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Description des phénomènes provoqués
pendant l'état cataleptique
Il est fâcheux de commencer notre description des
états où l'automatisme psychologique se montre par la description d'un
état qui est assez rare, et par des expériences qui ne peuvent pas facilement
être répétées. Cependant cela ne doit pas surprendre : nous voulons
étudier au début des phénomènes très simples, et la nature
présente toujours des choses complexes. Rien n'est plus compliqué qu'un esprit
normal, rien n'est plus compliqué également qu'une folie ou une crise d'hystérie
ordinaire. Nous sommes forcé de choisir des phénomènes rares si nous les
voulons simples. Aussi, quoique nous ayons observé par nous-même un assez
grand nombre de personnes atteintes de ces maladies nerveuses où l'état
cataleptique peut se présenter, nous n'avons jamais assisté nous-même
à une crise de catalepsie naturelle absolument complète ;
celles que nous avons vues n'étaient que des variétés imparfaites. Nous avons
seulement recueilli la description de deux crises naturelles, l'une observée
à Paris à l'hôpital de la Pitié par mon frère Jules Janet,
l'autre qui a été produite par un coup de foudre sur un sujet que je
connaissais, mais que je n'ai pas pu voir à ce moment. J'ai pu observer
plus fréquemment des catalepsies artificielles, mais sur trois sujets
seulement.
On pouvait quelquefois provoquer la catalepsie chez
Lucie en lui montrant brusquement une vive lumière de magnésium, ou
bien en lui comprimant légèrement les yeux pendant le somnambulisme. La
catalepsie survenait naturellement à de certains moments pendant le
somnambulisme provoqué de Rose ou de Léonie. Elle était aussi produite, mais
chez la dernière seulement,
quand, pendant le somnambulisme, on lui ouvrait les yeux à la
lumière. Toutes les autres personnes que j'ai étudiées ne présentaient
que des variétés de l'état appelé somnambulisme, ou des catalepsies tellement
transitoires que l'on pouvait, comme cela est arrivé souvent, les méconnaître.
Il est donc nécessaire de faire la description de cet état d'après les
quelques catalepsies artificielles que nous avons pu examiner, mais quelques
citations montreront qu'elles ne diffèrent pas dans leurs traits
essentiels de la catalepsie naturelle.
Quels que soient les moyens employés pour produire la
catalepsie, examinons l'aspect que le sujet présente alors, et choisissons
comme exemple la catalepsie de Léonie lorsqu'elle est bien complète et
se rapproche le plus de la description classique [24]. Le premier caractère et le plus apparent, c'est l'absolue
immobilité du sujet. Jamais une personne normale ne reste plusieurs minutes
sans aucun mouvement ; quelques mouvements des mains, des
paupières, des lèvres, quelques légers frémissements de la peau
manifestent toujours l'activité de la pensée et le sentiment des choses
extérieures. Léonie, au contraire, dans l'état que nous décrivons, conserve
invariablement l'attitude dans laquelle la catalepsie l'a surprise, sans que le
plus petit tremblement vienne révéler la conscience et la pensée. Les yeux
eux-mêmes tout grands ouverts, sans aucun clignement des
paupières, conservent avec fixité la même direction. En un mot,
les mouvements de la vie organique, battements du pouls et respiration
subsistent seuls, et tous les mouvements qui dépendent de la vie de relation
et qui expriment la conscience sont supprimés. Si l'on n'intervient pas et
surtout si on s'abstient de toucher le sujet, cet état persiste sans aucune
modification pendant un temps plus ou moins long : on a vu des catalepsies
naturelles durer des journées et des catalepsies artificielles se prolonger
pendant plusieurs heures. Chez les sujets que j'ai pu étudier, cet état ne dure
jamais longtemps et ne se prolonge pas plus d'un quart d'heure ; il se
modifie naturellement et cesse de présenter ce caractère de l'absolue
inertie morale.
