L'automatisme psychologique - première partie.

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Le caractère des individus suggestibles

Ces conclusions et les précédentes se heurtent à une difficulté et soulèvent une objection grave qu'il faut tourner en vérification de nos hypothèses. Si la suggestion n'a pas de pouvoir qui lui soit propre et n'agit que comme une perception déposée dans un esprit d'un certain genre, elle ne doit pas seule provoquer chez ces sujets des actes automatiques. Toutes les idées, toutes les perceptions doivent trouver chez eux le même terrain favorable à leur développement et donner à la conduite de ces indi­vidus un aspect tout particulier.

Eh bien, nous croyons qu'il en est réellement ainsi et que notre théorie du règne des perceptions s'applique aussi bien à leurs actes naturels qu'à leurs actes suggérés. Rien n'est plus curieux, en effet, que le caractère et la conduite de ces personnes faibles dont la conscience éprouve les plus singulières modifications par suite même de son rétrécissement. On comprend que ce sujet ait tenté bien des romanciers qui, obéissant au goût du jour, mettent dans leurs ouvrages le portrait d'une hystérique ou d'une somnambule. Malheureusement la plupart, à mon avis du moins, se contentent de quelques termes scientifiques récoltés au hasard et croient avoir tout dit quand ils ont parlé d'une crise de nerfs à quatre phases et d'une héroïne hémi-anesthésique. Le portrait des hystériques a été aussi la tentation de tous ceux qui se sont occupés des maladies mentales : les descriptions de Legrand du Saulle, de Moreau (de Tours) [307], de M. Ball [308], de M. Ribot [309], sont parmi les plus intéressantes. Nous n'avons par bon­heur à essayer rien de semblable. Il nous suffit de rassembler, à un seul point de vue, les quelques observations que nous avons pu faire et qui confirment l'idée générale que nous avons émise sur la nature de la conscience chez ces malades.

Une observation que je fis un jour par hasard, ce sont les meilleures, m'expliqua mieux que toutes les recherches la nature de l'intelligence des personnes faibles dont nous parlons. J'arrivai un jour auprès de Lucie, dans l'intention de faire quelques recherches sur les phénomènes d'anesthésie ; elle prétendit être fatiguée et mal disposée pour me répondre. En réalité, elle avait été ennuyée par mes expériences de la veille et ne voulait pas recommencer. « Soit, lui dis-je, nous serons paresseux aujourd'hui, mais pour que je ne sois pas venu pour rien, tu vas me raconter une histoire. - Quelle folie ! je n'en sais pas. Vous ne voulez pas que je vous raconte Ali-baba ? - Mais si, pourquoi pas? J'écoute. » Et la voici qui, moitié riant, moitié fâchée, commence l'histoire d'Ali-baba. D'abord elle raconte mal et s'arrête à chaque instant pour voir si j'écoute. Peu à peu, elle s'excite, raconte avec plus d'entrain et ne s'occu­pe plus de moi... Elle pousse un cri et s'arrête les yeux fixés sur un coin du mur, puis elle parle tout bas pour elle-même : « Les voilà, tous les voleurs... dans de grands pots... ». Elle ne raconte plus, elle voit, elle suit toute la scène qui se déroule devant ses yeux et, de temps en temps, murmure son opinion comme les enfants au spectacle . « On va les tuer tous... c'est bien fait. » Quant à moi, l'histoire d'Ali-baba ne m'avait jamais paru aussi intéressante et je me gardais bien de l'interrompre. C'est qu'en effet je voyais devant moi la manière dont pensent les hystériques et les somnambules ; au lieu d'être terne et abstraite comme chez nous, la pensée est chez elles colorée et vi­vante, elle est image et presque toujours hallucination. M. Richet demandait à une somnambule l'heure où une chose était arrivée : « Attendez, disait-elle... je ne vois pas » ; puis elle dit : « Je sais maintenant. » Elle voyait devant elle un cadran dont les aiguilles marquaient l'heure. Une pensée qui se présente avec cette vivacité ne peut guère être hésitante et variable comme la nôtre. « Je l'ai vu, de mes propres yeux vu », disons-nous quand nous sommes certains ; mais ces esprits là voient tout avec la même force et la même netteté ; il n'est pas surprenant qu'ils soient convaincus de tout. « Tout fantôme interne renferme une conception affirmative », disait M. Taine [310]. Sans doute, mais l'affirmation sera d'autant plus forte que le fantôme sera plus coloré et plus réel, et si la plus légère de nos imaginations s'accompagne déjà d'une certaine conviction de l'existence de l'objet, combien cette conviction devra-t-elle être plus forte chez des personnes dont chaque pensée équivaut à une sensation. Quand nous rêvons, les idées les plus absurdes nous semblent des réalités, parce qu'elles prennent une forme et se placent devant nous ; les esprits de ce genre rêvent toujours et tout est devant eux comme un objet réel. Sainte Thérèse a décrit d'une manière bien précise cet état d'esprit qu'elle devait connaître : « Je connais, dit-elle, des personnes dont l'esprit est si faible qu'elles s'imaginent voir tout ce qu'elles pensent. Cet état est bien dangereux » [311]. Aussi, quelle que soit l'idée qui remplisse actuellement leur esprit, rien n'égale leur conviction : il n'est au pouvoir d'aucun raisonnement, d'aucune objection, quelque fondée qu'elle soit, de l'ébranler, car c'est plus qu'une conviction, c'est l'impossibilité de penser autrement. Il ne faut pas discuter avec les suggestibles, c'est inutile: quand je veux modifier une conviction de Léonie, j'obtiens toujours cette réponse qui, au fond, est pleine de bon sens : « Je vois que cela est ainsi, pourquoi voulez-vous que je ne croie pas que cela est ? vous croyez bien, vous, ce que vous voyez... Vous ne voyez pas la même chose que moi... que voulez-vous que j'y fasse ? c'est que vous ne savez pas voir, tant pis pour vous. » N'est-ce pas ainsi que parlent les croyants dans les religions : « Vous ne comprenez pas cela... c'est que vous n'avez pas la foi, c'est un sens qui vous manque ; mais moi je sens, je vois... donc je crois. » Et cette conviction pourra devenir l'origine de tous les dévouements et de tous les fanatismes.

