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Interprétation
mécanique ou physique
de ces phénomènes
Est-ce que les phénomènes que nous venons de
décrire peuvent intéresser la psychologie? Telle est la première
question que l'on doit se poser en considérant des cataleptiques. Ces femmes
immobiles, pareilles à des statues, sans résistance d'aucune sorte et
sans parole, pensent-elles encore, ont-elles encore quelque conscience qui les
rapproche de nous? Il est permis d'en douter et de se demander si la vie
organique qui semble subsister seule ne suffirait pas pour expliquer tous les
phénomènes constatés. C'est l'explication que l'on trouverait dans les
ouvrages d'Haidenhain. Il explique les mouvements cataleptiques par des actions
réflexes des centres inférieurs du cerveau, actions qui n'atteignent pas les
centres supérieurs où se développe la conscience. C'est aussi à
cette opinion que se rattacherait l'aliéniste anglais Maudsley. C'est enfin la
doctrine que l'on trouve exprimée et défendue de la manière la plus
complète dans les ouvrages du Dr Despine [34]. Cet auteur refuse de reconnaître aucune espèce de
conscience, non seulement pendant la catalepsie, mais même pendant le
somnambulisme. Tous les actes accomplis pendant ces états anormaux lui semblent
purement « organiques », analogues à ceux que le cœur et
les poumons font sans cesse à notre insu. Ce sont bien des actes
automatiques, mais « des actes automatiques de la moelle, du bulbe, des
hémisphères », car « il ne faut pas dire activité inconsciente
et automatique de l'esprit, cela est contradictoire ; il faut dire
activité inconsciente de tel ou tel centre nerveux ». « Carpenter a
tort, ajoute-t-il, d'appeler ces actes sensori-moteurs, idéo-moteurs, car il
n'y a là ni sensation ni idée, il n'y a pas d'actes vraiment
automatiques de l'esprit » ; enfin « demander à la psychologie
une explication du somnambulisme serait faire fausse route, la physiologie
seule peut donner cette explication [35] ». Comme notre but dans cet ouvrage, si nous ne sommes pas
trop ambitieux, est précisément de démontrer le contraire, nous devons insister
sur l'étude des opinions du Dr Despine qui semblent arrêter notre travail
dès le début. Si on appliquait cette thèse de l'inconscience
absolue à des somnambules, comme le fait l'auteur lui-même, elle
serait absolument insoutenable. Prétendre qu'une personne qui parle, résoud des
problèmes, manifeste spontanément des sympathies et des antipathies,
agit à sa guise et résiste souvent à nos ordres, n'a pas plus de
conscience qu'une poupée mécanique, c'est remonter bien en arrière de la
célèbre théorie des animaux-machines de Descartes, Car la conscience
d'une somnambule est bien plus évidente que la conscience d'un chien et
personne ne doute aujourd'hui de la conscience d'un chien. Mais, appliquée aux
états cataleptiques, cette théorie ne laisse pas d'avoir quelque force, et,
comme il faut toujours mettre les théories que l'on veut discuter dans leur
meilleur jour, c'est en nous plaçant à ce dernier point de vue que nous
étudierons la thèse du Dr Despine. Nous espérons montrer que, même
dans ce dernier cas, ses arguments ne sont pas suffisamment démonstratifs et
laissent le champ libre à d'autres suppositions.
Les arguments du Dr Despine, disséminés au milieu d'un
grand nombre d'études sur le somnambulisme, qui sont toutes, il est intéressant
de le remarquer, des études psychologiques, peuvent être rangés en deux
groupes :
1ºLa plupart des preuves sont tirées du fait de l'oubli qui
caractérise les phénomènes du somnambulisme et surtout ceux de la
catalepsie : « on désigne par conscience, dit l'auteur [36], la connaissance, la perception par le moi, par l'être qui se
sent être, de ce qui se passe dans sa personnalité, de ses propres actes,
de lui-même ; il ne sera question dans ce travail que de cette
conscience. » D'une pareille définition de la conscience il résulte que
s'il y a des actes que le moi ne s'attribue pas à lui-même, qu'il
ne reconnaît pas avoir faits, ces actes n'ont pas dû être
conscients. « Lorsqu'il s'agit d'un acte grave, capable d'impressionner
au plus haut degré les sentiments, si l'individu qui l'a accompli ignore tout
à fait cet acte, il serait contre nature d'attribuer cette ignorance
à l'oubli. On ne peut l'expliquer que par la non-participation du moi,
de la conscience personnelle à cet acte, lequel est dû
entièrement à l'activité psychique inconsciente,
c'est-à-dire automatique du cerveau pendant une suspension momentanée de
l'activité consciente de cet organe [37]. » Or il n'est pas d'état après lequel cet oubli soit
plus caractéristique qu'après l'état cataleptique. Des somnambules ont
pu quelquefois conserver une partie des souvenirs de leurs actions ; mais
les cataleptiques se réveillent de leur accès convaincu qu'il ne s'est
rien passé d'anormal. Bien plus, si, au lieu de se réveiller
complètement, le sujet cataleptique passe seulement dans un autre état
anormal, en apparence peu différent, comme l'état somnambulique, il ne
conserve pas davantage la mémoire des attitudes et des mouvements précédents.
