L'automatisme psychologique - deuxième partie.

Back to Index

Persistance de la sensation malgré l'anesthésie systématisée

Les expériences rapportées précédemment rendent « probable », disaient leurs auteurs, l'existence d'une distinction inconsciente du signe; répétons-les d'abord avec précision. Pendant le sommeil hypnotique complet, je mets sur les genoux de la somnambule cinq cartes blanches dont deux sont marquées d'une petite croix. « Quand vous serez réveillée, lui dis-je, vous ne verrez plus les papiers marqués d'une croix.» Je la réveille le plus complètement possible une dizaine de minutes plus tard, et elle n'a conservé aucun souvenir de mon commandement ni de ce qu'elle a pu faire pendant le somnambulisme. Comme elle s'étonne de voir des papiers sur ses genoux, je la prie de les compter et de me les remettre un à un. Lucie, prend l'un après l'autre trois papiers, ceux qui ne sont pas marqués, et me les remet. J'insiste et demande les autres, elle soutient ne plus pouvoir m'en remettre, car il n'y en a plus. La physio­nomie ne semble pas altérée et elle paraît bien éveillée ; elle peut causer librement et se souvient de tout ce qu'elle fait, même de m'avoir répondu qu'il n'y avait que trois papiers sur ses genoux. Je prends tous les papiers et je les étale sur ses genoux à l'envers, de manière à dissimuler les croix, elle en compte cinq et me les remet tous. Je les replace en laissant les croix visibles, elle ne peut prendre que les trois noms marqués et laisse les deux autres. C'est là l'expérience de MM. Binet et Féré, et il semble naturel d'en conclure comme eux que les croix sont vues et reconnues d'une manière quelconque. On peut rendre cette supposition plus vraisemblable encore en compliquant l'expérience. Je rendors le sujet et lui mets sur les genoux vingt petits papiers numérotés. « Vous ne verrez pas, lui dis-je, les papiers qui portent des chiffres multiples de trois. » Réveil, même oubli et même étonnement de Lucie devant ces papiers qui sont encore sur ses genoux. Je la prie de me les remettre un à un : elle m'en remet quatorze et en laisse six qu'elle a bien soin de ne pas toucher ; les six restant sont les multiples de trois. J'ai beau insister, elle n'en voit point d'autres. Ici n'a-t-il pas fallu se souvenir qu'il s'agissait des multiples de trois et voir les chiffres pour reconnaître ces multiples. On peut terminer par cette plaisanterie : suggérer au sujet de ne pas voir le papier sur lequel il y a écrit le mot « Invisible » et de fait c'est ce papier qu'il ne voit pas.

Cet objet qui parait invisible est donc vu. Cela est vraisemblable ; mais nous savons, et nous ne sommes pas le seul à le constater, que le sujet est sincère quand il dit qu'il ne le voit pas. La vision de ces objets doit être du même genre, du même niveau que les actes subconscients dont nous parlions tout à l'heure. Démontrons-le. J'ai dit à Lucie pendant le somnambulisme, je ne répète plus la disposition de l'expérience qui est toujours la même, que le Dr Powilewicz, alors présent, vient de sortir. Au réveil, elle ne le voit plus et demande pourquoi il est sorti, je lui dis de ne pas s'en inquiéter. Puis, me mettant derrière elle pendant qu'elle parle, comme il est dit à propos des suggestions par distraction, je lui dis tout bas : « Lève-toi et va-t'en donner la main au docteur.» La voici qui se lève, s'avance vers le docteur et lui prend la main, cependant ses yeux continuent à le chercher. On lui demande ce qu'elle fait et à qui elle donne la main, elle répond en riant - « Vous le voyez bien, je suis assise sur ma chaise et je ne donne la main à personne. » Comme elle se croyait assise et immobile, elle ne sentait probablement pas de raison pour remuer et restait debout et la main tendue. Il fallut lui commander de la même manière de revenir à sa place. Naturellement Lucie n'eut aucun souvenir de s'être levée et d'avoir donné la main ; mais elle se souvenait de tout le reste, en particulier de la disparition du docteur. Il y avait eu un acte subconscient ; mais nous remarquerons que la vision subconsciente du docteur était restée attachée à cet acte malgré sa disparition apparente pour Lucie.

