisme et non pendant la veille. Elle allume une lampe, descend de sa chambre avec sa lumière et se met à tout essuyer et à tout mettre en ordre. Une personne qui l'avait suivie cherche en vain à se faire entendre ou à se faire voir ; Lucie ne paraît rien voir de tout ce que cette personne lui met devant les yeux. Mais voici que la lampe apportée par Lucie com­mence à baisser, aussitôt la somnambule de se précipiter sur elle et de la remonter : elle ne voyait pas les personnes présentes cherchant en vain à attirer son attention, mais elle voit tout de suite que sa lampe a besoin d'être remontée.

Ces phénomènes d'électivité ne diffèrent des anesthésies systématisées qu'en un point, c'est qu'ils sont ou paraissent être inverses. Au lieu que précédemment le sujet devenait aveugle pour une personne ou un objet déterminé en continuant à voir tous les autres, il paraît maintenant ne voir qu'un objet déterminé en demeurant aveugle pour tous les autres. On peut facilement passer d'un cas à l'autre : supposons que le sujet entende primitivement toutes les personnes présentes et que je lui défende d'entendre M. X ce sera de l'anesthésie systématisée, si je continue et lui interdis d'entendre M. Y ... M. Z ... , etc.  jusqu'à ce qu'il ne puisse plus entendre que moi, ce sera de l'électivité. Ce dernier phénomène n'est en effet qu'une sorte d'anesthésie systématisée très considérable, dans laquelle les phénomènes supprimés sont plus nombreux que les phénomènes conservés, et, pour exprimer cette analogie, on pour­rait la désigner par un mot déjà usité par quelques auteurs, celui d'esthésie systéma­tisée.

S'il en est ainsi, n'est-il pas naturel de pousser plus loin la comparaison et de cher­cher si les phénomènes psychologiques, en apparence disparus, sont bien réellement absents. La plus simple réflexion montre que cela n'est pas vraisemblable. Puisque le sujet m'entend et me voit, c'est qu'il n'a ni l'ouïe, ni la vue paralysée. Puisqu'il n'en­tend et ne sent que moi, c'est qu'il distingue ma voix et mon attouchement de tous les autres. Cela n'est pas bien difficile, car on reconnaît facilement une personne à sa voix ou à son contact, mais encore faut-il qu'il entende et sente les autres pour opérer cette distinction et cette reconnaissance, et qu'il possède les sensations en apparence supprimées.

C'est une supposition naturelle qui vient à l'esprit de plusieurs auteurs : « Les dormeurs profonds, dit Liébault [89], qui semblent isolés, ont cependant des sensa­tions, quoiqu'ils paraissent les ignorer ; ils peuvent les raconter plus tard comme par une intuition propre. » « Le somnambule isolé, dit Ochorowicz [90], n'entend pas les personnes étrangères, mais on se trompe si l'on croit que les sensations auditives restent complètement sans action. Elles entrent dans le cerveau, et c'est alors que se produit un phénomène que je nommerai volontiers audition latente ; elles peuvent se combiner avec les autres et donner des résultantes qui, à un moment donné, peuvent apparaître parmi les autres états plus intenses. »

Ces suppositions peuvent, dans certains cas, être assez facilement vérifiées. Ainsi un jeune homme, H.... qui, dans un somnambulisme, avait paru ne pas entendre deux personnes qui s'efforçaient de lui parler, put me répéter plus tard, sur ma demande, tout ce qu'elles lui avaient dit, en remarquant que, sur le moment, il ne pouvait pas leur répondre. Quelquefois il faut commander fortement au sujet de se souvenir, pour que la mémoire de ces phénomènes en apparence non sentis revienne complète, mais d'autres sujets retrouvent ce souvenir plus vite et plus facilement encore. Il suffit qu'on les mette en rapport avec une personne, pour que cette opération ait en quelque sorte un effet rétroactif et leur rende le souvenir de tout ce qui a été dit antérieu­rement. Marie n'entend absolument pas et ne voit pas M. X ... qui lui parle. Au bout de quelques minutes, je présente M. X ... «Marie, regarde donc ce monsieur qui vient te voir.» Elle le voit maintenant et l'entend, et, de ce moment, elle se souvient de sa conversation antérieure et y répond. N'ai-je pas le droit de dire qu'elle l'avait entendue ?

Comme précédemment, la personne qui paraît n'être pas entendue peut donner des suggestions qui sont exécutées inconsciemment. Si M. X... dit à Marie : « Lève le bras, » elle lève le bras quoiqu'elle n'entende pas M. X.... qui n'a pas encore été présenté. Enfin, une autre, N.... qui, en somnambulisme, prétend ne pouvoir entendre que moi, se trompe parfois d'une manière originale. Elle entend d'autres personnes et leur répond, mais elle les appelle alors de mon nom et les prend pour moi. Ce n'est que par erreur qu'elle leur répond et qu'elle a conscience de les entendre ; mais cette erreur n'est possible que parce que les paroles des étrangers étaient réellement entendues. Je n'ai malheureusement pas eu l'occasion de vérifier par l'écriture auto­matique cette audition réelle, quoique subconsciente, des personnes non mises en rapport. Lucie, qui avait à un si haut degré l'écriture automatique, ne présentait pas d'électivité naturelle. Mais les remarques précédentes me paraissent suffisantes pour établir l'identité entre le phénomène de l'électivité et celui de l'anesthésie systémati­que, et pour proposer de les expliquer de la même manière. Les sensations dont le sujet paraît n'avoir aucune conscience ne sont pas disparues et subsistent encore en lui d'une autre manière.

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