L'automatisme psychologique - première partie.

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La nature de la conscience pendant la catalepsie

C'est précisément une conscience de ce genre, purement affective, réduite aux sensations et aux images, sans aucune de ces liaisons, de ces idées de relation qui constituent la personnalité et les jugements, que nous croyons légitime de supposer pendant la catalepsie et les états analogues. Ni le néant de la conscience et le pur mécanisme, ni la connaissance capable de comprendre et d'obéir ne nous paraissent ici vraisemblables ; il s'agit au contraire d'une forme particulière de la conscience intermédiaire entre ces deux extrêmes.

M. Herzen vient de nous décrire un état particulier de la pensée qu'il a observé sur lui-même, la conscience à l'état naissant, pour ainsi dire, qui se manifeste lorsque l'esprit se réveille après un évanouissement complet. Si nous avons insisté sur cette observation fort curieuse, c'est que l'état cataleptique nous semble présenter de gran­des analogies avec cet état naissant de la pensée après une syncope. Plusieurs auteurs comme M. Pitres, MM. Binet et Féré [78], ont déjà signalé des sortes de syncope pen­dant le sommeil hypnotique, mais ils les considèrent comme rares et accidentelles ; je les crois au contraire très importantes et assez fréquentes, quoiqu'elles soient, pour l'ordinaire, si rapides que l'observateur s'en aperçoit à peine. Chez plusieurs des sujets que j'ai étudiés, l'état cataleptique était précédé par un autre état tout à fait analogue à une syncope. Voici en effet comment les choses se passent au début du sommeil hypnotique de Rose et même au milieu d'une séance de somnambulisme. Brusque­ment elle cesse de répondre et de parler et reste complètement immobile, les yeux fermés. Si on lui lève les bras, ils retombent lourdement ; si on l'appelle, si on la secoue. elle ne bouge pas. Ce n'est pas l'état décrit par M. Charcot sous le nom d'état léthargique, car la pression des tendons, des muscles ou des nerfs ne provoque aucune contracture. C'est, dira-t-on, du sommeil hystérique qui se mêle au sommeil hypno­tique. Sans doute, cet état se retrouve exactement le même dans la crise d'hystérie et il a, comme nous le verrons, les mêmes conséquences. Mais qu'importe, ce n'en est pas moins un état réel, et d'ailleurs il n'y a pas un seul fait dans le sommeil hypnotique qui ne trouve son analogue dans la crise d'hystérie. Dans cette sorte de syncope hypnotique, les fonctions organiques s'accomplissent ordinairement d'une façon régu­lière, quoiqu'il y ait quelquefois, si cet état se prolonge, des troubles de la respiration ; mais les fonctions psychologiques semblent totalement supprimées, ou du moins je n'ai jamais pu trouver le plus léger signe qui m'indiquât leur existence ; je n'ai donc pas le droit de supposer la conscience sans raison. Cet état se prolonge plus ou moins longtemps, il dure quelquefois un quart d'heure ou plus, il est quelquefois si rapide qu'il faut bien connaître le sujet pour constater son existence. Mais, au bout de quelque temps, il s'est produit un changement dans le sujet, quoique aucune modifi­cation extérieure ne soit visible. Car si je lève les bras ou les jambes, au lieu de tomber comme tout à l'heure, ils restent immobiles dans la position où je les mets et continuent le mouvement que je leur imprime. Cependant si je parle, le sujet ne réagit pas davantage. Attendons encore quelques instants : si je parle maintenant et si je dis tout haut: « Lève le bras,» la bouche s'ouvre et répète comme un écho: « Lève le bras. » Quelques instants après cette période d'écholalie, le sujet ne répète plus les commandements, mais il les exécute, il lève le bras en réalité. Encore un moment et il me répond avec une vivacité croissante et une conscience qui semble de plus en plus complète. Le sujet a donc passé, dans cet intervalle de temps, d'un état où la con­science était nulle à un autre état où la conscience est assez développée pour qu'il parle intelligemment. N'est-il pas naturel de supposer qu'il a traversé différents degrés croissants de conscience et, comme l'état cataleptique, puis écholalique se sont trouvés les plus rapprochés de la syncope hypnotique, n'est-il pas légitime de con­clure que ces états correspondent aux formes les plus élémentaires de la pensée, à l'état naissant de la conscience impersonnelle. Presque tous les sujets, lorsqu'ils sont susceptibles d'un somnambulisme profond, d'une véritable seconde existence, pré­sentent ainsi au moment où ils s'endorment une période de transition bien connue par les anciens magnétiseurs, pendant laquelle ils ne montrent aucune réaction. On connaît bien l'évanouissement qui sépare les deux existences de Felida X... [79] et que M. Azam appelait une petite mort. Nous retrouvons les mêmes phénomènes avec des variantes instructives chez d'autres sujets. Un jour, je trouvai Lucie malade, à demi affolée dans cet état d'aura qui précédait chez elle les grandes crises hystéro-épilep­tiques. Je voulus lui éviter cette grande crise, qui durait toujours plusieurs heures, en l'endormant immédiatement, mais à peine l'euse-je touchée qu'elle tomba brusque­ment dans l'état le plus complet de syncope hypnotique ou de sommeil hystérique (peu importe le nom) ; elle y resta dix minutes sans qu'aucun procédé pût provoquer la moindre réaction. À ce moment, je m'aperçus d'une modification curieuse qui venait de se former ; en touchant ses membres, je provoquai chaque fois un petit