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Une forme rudimentaire
de la conscience.
La sensation et l'image isolées
Certains philosophes, à l'exemple des
cartésiens, se sont représenté la conscience comme quelque chose d'invariable
et d'immuable sans nuances et sans degrés. Pour Descartes, la pensée existait
complète avec le doute, la réflexion, le raisonnement et le langage, ou
bien n'existait pas du tout et se trouvait remplacée par le mécanisme pur et
simple, par l'étendue et le mouvement. Leibniz au contraire, dans cette philosophie
profonde, à laquelle aujourd'hui toutes les sciences physiques et
morales semblent nous ramener, avait une toute autre conception de la
conscience. Il admettait un nombre infini de degrés et certaines de ces formes
lui semblaient tellement inférieures à la pensée normale « que les
esprits humains étaient comme de petits dieux auprès d'elles [57] ». C'est cette dernière théorie qu'il nous faut
maintenant rappeler dans ses traits principaux, pour comprendre la possibilité
des consciences inférieures et rudimentaires. Prenons la conscience humaine
dans sa forme ordinaire et achevée et enlevons-lui successivement tous les
perfectionnements qu'elle a acquis, mais qui ne lui sont pas essentiels. Tout
le monde reconnaît qu'il faut séparer de la conscience vulgaire l'intelligence
scientifique, cette faculté, qui existe chez tous les hommes à un degré
plus ou moins élevé, d'expliquer et de comprendre les choses. Cette
intelligence proprement dite a pour résultat de réunir (comprehendere) un grand nombre de faits de conscience dans des
synthèses ou idées générales ; elle y arrive par la découverte des
rapports entre les faits particuliers, lesquels, pouvant rester les mêmes
entre des termes différents, donnent de l'unité à des choses en
apparence très distinctes. C'est évidemment là le terme le plus
élevé que la pensée humaine atteigne mais il est essentiel de remarquer qu'elle
ne l'atteint pas toujours peut-être même la pensée humaine n'y
arrive-t-elle que rarement et moins souvent que nous ne sommes disposés
à le croire. En effet, quand nous examinons les actions des autres
hommes, nous sommes trop portés à leur prêter les idées et les
raisonnements que nous faisons nous-mêmes pour interpréter leur conduite.
Bien souvent nous croyons qu'un homme a agi avec intention, qu'il a calculé les
conséquences de ses actions, qu'il a fait de ses idées un tout systématique
relié par des rapports bien compris, tandis qu'en réalité cet individu a laissé
ses pensées s'évoquer mécaniquement les unes les autres sans avoir saisi entre
elles aucun rapport systématique. Il ne faut pas confondre la loi ou l'interprétation
des faits de conscience telle que notre intelligence la trouve, ou croit la
trouver, avec la conscience elle-même. Si les phénomènes de
conscience présentés par un homme nous
paraissent liés entre eux par des rapports de ressemblance, de différence
ou de finalité, il ne faut pas en conclure qu'il y ait eu dans l'esprit de cet
homme la conscience de la ressemblance, de la différence ou de la
finalité [58]. C'est dans cette erreur que semblent tomber les philosophes
anglais quand ils disent que toute conscience est la perception d'une
différence. C'est aussi une exagération de ce genre que je reprocherais
quelquefois aux travaux si intéressants de M. Paulhan, qui semble prêter
à la conscience élémentaire les notions de finalité dont il se sert
lui-même pour les interpréter [59]. La conscience peut exister sans aucun jugement,
c'est-à-dire sans intelligence ; l'homme peut sentir et ne pas
comprendre ses propres sensations. Pour prendre un exemple dans le sujet qui
nous occupe : si nous sommes en présence des actes compliqués qu'accomplit
Léonie quand je lui ai joint les mains, nous penserons, nous, qu'elle fait la communion et nous réunirons tous ces actes
dans cette idée systématique que nous désignons par le mot
« communion » ; mais il n'est pas du tout prouvé qu'elle ait, elle, l'idée de la communion et qu'elle
réunisse ses actions sous cette idée générale ; il est bien plus
vraisemblable qu'elle a des images qui s'évoquent les unes les autres, et rien
de plus. Si plus tard elle retrouve le souvenir de ces sensations, ce qui est
possible, comme nous l'avons dit, elle peut les examiner, les relier et les
comprendre. « Tiens, dit-elle un jour dans une circonstance de ce genre,
j'avais les mains comme ceci, j'étais levée, puis à genoux... mais je faisais
donc ma prière... que j'étais donc bête. » Elle est surprise maintenant d'actions qui ne
l'étonnaient pas tout à l'heure, parce qu'elle les sentait sans les
comprendre.