« Cette ignorance ne peut trouver son explication que dans la
non-participation du moi à ce qu'a fait le corps, l'activité cérébrale
qui caractérise le moi, la personnalité consciente ayant été paralysée [38]. »
Ce même caractère se retrouve chez les
individus qui ont été soumis à des inhalations d'éther ou de
chloroforme. Quelles que soient les paroles qu'ait prononcées le patient,
« son moi, son être conscient n'avait point participé à tout
ce qui s'était passé, car le malade, bientôt revenu à lui, affirmait
n'avoir rien senti, ignorer complètement qu'il avait été opéré ou
pensé, qu'il avait proféré les paroles et qu'il avait accompli les actes ;
les réactions violentes dont on lui parlait, ces divers phénomènes
étaient donc purement automatiques. » Comme l'état d'un individu
cataleptique ou somnambule ressemble infiniment à l'état d'un individu
chloroformé (la démonstration de ce point forme une des parties les plus
intéressantes de l'ouvrage du Dr Despine), on peut conclure de l'un à
l'autre. Le chloroforme supprime la sensibilité et la conscience, et c'est
précisément pour cela qu'on en use ; puisque le somnambulisme présente
les mêmes caractères et en particulier le même oubli, nous
devons croire qu'il amène la même inconscience.
Il suffit de parcourir ces discussions et d'autres du
même genre où l'oubli est toujours accepté comme une preuve de
l'inconscience, pour être frappé de la fragilité de cette démonstration.
Est-il donc impossible que des actes réellement conscients soient
oubliés ? Cet oubli serait inexplicable, dit Despine, quand il s'agit des
somnambules. Soit, il faudra chercher les raisons de cet oubli, qui peut-être
seront fort difficiles à trouver ; mais, quand même on ne
pourrait pas toujours l'expliquer, l'oubli d'une chose qui a été réellement
consciente n'en est pas moins une chose possible et très souvent réelle.
Si, comme le dit un auteur anglais [39], un lecteur du Times est
tué brusquement après sa lecture, il n'aura certainement pas de mémoire,
faut-il en conclure que toute sa lecture aura été sans conscience ? Nous
ne pourrons jamais alors admettre la conscience d'un homme quelconque et
même pas la nôtre ; car rien ne nous assure que demain un accident
ou une maladie ne viendra pas supprimer la mémoire.
Mais admettons pour un moment, ce qui paraît
inadmissible, que l'oubli soit une preuve suffisante de l'absolue inconscience,
est-il bien certain qu'il n'existe aucune mémoire des phénomènes
cataleptiques ? Il est vrai que, au moins pour les sujets que j'ai
étudiés, il n'y a jamais de souvenir quand ils rentrent dans l'état que par convention
on appelle état de veille ou état normal. Mais un certain souvenir se manifeste
d'abord dans les catalepsies suivantes par l'habitude qu'acquiert rapidement le
sujet de faire avec plus de perfection les actes qu'on lui fait faire plus
souvent. Ensuite, et cela est plus important, il existe chez ces mêmes
individus certains états psychologiques, certains somnambulismes, puisque c'est
encore le nom convenu, où le sujet retrouve parfaitement le souvenir de
la catalepsie. « Vous m'aviez mis la main comme cela, me dit alors Léonie,
comme si je jouais de la flûte, vous m'avez fermé les poings, etc. »
Il est vrai que cette mémoire ne se retrouve que dans des somnambulismes
très profonds et si difficiles quelquefois à obtenir qu'on les a
longtemps ignorés. Nous reprendrons plus tard l'étude de ces somnambulismes [40] ; il était bon de savoir dès maintenant qu'il existe un
souvenir de la catalepsie. Mais ce souvenir, dira M. Despine, n'existe que dans
un autre état anormal qui lui-même est un état d'inconscience. « Si
son activité consciente paralysée n'a pas la connaissance du temps passé
pendant l'accès, parce qu'elle n'a pas reçu d'empreintes, l'activité
automatique qui a participé à ces actes en a conservé l'empreinte, et le
souvenir peut reparaître dans un autre accès [41].»