Nous constatons chez les mêmes personnes un autre caractère de l'intelligence qui semble, au premier abord, tout à fait opposé au précédent et qu'il ne sera pourtant pas bien difficile de concilier avec lui. C'est une extraordinaire crédulité. Lorsqu'on leur raconte des histoires, au lieu de les leur faire raconter, elles y croient tout autant et les prennent également pour des réalités. Je ne parle pas ici de ces hallucinations que l'on communique volontairement à une somnambule, je parle de faits journaliers qui se passent dans la vie normale de ces esprits faibles. Lucie, en passant dans une rue, a entendu dire quelques mots sur une personne de sa connaissance. Le propos tel qu'elle me le raconta était absurde et n'avait probablement pas été dit de cette ma­nière : elle en resta cependant complètement convaincue et il me fut impossible de la faire changer d'idée. Le plus invraisemblable exemple que j'aie vu de cette crédulité est le suivant : une hystérique entend dire dans sa jeunesse, par un maladroit, que les femmes atteintes de sa maladie mouraient à la ménopause. Vingt ans plus tard, au moment des premières manifestations de l'âge critique, elle se prépare à mourir, étouffe et serait peut-être morte, si nous n'avions fini par découvrir son secret et par lui modifier, non sans peine, sa conviction. Elle se décida à vivre et depuis se porte très bien. Rose était malade et paralysée ; aucun remède ni physique ni moral ne semblait avoir de prise sur elle. Pendant le délire d'une crise d'hystérie, je l'entends dire : « On ne me guérira pas; ce n'est pas une maladie que j'ai, je suis ensorcelée par ce vieux sorcier que j'ai fâché contre moi ; il n'y a rien à faire. » Je lui fis avouer cette singulière histoire ; je parvins avec bien des difficultés à lui enlever cette conviction vraiment délirante, et je n'eus plus de peine à supprimer la paraplégie. Mais laissons de côté ces cas extrêmes où la crédulité a des conséquences dramatiques ; constatons d'une manière générale que les hystériques éveillées ou endormies, peu importe, sont comme les petits enfants, qu'elles n'ont point besoin de pratiques hypnotiques pour être convaincues et qu'elles croient tout ce qui frappe leur esprit.