Au-dessous du jugement intelligent, je placerais le
phénomène connu sous le nom de perception.
Savoir, en ouvrant les yeux, qu'il y a devant nous un arbre de telle couleur,
de telle forme, à telle distance, c'est, ainsi qu'on l'a souvent
démontré, un phénomène psychologique assez compliqué. Les sensations
actuelles déjà nombreuses doivent être combinées avec un grand
nombre d'images interprétatives qui permettent d'apprécier l'extériorité, la
forme, la dimension, la place de l'objet. Ces images interprétatives qui
accompagnent ici la sensation principale sont accessoires ; elles peuvent
se modifier, comme on le voit dans les erreurs des sens ; elles peuvent
disparaître même, tandis que la sensation persiste. Des animaux auxquels
on a enlevé le cerveau semblent être dans ce cas ; ils paraissent
encore entendre et voir, mais ils ne savent plus interpréter leurs sensations,
c'est-à-dire y ajouter d'eux-mêmes les notions de distance, de
crainte, de désir, etc. [60]. L'élément de conscience qui subsiste quand on retranche les faits
accessoires semble donc être ici la sensation ou l'image.
Il nous semble cependant que, pour comprendre les
faits que nous avons exposés et surtout ceux que nous étudierons plus tard, il
faut aller plus loin encore dans cette analyse des éléments de la conscience.
On définit ordinairement la sensation « le phénomène simple qui se
passe en moi quand je vois, quand
j'entends, etc. » Cette définition ne pourrait peut-être pas
être remplacée par une meilleure, car on ne définit les choses qu'en les
expliquant et en y mêlant nos interprétations ; mais il est évident
qu'elle contient un terme de trop ; c'est le mot moi, le mot le. « Il
est certain, disait Reid [61], qu'il n'y a point d'homme dans l'univers qui puisse concevoir ou
croire que l'odeur existe en elle-même sans un esprit ou un sujet
quelconque qui ait la faculté de sentir. » « Peut-il se passer dans
l'âme, disait Garnier [62], quelque connaissance à son insu ? » Si on se
place au point de vue métaphysique, comme ces auteurs, si on cherche l'origine,
la cause de la sensation, peut-être pensera-t-on, comme eux, qu'il n'y a
pas de sensation sans une âme pour la produire et la connaître. Mais, si on se
place à un point de vue exclusivement psychologique, si on
considère le moi non plus comme un être et une cause, mais comme
une certaine idée qui accompagne la plupart des phénomènes psychologiques,
on sera forcé de penser qu'il y a des sensations sans moi, qu'il peut y avoir
des phénomènes de vision, quoique cependant personne ne dise :
« Je vois ». L'idée du moi, en effet, est un phénomène
psychologique fort compliqué qui comprend les souvenirs des actions passées,
la notion de notre situation, de nos pouvoirs, de notre corps, de notre nom
même, qui, réunissant toutes ces idées éparses, joue un grand rôle dans
la connaissance de la personnalité. Si l'on considère une sensation
simple, elle ne contient rien de tout cela et à elle seule ne suffit pas
pour former une idée aussi complexe. Sans doute la plupart de nos sensations
éveillent d'ordinaire par association ces souvenirs ou simplement le mot je, qui est leur substitut, mais il ne
faut pas attribuer à la sensation isolée ce qui est le résultat d'une
combinaison complexe. « Puisque le seul fait, dit Stuart-Mill [63], qui rend nécessaire la croyance à un moi... est la
mémoire..., je ne vois pas de raison de penser que la connaissance du moi
précède la mémoire. Je ne vois pas de raison de croire avec Hamilton et
M. Mansel que le moi soit une présentation originelle de la conscience, que la
simple impression subie par nos sens implique ou porte avec elle une conscience
d'un soi pas plus que d'un non-soi. »
Un grand nombre de philosophes, appartenant à
toutes les écoles, ont très bien exprimé cette vérité, cette
indépendance de la sensation de toute idée de la personnalité. Cudwoth, Ch.