Ainsi donc le souvenir, s'il reparaissait dans l'état normal,
serait une bonne preuve de la conscience ; mais, puisqu'il reparaît dans
un autre état, il n'est plus qu'une preuve de l'automatisme physique. Cela ne
prouve-t-il pas que le souvenir n'est une preuve ni de la conscience ni de
l'inconscience et qu'il faut chercher en dehors de la mémoire des indications
sur l'état des cataleptiques.
2º Le second groupe de preuves sur lesquelles le Dr
Despine s'appuis pour conclure à l'absence de conscience pendant le
somnambulisme semble tiré des analogies
que cet état présente avec certains phénomènes d'insensibilité. Quelques
actes assez compliqués sont accomplis dans des conditions telles qu'ils
semblent n'être pas sentis par la personne qui les accomplit. N'insistons
pas sur les cas douteux. « Un apoplectique frappé à mort, sans
sortir du coma où il était plongé, prenait sa montre au chevet de son
lit et faisait sonner l'heure avec l'air d'une profonde attention » [42]. Cette observation ne prouve pas grand'-chose, car d'un côté cet
individu, au moment où il fit cet acte, n'était pas encore mort, et
avait peut-être (nul ne peut prouver le contraire) quelque reste de
conscience et, d'autre part, comme il mourut peu de temps après, il ne
put jamais dire s'il avait senti ou non -ce qu'il faisait. Dans un chapitre
très intéressant, l'auteur énumère tous les actes accomplis par
une grenouille décapitée, un triton coupé en deux, par les tronçons de la mante
religieuse, etc., et il montre sans cesse que ces actes ressemblent
parfaitement à ceux que l'intelligence consciente commande dans d'autres
cas par les mêmes appareils, mais qu'ils doivent être faits sans
conscience maintenant, parce que l'organe nécessaire à la conscience a
été enlevé. « Ce pouvoir intelligent manifesté par le tronçon inférieur,
ne saurait dériver d'un moi, d'un être se sentant être ;
autrement il y aurait deux êtres séparés chez cet animal : un pour
le tronçon supérieur, lequel peut agir avec intelligence, et l'autre pour le
tronçon inférieur. Or, cela n'est pas admissible dans l'état actuel de la science » [43]. Nous répondrons : pourquoi donc cela est-il
inadmissible ? L'unité absolue du moi est une conclusion métaphysique,
vraie peut-être, mais qui doit résulter des faits et non pas s'imposer
à eux. Vous n'avez d'autres preuves de la conscience de l'animal que
l'adaptation intelligente de ses mouvements. Il faut voir si cette adaptation
intelligente nous révèle chez lui une ou deux ou trois consciences et ne
conclure que plus tard à son unité ou à sa division.
