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Persistance de la
sensation malgré
l'anesthésie systématisée
Les expériences rapportées précédemment rendent
« probable », disaient leurs auteurs, l'existence d'une distinction
inconsciente du signe; répétons-les d'abord avec précision. Pendant le sommeil
hypnotique complet, je mets sur les genoux de la somnambule cinq cartes
blanches dont deux sont marquées d'une petite croix. « Quand vous serez
réveillée, lui dis-je, vous ne verrez plus les papiers marqués d'une croix.» Je
la réveille le plus complètement possible une dizaine de minutes plus tard,
et elle n'a conservé aucun souvenir de mon commandement ni de ce qu'elle a pu
faire pendant le somnambulisme. Comme elle s'étonne de voir des papiers sur ses
genoux, je la prie de les compter et de me les remettre un à un. Lucie,
prend l'un après l'autre trois papiers, ceux qui ne sont pas marqués, et
me les remet. J'insiste et demande les autres, elle soutient ne plus pouvoir
m'en remettre, car il n'y en a plus. La physionomie ne semble pas altérée et
elle paraît bien éveillée ; elle peut causer librement et se souvient de
tout ce qu'elle fait, même de m'avoir répondu qu'il n'y avait que trois
papiers sur ses genoux. Je prends tous les papiers et je les étale sur ses
genoux à l'envers, de manière à dissimuler les croix, elle
en compte cinq et me les remet tous. Je les replace en laissant les croix
visibles, elle ne peut prendre que les trois noms marqués et laisse les deux
autres. C'est là l'expérience de MM. Binet et Féré, et il semble naturel
d'en conclure comme eux que les croix sont vues et reconnues d'une
manière quelconque. On peut rendre cette supposition plus vraisemblable
encore en compliquant l'expérience. Je rendors le sujet et lui mets sur les
genoux vingt petits papiers numérotés. « Vous ne verrez pas, lui dis-je,
les papiers qui portent des chiffres multiples de trois. » Réveil,
même oubli et même étonnement de Lucie devant ces papiers qui sont
encore sur ses genoux. Je la prie de me les remettre un à un : elle
m'en remet quatorze et en laisse six qu'elle a bien soin de ne pas
toucher ; les six restant sont les multiples de trois. J'ai beau insister,
elle n'en voit point d'autres. Ici n'a-t-il pas fallu se souvenir qu'il
s'agissait des multiples de trois et voir les chiffres pour reconnaître ces
multiples. On peut terminer par cette plaisanterie : suggérer au sujet de
ne pas voir le papier sur lequel il y a écrit le mot « Invisible » et
de fait c'est ce papier qu'il ne voit pas.
Cet objet qui parait invisible est donc vu. Cela est
vraisemblable ; mais nous savons, et nous ne sommes pas le seul à
le constater, que le sujet est sincère quand il dit qu'il ne le voit
pas. La vision de ces objets doit être du même genre, du même
niveau que les actes subconscients dont nous parlions tout à l'heure.
Démontrons-le. J'ai dit à Lucie pendant le somnambulisme, je ne
répète plus la disposition de l'expérience qui est toujours la
même, que le Dr Powilewicz, alors présent, vient de sortir. Au réveil,
elle ne le voit plus et demande pourquoi il est sorti, je lui dis de ne pas
s'en inquiéter. Puis, me mettant derrière elle pendant qu'elle parle,
comme il est dit à propos des suggestions par distraction, je lui dis
tout bas : « Lève-toi et va-t'en donner la main au docteur.»
La voici qui se lève, s'avance vers le docteur et lui prend la main,
cependant ses yeux continuent à le chercher. On lui demande ce qu'elle
fait et à qui elle donne la main, elle répond en riant - « Vous le
voyez bien, je suis assise sur ma chaise et je ne donne la main à
personne. » Comme elle se croyait assise et immobile, elle ne sentait
probablement pas de raison pour remuer et restait debout et la main tendue. Il
fallut lui commander de la même manière de revenir à sa
place. Naturellement Lucie n'eut aucun souvenir de s'être levée et
d'avoir donné la main ; mais elle se souvenait de tout le reste, en
particulier de la disparition du docteur. Il y avait eu un acte
subconscient ; mais nous remarquerons que la vision subconsciente du
docteur était restée attachée à cet acte malgré sa disparition apparente
pour Lucie.