La même expérience peut se faire autrement ; c'est la personne disparue mainte­nant qui lui fait des commandements et lui dit de se lever, de faire des pieds de nez, etc. Le tout s'exécute parfaitement, quoique Lucie soutienne toujours ne pas voir et ne pas entendre cette personne. J'ai même fait à ce propos cette remarque avec un autre sujet, Marie. Les personnes peu connues, qui ne peuvent lui faire aucune suggestion lorsqu'elles sont vues et entendues normalement, prennent un pouvoir analogue à celui du magnétiseur lorsqu'elles sont ainsi disparues. Elles commandent alors au groupe des phénomènes subconscients moins résistant que le groupe des phénomènes conscients. C'est à des phénomènes de ce genre qu'il faut rattacher l'observation de M. Beaunis, que des personnes ainsi disparues peuvent cependant endormir le sujet par des passes [77]. Cela est tout naturel, puisqu'elles sont encore en relation avec ces phénomènes subconscients dont le somnambulisme est, comme nous le verrons, le plus grand développement. D'ailleurs, par un commandement adressé directement et fortement au sujet, on peut lui faire retrouver le souvenir de tous ces commandements qu'il était censé ne pas avoir entendus. En général, on peut, par suggestion, rétablir le souvenir de toutes les sensations qui semblent avoir été supprimées par l'anesthésie systématisée ; mais nous retrouverons tout à l'heure, à propos de l'anesthésie générale, cette question du souvenir des phénomènes subconscients.

D'après ces observations qui suffisent maintenant, il est donc vraisemblable au plus haut point d'abord que la sensation supprimée existe encore et ensuite qu'elle se rattache d'une certaine manière aux actes subconscients. L'emploi de l'écriture auto­matique dont nous avons déjà parlé va apporter ici une vérification définitive. Repre­nons nos premières expériences. Lucie ne voit ni les papiers marqués d'une croix, ni les papiers qui portent un chiffre multiple de trois, et me les a pas remis. A ce mo­ment, je m'écarte d'elle, et profitant d'un instant de distraction suffisant, je commande de prendre un crayon et d'écrire ce qu'il y a sur les genoux. La main droite écrit: « Il y a deux papiers marqués d'une petite croix. - Pourquoi Lucie ne me les a-t-elle pas remis ? - Elle ne peut pas, elle ne les voit pas. » -Ou bien elle écrit: « Il y a sur les genoux six petits papiers. - Et qu'y a-t-il sur ces papiers ? - Des chiffres 6, 15, 12, 3, 9, 18, je les vois bien. » - La même expérience fut répétée en faisant disparaître les multiples de deux, puis les multiples de cinq. J'ai mis ensuite devant elle des papiers marqués d'une lettre et j'ai fait disparaître les voyelles ou les consonnes ; puis je me suis servi de papiers marqués de plusieurs traits et j'ai fait disparaître ceux qui en portaient trois ; enfin, lui montrant pendant le sommeil des papiers colorés, je lui ai interdit de voir le rouge. Le résultat de ces expériences a été exactement le même que celui des précédentes. Lucie ne voyait aucunement l'objet supprimé ; mais le groupe des phénomènes subconscients, que nous ne savons pas encore désigner autrement, répondait par l'écriture automatique qu'il les voyait parfaitement.

Restait à voir si des anesthésies plus étendues présenteraient le même caractère. Pendant le sommeil, je suggère qu'au réveil elle sera complètement aveugle. Au réveil, cécité complète qui, heureusement, ne l'effraye pas trop, car elle invente, com­me explication, que la lampe s'est éteinte et que nous sommes tous dans l'obscurité. Une forte lumière projetée directement dans les yeux ne lui fait même pas détourner le regard ; ordinairement, en telle circonstance, elle cache ses yeux avec terreur et tombe même en catalepsie. Cette expérience rappelle celle de MM. Binet et Féré, qui ont fait disparaître par suggestion un gong dont le bruit n'était plus alors entendu par la malade et ne provoquait plus la catalepsie. Malgré la cécité apparente de Lucie, j'interroge par les procédés ordinaires l'inconscient qui, lui, prétend voir très clair et désigne par écrit tous les objets que je lui montre.

