L'automatisme psychologique - première partie.

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Interprétation psychologique - la catalepsie assimilée au somnambulisme

Les actes accomplis pendant la catalepsie sont sous la dépendance de phénomènes psychologiques : voilà une proposition qui semble bien simple, mais qui est suscep­tible d'interprétations fort différentes. Car les phénomènes psychologiques sont de nature extrêmement variée et il n'est pas indifférent d'expliquer les faits que nous avons décrits par les uns ou par les autres.

Je ne parlerai pas d'une interprétation facile, qui fut de mode bien longtemps. Elle consistait à rattacher tous les faits qu'on ne comprenait pas à une simulation volon­taire et parfaitement consciente. C'est une idée complètement fausse de croire qu'une maladie psychologique ou même imaginaire soit toujours une maladie simulée, et d'ailleurs la catalepsie est de tous les phénomènes anormaux celui qui peut le moins être simulé. Mais, sans rattacher la catalepsie à une intelligence complète calculant ses ruses, on peut l'expliquer par une demi-intelligence comprenant les pensées de l'opérateur, se rendant compte de ses actes, sans avoir la force de s'y opposer ; en un mot, on peut rapprocher la catalepsie du somnambulisme et expliquer tous ces actes par la suggestion. « Pour mettre un membre en catalepsie, il n'est pas nécessaire d'ouvrir les yeux du sujet, ni de le soumettre à une lumière vive ou à un bruit violent, comme cela se fait à la Salpêtrière ; il suffit de lever ce membre, de le laisser quelque temps en l'air, au besoin d'affirmer que le membre ne peut plus être baissé ; il reste en catalepsie suggestive : l'hypnotisé dont la volonté ou le pouvoir de résistance est affaibli conserve passivement l'attitude imprimée [51]. » Tout cela est parfaitement exact, et nous étudierons, pendant le somnambulisme et pendant la veille, ce que M. Bernheim appelle la catalepsie suggestive et même ses différentes variétés ; mais il s'agit ici d'un ensemble de phénomènes amenés par différents procédés ou mieux par la maladie même, et qui, tout en étant psychologiques, présentent des caractères tout différents. La catalepsie et le somnambulisme ne sont que des degrés l'un de l'autre, cela est incontestable, et nous verrons entre eux bien des intermédiaires ; mais une différence de degré n'est pas une différence nulle, surtout lorsqu'il s'agit de phénomè­nes moraux. Tâchons donc de préciser le degré où s'arrête la conscience des cataleptiques.

lº L'immobilité et l'inertie du sujet sont bien plus grandes dans cet état que dans tout autre : une personne normale ou une somnambule, surtout lorsqu'elle a les yeux ouverts, remue beaucoup plus spontanément. Cette spontanéité se remarque dans l'exécution des actes, même des actes commandés ou des suggestions., Non seule­ment il peut y avoir de la résistance souvent fort grande et de l'indépendance, ce qui n'existe jamais à aucun degré pendant la catalepsie [52], mais encore il y a de la variété, des changements dans l'exécution des mêmes actes. Une somnambule n'exécute pas toujours le même acte de la même manière ; elle le fait tantôt vite, tantôt lentement, tantôt avec bonne humeur, tantôt en protestant, tantôt d'une façon, tantôt d'une autre. Rien n'égale au contraire la régularité des cataleptiques : point de changement de caractère, point d'impressions extérieures qui les distraie ou les modifie ; leurs gestes, leurs pas sont toujours mathématiquement les mêmes. Léonie fera toujours le même nombre de pas en face et à droite pour aller communier, et elle se heurtera contre un mur sans avancer plutôt que de tourner à gauche. Une somnambule qui sera toujours capable d'adapter ses actes aux circonstances montre donc une tout autre intelligence.