J'aime mieux les actes intelligents que l'auteur
emprunte à la vie normale des hommes lorsqu'ils ont leur intelligence et
leur parole intactes et qu'ils peuvent nous assurer eux-mêmes n'avoir
aucun sentiment de ces actes. Les plus intéressants sont les actes habituels
que M. Despine décrit d'une manière très curieuse. Il insiste sur
le caractère inconscient de l'habitude : ce n'est pas
l'intelligence qui retient un morceau de musique et qui l'exécute
consciemment ; l'artiste doit avoir son morceau « dans les doigts,
dans la bouche ». « Quand je cherche un motif que je ne me rappelle
pas, disait l'un d'eux, je laisse errer mes doigts sur le clavier et ils le
trouvent de suite ; ils ont meilleure mémoire que moi. » Bien plus,
si l'artiste pense consciemment à ce qu'il fait, il réussira moins bien,
« les fautes commises viennent plus souvent de l'esprit que de
l'automate ». Cette même inconscience, déjà si remarquable
des actes habituels, se retrouve dans tous les actes que nous exécutons ;
nous ne sommes pas conscients de tout le travail délicat que les muscles
doivent exécuter quand nous levons le bras ou quand nous ouvrons la
bouche ; « le moi commande le mouvement et c'est une puissance
indépendante de lui et tout à fait organique qui coordonne l'action
musculaire nécessaire pour l'exécution ». Enfin les actes purement organiques,
ceux de la digestion, de la respiration, etc., ne manifestent-ils pas
constamment l'intelligence la plus merveilleuse que le moi non seulement ne
connaît pas, mais n'est même pas toujours capable de comprendre. Ce sont
là quelques exemples de ces actes très nombreux qui se passent en
nous, sans nous, qui sont accomplis sans participation du moi, par conséquent
sans conscience aucune, et qui doivent être rattachés au fonctionnement
purement organique de la moelle et du cerveau. Les actes accomplis par les
cataleptiques et les somnambules n'ont rien de plus merveilleux ; ce sont
des paroles, des mouvements coordonnés, qui ressemblent beaucoup à ceux
que nous faisons par distraction ou par habitude, sans le savoir. Ces actes doivent donc avoir la même nature,
et puisque les premiers sont inconscients, les seconds le sont également.
Je n'insisterai pas sur la description de ces actes
inconscients empruntés à la vie normale : l'auteur en décrit les
détails avec un véritable talent psychologique, d'autant plus curieux qu'il
refuse à ces faits tout caractère psychologique.
Mais je me permettrai de faire quelques réserves sur
l'interprétation de ces phénomènes. Admettons que les actions faites en
catalepsie (car cela serait fort inexact pour les actes accomplis en
somnambulisme) ressemblent fort, sinon aux phénomènes organiques, mais
au moins aux actes habituels. Doit-on admettre sans hésitation l'inconscience
absolue de l'habitude ? Le pianiste dont parle Despine peut jouer son morceau
par cœur sans faire attention au
mouvement de ses doigts, mais il peut aussi et très facilement donner
attention à chacun de ces, mouvements de manière à en
avoir une conscience distincte [44]. D'autres faits, au contraire, restent conscients, alors même
que l'habitude les a rendus plus rapides ou plus faciles. « Ainsi les
phénomènes du souvenir, le réveil des idées sous l'influence de
l'association sont incontestablement des résultats de l'habitude ; ils
s'accomplissent néanmoins avec conscience » [45]. Ce qui manque aux phénomènes habituels pour être
parfaitement connus par nous, c'est donc l'attention beaucoup plutôt que la
conscience, et, lorsque nous les ignorons ou que nous croyons les ignorer
absolument, rien ne prouve qu'ils n'ont pas une conscience qui leur soit
propre ; le moindre effort d'attention rendra manifeste pour nous une
conscience des actes habituels que nous n'avons pas créée et qui existait
déjà antérieurement. Mais, dira-t-on, il y a des actes du corps
complètement inconscients pour nous, comme les actes de la vie
organique. Soit, quoique, en réalité, l'acte catalectique de la communion ne
ressemble guère aux battements du cœur ou à la digestion. Il
faudrait maintenant prouver que ces actes inconscients pour nous sont inconscients en eux-mêmes. « L'excitation
du voile du palais par le bol alimentaire ou par un corps étranger, dit M. Ch.
Richet [46], produit soit la déglutition, soit la nausée ; il semble qu'il
y ait une sorte de discernement vague de la nature de l'irritation. C'est un caractère
psychologique rudimentaire, une sorte de discernement de la moelle. » Il
en est ainsi de tous les réflexes qui montrent partout une sorte de sensibilité
et de discernement, quoique nous n'en ayons point conscience. Un grand nombre
de physiologistes ont reconnu ce rôle de la conscience élémentaire. Buffon a
attribué aux molécules organiques coordonnées dans le corps animal des
espèces de sensations matérielles étrangères à la pensée
et au moi. Ch. Bonnet attribue la faculté de sentir à toutes les parties
du corps et aux plantes elles-mêmes. Pflüger, Auerbach, Lewes et bien
d'autres attribuent la sensibilité et quelquefois l'intelligence à tous
les centres nerveux. La discussion de toutes ces théories, peut-être
aventureuse, serait inutile et nous entraînerait trop loin ; mais leur
énoncé suffit pour faire comprendre qu'un acte habituel ou même organique
n'est pas nécessairement inconscient parce qu'il est ignoré de moi. Aussi
l'assimilation des actes cataleptiques à de pareils phénomènes,
quand même elle serait indiscutable, ne prouve point leur absolue
inconscience.