Leur activité, comme cela est naturel, présente les mêmes caractères que leur pensée ; elle est d'abord extrêmement rapide et comme instantanée ; aussitôt une idée conçue, il faut l'exécuter, et le mouvement est accompli comme par une décharge convulsive. Lucie pense à quitter la salle, et la voilà au travers des rues à peine habil­lée, courant et gesticulant. Léonie, en somnambulisme, veut descendre au jardin ; la porte résiste un peu, brusquement la voici sur la fenêtre ouverte, et j'ai à peine le temps de la retenir ; s'intéresse-t-elle à quelqu'un, elle se précipite toujours pour le chercher ou pour le suivre dès qu'elle en entend parler. Des exemples nombreux sont inutiles ; il faudrait citer toute la vie et toutes les actions, car on retrouve toujours ce même caractère de précipitation irraisonnée. Aussi les motifs des actes même les plus graves sont-ils futiles. Une somnambule disait à Bertrand [312] « qu'elle allait sur les toits pour chercher une épingle ou un clou qu'elle croyait y avoir aperçu ». Lucie s'en va acheter un jour une foule d'objets d'ameublement qu'elle ne peut payer: « J'avais envie, dit-elle, de voir l'effet que ferait ma chambre un peu plus remplie. » Les motifs de ces actes sont encore tous déterminés par les désirs ou les sensations présentes, ils ne sont pas fournis par la pensée d'un bonheur futur ou d'un mal éloigné. L'insou­ciance des femmes hystériques est invraisemblable et elle se retrouve dans la conduite de tous les êtres faibles ou dégradés.

Ces actes brusques et étourdis sont cependant quelquefois violents et durables ; s'ils ressemblent souvent à des convulsions, ils ressemblent parfois à des contractures. Rose se met en tête de faire un travail au crochet, une aube pour un prêtre, je crois ; elle y travaille sans cesse, ne parle que de cela, même en somnambulisme et même pendant ses crises : pendant huit jours, elle n'a pas pu penser à autre chose ; puis une remarque subite, un dégoût, et elle n'a plus voulu y toucher. Quand elle se met à bâiller, elle continue pendant des heures sans pouvoir s'arrêter. Après avoir été paralysée pendant sept mois, elle fut guérie par un somnambulisme prolongé; mais alors il semblait qu'elle voulût abuser de ses jambes, car elle courait toute la journée sans pouvoir s'arrêter, jusqu'à épuisement. Marie, ordinairement très douce et de bonne humeur se fâche contre une servante et prend subitement la résolution de ne plus dire un mot à aucune des personnes de l'hôpital. Elle veut bien causer avec moi quand j'arrive, mais reste muette avec tous les autres. Cela dura plus de quinze jours et disparut subitement ; l'accès passé, elle ne veut plus qu'on lui en parle et dit que ce n'était rien. Il serait trop facile d'ajouter ici une quantité d'exemples de ténacité que ces esprits faibles montrent dans des actes qu'ils ont entrepris tout à fait au hasard et qu'ils cessent de même.

L'activité nous montrera un autre caractère parallèle à celui que nous avons déjà vu dans l'intelligence ; quoique brusque et tenace, elle est cependant très modifiable par toutes les influences extérieures. Ces personnes, en apparence spontanées et entre­prenantes, sont de la plus étrange docilité  quand on sait de quelle manière il faut les diriger. De même que l'on peut changer un rêve par quelques mots adressés au dormeur, de même on peut modifier les actes et toute la conduite d'un individu faible par un mot, une allusion, un signe léger auquel il obéit aveuglément, tandis qu'il résisterait avec fureur si on avait l'air de lui commander. Un mot provoque le rire ou les pleurs, ou la rougeur, un mot les rend douces ou violentes.

Cette modification de leurs actions par l'influence d'autrui se manifeste d'une ma­nière remarquable dans leurs habitudes d'imitation. Nous sommes tous plus ou moins modifiés par les personnes que nous fréquentons, mais, chez les esprits faibles, cette modification est une transformation complète et rapide. Les actes les plus graves n'ont pas d'autre origine que l'imitation. « Un premier suicide se fait au moyen d'une allumette chimique, et qui pourrait faire la statistique des cas de mort de ce genre ? Un malheureux imagina de se jeter sous les roues d'une locomotive : l'instantanéité de ce nouveau genre de suicide a aussitôt donné l'éveil à ceux qui aspirent à déserter la vie, et les imitateurs sont venus maculer de leur sang les roues de la lourde machi­ne » [313]. Bien souvent le crime, comme le suicide, sera le résultat de cette imitation contagieuse, et, pendant toute une période, les assassinats seront du même genre et les cadavres seront mutilés de la même manière. Mais l'imitation peut devenir une maladie et amener certains individus à imiter continuellement l'acte qu'ils voient accomplir *. Les maladies nerveuses acquises par imitation, le somnambulisme naturel produit par la lecture de l'histoire du somnambule Caselli, les épidémies démonopathiques, le mal des Andous en Belgique, les possessions du monastère de Kérndrep, de Loudun, de Morzine, sont des faits trop connus pour que j'y insiste.