La même expérience peut se faire
autrement ; c'est la personne disparue maintenant qui lui fait des
commandements et lui dit de se lever, de faire des pieds de nez, etc. Le tout
s'exécute parfaitement, quoique Lucie soutienne toujours ne pas voir et ne pas
entendre cette personne. J'ai même fait à ce propos cette remarque
avec un autre sujet, Marie. Les personnes peu connues, qui ne peuvent lui faire
aucune suggestion lorsqu'elles sont vues et entendues normalement, prennent un
pouvoir analogue à celui du magnétiseur lorsqu'elles sont ainsi
disparues. Elles commandent alors au groupe des phénomènes subconscients
moins résistant que le groupe des phénomènes conscients. C'est à
des phénomènes de ce genre qu'il faut rattacher l'observation de M.
Beaunis, que des personnes ainsi disparues peuvent cependant endormir le sujet
par des passes [77]. Cela est tout naturel, puisqu'elles sont encore en relation avec
ces phénomènes subconscients dont le somnambulisme est, comme nous le
verrons, le plus grand développement. D'ailleurs, par un commandement adressé
directement et fortement au sujet, on peut lui faire retrouver le souvenir de
tous ces commandements qu'il était censé ne pas avoir entendus. En général, on
peut, par suggestion, rétablir le souvenir de toutes les sensations qui semblent
avoir été supprimées par l'anesthésie systématisée ; mais nous
retrouverons tout à l'heure, à propos de l'anesthésie générale,
cette question du souvenir des phénomènes subconscients.
D'après ces observations qui suffisent
maintenant, il est donc vraisemblable au plus haut point d'abord que la
sensation supprimée existe encore et ensuite qu'elle se rattache d'une certaine
manière aux actes subconscients. L'emploi de l'écriture automatique
dont nous avons déjà parlé va apporter ici une vérification définitive.
Reprenons nos premières expériences. Lucie ne voit ni les papiers
marqués d'une croix, ni les papiers qui portent un chiffre multiple de trois,
et me les a pas remis. A ce moment, je m'écarte d'elle, et profitant d'un
instant de distraction suffisant, je commande de prendre un crayon et d'écrire
ce qu'il y a sur les genoux. La main droite écrit: « Il y a deux papiers
marqués d'une petite croix. - Pourquoi Lucie ne me les a-t-elle pas
remis ? - Elle ne peut pas, elle ne les voit pas. » -Ou bien elle écrit:
« Il y a sur les genoux six petits papiers. - Et qu'y a-t-il sur ces
papiers ? - Des chiffres 6, 15, 12, 3, 9, 18, je les vois bien. » -
La même expérience fut répétée en faisant disparaître les multiples de
deux, puis les multiples de cinq. J'ai mis ensuite devant elle des papiers
marqués d'une lettre et j'ai fait disparaître les voyelles ou les
consonnes ; puis je me suis servi de papiers marqués de plusieurs traits
et j'ai fait disparaître ceux qui en portaient trois ; enfin, lui montrant
pendant le sommeil des papiers colorés, je lui ai interdit de voir le rouge. Le
résultat de ces expériences a été exactement le même que celui des
précédentes. Lucie ne voyait aucunement l'objet supprimé ; mais le groupe
des phénomènes subconscients, que nous ne savons pas encore désigner
autrement, répondait par l'écriture automatique qu'il les voyait parfaitement.