Bonnet, Buffon quand il accorde aux animaux, sans bien s'expliquer, le
sentiment sans la pensée [64] ; Flourens quand il donne aux animaux une intelligence qui ne
se connaît pas elle-même ; Gerdy, distinguant la sensation et la
conscience de la sensation [65], ont admis qu'on pouvait sentir sans avoir conscience d'être
une personne qui sent. Parmi les modernes, Lewes [66], Herzen admettent « que nous sentons sans le dire, sans savoir
que c'est nous qui sentons, ni que nous sentons [67] ». Spitta caractérise le sommeil profond par l'absence de la
conscience de soi, avec persistance de la conscience elle-même ;
Radestock fait les mêmes distincions entre la conscience de soi et la
simple conscience [68] ; Dumont, surtout dans sa théorie scientifique de la
sensibilité, a essayé de distinguer cette conscience universelle, qui appartient
même à « un atome de sensation », de la connaissance
intelligente du moi et de la personne [69], et toutes ces études récentes seraient très intéressantes
à analyser [70]. Mais il vaut mieux revenir à un philosophe français plus
ancien qui a fait de cette distinction la base de sa philosophie et qui semble
véritablement prévoir les expériences que nous rapportons aujourd'hui. Maine de
Biran distingue trois degrés dans le développement de l'intelligence et il les
appelle : la vie animale, la vie humaine et la vie de l'esprit. Nous
n'avons pas à nous occuper ici de la troisième existence ou de la
vie de l'esprit, mais nous devons signaler le caractère qui distingue la
vie animale de la vie humaine. « Les fonctions vitales, dit-il, ont pour
résultat des effets internes appelés sensations animales, modes généraux de
plaisir ou de douleur qui constituent l'existence de l'animal, lequel, pour
exister et pour sentir ainsi, à son titre propre d'animal, n'a pas
besoin de savoir qu'il existe ou d'apercevoir qu'il sent, c'est-à-dire
d'avoir la conscience, l'idée de
sensation, d'être une personne, un moi constitué un, simple,
identique, restant le même quand la sensation passe et varie [71], » et ailleurs : « Entre la conscience
complète et le mécanisme cartésien, il y a place pour des êtres
qui ont la sensation sans conscience, sans moi capable de l'apercevoir [72]. » Il propose à très juste titre de donner
à ces phénomènes un nom spécial et, comme nous nous proposons de
conserver le nom et le sens que lui donne Maine de Biran, il faut citer tout
entier ce passage fort intéressant [73]. « L'affection est ce qui reste d'une sensation
complète quand on en sépare l'individualité personnelle ou le moi et
avec lui toute forme de temps et d'espace, pour me servir de l'expression des Kantiens,
tout sentiment de causalité externe ou interne, ou, dans le langage de Locke,
quand l'idée de sensation se trouve réduite à la simple sensation sans
idée d'aucune espèce, ou enfin, dans le point de vue de Condillac, quand
la statue devient sensation sans être encore rien de plus... Cet état
affectif simple n'est pas une pure hypothèse ; c'est un mode
positif et complet dans son genre qui a formé dans l'origine notre existence
tout entière et qui constitue celle d'une multitude d'êtres
vivants de l'état desquels nous nous
rapprochons toutes les fois que notre pensée intellectuelle s'affaiblit et se
dégrade, que la pensée sommeille, que
la volonté est nulle, que le moi est comme absorbé dans les impressions
sensibles, que la personne morale n'existe plus. » Il ne faut pas
être trop étonné si ces passages de Maine de Biran s'appliquent
exactement à l'état cataleptique. Ce philosophe ne dédaignait pas
d'aller voir des somnambules et il en parle à plusieurs reprises :
il mérite, plus qu'on ne le croit généralement, d'être considéré comme un
précurseur de la psychologie scientifique et expérimentale.