Pour comprendre cette manière d'agir, cherchons dans quelles circonstances elle paraît s'accentuer davantage. Ces résolutions soudaines et absurdes, ces imitations irrésistibles seront bien plus manifestes à mesure que l'état d'affaiblissement psycho­logique sera plus considérable. « Un des effets les plus extraordinaires de l'ivresse n'est-il pas de nous faire céder avec une extrême facilité à des impulsions auxquelles nous avions résisté » [314]. Moreau (de Tours), en donne un exemple curieux: un mal­heureux qui désire en finir avec la vie ne peut prendre la résolution de se tuer, il se décide et va arriver à l'exécution quand il est gris [315]. Le somnambulisme peut être considéré quelquefois comme une existence inférieure à celle de la veille, aussi nous présente-t-il des faits de ce genre : « Un individu, somnambule naturel, est frappé du nombre de vers en ique qu'il vient de lire, il s'en moque ; le soir, il s'endort en n'y pensant plus. Le lendemain, il trouve son carnet sur lequel il a écrit pendant la nuit 75 vers en ique sur le même sujet [316] :

Oh ! toi qui sais chanter sur ton luth poétique

La gloire du prélat et la vertu civique,

Permets, fils d'Apollon, que ma mure pudique

Se revête pour toi de sa blanche tunique... etc.

Une autre malade hystéro-épileptique imite dans son sommeil naturel tous les bruits qu'elle a entendus dans la journée [317]. De même que le déchaînement des pas­sions est complet dans le rêve [318], de même qu'un penchant assoupi depuis longtemps pendant la veille reprend pendant le rêve l'empire qu'il avait autrefois [319], de même, des impulsions faibles dans un état peuvent devenir toutes puissantes dans un autre. Trois hystériques étaient dans la même salle de l'hôpital et, comme cela arrive souvent, ne s'aimaient guère et affectaient des manières toutes différentes, pendant leur état normal ; mais, quand elles étaient en crise, elles se copiaient si bien qu'elles avaient le même délire et prononçaient exactement les mêmes paroles. Or, pour l'une au moins que j'avais vue dans une autre salle, cette forme de crise et ce genre de délire qu'elle n'avait pas auparavant étaient une pure imitation. Le haschich donne une disposition de ce genre : « il produit dans la volonté, dans les instincts, un tel relâchement que nous devenons le jouet des impressions les plus diverses. Par un mot, un geste, nos pensées peuvent être tournées sur une foule de sujets » [320]. L'ivresse du haschich ressemble d'ailleurs, dit M. Richet [321], à l'état hystérique et on y trouve la même exagé­ration du sentiment et la même impuissance de la volonté. Toutes les idées se traduisent sans que nous puissions les en empêcher. »

De même que dans la catalepsie, l'automatisme des idées se révèle parfois, non seulement par leur durée, mais encore par leurs associations ; - on voit certains actes s'expliquer ainsi par des liaisons involontaires entre les idées. « On connaît l'histoire de ce pauvre jeune homme de la maison de Mailly, dont la Palatine parle dans ses mémoires. Un sachet lui avait été donné par Mlle de la Forge; ensorcelé par la puissance magique de ce sachet, il suppliait sa famille de consentir au mariage. Les refus le désespérèrent et il résolut de se noyer, mais à peine avait-il ôté le sachet que le charme cessa et l'indifférence la plus glaciale succéda à la passion » [322]. Combien de sottises, de crimes commis sous l'influence d'un sort, comme conséquence d'une idée fixe, pourraient s'expliquer de la même manière. On a perdu, comme dans le rêve, le pouvoir de diriger les pensées ; elles se développent à leur façon, et l'une ou l'autre, la dernière sinon toutes, arrive à l'exécution complète. Dans ce cas l'action semble plus irrésistible encore, car elle ne heurte pas les autres idées de la conscience, elle en sort tout naturellement ; de même que nous ne sommes pas étonnés de nos propres rêves, de même les hystériques et les somnambules sont rarement surprises de leurs propres absurdités, car elles n'ont pas dans l'esprit d'images opposées qui leur puissent servir de terme de comparaison. Cette association des idées a encore, surtout chez ces per­sonnes, un effet singulier qu'il est nécessaire de bien connaître ; elle s'exerce souvent par contraste, et la pensée d'une chose amène rapidement en elle l'idée, puis l'exécu­tion de la chose absolument contraire ; « elles ont envie de rire en voyant pleurer, disent des mots inconvenants en pensant à être pudiques, etc. » [323]. Cette association par contraste que nous avons déjà signalée existe d'une façon naturelle avant de se présenter dans les expériences du transfert. En un mot, il n'y a pas un seul caractère des actes suggérés qui ne trouve son analogue dans la conduite naturelle de ces individus constamment suggestibles.