Restait à voir si des anesthésies plus étendues
présenteraient le même caractère. Pendant le sommeil, je
suggère qu'au réveil elle sera complètement aveugle. Au réveil,
cécité complète qui, heureusement, ne l'effraye pas trop, car elle
invente, comme explication, que la lampe s'est éteinte et que nous sommes tous
dans l'obscurité. Une forte lumière projetée directement dans les yeux
ne lui fait même pas détourner le regard ; ordinairement, en telle
circonstance, elle cache ses yeux avec terreur et tombe même en
catalepsie. Cette expérience rappelle celle de MM. Binet et Féré, qui ont fait
disparaître par suggestion un gong dont le bruit n'était plus alors entendu par
la malade et ne provoquait plus la catalepsie. Malgré la cécité apparente de
Lucie, j'interroge par les procédés ordinaires l'inconscient qui, lui, prétend
voir très clair et désigne par écrit tous les objets que je lui montre.
Je ne parle pas d'autres expériences d'anesthésie
systématisée faites sur le sens de l'ouïe ou le sens de l'odorat, en
faisant disparaître une odeur ou bien le son de la voix de telle personne qui
n'est plus entendue consciemment, mais qui peut encore commander des actes
inconscients ; ces expériences donnent toujours les mêmes résultats.
Il me parait plus intéressant d'insister un peu sur les mêmes
observations appliquées au sens du tact. L'anesthésie systématisée du toucher
peut s'observer de deux manières : ou bien on dit au sujet qu'il ne
sentira pas le contact de tel objet parmi une foule d'autres, et les choses se
passent comme précédemment. Ou bien on indique une partie du corps du sujet
(sur un côté du corps ordinairement sensible) et on déclare que cette partie ne
sent plus rien, tandis que le reste demeure sensible. C'est l'expérience que
faisait déjà Charpignon [78] quand il se vantait de pouvoir rendre insensible à volonté
une main ou un bras. Je me souviens de mon étonnement quand M. Gilbert me
montra que l'on pouvait tracer un cercle sur le bras droit de Léonie et rendre
ce cercle insensible, tandis que le reste du bras demeurait normal. Ici on est
plus disposé à croire à une anesthésie réelle :
l'anesthésie, dans ce cas, dit-on, n'est pas systématique, elle est
partielle : un nerf ne sent plus rien, de même qu'un œil ou une
partie de la rétine peut ne rien sentir. Je ne crois pas qu'il en soit ainsi.
Le cercle ou l'étoile anesthésique que l'on trace sur le bras ne correspond pas
exactement à la zone de répartition superficielle d'un nerf cutané. Ce
n'est pas un seul nerf dans son ensemble qui est anesthésié, c'est une portion
de l'un, plus une portion de plusieurs autres.
Cette répartition intelligente de l'anesthésie de
manière à dessiner un cercle ou une étoile ne peut se faire que
par une idée consciente. Pour me répondre correctement quand je l'interroge en
piquant son bras, il faut que le sujet sache, même sans regarder, quand
ma piqûre entre dans le cercle ; il faut donc qu'il la sente. Aussi
ne serons-nous pas surpris que l'inconscient nous réponde par écriture
automatique qu'il sent très bien ce que nous faisons et qu'il distingue
une piqûre, un attouchement, un objet chaud ou froid même sur cette
plaque anesthésiée.
Ayant ainsi déterminé l'existence d'une sorte de
conscience nouvelle pendant les anesthésies systématisées, j'ai voulu examiner
l'étendue de cette conscience, c'est-à-dire le nombre des
phénomènes qu'elle pouvait contenir. Reprenons la première expérience ;
elle n'est pas dramatique et a l'inconvénient de n'amuser ni le public ni les
somnambules, mais elle est très précise. Pendant le sommeil, je mets
encore les cinq papiers sur ses genoux et je répète le même
commandement: « Vous ne verrez pas les papiers marqués d'une croix. »
Au réveil, je n'interroge pas Lucie, comme je le faisais précédemment, et je ne
lui fais pas enlever les papiers qu'elle voit. C'est le groupe des
phénomènes subconscients que j'interroge maintenant le premier, et c'est
par actes subconscients que je me fais remettre les papiers qui sont sur les
genoux. Les yeux se baissent un instant et la main me tend deux papiers, les
deux marqués d'une croix. J'insiste, la main ne bouge plus, enfin elle écrit:
« Il n'y en a plus. » J'interpelle alors Lucie - « Donnez-moi
les papiers qui sont sur vos genoux. » Elle regarde et me donne sans
hésitation les trois papiers qui restent. Ainsi tous les papiers ont été vus,
et remis, mais les uns l'ont été par Lucie et les autres par un personnage
au-dessous d'elle qu'elle parait ignorer, mais ni l'une ni l'autre ne les a vus
tous.