mouvement. Je constatai en effet que chaque muscle pressé, même légèrement, se contractait immédiatement et isolément, puis se relâchait très vite. Il était possible d'étudier sur elle l'action isolée de tous les muscles du corps. C'était presque l'état léthargique décrit par M. Charcot, avec cette différence que la contraction musculaire ne persistait pas sous forme de contracture. Quelques instants après, la contraction pouvait s'étendre systématiquement à tous les muscles du bras à la fois, et les membres conservaient maintenant les positions où je les mettais. J'ouvris les yeux du sujet et ils restèrent ouverts, je me plaçai devant lui et il se leva pour imiter tous mes mouvements. Quelques instants après, Lucie se mit à parler et entra dans son som­nambulisme ordinaire. Nous remarquerons ici, outre les faits signalés précédemment, qu'un état analogue à la léthargie classique s'est intercalé entre la syncope et la première catalepsie. Cela me dispose à croire que cette léthargie, quoiqu'elle soit un état réel, n'est pas très bien nommée : elle n'est pas un état analogue à la mort, un « death trance », et elle n'est probablement pas le néant de toute conscience. D'ailleurs, la léthargie naturelle présente bien quelquefois des contractures générales, mais ordinairement n'amène pas cette hyperexcitabilité neuromusculaire [80]. La léthar­gie hypnotique me paraît être plutôt un degré de conscience élémentaire, une sensation musculaire si rudimentaire qu'elle reste tout à fait isolée et ne se généralise pas assez pour diriger le mouvement de tout un bras [81]. Un troisième exemple sera plus net encore. Un caractère singulier de Léonie, c'est que tout changement d'état quel qu'il soit est toujours signalé par un soupir brusque, une sorte de petite convul­sion respiratoire. L'état de syncope est rare chez elle, tout à fait accidentel, et il m'a toujours effrayé, car il s'accompagne de troubles respiratoires et d'étouffements, Qu'il cesse spontanément ou qu'on précipite sa conclusion en mettant la main sur le front du sujet, il se termine toujours par un soupir brusque, après lequel le sujet est dans un état bien connu qui est tout à fait la léthargie hypnotique classique avec tous ses caractères [82]. Mais nous pouvons remarquer dans cette léthargie, plus nettement que dans celle de Lucie, le premier retour de la conscience. Quand une contracture a été produite par le choc des tendons ou des muscles, il n'est pas nécessaire, comme on l'a déjà remarqué, de frapper exactement les muscles antagonistes pour la résoudre ; il suffit de frapper les muscles au hasard pour que d'autres sensations musculaires remplacent la première. Bien plus, pour défaire une contracture du bras en flexion, il me suffit de tirer doucement le bout des doigts. Ne semble-t-il pas qu'il y ait quelque conscience capable de sentir l'extension du bras, comme il en a une dans la catalepsie qui sent la position des membres? La léthargie se termine par un soupir brusque et le sujet a fait de nouveaux progrès. Les membres ne se contracturent plus quand on les touche, ils comprennent plus vite les modifications qu'on veut leur imprimer, ils gardent avec une précision étonnante la position où on les met. Mais les mouvements communiqués ne se continuent pas encore, les bras restant toujours immobilisés dans la dernière situation. J'avais cru utile autrefois de désigner cet état qui participait de la léthargie et de la catalepsie par un nom particulier. Mais cette nomenclature n'a pas en réalité grand avantage ; on peut établir autant de degrés que l'on voudra dans ce réveil graduel de la conscience. Chez Léonie, ces degrés marqués par des soupirs présentent quelque netteté, mais chez Rose le changement se fait d'une manière continue, et quand il se fait lentement, on peut noter un nombre considérable d'états entre la syncope et la vie somnambulique complète. La seule chose qu'il faille retenir, c'est que la catalepsie ne se présente pas sous une forme unique avec les yeux ouverts et avec l'aptitude à présenter simultanément tous les phénomènes que j'ai décrits. Chez Léonie, il y a trois degrés de catalepsie avec les yeux fermés : d'abord les membres restent immobiles sans continuer les mouvements, puis les membres sont capables de continuer les mouvements communiqués et la figure prend une expres­sion en harmonie avec ces mouvements, enfin la sensation du tact semble renaître et un objet mis dans les mains provoque certains mouvements habituels. Après ce dernier degré, les yeux s'ouvrent d'eux-mêmes, et il y a quatre formes de catalepsie avec les yeux ouverts. Je n'insiste pas sur les différences de ces états qui sont, je le répète, insignifiantes ou du moins très particulières à ce sujet. C'est d'abord le sens de la vue qui se réveille et le sujet est susceptible d'imitations, puis le sens de l'ouïe dans une écholalie qui n'est jamais aussi parfaite que celle de Rose, ensuite un début d'intelligence, de la parole et la possibilité de provoquer des hallucinations, puis des paroles incohérentes, une sorte de délire et enfin des paroles sensées dans une vie somnambulique complète. Quand on approche de ce dernier point, les caractères de la catalepsie, l'imitation, l'harmonie de l'expression disparaissent. Cet exemple prouve donc, comme les précédents, que les états cataleptiques correspondent à une pensée très rudimentaire, à des sensations tout à fait isolées et incapables de réagir les unes sur les autres.

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