Tant que le sujet reste cataleptique, on peut faire
sur lui différentes expériences qui nous amènent à constater des
caractères importants. Ces caractères, qui ne sont guère
que la conséquence de l'inertie précédemment signalée, peuvent être
ramenés à quatre principaux que nous décrirons brièvement car ils
sont tous bien connus.
lºLa continuation, la persistance de toutes les modifications
que l'on peut produire dans l'état du sujet. - Si l'on touche les membres,
on s'aperçoit qu'ils sont extrêmement mobiles et pour ainsi dire légers,
qu'ils n'offrent aucune résistance et que l'on peut très facilement les
déplacer. Si on les abandonne dans une position nouvelle, ils ne retombent pas
suivant les lois de la pesanteur, ils restent absolument immobiles à la
place où on les a laissés. Les bras, les jambes, la tête, le tronc
du sujet peuvent être mis dans toutes les positions même les plus
étranges ; aussi a-t-on comparé tout naturellement ces sujets à des
mannequins de peintre que l'on plie dans tous les sens. Le visage même
chez Léonie est susceptible d'être modifié de cette façon :
ouvre-t-on la bouche, lève-t-on ou baisse-t-on les sourcils, la figure,
comme un masque de cire, se laisse modeler et conserve son expression nouvelle ;
chez d'autres, les muscles de l'abdomen eux mêmes gardent l'empreinte de
la main [25]. On a fait différentes études de grande importance sur ces
attitudes cataleptiques. On a pu constater avec des appareils de précision
combien ces postures restent invariables : au lieu de trembler, comme fait
toujours et très rapidement le bras étendu d'un individu normal, les
membres de ces personnes restent longtemps en l'air sans bouger ; au lieu
de produire une accélération et une modification du rythme respiratoire, comme
cela arrive toujours chez l'homme normal, cette position fatigante du bras ne
change en rien le mouvement lent de la poitrine [26]. Ce n'est qu'au bout d'un temps assez long, une heure et plus,
d'après certains auteurs, vingt ou vingt-cinq minutes, suivant les
autres, que le bras commence à descendre à cause de la fatigue ou
de l'usure musculaire, mais cette descente s'effectue très lentement et
très régulièrement sans ces secousses et ces oscillations que
l'on constate chez l'homme normal. Comme la catalepsie de Léonie ne durait pas
plus d'un quart d'heure, je n'ai pas observé cette descente qui aurait
probablement commencé un peu plus tard.
Ces « poses » sont un des phénomènes
les plus connus et les plus caractéristiques de la catalepsie naturelle, ainsi
que le prouvent ces quelques observations. Voici un extrait d'une description
de Laënnec et de Maisonneuve rapportée par Saint-Bourdin [27] : « ... Il lui parle, elle n'entend pas ; il la
touche, elle ne paraît pas le sentir ; il lui lève un bras, le bras
reste dans la position où il l'a mis ; on dressa le malade debout,
on pencha le col, on leva une jambe, tout garda la position donnée. » En
voici une autre de Saint-Bourdin [28] - « Elle conservait la même attitude qu'elle avait
à l'instant de l'attaque : si elle était debout, elle y restait ;
si elle montait les degrés, elle avait une jambe élevée pour monter et durant
tout le temps de la catalepsie, elle conservait cette même attitude.
Pendant cet état, élevant un de ses bras, fléchissant sa tête, la mettant
debout sur un pied les bras tendus, la plaçait-on dans une position quelconque.
pourvu qu'on ait mis le corps en équilibre, elle conservait parfaitement
jusqu'à la fin la dernière attitude qu'on lui avait
donnée. » Il est vrai cependant que la catalepsie naturelle ne présente
pas toujours cette flexibilité qui est presque
constante dans la catalepsie artificielle. « Chez d'autres malades, le
corps est dans un tel état de rigidité que, si on les pousse, ils tombent sans
changer d'attitude [29]. » Nous aurons à revenir sur cette différence ;
remarquons seulement que la raideur, la contracture apparente des membres garde
encore ici un aspect caractéristique et proprement cataleptique. La contracture
n'est pas générale, c'est-à-dire qu'elle n'envahit pas tous les muscles à
la fois de la même manière et au plus haut degré ; car il se
produirait alors une attitude spéciale toujours la même, bien décrite
dans l'attaque de tétanos ou dans certaines crises d'épilepsie : le corps
serait étendu, courbé en arrière, les membres dans l'extension, les poignets
le long du corps et fléchis en dedans, les poings fermés, etc. Les muscles au
contraire sont contractés à des degrés différents, de manière
à donner au corps une attitude expressive, comme dans ce cas de
Saint-Bourdin cité plus haut où le corps raidi dans l'attitude de la
prière, les genoux pliés et les mains jointes, pouvait être
renversé sans changer de posture. Ce détail est important pour distinguer la
catalepsie de la véritable contracture générale.