Mais, avant de faire l'application des idées de Maine
de Biran, il faut encore emprunter à ce philosophe quelques réponses
à l'objection la plus grave que cette conception de l'état affectif puisse soulever. Il nous raconte lui-même des
discussions qu'il eut avec Ampère, Cuvier, Royer-Collard et la peine
qu'il avait à se faire comprendre. « Une sensation pour eux
n'était rien si elle n'était pas jointe à la conscience de l'être
qui l'éprouve. Cette discussion m'a fait voir combien j'étais encore loin de
bien faire entendre mon point de vue. La théorie de Leibniz qui caractérise si
bien cet état où la monade simplement vivante est réduite à des
perceptions obscures, d'où elle s'élève aux aperceptions claires
et à la conscience, me servirait d'introduction à l'exposition de
ma doctrine qu'il me sera bien difficile de faire entendre [74]. » Il essaye cependant de répondre ailleurs :
« Comment concevoir une sensation qu'on ne sent pas ! C'est ici
surtout que j'observe la défectuosité du langage et de ses formes naturelles et
nécessaires qui, portant toutes l'empreinte du moi et de la personne humaine,
ne trouvent plus d'application là où le moi n'est pas. Qu'est-ce
qu'une sensation qu'on ne sent pas ? Je demande à mon tour
à quoi se rapporte cet on ? L'hommesent, il sait sa sensation parce qu'il
est une personne identique permanente qui se distingue de ses sensations...
L'animal ne sent pas, ne sait pas sa sensation parce qu'il n'est pas une
personne constituée pour savoir ou apercevoir au dedans son existence
individuelle. Il sent sans se savoir sentant, comme il vit sans se savoir
vivant [75]. » En un mot, nous ne pouvons pas comprendre une sensation
sans un moi, parce que l'idée du moi est la condition de la connaissance et que
nous transportons nécessairement à la conscience les conditions exigées
pour la connaissance, toutes les fois que nous cherchons à l'étudier,
c'est-à-dire à la connaître.
Les conclusions précédentes sur l'existence d'une
forme de conscience élémentaire auxquelles nous a amené le raisonnement
philosophique se trouvent confirmées par l'étude des faits. Les plus curieux et
les plus décisifs sont les faits que l'on observe après les évanouissements,
et il est très juste de les rappeler ici, car il se passe, comme nous le
verrons tout à l'heure, quelque chose d'analogue pendant les crises
nerveuses et pendant les sommeils hypnotiques. « Pendant la syncope, dit
un auteur qui a pu étudier sur lui-même ce phénomène [76], c'est le néant psychique, absolu, l'absence totale de toute
conscience, puis on commence à avoir un sentiment vague, illimité,
infini, un sentiment d'existence en général sans aucune délimitation de sa
propre individualité, sans la moindre trace d'une distinction quelconque entre
le moi et le non-moi ; on est alors une partie organique de la nature
ayant conscience du fait de son existence, mais n'en ayant aucune du fait de
son unité organique ; on a, en deux mots, une conscience impersonnelle. »
On a des sensations stupides, si je puis m'exprimer ainsi, c'est-à-dire
des sensations qui, justement parce qu'elles restent isolées, ne peuvent pas
être connues, mais seulement senties [77]. » L'état normal ne nous présente pas sans doute des exemples
aussi nets, mais on peut reconnaître cependant que l'idée du moi ne se joint
pas toujours également à toutes les sensations que nous éprouvons. La
plupart, au contraire, éveillent si peu l'idée du moi que nous n'hésitons pas
à les attribuer à l'extérieur ; au lieu de dire que c'est
nous qui éprouvons la sensation de couleur verte, nous disons que c'est
l'arbre qui la possède. Souvent nous ne faisons même plus cette
distinction et, devant un spectacle qui nous passionne, nous n'avons dans la
conscience que les sensations de ce spectacle sans faire de retour sur
nous-mêmes, sans distinguer ce qui est intérieur et ce qui est extérieur.
Il est vrai que, dans la vie ordinaire, nous pouvons toujours nous reprendre,
sortir de ces sensations absorbantes et
reconnaître que c'est nous qui les
avons eues. Mais nous pouvons concevoir que certains êtres, comme les
animaux inférieurs, ne puissent jamais dégager leur personnalité de ces
sensations élémentaires, et que d'autres êtres plus complexes soient
momentanément réduits à la vie purement affective sans connaissance et sans réflexion.
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