Je ne parle pas d'autres expériences d'anesthésie systématisée faites sur le sens de l'ouïe ou le sens de l'odorat, en faisant disparaître une odeur ou bien le son de la voix de telle personne qui n'est plus entendue consciemment, mais qui peut encore com­mander des actes inconscients ; ces expériences donnent toujours les mêmes résultats. Il me parait plus intéressant d'insister un peu sur les mêmes observations appliquées au sens du tact. L'anesthésie systématisée du toucher peut s'observer de deux manières : ou bien on dit au sujet qu'il ne sentira pas le contact de tel objet parmi une foule d'autres, et les choses se passent comme précédemment. Ou bien on indique une partie du corps du sujet (sur un côté du corps ordinairement sensible) et on déclare que cette partie ne sent plus rien, tandis que le reste demeure sensible. C'est l'expé­rience que faisait déjà Charpignon [78] quand il se vantait de pouvoir rendre insensible à volonté une main ou un bras. Je me souviens de mon étonnement quand M. Gilbert me montra que l'on pouvait tracer un cercle sur le bras droit de Léonie et rendre ce cercle insensible, tandis que le reste du bras demeurait normal. Ici on est plus disposé à croire à une anesthésie réelle : l'anesthésie, dans ce cas, dit-on, n'est pas systéma­tique, elle est partielle : un nerf ne sent plus rien, de même qu'un œil ou une partie de la rétine peut ne rien sentir. Je ne crois pas qu'il en soit ainsi. Le cercle ou l'étoile anesthésique que l'on trace sur le bras ne correspond pas exactement à la zone de répartition superficielle d'un nerf cutané. Ce n'est pas un seul nerf dans son ensemble qui est anesthésié, c'est une portion de l'un, plus une portion de plusieurs autres.

Cette répartition intelligente de l'anesthésie de manière à dessiner un cercle ou une étoile ne peut se faire que par une idée consciente. Pour me répondre correctement quand je l'interroge en piquant son bras, il faut que le sujet sache, même sans regar­der, quand ma piqûre entre dans le cercle ; il faut donc qu'il la sente. Aussi ne serons-nous pas surpris que l'inconscient nous réponde par écriture automatique qu'il sent très bien ce que nous faisons et qu'il distingue une piqûre, un attouchement, un objet chaud ou froid même sur cette plaque anesthésiée.

Ayant ainsi déterminé l'existence d'une sorte de conscience nouvelle pendant les anesthésies systématisées, j'ai voulu examiner l'étendue de cette conscience, c'est-à-dire le nombre des phénomènes qu'elle pouvait contenir. Reprenons la première expé­rience ; elle n'est pas dramatique et a l'inconvénient de n'amuser ni le public ni les somnambules, mais elle est très précise. Pendant le sommeil, je mets encore les cinq papiers sur ses genoux et je répète le même commandement: « Vous ne verrez pas les papiers marqués d'une croix. » Au réveil, je n'interroge pas Lucie, comme je le faisais précédemment, et je ne lui fais pas enlever les papiers qu'elle voit. C'est le groupe des phénomènes subconscients que j'interroge maintenant le premier, et c'est par actes subconscients que je me fais remettre les papiers qui sont sur les genoux. Les yeux se baissent un instant et la main me tend deux papiers, les deux marqués d'une croix. J'insiste, la main ne bouge plus, enfin elle écrit: « Il n'y en a plus. » J'interpelle alors Lucie - « Donnez-moi les papiers qui sont sur vos genoux. » Elle regarde et me donne sans hésitation les trois papiers qui restent. Ainsi tous les papiers ont été vus, et remis, mais les uns l'ont été par Lucie et les autres par un personnage au-dessous d'elle qu'elle parait ignorer, mais ni l'une ni l'autre ne les a vus tous.