Si la remarque précédente est vraie, et j'ajoute que
les expériences n'ont pas été sur ce point aussi nombreuses ni aussi précises
que sur le précédent, elle doit avoir cette conséquence : tout
phénomène surajouté artificiellement au second groupe sera enlevé
à la conscience normale de Lucie constituée par le premier groupe, et on
doit faire ainsi l'anesthésie systématisée pour Lucie, en produisant dans le
groupe subconscient un phénomène positif. Essayons : pendant le
sommeil ou pendant la veille, peu importe, je m'adresse au personnage
subconscient par le procédé de la suggestion pendant la distraction :
« Vous verrez, lui dis-je, les papiers marqués d'une croix, les multiples
de 3, etc. » Le résultat est exactement le même qu'autrefois. Lucie,
interrogée la première, ne voit plus ces mêmes papiers. J'avais
remarqué que le personnage secondaire ne se servait pas des yeux pour écrire et
qu'en général il ne voyait pas ; je lui suggère de se servir de ses
yeux et de voir clair. C'est ce qui a lieu, mais aussitôt Lucie s'écrie -
« Qu'y a-t-il donc, je ne vois plus. » et je suis obligé de la
rendormir pour dissiper son trouble. Remarquons à ce propos que nous avons déjà vu des faits de ce
genre en étudiant les suggestions posthypnotiques. Les actes subconscients
ainsi obtenus ont un caractère général, évident et même
nécessaire : ils sont accompagnés, sinon constitués, par une anesthésie
systématisée du genre de celle que nous étudions maintenant. J'ai dit à
Léonie de me faire un pied de nez ; au réveil, elle lève ses mains
et les met au bout de son nez sans le savoir ; c'est un acte inconscient,
soit, mais elle ne voit pas ses mains qui sont devant ses yeux. J'ai dit
à N... de lever le bras droit, elle le fait étant éveillée, mais elle ne
sent pas son bras en l'air ; cependant elle n'a pas ordinairement perdu le
sens musculaire de son bras droit. Je compte des nombres, je frappe des coups
derrière elles, et elles ne les entendent pas ; cependant elles ne
sont pas sourdes. Voici un exemple plus net encore : J'avais suggéré un
soir à Lucie, pendant le somnambulisme, de venir le lendemain chez M. le
Dr Powilewicz à deux heures. Quand elle arriva le lendemain, je ne pus
jamais lui faire reconnaître où elle était ; elle soutenait
toujours être chez elle. Il y a là, sans doute, un acte inconscient
par suggestion posthypnotique, mais c'est encore un beau cas d'anesthésie
systématisée. Lucie n'avait vu ni la route, ni la maison, ni le cabinet
où elle se trouvait ; elle suppléait à cette vision absente
par une hallucination ; nous savons que c'est la règle, mais le
fait principal restait l'anesthésie visuelle. J'avais tout simplement suggéré
un acte au personnage subconscient et par conséquent la connaissance de la
route, de la maison, du cabinet ; en même temps, sans le savoir,
j'avais enlevé ces connaissances à Lucie en vertu de cette loi de
désagrégation mentale qui semble de plus en plus caractériser les
phénomènes subconscients.
Toutes ces expériences faites sur tous les sens, soit
en provoquant directement l'anesthésie par suggestion, soit en la provoquant
directement en commandant une action posthypnotique, nous amènent
à cette conclusion : Dans la
suggestion d'anesthésie systématisée, la sensation n'est pas supprimée et ne
peut pas l'être, elle est simplement déplacée, elle est enlevée à
la conscience normale, mais peut être retrouvée comme faisant partie
d'un autre groupe de phénomènes, d'une sorte d'autre conscience.
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