2º La différence précédente n'est sans doute qu'une différence de degré, quoi­qu'elle soit facilement appréciable ; mais voici que la différence de degré dans l'intelligence amène la présence ou l'absence d'un caractère important. Un des signes les plus importants de la catalepsie, bien qu'il soit négatif, est celui-ci : le sujet ne sait pas parler. Il ne s'agit pas de la parole articulée qu'il possède quand il répète les sons dans l'écholalie, il s'agit du langage comme signe de la pensée. La cataleptique ne répond aux questions ni par la parole ni par un signe quelconque. Rose, dans certains sommeils profonds, avait la bouche plus ou moins paralysée, mais elle me répondait par un signe de la main qui voulait dire « oui », ou un autre qui voulait dire « non ». Quand elle a un moment de catalepsie pendant la crise hystérique ou pendant le somnambulisme, elle ne me répond plus du tout par aucun signe, quoiqu'elle n'ait rien de paralysé, qu'elle puisse parler en écho ou répéter des gestes. Pour prendre un exemple, je suppose que l'on prenne ces deux femmes, Rose et Marie, dans un état où elles sont extérieurement tout à fait identiques, étendues, les yeux fermés, immobiles, mais l'une, Rose, est en attaque cataleptique (car il y a des catalepsies les yeux fermés), l'autre, Marie, en simple somnambulisme ; je m'approche successivement de chacune et je prononce à haute voix, sur le même ton, la même phrase : « As-tu bien dormi cette nuit ? » Rose, sans bouger, répète sur le même ton : « As-tu bien dormi cette nuit ? » Marie se retourne brusquement, sourit et dit: « Pas trop mal, je vous remercie, mais j'ai eu un mauvais rêve. » Ai-je tort de conclure que ces deux femmes, peut-être identiques en apparence, ne sont pas exactement dans le même état psychologique [53] ?

Si la cataleptique ne se sert pas de la parole, c'est qu'elle ne la comprend pas. On le vérifie facilement en essayant de donner des ordres à ces sujets par la parole. On a beau crier sur tous les tons : « Lève ton bras », Léonie ne bouge pas, elle semble ne pas entendre ; Rose répète sans cesse : « Lève ton bras », mais ni l'une ni l'autre ne lèvent le bras. Il est vrai que je me trouve ici en contradiction avec M. Paul Richer ; cet auteur, quoiqu'il ait remarqué que certains cataleptiques n'obéissent pas à la suggestion orale [54], écrit pourtant : « Pendant que B est en état cataleptique, on attire son regard et, le dirigeant à terre, on lui dit qu'elle est dans un jardin rempli de fleurs. Aussitôt l'état cataleptique cesse, elle fait un geste de surprise, sa physionomie s'anime ; « Qu'elles sont belles », dit-elle, et, se baissant, elle cueille des fleurs, en fait un bouquet, en attache une à son corsage, etc. [55]... » Pour moi, un sujet se conduisant de la sorte n'est plus en état cataleptique. Ce n'est là, dira-t-on, qu'une question de mots et de dénominations ; sans aucun doute, les différents états par lesquels peut passer l'intelligence humaine forment une série tellement continue qu'il est impossible d'y tracer des divisions précises, et tel sujet se trouvera dans des états intermédiaires que l'on pourra indifféremment appeler d'un nom ou d'un autre. Mais si on attribue le nom de cataleptique à un sujet qui comprend les suggestions verbales et qui parle, il n'y a plus aucune différence entre la catalepsie et le somnambulisme. En effet, tous les autres symptômes ou bien se retrouvent dans tous les états hypnotiques, ou bien, comme la paralysie produite par friction des tendons [56], n'ont point assez de généralité, puisque je n'ai pu les constater sur aucun sujet. Peu importe d'ailleurs que l'on désigne l'état que j'ai décrit sous le nom de premier somnambulisme ou état de suggestibilité complète ; la seule chose importante, c'est de bien comprendre les modifications psychologiques des sujets dans cet état, car il n'y a absolument que des différences psychologiques pour distinguer tous les états. Eh bien ! la conscience, qui existe ici comme partout, car elle ne disparaît, je crois, qu'avec la vie, est, dans cet état, plus rudimentaire que dans tout autre. Cette conscience est capable de sensations, mais incapable d'idées ; capable d'entendre, mais incapable de comprendre. Il ne faudrait pas en conclure que l'on peut parler au hasard devant les cataleptiques sans aucun danger pour les expériences futures ; elles peuvent retenir les paroles même sans les comprendre et si, comme nous le verrons plus tard, ce souvenir se réveille dans un état ultérieur plus intelligent, il sera alors compris et aura sa puissance suggestive. Mais la seule chose certaine, c'est que les paroles ne sont pas comprises maintenant, et que ce n'est pas une obéissance intelligente qui se manifeste dans la catalepsie.

