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Chapitre I: Les phénomènes psychologiques isolés.
Condillac, lorsqu'il entreprit d'analyser l'esprit
humain, imagina une méthode ingénieuse pour éclaircir et simplifier un peu les
phénomènes si complexes qui se présentent à la conscience. Il
supposa une statue animée capable d'éprouver toutes les émotions et de
comprendre toutes les pensées, mais n'en ayant aucune au début, et, dans cet
esprit absolument vide, il voulut introduire chaque sensation l'une après
l'autre et isolément. C'était une excellente méthode scientifique. La
multiplicité des phénomènes qui s'entre-croisent dans l'univers nous
empêche de discerner leurs relations, leurs dépendances ; par un
coup d'une baguette magique, supprimons tous ces phénomènes et dans ce
vide absolu reproduisons isolément un seul fait. Rien ne sera plus facile alors
que de voir le rôle et les conséquences de ce phénomène ; elles se
développeront devant nous sans confusion. Voilà la méthode idéale des
sciences ; Condillac espérait l'appliquer à l'esprit.
Malheureusement cette méthode théoriquement si belle était complètement
impraticable, car le philosophe ne possédait pas la statue dont il parlait et
ne savait pas réduire une conscience à ses phénomènes élémentaires.
Aussi fit-il son expérience en imagination, au lieu d'interroger la nature et
d'attendre la réponse, il fit lui-même les questions et les réponses, et
il substitua à l'analyse qu'il se vantait de faire une construction tout
à fait artificielle.
Eh bien, l'expérience que rêvait Condillac et
qu'il ne pouvait essayer, il nous est possible aujourd'hui de la réaliser
presque complètement. Nous pouvons avoir devant les yeux de véritables
statues vivantes dont l'esprit soit vide de pensées et, dans cette conscience,
nous pouvons introduire isolément le phénomène dont nous voulons étudier
le développement psychologique. C'est grâce à un état maladif connu
depuis longtemps par les médecins, mais peu examiné par les philosophes, que
nous trouverons cette statue. C'est la maladie nerveuse désignée le plus
souvent sous le nom de catalepsie qui
nous procurera ces suppressions brusques et complètes, puis ces restaurations
graduelles de la conscience dont nous voulons profiter pour nos expériences.
« La catalepsie, dit Saint-Bourdin, un des premiers auteurs qui ait fait
une étude précise de cette maladie, est une affection du cerveau,
intermittente, apyrétique, caractérisée par la suspension de l'entendement et
de la sensibilité et par l'aptitude des muscles à recevoir et à
garder tous les degrés de la contraction qu'on leur donne [22]. » Cette définition, sans être parfaite, donne une idée
générale assez juste d'un état maladif qui se produit naturellement, chez
quelques individus prédisposés, à la suite d'un choc ou d'une émotion et
que l'on produit artificiellement chez quelques sujets par divers procédés bien
connus. Il n'y a pas lieu de s'occuper, du moins au début de cet ouvrage, de
l'origine de cet état ; on peut dire de la catalepsie ce que M. Ballet
disait des troubles de langage : « Il nous importera peu de savoir si
tel ou tel trouble de la parole ou de l'écriture est produit par une tumeur, un
foyer de ramollissement, un agent toxique. Les roues d'une montre, a dit
Buzzard, peuvent aussi bien être arrêtées par un cheveu que par un
grain de sable, et le désordre qui surgit alors reste toujours le même,
quelle que soit la cause qui l'ait produit [23]. » On peut ainsi examiner l'état psychologique produit par
cette maladie, sans se préoccuper de son origine.
Sans doute une personne atteinte de catalepsie n'aura
pas la simplicité idéale de la statue de Condillac : l'état sera plus ou
moins parfait, et son interprétation soulèvera toujours des
problèmes. Mais une expérience réelle, quand même elle
présenterait quelque obscurité, vaut cent fois mieux qu'une théorie simple,
mais imaginaire. Commençons donc, suivant notre méthode, par décrire cet état
et ses caractères les plus généraux ; nous passerons ensuite en
revue les diverses interprétations qui sont possibles et l'hypothèse qui
nous semble la plus vraisemblable. Enfin, revenant à l'expérience, nous
vérifierons les conséquences de cette hypothèse par les détails et les
variétés que cet état maladif peut présenter. Ainsi nous aurons décrit et interprété
un état où, comme le disait Condillac, les phénomènes de
conscience se présentent, croyons-nous, à l'état d'isolement.
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