Une autre modification que l'on peut imposer aux
membres cataleptiques, c'est le mouvement. Au lieu d'abandonner le bras dans un
état d'immobilité, on le fait osciller deux ou trois fois et on le lâche au
milieu du mouvement : l'oscillation persiste comme tout à l'heure
la position persistait. On peut ainsi communiquer aux bras, aux jambes,
à la tête de ce mannequin, un mouvement qui ne s'arrêtera
pas avant la fin de l'attaque. Le même caractère se retrouve
encore, quoique moins souvent signalé peut-être, dans les descriptions de
la catalepsie naturelle. « Une fille de cinq ans ayant été un jour
vivement choquée de ce que sa sœur avait enlevé pendant le repas un
morceau choisi dont elle avait elle-même envie, devint raide tout d'un
coup. La main qu'elle avait étendue vers le plat avec sa cuillère demeura
dans cet état ; elle regardait sa sœur de travers avec des yeux
d'indignation ; quoiqu'on l'appelât à haute voix et qu'on l'excitât
vivement, elle n'entendait point ; elle ne remuait ni la bouche ni les
lèvres, elle marchait lorsqu'on la
poussait et qu'on la conduisait avec la main... [30] »
On pourrait aussi citer chez des cataleptiques des
persistances de sensations ou mêmes d'images ; Léonie ou Lucie
restent indéfiniment les yeux fixés sur une lumière qu'on leur a
montrée ; mais ces phénomènes étant difficiles à étudier sur
des cataleptiques, nous les retrouverons plus loin avec plus de netteté. Ceux
que nous avons signalés suffisent pour vérifier ce premier caractère de
la catalepsie : la continuation, la persistance de toutes les
modifications imposées au sujet.
2º L'imitation ou la répétition. - Au lieu de toucher
le sujet, mettons-nous bien en face de lui dans la direction de son regard et
faisons nous-même un mouvement au lieu de déplacer ses membres. Lentement
Léonie va se mouvoir et mettre son bras, puis tout son corps exactement dans la
position que nous avons prise. Ce phénomène a reçu le nom d'imitation spéculaire ou en miroir, parce
que le sujet imite ordinairement avec son bras gauche le mouvement que nous
faisons avec le bras droit et ressemble à notre propre image dans un
miroir. Le fait n'est cependant pas absolument général, car, si Léonie imite
de cette manière, Lucie, dans ces mêmes imitations, ne renverse
pas les attitudes ; il est vrai que sa catalepsie est beaucoup moins complète.
Au lieu d'exercer une action sur la vue du sujet, on peut impressionner son
ouïe, du moins en apparence. Nous n'étudierons pas ce phénomène sur
Léonie qui ne le présente guère, irais sur Rose, chez qui il est tout
à fait complet. Si je parle tout haut à côté d'elle pendant
qu'elle est dans un état cataleptique, elle répète exactement mes
paroles avec la même intonation. Ce fait a reçu le nom d'écholalie ou
parole en écho. Il est fort curieux ; le sujet, changé pour ainsi dire en
phonographe, répète tous les sons qui frappent son oreille, sans
paraître affecté le moins du monde par le sens de ces paroles. Ordinairement
les bruits sont répétés avec la bouche, mais dans un cas, le Dr Powilewicz,
alors présent, ayant frappé dans ses mains, Rose répéta le bruit en frappant
également dans ses mains : l'écholalie se mélangeait ici avec l'imitation.
3º Généralisation ou expression des phénomènes. -
Le plus souvent les modifications imposées au sujet restent partielles et
n'affectent qu'un membre ; mais quelquefois, quand l'état cataleptique est
bien complet, elles montrent une tendance à se généraliser et à
affecter tout le corps. Jules Janet a observé une cataleptique naturelle qui
répétait toujours de son bras gauche ce que l'on faisait faire à son
bras droit et inversement. C'est le phénomène de la syncinésie que je n'ai observé que chez Léonie et encore pour
certains actes seulement. Si je lui ferme un poing, l'autre se ferme de
même. Si je lui lève une main devant la figure dans la position de
la prière, l'autre main prend la même position et vient se placer
contre la première. Les actes qui se complètent ainsi sont chez
elle, comme on le voit, des actes connus et habituels.