Il résulte de ce fait que, tout en paraissant extrêmement inerte et docile, le sujet est en réalité peu maniable et obéit beaucoup plus à ses propres inspirations qu'à celles de l'opérateur. Si je montre Léonie jouant la scène de la communion que j'ai décrite, on croira qu'elle obéit à un commandement donné par moi. En réalité, je n'avais point commandé ni même prévu ce qu'elle allait faire, et la première fois j'en ai été fort surpris. Je sais maintenant par expérience qu'en mettent les mains de ce sujet dans une certaine position, puis en le laissant quelques minutes, je vais amener la scène de cette communion. Mais encore maintenant je ne dirige point cette scène ; si je voulais la changer le moins du monde, faire aller le sujet à gauche, par exemple, ou lui faire embrasser un crucifix avant la communion, je n'y réussirais point. Si je parle au sujet, je ne suis pas compris, et si je touche son corps, j'arrête simplement la scène ; je suis donc simple spectateur plutôt qu'acteur. C'est de son propre fond que le sujet tire ses actions et ses gestes, et, quoiqu'il agisse d'une manière si déterminée que je puis prévoir à une seconde près ses moindres gestes, il agit spontanément. C'est donc bien à ce moment que se révèle mieux que jamais l'automatisme du sujet, et c'est pour cela que nous avons commencé notre étude par la description d'un état qui, tout en étant conscient, ne présente point cependant la conscience ni l'intelligence normales.

Avant d'examiner la nature de cette conscience rudimentaire, il faut tenir compte d'une objection possible. Aujourd'hui qu'il est de mode d'expliquer tout par la sugges­tion, comme autrefois par la simulation, on pourrait dire que tous ces caractères psychologiques de la catalepsie ont été appris au sujet qui a été dressé dans ce sens. Il serait dangereux de pousser à l'extrême ce raisonnement qui deviendrait vite lui aussi une sorte d' « argument paresseux ». Mais il est juste d'en tenir compte ; car, bien souvent sans doute, dans les milieux où les sujets sont nombreux et s'imitent les uns les autres, certains états réels chez un sujet ont pu être artificiels chez le second. Mais, pour les cas dont il s'agit ici, nous remarquerons que les sujets ne se connais­saient nullement les uns les autres et qu'il ne faut pourtant pas supposer les opérateurs assez naïfs pour avoir suggéré sans le savoir tous ces caractères positifs et négatifs de la catalepsie. D'ailleurs, un état artificiel se reconnaît toujours à quelque signe, et l'observation suivante pourra peut-être le démontrer. Je faisais un jour quelques expé­riences avec Lucie et une personne étrangère était présente : cette dernière circons­tance me déplaisait fort, car il ne faut conserver avec soi que les personnes indispen­sables habituées à l'attitude qu'il faut avoir pendant des expériences de ce genre. Cette personne étrangère me posait sans cesse des questions fort embarras­santes ; car, selon mon habitude, je ne voulais pas répondre devant le sujet ; cependant un mot malheureux m'échappa : « Qu'est-ce que la catalepsie ? demandait-on. » - « C'est un état où le sujet demeure immobile et laisse les membres dans la position où on les met. » A peine avais-je dit ces mots que j'en eus le regret : « Désormais, pensai-je, il sera juste de dire qu'elle fait de la catalepsie suggestive, » et je voulus vérifier de suite l'effet de mon imprudence. « Tenez, dis-je tout haut, quand je vais frapper dans mes mains, elle va tomber en catalepsie. » Je frappe et voilà Lucie qui reste complètement immobile, les yeux grands ouverts : je soulève ses bras, ils restent en l'air, j'incline son corps, il demeure incliné. Était-elle en catalepsie ? Il me fut facile de vérifier qu'aucun autre signe de la catalepsie, ni l'expression de la physionomie, ni l'imitation, ni l'écholalie ne pouvait être constaté, et surtout le sujet comprenait si bien la parole qu'il me suffit pour terminer l'affaire de lui dire : « C'est fini, tu n'es plus en catalep­sie. » Eh bien ! qu'on essaye d'arrêter une véritable attaque de catalepsie, comme Lucie elle-même en avait eu, mais très rarement, en disant simplement au sujet que c'est fini. et on verra quelle différence il y a entre cet état de docilité suggestive, forme du petit sommeil hypnotique, et l'accès cataleptique véritable, pendant lequel la pensée est ramené à un état tout à fait rudimentaire et qui est une des formes de la grande attaque hystéro-épileptique.

Je ne puis donc pas croire que l'état qui vient d'être décrit soit complètement arti­ficiel. Parce qu'il a été reconnu que c'était un état conscient, il ne faut pas en conclure que ce soit un état psychologique quelconque. Il y a des différences et des variétés très importantes même entre des phénomènes conscients.

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