Faisons maintenant la même étude sur les sentiments et les passions de ces mêmes personnalités faibles, toujours dans les mêmes états que nous avons décrits, lorsque, soit par la maladie, soit par les procédés hypnotisants, le champ de leur conscience a été restreint et ne peut plus contenir simultanément qu'un nombre d'images bien inférieur à celui qu'il devrait régulièrement renfermer.

Il est d'observation banale que les personnes de ce genre sont extraordinairement émotionnables et que, pour le plus léger prétexte, elles semblent éprouver avec une violence inouïe toutes les secousses de la joie, de la peine, de l'amour, de la terreur, etc. Les exemples abondent. Il suffisait de raconter devant Lucie (éveillée ou en premier somnambulisme) quelque histoire absurde d'un chien écrasé ou d'un mari qui bat sa femme, pour qu'aussitôt elle changeât de visage et se retirât dans un coin en pleurant comme une Madeleine. La joie de me revoir bouleverse Léonie, et ce sont, pendant quelques minutes, des secousses, des sanglots, des cris inarticulés, presque un début de crise de nerfs. C'est d'ailleurs ainsi par une véritable crise de nerfs que se terminent toutes les émotions de Rose; je l'ai vue, pendant quarante-huit heures, dans une série de crises presque continuelles à la suite d'une déception, parce qu'une personne qu'elle attendait n'était pas venue la voir.

Que faut-il penser de cette soudaineté et de cette violence dans l'émotion ? Re­marquons d'abord que l'expression de l'émotion est ici, si je ne me trompe, beaucoup plus violente que l'émotion elle-même. Ces grands bouleversements de tout leur être, quand ils n'ont pas encore amené la crise, car alors la nature des phénomènes change, se calment aussi vite qu'ils ont été provoqués. Il ne faut pas chercher à consoler une hystérique

comme l'on ferait pour une personne ordinaire, en lui parlant de l'objet de son chagrin et en lui montrant qu'il est futile. Non, si on parle de l'objet qui a causé leur colère ou leur désespoir, de quelque manière qu'on en parle, on augmente leurs cris et leurs larmes. Il faut tout simplement, sans aucun art des transitions, parler brusque­ment de tout autre chose ; elles restent un moment interloquées, hésitantes puis, en quelques secondes, se donnent tout entières au nouveau sujet et rient avec gaieté quand elles ont encore les larmes dans les yeux. Léonie avait perdu un enfant, il y a quelques années, dans les plus tristes circonstances, et c'était, pour la pauvre femme, un bien juste sujet de chagrin. Les incidents les plus futiles, une consonnance, une date, la couleur noire d'un morceau de papier, lui rappelaient à chaque instant ce malheur quand elle était en somnambulisme, et ne le lui rappelaient pas quand elle était éveillée. C'était alors des larmes et des cris, puis des contractures interminables. J'essayai d'abord de la consoler, mais en vain ; ce n'est qu'assez tard que je m'avisai du véritable moyen pour arrêter ce chagrin. Dès que sa figure s'attristait et qu'elle commençait à crier: « Oh! ma pauvre petite », de suite, je lui parlais brusquement d'autre chose, elle se mettait à rire et c'était fini. Bien mieux, si on réussit à leur faire avouer ce qu'elles éprouvent, on voit qu'elles sentent en réalité fort peu de chose. Un jour, Lucie, qui était anesthésique totale et qui ne sentait même pas une forte brûlure, se fit une coupure à la main et le sang coula assez fortement. Elle se mit à crier et à pleurer comme si elle endurait un véritable martyre. J'en fus un peu surpris, car, à ce moment même, elle ne sentait pas une épingle enfoncée dans sa main sans la prévenir, et je lui demandai si réellement elle souffrait beaucoup : « Mais... non, pas précisément, dit-elle, mais vous voyez bien, mon sang coule, je dois souffrir beau­coup, il est tout naturel que je crie... ah ! ... » Je trouve ce mot qui lui échappa très significatif ; elle ne crie pas parce qu'elle souffre réellement, ici je crois qu'elle ne sentait rien, mais parce qu'elle doit souffrir. Une idée plus ou moins vague de la souffrance, peut-être une image hallucinatoire très faible d'une douleur ancienne, voilà tout ce qu'il y avait au-dessous de ces grands cris et de ce désespoir.