Ces mêmes actes habituels sont susceptibles de
se généraliser bien davantage et de provoquer une modification dans le corps
tout entier du sujet. C'est là un des phénomènes les plus connus,
les plus populaires, si on peut ainsi dire, de la catalepsie, car il produit
toujours un spectacle tout à fait extraordinaire. On voit la figure, le
corps tout entier s'animer, s'harmoniser avec l'attitude d'un des membres et
prendre une expression saisissante de réalité. A-t-on fermé l'un des poings de
Léonie, l'autre se ferme également, les bras se lèvent dans la position
de l'attaque, le corps se redresse, la figure change ; les lèvres
serrées, les poings fermés et les sourcils froncés n'expriment que la
colère. Ai-je mis une main étendue près des lèvres,
l'autre main s'y place également et semble envoyer des baisers, la figure se
modifie tout d'un coup et, au lieu d'exprimer la fureur, les lèvres et
les yeux, tout sourit. On peut changer indéfiniment ces attitudes, ces poses
plastiques et faire exprimer au sujet l'amour, la prière, la terreur, la
moquerie, toujours avec une égale perfection. Pour passer d'une attitude
à une autre, il suffit de modifier légèrement un des gestes du
corps ; chez Léonie, il suffit même de toucher aux muscles de la
figure. MM. Charcot et Paul Richer réussissaient à modifier l'attitude d'une
cataleptique en faisant contracter par le courant électrique l'un des muscles
de la face [31]. Chez Léonie, la figure est cataleptique comme le reste du
corps ; il suffit de lui lever les sourcils pour qu'ils restent comme on
les a mis et qu'ils amènent dans tout le corps l'attitude de la
terreur ; l'expression n'est pas moins violente quoique provoquée par une
cause aussi futile.
4ºAssociation des états les uns avec les autres. - Jusqu'à
présent, le sujet n'a rien fait tout seul, n'est jamais sorti de l'état
où il avait été placé ; il faut maintenant noter des cas où
la scène jouée est bien plus complète et plus développée. Je mets
les mains de Léonie dans l'attitude de la prière et la figure prend une
expression extatique. Je la laisse dans cet état, car j'avais l'intention
d'attendre combien de temps l'expression se conserverait. Je la vois qui se
lève du siège où elle est assise et qui très
lentement fait deux pas en avant. A ce moment, elle plie les genoux, mais
toujours avec une lenteur singulière ; elle s'agenouille, se penche
en avant, la tête inclinée et les yeux levés au ciel dans une
merveilleuse posture extatique. Va-t-elle rester ainsi et, l'attitude étant
complétée, garder l'immobilité cataleptique ? Non, la voici qui se
relève sans que je l'aie touchée, elle baisse la tête davantage et
met ses mains jointes devant sa bouche, elle avance cinq ou six pas plus
lentement encore que tout à l'heure. Que fait-elle donc ? La voici
maintenant qui fait un grand salut respectueux, s'agenouille encore une fois,
relève un peu la tête et, les yeux à demi clos, entr'ouvre
les lèvres. Ce qu'elle fait se comprend maintenant, elle va communier.
En effet, la communion faite, elle se relève, salue encore, et, la
tête tout à fait inclinée, revient se mettre à genoux dans
sa position primitive. Toute cette scène, ayant duré un quart d'heure,
s'interrompt alors par la fin de l'état cataleptique.
C'est l'acte le plus compliqué que j'aie vu accomplir
pendant la catalepsie ; on voit qu'il se compose de phénomènes
successifs qui se sont provoqués les uns les autres, au lieu d'être
uniquement, comme tout à l'heure, la continuation d'une même modification.
Il faut rapprocher de ce fait d'autres actes provoqués par l'intermédiaire de
tel ou tel sens et qui tous ont ce caractère de se composer d'actions
successives et différentes les unes des autres. Si on fait entendre une musique
gaie devant le sujet, il rit, puis se met à danser ; une musique
triste le fait pleurer. Si on met dans la main de Léonie un morceau de fil,
elle fait le geste d'enfiler une aiguille, puis se met à coudre. Si on
lui met un crayon dans la main, elle fait le geste d'écrire, mais ne fait que
des barres indéfiniment ; si on lui met un parapluie dans la main, elle
l'ouvre, le met au-dessus de sa tête, etc. « Un cataleptique
naturel, étudié par Forestier, mangeait avec avidité (vorabat) tout ce qu'on lui mettait dans la bouche [32]. » On trouve dans les ouvrages qui traitent de la catalepsie
un grand nombre de ces actes complexes et associés. Je n'ai voulu que rappeler
brièvement ces phénomènes cataleptiques qui sont tous bien
connus, mais qui me paraissent d'une importance capitale au début d'une étude
sur l'automatisme. Comme le disait M. Charcot [33] : « Dans la catalepsie vraie, il y a inertie morale
absolue... ; c'est par là, en bonne méthode, que l'étude des
suggestions hypnotiques doit être commencée. »
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