Si la remarque précédente est vraie, et j'ajoute que les expériences n'ont pas été sur ce point aussi nombreuses ni aussi précises que sur le précédent, elle doit avoir cette conséquence : tout phénomène surajouté artificiellement au second groupe sera enlevé à la conscience normale de Lucie constituée par le premier groupe, et on doit faire ainsi l'anesthésie systématisée pour Lucie, en produisant dans le groupe subcon­scient un phénomène positif. Essayons : pendant le sommeil ou pendant la veille, peu importe, je m'adresse au personnage subconscient par le procédé de la suggestion pendant la distraction : « Vous verrez, lui dis-je, les papiers marqués d'une croix, les multiples de 3, etc. » Le résultat est exactement le même qu'autrefois. Lucie, interro­gée la première, ne voit plus ces mêmes papiers. J'avais remarqué que le personnage secondaire ne se servait pas des yeux pour écrire et qu'en général il ne voyait pas ; je lui suggère de se servir de ses yeux et de voir clair. C'est ce qui a lieu, mais aussitôt Lucie s'écrie - « Qu'y a-t-il donc, je ne vois plus. » et je suis obligé de la rendormir pour dissiper son trouble. Remarquons à ce propos que nous avons déjà vu des faits de ce genre en étudiant les suggestions posthypnotiques. Les actes subconscients ainsi obtenus ont un caractère général, évident et même nécessaire : ils sont accom­pagnés, sinon constitués, par une anesthésie systématisée du genre de celle que nous étudions maintenant. J'ai dit à Léonie de me faire un pied de nez ; au réveil, elle lève ses mains et les met au bout de son nez sans le savoir ; c'est un acte inconscient, soit, mais elle ne voit pas ses mains qui sont devant ses yeux. J'ai dit à N... de lever le bras droit, elle le fait étant éveillée, mais elle ne sent pas son bras en l'air ; cependant elle n'a pas ordinairement perdu le sens musculaire de son bras droit. Je compte des nombres, je frappe des coups derrière elles, et elles ne les entendent pas ; cependant elles ne sont pas sourdes. Voici un exemple plus net encore : J'avais suggéré un soir à Lucie, pendant le somnambulisme, de venir le lendemain chez M. le Dr Powilewicz à deux heures. Quand elle arriva le lendemain, je ne pus jamais lui faire reconnaître où elle était ; elle soutenait toujours être chez elle. Il y a là, sans doute, un acte incon­scient par suggestion posthypnotique, mais c'est encore un beau cas d'anesthésie systématisée. Lucie n'avait vu ni la route, ni la maison, ni le cabinet où elle se trouvait ; elle suppléait à cette vision absente par une hallucination ; nous savons que c'est la règle, mais le fait principal restait l'anesthésie visuelle. J'avais tout simplement suggéré un acte au personnage subconscient et par conséquent la connaissance de la route, de la maison, du cabinet ; en même temps, sans le savoir, j'avais enlevé ces connaissances à Lucie en vertu de cette loi de désagrégation mentale qui semble de plus en plus caractériser les phénomènes subconscients.

Toutes ces expériences faites sur tous les sens, soit en provoquant directement l'anesthésie par suggestion, soit en la provoquant directement en commandant une action posthypnotique, nous amènent à cette conclusion : Dans la suggestion d'anes­thésie systématisée, la sensation n'est pas supprimée et ne peut pas l'être, elle est simplement déplacée, elle est enlevée à la conscience normale, mais peut être retrou­vée comme faisant partie d'un autre groupe de phénomènes, d'une sorte d'autre conscience.

Provided Online by http://www.neurolinguistic.com

Back to Index

From our Online Free Library at www.pnl-nlp.org/dn Find now here hundreds of ebooks and texts on NLP, Hypnosis, Coaching, and many other mental disciplines...

Dalla nostra libreria online a www.pnl-nlp.org/dn/ Scopri centinaia di libri su PNL, Ipnosi, Coaching e molte altre discipline della mente