En réalité, nous ne connaissons jamais directement
qu'une seule conscience, c'est la nôtre au moment où nous la
sentons ; toute autre conscience n'est connue que par une induction ou une
supposition. Personne ne pourra jamais démontrer mathématiquement que la
personne qui me parle n'est pas une poupée mécanique à langage articulé,
et les cartésiens raisonnaient rigoureusement en disant d'un chien
blessé : « Cela crie et ne sent rien. » Dans cette question de
la conscience d'autrui, comme dans bien d'autres, il faut nous en tenir aux
vraisemblances et aux probabilités. Or, nous supposons ordinairement
l'existence de la conscience d'après deux signes, la parole et les
actions intelligemment coordonnées. Le premier signe, la parole, est considéré
comme le plus décisif, et cela est juste ; mais il n'est qu'un cas plus
complexe et plus parfait du second, un ensemble de mouvements plus compliqués
et plus intelligemment coordonnés que les autres, et si ce premier signe nous
amène à supposer la conscience, le second nous conduit à
la même supposition, peut-être avec un peu moins de probabilité.
Les cataleptiques ne parlent pas, cela est vrai, et nous aurons plus tard
à revenir sur ce fait important, mais ils agissent intelligemment. Si je
mets sur le bras étendu d'une cataleptique un poids de deux kilos, les muscles
du bras et ceux de tout le corps se tendent pour que le bras supporte le poids
sans fléchir. Si je lui mets dans les mains une aiguille, l'ensemble des
mouvements se coordonne d'une autre manière que si je mets les mains en
prière. Il y a adaptation, unité de mouvement, en un mot, ce que l'on
considère ordinairement comme signe de l'intelligence.
Mais, dira-t-on, la coordination, l'intelligence et
même la sensibilité peuvent exister sans conscience. « Plusieurs
actes fort compliqués, intelligents, atteignant un but parfaitement déterminé
et varié suivant les circonstances, actes ressemblant exactement à ceux
que le moi commande... peuvent être automatiques » [47] (c'est-à-dire ici inconscients). « L'homme, disait
Maudsley, dans le même sens, ne serait pas une plus mauvaise machine
intellectuelle sans la conscience qu'avec elle » [48]. En un mot, la conscience n'est qu'un accessoire, un épiphénomène
dont l'absence ne dérange rien. On a, je ne sais pourquoi, attribué cette
théorie à M. Ribot, qui cependant, avec d'excellents arguments, avait
protesté contre elle [49]. Je n'essayerai pas de la discuter, parce que, je dois l'avouer, je
ne la comprends guère ; elle ne me parait intelligible ni au point
de vue psychologique ni au point de vue physiologique. Que veut-on dire quand
on parle « des raisonnements de la moelle et de l'intelligence du
cerveau [50] » ? Rien d'autre chose sinon qu'il y a une autre
conscience que la nôtre dans la moelle ou dans le cerveau, car un raisonnement
sans conscience n'a absolument aucun sens. D'autre part, si on admet que la
conscience résulte d'un ensemble de conditions physiologiques amenant un
certain acte, on ne peut pas admettre qu'une autre fois cet ensemble exactement
le même amenant encore le même acte soit donné sans la conscience.
Les mêmes conditions tantôt seraient causes de la conscience et tantôt
n'en seraient pas causes. Le fait de la conscience nous parait au contraire
fort important dans la série des phénomènes organiques : sa
présence ou son absence, comme on le verra de plus en plus, modifie
considérablement les choses. Quand nous savons qu'un phénomène
compliqué, comme les mouvements de la colère ou les gestes de la
prière, ne peut exister chez nous qu'avec un ensemble d'émotions et
d'idées conscientes, nous n'avons pas le droit de supposer que les mêmes
gestes exactement se produisent pendant la catalepsie sans être dirigés
et unifiés par une conscience quelconque. Aussi supposerons-nous, ce qui est
maintenant légitime au moins comme hypothèse, que les phénomènes
cataleptiques sont des phénomènes psychiques dont il nous reste à
déterminer la nature. Ce qui n'est maintenant qu'une hypothèse se
vérifiera, croyons-nous, de plus en plus par les autres phénomènes du
même genre.
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