Dans certains cas, dira-t-on, l'émotion est bien réelle ; le chagrin de Léonie en pensant à son enfant, la terreur de Lucie pendant sa crise, sont des sentiments vrais. Soit, mais cela n'empêche pas que l'expression de l'émotion ne joue encore un grand rôle ; car je suis disposé à croire ici que le sentiment réel est postérieur à l'expression extérieure. Un psychologue américain dont le nom est bien connu, M. William James, a soutenu une théorie très séduisante sur l'origine des émotions [324]. D'après lui, c'est un tort de dire avec le sens commun : Nous perdons notre fortune, nous sommes cha­grins, nous pleurons. « Cet ordre n'est pas correct, le second état mental n'est pas immédiatement introduit par le premier, les manifestations physiques doivent être interposées entre eux. L'ordre rationnel est que nous nous sentons chagrins parce que nous pleurons, colères parce que nous frappons, etc. » Toutes nos pensées produisent en nous des modifications physiques, mouvements, modifications de la circulation, de la respiration, de l'état de la peau, des glandes, de la vessie, etc. Par une sorte de choc en retour, la sensibilité ramène à la conscience la notion de ces changements et nous donne une émotion qui n'est précisément que la sensation plus ou moins confuse de toutes ces modifications. L'auteur en concluait qu'un individu totalement insensible ne devrait pas avoir conscience de ces changements organiques et par conséquent ne plus éprouver d'émotions, et il m'écrivit à ce sujet quand, dans mes premières études, j'avais signalé Lucie comme anesthésique totale. Je lui répondis que les hystériques me semblaient assez mal choisies pour vérifier cette théorie, d'abord parce que leur anesthésie n'était pas bien réelle *, ensuite parce qu'elles étaient au contraire très émotionnables. Il m'a semblé depuis que ces observations étaient en réalité plus favo­rables à l'opinion de M. William James, mais d'une autre manière qu'il ne le croyait lui-même. L'émotion n'est pas supprimée chez l'hystérique par son anesthésie; car, si elle ne sent pas les modifications de sa peau, elle voit ses propres mouvements et entend ses cris ; mais elle semble être produite chez elle et entretenue par l'exagéra­tion même des manifestations. Semblables à ces gens qui font de grands mouvements et poussent de grands cris pour se mettre en colère, elles gesticulent beaucoup pour la moindre des choses et se prennent elles-mêmes à leurs propres grimaces. « Oh ! com­me je crie bien, pourrait dire Lucie; je dois être bien en colère, donc je le suis. » Même dans le cas d'émotion réelle, c'est la puissance et le caractère de la manifes­tation physique déterminée toujours par les mêmes lois qui amènent la force de l'émotion.

Ces quelques observations sur la conduite des personnes suggestibles trouveront leur confirmation et leur conclusion dans quelques phénomènes assez connus et célèbres. Il est aujourd'hui admis comme axiome que les hystériques et les personnes du même genre mentent continuellement, et plus d'un répète cette formule, d'après quelques cas célèbres, sans avoir cherché à en vérifier l'exactitude. Je ne tiens pas à réhabiliter leur réputation, mais je crois juste de dire qu'elles ne mentent pas beau­coup plus que le commun des mortels. Sur une quinzaine de personnes que j'ai étu­diées et qui, certes, n'étaient pas parfaites, je n'en ai guère rencontré qu'une, chez qui l'habitude du mensonge fût véritablement curieuse. Lorsque ce caractère existe, et, comme je viens de le dire, il se rencontre, il ne faut pas s'indigner, ce qui est ici par­faitement déplacé, il vaut mieux chercher à l'expliquer.

Beaucoup de psychologues, qui raisonnaient plus qu'ils n'observaient, ont soutenu que la véracité, l'habitude d'aimer et de dire la vérité, était une chose naturelle à l'homme qui se retrouvait constamment, lorsque l'esprit humain était observé dans toute sa candeur primitive, chez l'enfant et chez le sauvage. Je ne parlerai pas du sauvage que je ne connais pas, mais je remarquerai que les enfants, à moins d'être de petits prodiges, sont loin de dire toujours scrupuleusement la vérité, qu'ils embellis­sent leurs récits, et qu'ils savent mentir aussitôt qu'ils savent parler. Le fait me semble d'ailleurs tout naturel et tout simple. L'idée de la vérité est en réalité une idée fort abstraite, le résultat d'une série de jugements complexes que l'on ne fait pas en venant au monde. Je crois même que l'on n'a bien l'idée de la vérité et de son importance que du jour où l'on s'est intéressé aux sciences. L'esprit de vérité et l'esprit scientifique sont deux choses analogues, et celui qui ne comprend pas l'intérêt qu'il y a à savoir ce qui est, ne sent pas l'importance qu'il y a à dire ce qui est. Aussi, tout esprit simple, rudimentaire, qui fait peu de rapports abstraits, ne dirige pas ses paroles par l'idée abstraite de la vérité, mais les dirige par les images dominantes dans son esprit. Or, l'esprit de l'hystérique est justement, par la perte de plusieurs sens et par le rétrécisse­ment de la conscience, un esprit rudimentaire ; elle ne comprend rien à la science et ne s'imagine pas que l'on puisse s'y intéresser ; elle dit ce qui lui vient à l'esprit, sans autre préoccupation. Si l'on songe au caractère hallucinatoire de toutes leurs idées, à l'absence de contrôle qui caractérise leur pensée, au lieu de se scandaliser de leurs mensonges qui sont d'ailleurs très naïfs, on s'étonnera bien plutôt qu'il y en ait encore autant d'honnêtes.

Il est facile de faire une remarque analogue pour leur conduite. La morale n'est pas plus que la vérité une chose naturelle ; ce n'est pas l'avilir que de la considérer comme le plus beau résultat du travail de l'intelligence humaine. L'idée du bien, ridée du devoir sont des rapports abstraits, des jugements, de véritables découvertes; pour les concevoir, il faut réunir dans une même pensée un très grand nombre de termes en apparence étrangers : l'idée de l'acte présent, de ses conséquences futures même loin­taines, la pensée des autres hommes, de leur ressemblance avec nous-mêmes, de leurs droits, etc. Il n'y a rien d'étonnant à ce qu'un pauvre esprit, dans un moment où il ne peut avoir qu'une seule image, ne réunisse pas et ne compare pas toutes ces idées. Si ses actions restent morales, c'est que le hasard des circonstances ou les habitudes de la pensée ramènent heureusement dans son esprit des images d'actions honnêtes ou insignifiantes ; mais le même hasard pourra amener des images d'actions malhonnêtes qui se réaliseront sans rencontrer plus d'obstacles. Nous sommes très surpris que certains auteurs puissent parler à tout propos de responsabilité morale et aient admis son existence même dans les rêves. « M. Fodéré est d'opinion qu'un homme qui aurait fait une mauvaise action pendant son sommeil ne serait pas tout à fait excusable... Il n'aurait fait qu'exécuter les projets dont il se serait préoccupé à l'état de veille » [325]. Sans doute la pensée du rêve répète quelquefois celle de la veille ; mais, dans la veille, elle a été arrêtée par les autres idées simultanées ; dans le rêve, elle est seule et domine. L'homme n'a-t-il pas assez fait en résistant tant qu'il le pouvait, tant qu'il avait une volonté ; comment serait-il responsable maintenant de pensées et d'actes qui se développent automati­quement ? Il en est de même pour les individus suggestibles, ils n'ont point de respon­sabilité parce qu'ils n'ont point de volonté. Ils sont égoïstes, vaniteux, jaloux, car ce sont leurs principaux vices, mais ils ne peuvent pas être autrement ; la force de leur esprit est devenue suffisante pour former l'idée de personnalité et diriger la conduite d'après cette idée; mais elle ne peut s'élever au-delà et donner aux actions des motifs plus généraux. La morale est comme la science, elle demande des esprits complets, elle est inabordable pour ces intelligences appauvries dans lesquelles les éléments de la pensée sont plus vivants que l'ensemble.

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